ZU.MOA
Que je déteste.
FABIUS
Allons donc 1
ZU.MGA.
Je la déteste, vous dis-je... et pour nous autres gentilshommes de Séville où de Cordoue, qui avons du sang africain dans les veines, triompher d'une maîtresse est moins doux que de s'en venger quand elle nous a outragés dans notre honneur.
OTTAVIO
Allons donc!... de quoi as-tu à te plaindre?
ZUNIGA
Ce que j'ai!...
OTTAVIO
Elle est fière, orgueilleuse, et ne peut souffrir les Espagnols, qui régnent en maîtres dans son pays... Que nous importe?
ZUXIGA.
Ahl si ce n'était que cela...
OTTAVIO
Eh bien ! voyons, soyons francs... elle a refusé tes hommages et ta main?
ZUMGA.
Oui, par Notre-Dame del Pilar!... elle m'a refusé.
OTTAVIO
Eh bien! moi aussi.
FABIUS
Et moi de même.
OTTAVIO
Aussi, quand elle sera mariée, nous verrons... jusque là je lui pardonne.
FABIUS
Moi, je ne lui pardonne pas, car la dot était magniflque, et à chaque pas je rencontre des gens furieux contre elle.
OTTAVIO
Ta famille?
FABIUS
Non... mes créanciers.
ZUMGA, avec colère.
Us ne perdent que de l'argent.
FABIUS
Et toi une maîtresse.
ZUMGA.
Si ce n'était que cela, vous dis-je !... d'abord, il suffit qu'une femme me dédaigne pour que je la déteste...
OTTAVIO
Moi, je la plains, voila tout.
ZUMGA.
Mais elle a osé plus encore... l'affront le plus cruel... le plus sanglant que puisse recevoir un noble Espagnol... cette nuit, au bal, chez dona Maimela, sa tante; vous n'y étiez pas?
OTTAVIO
Nous étions de service au château.
ZUMGA.
Elle avait laissé tomber un riche pendant d'oreille en diamans... plusieurs Portugais se précipitèrent pour le ramasser, et entre autres un négociant de Lisbonne, Martin de Ximena, à qui je l'arrachai des mains, et qui, prudemment, vous vous en doutez bien, garda le silence... Présentant alors ma conquête a la belle Zarah, je lui demandai la permission de replacer moi-même ce brillant trophée... elle allait refuser, elle en faisait le geste, lorsque dona .Manuela sa tante. Portugaise de naissance, mais femme supérieure et distinguée...
OTTAVIO
Qui adore les Espagnols et la cour de Madrid.
ZU.MGA.
Dona .Manuela lui ordonna d'accorder cette récompense à un preux chevalier qui venait de la mériter... Alors, n'osant attirer plus long-temps les regards de l'assemblée, qui déjà étaient fixés sur nous, la rebelle, l'orgueilleuse Zarah fut obligée de se soumettre, et pendant que je rattachais ce diamant à son oreille, pendant que sa joue était là, près de moi, j'osai, aux yeux de tous, Y porter mes lèvres... Alors, la fière beauté se relevant avec indignation et tournant vers moi ses yeux noirs qui lançaient des éclairs : Vous n'êtes point un gentilhomme, s"écria-t-elle. Et de son gant elle me frappa au visage, devant toute l'assemblée, devant tous ces Portugais... moi Espagnol, moi Alvar de Zuniga !
FABIUS
Et tu l'as supporté?
ZU.MGA.
Ah! c'est ce qui me met la rage dans le cœur ! Que faire?... Qu'auriez-vous fait à ma place? Comment se venger d'un tel outrage?... sur une femme!... une femme, entendez vous?... Croyezvous encore que je l'aime?... et comprenez vous la honte et la colère qu'il m'a fallu dévorer lorsque, affectant un air riant et enjoué, j'ai dit a sa tante, qui m'adressait des excuses, qu'une si douce punition était encore une faveur, et qu'une si belle main ne déshonorait jias?... Mort Dieu 1 par Philippe, notre roi. j'ai juré tout haut la paix, mais tout bas la vengeance... et je l'obtiendrai... Je vous perdrai, ma belle Zarah! ou j y perdrai mon nom.
