SCENE ni
MADELAINE, LE I\1ARQUIS.
LE MARQtilS , entrant par le fond. Ah!., voilà la reine de ces lieux!., pardon, pardon, belle dame, de vous avoir fait attendre...
MADELAINE. Je ne VOUS en veux pas, marquis.
LE MARQUIS. Que ces mois sont flatteurs !.. croiriez-vous , madame , qu'un peu plus nous n'avions pas d'intermède!
MADELAINE. Que c'eiit été contrariant!
LE MAaQliiS. Ce n'est pas parce que la musique et les paroles sont de votre humble serviteur ; mais, sans vanité, vous auriez perdu à ne ]ias entendre les vers que iiion amour a enfantés... mon reuv re est d'une délicatesse... sous le nom du berg- 1 Tityre, je m'y plains de vos rigueu!s> belle inhumaii.e.
M\DELAiNE, irnpaticntce. Mais les comédiens vieu'lront, n'e.s'>-ce pas?
LE MAiiQiils. IN'ont-iis pas eu raudiue de refuser d'abord; sous prétexte (ju'ils étaient fatigués de chanter, qu'on les accablait de travail... Saint-Phar, surlout. s'est mis à la lète des mécontens.
MADELAINE. Qu'est-ce que c'est que ce Saint-Phar?
LE MAUQLiS. C'est un drôle... qui parbleu cliant<^ à i.avir... c'est notre premier sujet... « Pdais où voulez-vous nous conduire? » s'est- il permis de me dire, à moi, le marquis de Corcy... Vous concevez bien, belle dame, que je me suis gardé de pro-
LE POSTILLON DE LONJUMEAU
noncer votre nom devant ces gens-là.
« Faquins, leur ai-je dit, taquins, obéissez au surintendant des menus plaisirs de sa uiajf'iti', ou d» lu.iin, vous irez tous couclicr au For- l'Evf(|ue. » Ces derniers mots ont calmé la révolte , et dans un instant ils seront ici.
madi:lai\e. Ali! vous me rassurez.
J'eusse été désespérée de ne pas entendre votre intermède.
\ LE MARQUIS. J'aurais plutôt amené ici toute la troupe d'Opéra, pieds et poiii{;s liés; car, pour vous plaire, que ne ferail-on pas?.. Depuis que vous êtes venue vous établir dans ce château voisin de mes domaines, il y a trouble, anarchie, guerre civile dans mon pauvre cœur!... vous l'avez percé de tant de flèches... mais vous, belle dame, me ferez-vous enfin connaître ce que vous éprouvez pour moi?
MADELAINE. 31arquis, vous êtes d'une tyrannie!...
LE MARQUIS. Pardon, ma déesse, mais le roi retourne demain à Paris, ma charge m'oblige à le suivre; ainsi, vous voyez bieu . . .
MADELAl\E,v/Wmc/i/. Comment? la cour quitte Fontainebleau... et la troupe d'Opéra aussi!., c'est désolant !
LE M.AUQLis. Mais, madame, pourquoi ces regrets ?
MADELAINE , eiufiorrassée. J'aime beaucoup la mu.sique.
LE MARQUIS. Au fait, depuis que vous habitez près de Fontainebleau, vous n'avez pas manqué une seule de nos représentations.
M\DELAl\E. Le De^u'n du village a été supérieurement exécuté avanl-hier.
LE MARQUIS. Supérieuretiienl! (//i;fc tendresse.) Jei*etourneàParis, madame; puisje espérer que bientôt?..
MADELAINE. Quel est donc l'acteur qui jouait le rôle de Colin F
LE MARQUIS. Le ncunué Saint-Phar.
[Ten(irement.)Puis-ieespért^rque bientôt?..
MADELAllVE. Ah I c'est Saiut-Phar. .. y a-t-i! long-temps qu'il est à l'Opéra ?
LE. .MARQUIS. Dix ans à peu près, (tendrement) Puis-je espérer que bientôt?..
MADELAINE. Je suis sùre que c'est un mauvais sujet?
LE MARQUIS. Un détestable sujet ! (tendrement) Puis-je espérer que bientôt?...
MADELAINE. C'est dommage ! il est fort bel homme, ce Saint-Phar...
LE MARQUIS. Allons, Saint-Phar, toujours Saint-Phar!... je ne puis plus me présenter chez une belle sans qu'elle me jette ce maudit nom à la figure... il a
tourné la tête à toutes nos dames.'... je le trouve toujours sur mes talons!,, quand je parle d'amour, on me répond Saint-l'har ! et vous voilà comme toutes les aiUres!.... vous n'avez pu échapper à réj)idéinie.
MAUELAI.XE. C'est pure curiosité , je vous assure...
LE MARQUIS. Un homme de rien I un vil pay.san, à qui j'ai donné des maîtres de toute espèce, que j'ai fait entrer à l'Opéra, qui me doit tout!
MADELAllVE. Ah ! c'est VOUS. .. . {à part) je t'apprendrai à enlever un mari à sa femme.
LE MARQUIS. Si ce Saint-Phar possède aujourd'hui talent, tournure, bonnes façons, manières de cour, c'est grâce .\ ma protection... que serait-il sans moi? un obscur postillon végétant avec ses chevaux, son avoine et sa femme...
MADELAIA'E, a^ec intention. Ah ! il est marié?
LE MARQUIS. Il l'était... avecune femme de son espèce , une vilaine , une rustre comme lui... mais il est veuf maintenant, à ce qu'il m'a dit.
MADELAINE , l'i't><?mg«/. Veufi... il VOUS
a dit qu'il était veuf! {à part) quelle infamie !
LE MARQUIS. De gi'âcc, madame, ne me parlez plus de cet homme, et laissez renaître le serein dans mon ame. Demain, je retourne à Paris; puis-je espérer que bientôt?...
ROSE, revenant. Msiàdime, madame, voici les comédiens.
MADELAINE, au marquis. Je vous laisse racevoir ces messieurs.... disposez de ce salon pour faire répéter votre chef-d'œuvre... je vais écrire à quelques voisins pour qu'ils viennent assister à sa représentation.
LE MARQUIS, reconduisant Madclaine. Ne tardez pas à reparaître... car, loiit de vous , je dépéris comme une tendre fleur.
(Madelaine sort , par la gauche, suiTie de Rose.)