Recueil de Chansons Populaires grecques
ONGTEMPs avant la publication du recueil de Fauriel, ridée de réunir des chansons populaires grecques avait été plusieurs fois mise à exécution. En 1676, La Guilletière disait ceci, dans la préface de sa Lacédémone ancienne et nouvelle: (iLes tragoudis il ou chansonnettes du grec vulgaire, çui retentissent a aujourd'hui dans les bourgades du Parnasse et (.idans les grottes de PHélicoft, ne seront peut-être iipas indigties et être comparées avec les poèmes excellents <ide l'antiçuité. Examinera çui voudra la différence <ide leurs caractères sur les exemples quon en (i donnera. y>
Il est vraiment très-regrettable que La Guilletière, qui savait et parlait le grec vulgaire, 71 ait pas publié la collection de poésies qu'il avait entre les maires, car il n*est pas douteux que l'exemple, une fois donné, η eût trouvé des imitateurs, parmi les nombreux voyageurs de toute station qui ont parc ount la Grèce depuis deux siècles.
Le second essai de publication fut tenté par un prêtre de la Compagnie de Jésus, selon ce que nous apprend Daniel Huet, évêçue d*Az>ranches, dans un petit travail ijiédit que je possède^). Voici ses paroles: (lA/nid recéntiores Grœcos innumeras reperire est acantilenas quce, vemaculo sermone script te, varia ahabent argumenta. Sunt enim quibus cclebrantur (nquorumdam latronum adversus Turcas pugnantium npraclara /acta ; sunt et nœnia quas, querula voce, nsparsis capillis, vestibusque dilaceratis, in suorum n/uneribus mulieres cantare soient. Multa sunt deninque carmina in amoris laudem a virginibus et juveanibus effusa, qvœ duobus tantum versibus constant « in hune vzodum :
Αουλονόιν άνοίζάτίκον, εαρινέ μου KpîifS,
« /forum ingentem copiam suis in peregrinationibtis aolim collegerat dilectissimus 7nihi Xaveritis a Monte (iAcuto, societatis Jesu prcsbyter, sed, morte imm^- ^itura peremptus, librum suum jam prelo paratum « in publicam lucem, edere non potuit. »
// est très-possible que le manuscrit du Père Xavier de Montaigu ne soit pas perdu, et peut-être gît-il ignoré dans le coin de quelque poudreuse bibliothèque. Les quatre vers cités par Huet faisaient probablement
ï) Pétri Danidis H VET II animadversiones in linguam barbarogracam neenon addenda ad Lexicon Patris Somaverce (folio 29 verso).
partie du recueil dont il parle, et que le Jésuite sott ami, le sachant amateur de la littérature grecque vulgaire, avait pu lui communiquer.
Quoiquil en soit de mon hypothèse^ ces deux distiques sont parfaitemetit dans le goût de la poésie populaire, et, à en juger par le style, ils remonteraient au moins au XI Γ siècle. En voici la traduction:
Fleur printaniere^ lys du printeuipsy je suis à toi, je t'ai donné tncn corps^ mon âme et mon être.
Donne-moi un baiser^ un doux baiser y lumière de mes yeux, ou laiise-moi, ô mon amour, expirer derant toi.
On trouve encore, épars dans les Voyages en Grèce tels que ceux de Bartholdy et de Stéphanopoli, quelques distiques amoureux, mais dans aucun de ces ouvrages η apparaît la moindre trace de collection. Cependant, plus cCun siècle avant t époque oit LaGuilletière imprimait son Voyage à Lacédemone, quelqu'un s était occupé de former un recueil de ces chansons populaires, si longtemps dédaignées dans le pays même où, elles ont pris naissance.
