LA LORETTK DE LA VEILLE
Air de la petite Margot.
Prudes sournoises,
Vertus bourgeoises, Qui des attraits ignorez tout le prix,
Arrière, arrière.
Pauvreté fière. Je suis lorette et je règne à Paris.
Humble grisette, au bonnet populaire.
Aux doigts meurtris, au nocturne travail, Va, tu n'es plus qu'une ombre séculaire. Eloigne-toi, ma chère, tu sens l'ail!
Ma pauvre lîlle.
De ta famille Tu crains toujours les reproches grossiers ;
Chez moi, ma mère,
Pour se distraire.
Fait la cuisine et vernit les souliers.
Loin de la tourbe immonde et prolétaire, Je place haut mon palais passager:
Terme nouveau, nouveau propriétaire, \ouvel amour; en tout j'aime à changer.
Oiseau volage.
Sur mon passage, Â chaque fleur j'arrête mes désirs;
Et puis, frivole,
Mon cœur s'envole, Sous d'autres cieux, chercher d'autres plaisirs.
Je ne vis pas des soupirs de la brise. De l'air du temps, de la manne du ciel ;
Non, non, je vis de l'humaine bêtise
Vous le voyez, mon règne est éternel!
Enfant crédule.
Vieux ridicule, Gueux ou banquier, payez, payez, mon cher :
L'un, mes toilettes.
L'autre, mes dettes, Vous, mes dîners, vous, mes chemins de fer!
Chacun de vous, marquant ici sa place.
D'un souvenir a couronné mon char :
Je vois Alfred dans cette armoire à glace. Ce canapé me représente Oscar.
Voici le cadre
De mon vieux ladre, Le bracelet de mon petit futur,
La croix bénite
Du bon jésuite, Le lit d'Octave, et le portrait d'Arthur,
Mon mobilier, c'est ma biographie Qui doit finir au Mont-de-Piété ; Et chaque objet, incident de ma vie, Me dit encor le prix qu'il m'a coûté.
Jeunes prodigues,
Combien d'intrigues Pour exciter vos folles vanités!
Que de caresses,
Que de tendresses, Pour réchauffer vos cœurs, vieux députés !
Mieux que Guizot, de ma diplomatie Je sais partout étendre les filets, Sauver le Turc, sans froisser la Russie, Flatter l'Espagne et conserver l'Anglais ;
Etre rieuse.
Et vaporeuse, Aimer le calme, et puis la Maison-d'Oi ; Être classique.
Et loiiiaiitiqiie, Aimer rousard et sourire à Victor.
Sur le carré d'une antichambre étroite, Discrètement introduire, le soir, L'artiste à gauche et le lion à droite, Quand le banquier attend dans mon boudoir
Voilà ma vie,
Et mon génie ; Je sais partout être aimable à la fois ;
Et chacun pense.
En conscience, Tromper un sot ils ont raison tous trois!
Dieu! les bons tours, les plaisantes histoii'es! Les beaux romans comme on n'en écrit pas! .le veux un jour rédiger mes mémoires, A la façon d'AleXaiidre Dumas!...
Les cavalcades.
Les mascarades Se croiseront sur vélin illustré,
Et puis les bustes
Des fous augustes, Abd-el-Kader, Pritchard et Pomaré!
I,('s gais propos, les cliàteaiix en Ks|»agiu',
A deux, le soir, au bord du lac d'Enghien... Puis les soupers ruisselants de Champagne, Et les chansons qui ne respectent rien!...
Je suis coquette.
Je suis lorette, Reine du jour, reine sans feu ni lieu !
Et bien j'espère
Quitter la terre, En mon hôtel peut-être en l'Hôtel-Dieu.