FABIUS
Et comment feras-tu?
LE (iUn ARRERO.
ZU.MGA.
Je rij,'iioie... mais il faudra bien un jour qu'ellf choisisse... qu'elle aime quelqu'un...
OTTVVIO.
Elle refuse tous les partis!
ZU.MGA.
On a parlé de don Juan de Guimarens , que lui destine la cour de Lisbonne... et quoique ce soit un de mes amis...
FABIUS
Si elle ne l'aime pas, tu la débarrasseras d'un prétendant qui l'ennuie.
ZU.MGA.
Tu as raison... cette vengeancc-la ne suffit pas; il en faut une qui puisse l'humilier, elle... personnellement, et lui rendre aifront pour affront.
voix, dans l'intérieur de l'hôteUerie.
A table! à table!
FABIUS
Voici nos amis qui s'impatientent.
oTTAMo, qui a remonté le théâtre, pendant que plusieurs jeunes seiqneurs sortent de l'hôtellerie à droite.
Silence!... silence!... je vois de loin quelqu'un
qui s'avance mystérieusement sous ses fenêtres.
ZL.MGA.
Un jeune seigneur... lequel ?
OTTAVio, regardant toujours vers la gauche.
Attends donc !
ZU.MGA.
Un riche cavalier...
OTTAYIO.
Eh! non, un homme du peuple couvert d'un mauvais manteau.
ZU.MGA.
C'est un amant déguisé... un rival...
F.ABius, regardant.
C'est possible! car il porte une guitare.
Les Mêmes, RICCARDO. Ou eutead dans la coulisse à gauche un prélude de guitare , et l'on ne voit pas encore la personne qui joue. Zuniga veut s'élancer de ce côté ; les jeunes officiers et seigneurs ses amis, qui viennent de sortir de l'hôtellerie, le retiennent , et le morceau commence à demivoix sur le motif de l'air qu'on exécute dans la coulisse. LES JEL'SES SEIGNEURS, montrant Zuniga.
D'un rival imaginaire Le voilà soudain jaloux ; .1 Zuniga, qu'ils retiennent.
Modérez votre colère, Écoutez!... ainsi que eus !
ZLNIGA.
Ail ! malheur au téméraire '.
Qu'il redoute mon courroux ;
A ses amis.
Mais je calme ma colère , Et j'écoute, ainsi que vous.
FABICS.
CoiniiK^ nous, près de l'inhumaine Il perdra son temps et sa peine !
Jlais il s'avance... taisons-nous!
Les jeunes gens se retirent sous l'auvent de l'hôtellerie à droite, et lUccardo s'avance sous le balcon de l'hôtel de Villaréal, à gauche.
AIR
RICCARDO, s' accompagnant sur la guitare, el tournant le dos aux jeunes gens qui iécoutent.
N'entends-tu pas, ô maîtresse chérie !
Ces ac<'ens Et ces chants Qui disent mes tourmens?
Ne vois-tu pas (]ue mon âme et ma vie Sont en toi?
Et sans toi Le jour n'est rien pour moi !
Tant que les flot-; heureux du Tage Caresseront son doux rivage, Partout je te suivrai
Et je dirai :
0 maîtresse chérie, A toi mes seuls amours,
A toi toujours Le destin de ma vie 1 Tra la, la, la, la, la, la, la.
OTTAVio , à ses amis, à voix ba^se.
Comme nous, près de l'inhumaine Il n'aura pas perdu sa peine !
La fenêtre s'eutr'ou\Te...
Onvoit s'ouvrir la persienne; mais Riccardo, qui est sous le balcon, ne voit pas et n'est pas vu. Zuniga s'élance du côté à droite ; au bruit qu'il fait, la persienne se referme sur-le-champ.