Vers le milieu du X VT siècle, Augier Busbecq, ambassadeur de Γ empereur cT Autriche près la Sublime- Porte, se livrait avec ardeur, en Orient, à rechercher les manuscrits échappés à la destruction, lors de la conquête de l'empire Byzantin par les armées de Mahomet II. Parmi ceux dont il fit emplette et quil envoya à la Bibliothèque impériale de Vienne, s en trouvait un, aujoxirdhui coté sous le N' CCXLI V, et jadis ainsi désigné: Codex manuscriptus theologicus Graecus CCXCVII. Cest dans ce Manuscrit que se trouve, aux folios 129b à I3ia^/324ba329a
ainsi que sur les trois dernières feuilles non paginées de la fin, la collection qui forme la première partie du présent recueil. Il ri est pas inutile d* ajouter que ce même manuscrit contie7it un nombre assez considérable de poèmes en grec vulgaire, antérieurs pour la plupart au XV' siècle').
Je dois dire comment cette précieuse collection ni est venue entre les mains. Restée, pendant plus de trois siècles, dans V oubli le plus complet, elle fut, pour ainsi dire, découverte, en i^^o, par M.Constantin Sathas, qui compulsait alors les manuscrits de Vienne, afin d'y recueillir les matériaux de sa Ms^cciuvi/ci; Ι^ιβΧιού-ηκη. Ce bon et excellent ami s empressa de me faire part de sa trouvaille et ni engagea vivement à publier ces chansons. Ayant dès lors l'intefition d'offrir aux amateurs de la littérature grecque moderne un recueil de chants populaires, f acceptai avec reconnaissance la copie que M. Sathas avait faite à mon intention.
Il serait superfiu dinsister sur l'importance exceptionnelle de la collection Viennoise. Par cela seiil quelle est composée de chansons datafit du XV* siècle, elle se recommafide tout spécialement à l'attention des hellénistes. Elle est, en effet, un échantillon, unique peut-être, de la langne grecque parlée à cette époque.
I) Mon savant ami M. le Dr. Wagner, professeur au yohanneum de Hambourg, va publier prochainement une édition complite de ces curieuse poésies du moyen âge hellénique. M. Wagner a eu Pextréme bonté de collationner sur le manuscrit original le texte des chansons formant la Collection Viennoise, jfe tiens à lui en exprimer ici ma plus vive gratitude et à dire que fai souvent profité des judicieuses obsenations qu'il a bien voulu nUadresser.
Cest l'idiome populaire pris sur le fait et η ayant aucunement subi les modi^cations phis ou moins profondes, auxquelles les savants 7i ont jamais manqué de le soumettre, quand il a eu le malheur de se trouver , sous leur plume. Une particularité digne d'être notée, cest que la langue de ces chansons est presque entièrement exempte de mélange. Les dialectes étrangers qui, quelques aminées plus tard, se glissèrent insensiblement dans le grec, η y sont représentés que par cinq ou six termes conscurés par un usage plusieurs fois séculaire; tels sont ψουδοΰλα, jeune fille; /cowpré^a, gracieuse, avenante. On remarquera également, dans plusieurs vers, l^etnploi de où au lieu de tév qui a prévalu dans la suite. Au XV* siècle, la première de ces négations était donc encore usitée parmi le peuple, auquel elle est aujourd'hui complètement inconnue.
§ I . La composition qui ouvre la série de chansons comprise dans le maimscrit de Vie/me η est peut-être pas ce qu*on est convenu de désigJier par le nom, un peu élastique il est vrai, de chant pojyulaire. Cette pièce, que j'ai intitulée Philosophie de l'ivrogne, est, à η en pas douter, l\euvre d'un homme possédant quelque teinture d'érudition religieuse, et je ne serais pas éloigné de croire quelle est une élucubration de quelque moine byzantin de la famille de ceux que satirisa jadis Ptochoprodrotnos. En Occident, au Moyen Age,
c* était, paraît il, dans les monastères que s* élaboraient la plupart des ehansofis bachiques, dont les cantiques religieux fournissaient à la fois la musique et le rhythme. Il est bien permis de supposer quen Orient les choses se passaient d'une façon analogue. La gent monachale est partout la même, et ftotts 7t avons qîtà lire les très-curieux poëmes de Théodore Ptocho• prodromos, pour nous convaincre que les caloyers grecs, amateurs de plats succulents et grands buveurs de vin de Chypre, it avaient rien à envier à leurs frères d'Occident, à ces bons gros moines à la face joviale et efiluminée, i^nmortalisés par Rabelais ').
