LES DIEUX
Les Dieux s'en vont, disent les sages : La raison a tué la foi.
Sur un océan plein d'orages, Plutôt que de voguer sans loi, Rendez-nous la mythologie Avec ses Dieux grands et petits; Faites-nous croire à la magie :
Tous les Dieux ne sont pas partis.
Quelle est cette blonde Déesse Qu'un temple ne peut contenir?
Inclinez-vous : c'est la jeunesse Qui s'élance vers l'avenir.
Elle a l'audace ; elle veut croire A tous les nobles appétits, A l'amour et même à la gloire :
Tous les Dieux ne sont pas partis.
Auprès d'elle est la folle fille Qui d'un banquet fait son autel;
— susses yeux sont un flambeau qui Jjrillc, Sa voix est un rire éternel.
Elle chante toutes les causes, Elle boit à tous les partis; C'est la gaîté jetant des roses :
Tous les Dieux ne sont pas partis.
Avec plus d'art et de mystère,
Un Dieu gouverne tous nos sens :
L'amour, aussi vieux que la terre,
Aussi jeune que le printemps.
Par ses tourments ou par ses charmes
Il tient nos cœurs assujettis,
Plein de plaisirs et plein de larmes :
Tous les Dieux ne sont pas partis.
Et toi, qui des seules injures Veux toujours prendre la moitié, Baume de toutes les blessures, Salut à toi, sainte amitié !
Malheureux qui nîrait l'empire Des liens qu'il n'a pas sentis !
Plus malheureux qui les déchire!..
Tous les Dieux ne sont pas partis.
Mais non : ces Dieux imaginaires Ne sont que les rayons du jour.
Un seul maître verse à nos sphères Le soleil, la vie et Tamour.
Pour les grands il fit la clémence, Le courage pour les petits; A tous il donne l'espérance:
Tous les Dieux ne sont pas partis.
BOISENTIER.
Boisentier, banquier blond et maigre.
Possède une femme, un commis,
Un petit domestique nègre,
Quelques parents et des amis.
De son épouse doit lui naître
Un joli petit héritier :
De quelle couleur va-t-il être?
— Il sera blond, dit Boisentier.
Son commis, un garçon capable
Et fort habile à calculer,
Assure qu'il est vraisemblable
Que Tenfant va lui ressembler :
Il sera, s'il chasse de race.
D'un roux ardent comme brasier,
D'un roux qu'on ne voit qu'en Alsace.
— Il sera blond, dit Boisentier.
Mais un des cousins de Madame, Arthur est certain de son fait;
On n'est pas plus sûr de sa femme :
Le petit sera son portrait.
Cent raisons le portent à croire Qu'il sera charmant cavalier, Qu'il aura la moustache noire.
— Il sera blond, dit Boisentier.
Amis et voisins, tous ensemble,
Tous, excepté le moricaud.
Veulent que l'enfant leur ressemble,
Qu'il soit gros, maigre, grand, courtaud,
Moyen, beau, laid, chétif, énorme;
Bref, chacun veut spécifier
Sa couleur, son poids et sa forme.
— Il sera blond, dit Boisentier.
Enfin le jour fatal arrive ;
Tous les prétendants sont venus :
Docteur présent, foule attentive,
Paris proposés et tenus.
On apporte un objet noirâtre
Qui se met d'abord à crier...
L'enfant se trouve être un mulâtre...
— Il sera blond, dit Boisentier.