ZUMGA.
Eh bien ! je connaîtrai Quel est ce rival préféré !
Et des craintes que j'ai conçues Je veux me délivrer 1...
Regardant Riccardo, qu'il a saisi par le bras, et qu'il amène sur le devant du théâtre.
Grand Dieu !
C est un guitarrero !... c'est un chanteur des rues ! RICCARDO , timidement et baissant la tête. Oui, messeigneurs !
ZUNIGA
Approche un peu !
Je le connais... et plus je le regarde... Il habite une humble mansarde Vis-à-vis mon hôtel !
RICCARDO, de même.
C'est vrai !
zcMGA, s'adoucissant et avec bonté.
Tiens, mon garçon !
Lui' donnant quelques pièces d'or.
Sur ta guitare, achève ta chanson !
Riccardo hésite un moment, puis, sur un geste impératif de Zuniga, il prend sa guitare et joue sans chanter le motif qu'on a déjà entendu.
ENSEMBLE
Reprise du premier chœur.
ZUMGA, à part.
Ah ! je ris de ma colère !
Quoi ! de lui j'étais jaloux !
Ecoutant Riccardo.
A sa main vive et légère J'applaudis, ainsi que vous.
LES SEIGNEURS, riant.
Voilà donc le téméraire Dont son cœur était jaloux !
Montrant Zuniga, qui écoute et applaudit. Il abjure sa colère,
MAGASIN THÉÂTRAL
11 écoute, ainsi que nous.
Le morceau finit par une ritournelle brillante, exécutée par Riccardo.
zusiGA et SES AMIS , applaudissant.
Mais c'est un vrai talent, qu'il faut encourager.
OTTAVIO
Nous autres grands seigneurs, nous devons protéger Les artistes !
FABIUS
Demain, viens passer la soirée A mon hôtel... l'hôtel de Médina-Cœli.
Moi, pour après-demain je te retiens aussi !
FABIUS
Moi, pour l'autre semaine !... et, par nous célébrée, Ta réputation va s'accroître !
zu:«iGA, le regardant.
Pour moi.
Je lui destine un autre emploi !
Par un air distingué sous ses haillons il brille ! Es-tu de Santarem ?
RICCARDO
Non pas; j'arrive, hélas!
Et n'y connais personne...
zuMGA, vivement.
On ne t'y connaît pas ?
Sans
un ami...
C'est bien !
RICCARDO
Sans parens, sans famille...
ZUMGA.
Encore mieux !...
FABIUS , qui était entré un instant dans l'hôtellerie, en sort en disant à haute voix.
Le dîner nous attend !
C'est charmant...
Nouvelle agréable !
Les amours au diable !
Conspirons à table Contre la beauté !
Que des vins d'Espagne L'ivresse nous gagne l Pour seule ronipagne Prenons la gaieté !
Pendant que les jeunes gens entrent dans l'hôtellerie. zuNiGA, s'approchant de Riccardo.
Attends-moi dans une heure ici !
Ici... tu comprends?
RICCARDO
A meneille!
FABIUS, et les jeunes seigneurs, revenant sur leurs pas. Eh bien 1 que fais-tu donc? ce mot à ton oreille. Ce mot si doux n'a-t^il pas retenti :
Le repas est servi ?
TOUS
Le repas est servi ! ! !
ENSEMBLE
CUŒUR.
Nouvelle agréable !
Les amours au diable !
Conspirons à table Contre la beauté !
Que des vins d'Espagne L'ivresse nous gagne !
Pour seule compagne Prenons la gaieté !
Vive la gaieté !
RICCARDO
ï.t n\oi, miséraMe,
Que le sort accable !
Sous un joug semblable Courbons ma fierté !
La peine accompagne Le pain que je gagne ; Pour seule compagne J'ai la pauvreté !
Ils entrent tous dans l'hôtellerie; Riccardo reste seul en scène.