. Les souvenirs de l* Ancien et du Nouveau Testament, qui fourmillent dans la pièce dont nous parlons, dénotent un personnage familier avec les saintes Écritures et les pratiques de la liturgie. Il y a, au vers trente-huitième, tine plaisanterie du plus mauvais goût. Notre ivrogne, η ayant pas de vin pour étancher la soif qui le dévore, feint d*étre près de mourir, pour quon dui apporte la communion qui, chez les Grecs, s administre sous les deux espèces. A défaut d* autre liquide, il aura au moins le vin eucharistique. Ces sortes de railleries entachées cCune impiété grossière ne sont guère de mise en Grèce, où, Con professe le plus grand respect pour tout ce qui se rattache de près ou de loin à la religion. Mais ce ne sont ici que propos d'ivrogne, auxquels on ne doit pas accorder plus d*importa?tce qu'ils 7ie?L méritent en réalité. Hauteur, en composant ces vers, avait la
I) Voir le second poème de Ftockoprodromos dans le premier volume da Άτακτα de Coray, et spécialement les vers i6o — 179 et 390 — 429.
tète étourdie par les fumées du vin et se figurait voir tourbillo7incr devant ses yeux des myriades de papillons {vers 3).
Dans les chansons latines de Vépoque qu'il est possible d'assigner à cette composition grecque, nous retrouvons mêmes idées, mêmes métaphores, mètnes éloges de la vigne et du vin. Citons quelques couplets pour mettre le lecteur à même de juger de la ressemblance.
Vinum bonuin et suave^ Bonis bonum, pravis prave, Cunctis dulns sopor, ave, Mundana Icetitia.
Ave^ felix créatures, Quant prcduxU vitis pura^ Omnis tnensa fit secura In tua prasentia.
Ave, cohr vint clari, Ave, sapor sine pari ; Tua nos inebriari Digneris potentia.
Ave, placens in œlore, Ave, fragrans in odore, Ave^ sapidum in ore.
Dut ce lingtue vinculttm.
Ave, sospes in molestis.
In gulosis mala pestis, Post amissionem vestis SequUur patibulum.
Monachorum grex devotus^ Omnis ordo, omnis mundus , Bibunt adaquales potus.
Et nunc et in sceculttm.
Félix venter quem intrabis, Félix lingua quam rigaàis, Félix os quod tu lavabis Et beata labia.
Supplicamus^ hic abunda; Per te mensa sit /acunda.
Et nos, cum voce jucunda, Deducamus gaudia ').
Voici la tracitiction de cette chamnante chanson:
Vin bon et suave, bon aux bons, aux mauvais mauvais, doux sommeil à tous; salut. Joie du monde.
Salut, heureuse créature, pur produit de la vigne; quand tu es présent, toute table est sans soucis.
Salut, couleur limpide du vin; salut, saveur sans pareille, daigne nous enivrer de ta puissance.
Salut, à toi qui plais par la couleur; salut, à toi dont le bouquet embaume; salut, à toi savoureux au palais; salut, doux embarras de la langue.
Salut, à toi réconfort dans nos peines, à toi fléau des gloutons. Apres la perte du vêtement se dresse la potence.
Des tnoines la troupe dévote, tous les ordres, tout le monde, boivent à Venvi et maintenant et toujours.
Heureux le ventre où tu entreras, heureuse la langue que tu arroseras; heureuse la bouche, heureuses les lèvres que tu laveras.'
Abonde ici, nous t^en supplions; à nos banquets donne la faconde. Pour nous, en chantant gaiement, menons Joyeuse vie/
Voici le début d'une autre chanson, d'où il résulte que, pour devenir un moine accompli, il faut ne le céder à personne par la facilité de boire et de porter son vin.
1) Édélestand du Mérel. Poésies populaires latines du Moyen Age {page 204).
Quicumque vuU esse f rater ^ Bibat bis, et ter et quater, Bibat setnel et secundo, Donec nihil sit in fundo ')
Quiconque veut être moine, quHl boive deux, trois et quatre fois; qu'il boive une fois, quHl boive deux fois, jusqu*à ce qu*il liy ait plus rien au fond du verre.
Le peuple grec, qui possède tant de chansons d'amour, η en a pas, ou presque pas composé à la loua7ige du vin. Est-ce que, par hasard, Bacchus n*aurait pas d'adorateurs chez les fils d'Alcée et d Anacréon? Dans les nombreux recueils de chants populaires publiés Jusqu'à ce jour, je fie trouve pas de chansons à boire, sauf dans celui de M. Michel Lélékos, oit figurent quelqjtes couplets dont voici le plus curieux :
^Q. Παναγιά μου Ύψιακιά, yià δοί μχΜ xa^raùJia, γιατί δέ μοΰμεινε λετττο άττο το μπεκριλ/βα, Έ/ώ αν iraiàavfà άττο κρααί, êaipre με ςτψ ταβέρνα, νά μέ Ίτατοηι -η ταβερναριά κ ι^ /côp^ woO μ έκέρνα.
La charité, sUl vous plaît, sainte Vierge di Tinos, car Î* ivrognerie ne nia pas laissé un centime. Si le vin me fait mourir, enterrezmoi dans le cabaret, afin que je sois foulé aux pieds par la eabardière et par la fille qui me versait à boire.
Quand je dis que les Grecs modernes η ont pas de chansons bachiques, il est bien entendu que je ne veux parler que des compositions purement populaires ; car Chris topoulos, que l'on a si justement surnommé le 7nodeme Anacréon, a composé en l'honneur du jus
I) Camohekius. De admiraniis vint virfuù'ius, page 501.
de ία treille, quelques chansonnettes qui sont, dans leur genrey de petits chefs-d'œuvre de grâce et de délicatesse.
L• auteur de la Philosophie de l'ivrogne éprouve un si violent désir de se gorger du fi sang de la grappey) qu'il voudrait voir, comme aux Jours du déluge biblique, les cataractes du ciel s'ouvrir et laisser échapper des flots de vin, pour n'avoir qu'à se baisser et à boire. Le poète byzantin ne recherché que la satisfaction pure et simple dun appétit, il lia qu'un but, s'enivrer. Il y a loin de sa grossière philosophie à V épicuréisme aimable et poli de Γ ami de Mécène. Quo7t lise, par exemple, la charmante invocation d^ Horace à la dive bouteille:
Ο nata mecum consule Manlio, Seu tu querellas sive geris jocos, Seu rixam et insanos amores,
Seu facilem, pia testa, somnum
Tu lene tormentum ingénia admoves Plerumque dura; tu sapientium Curas et arcanum jocoso Consilium retegis Lyceo;
Tu spem reducis mentibus anxiis
Viresque et addis cornua pauperi,
Post te neque iratos trementi
Regum apices neqtie militum arma^).
Combien plus délicate et plus gracieuse que la pièce byzantine est aussi cette chanson à boire traduite
I) Horace, Odes, III, 21.
par mo7i illustre ami M. Léon de Rosny, dans son intéressante Anthologie Japonaise').
Je me réveille par hasard aux cris des corbeaux qui croassent pendant la nuit à la clarté de la lune; je prie les Génies, en disant des paroles insensées que /ait naître en mon cctur f impatience de me rencontrer avec lui. Est-ce là l*effet de la maladie de mes nerfs i Cest seulement avec du vin qu^ on peut supporter cette triste existence.
La Philosophie de l'ivrogne est assurétnetit beaucoup plus ancienne que les chansons cC amour qui la suivent : je pense qu*elle a dit être écrite au XI Ρ siècle; on y refuontre certaines tournures de phrase qui rappellent à s y méprendre le style de Ptochoprodrcnnos.
Le Bohémien au teint noir, dont il est /ait metition au vers douzième, nest autre que le Tsigane nomade, qui parcourt l'Europe, exerçant tantôt le métier de forgeron ou de chaudronnier, tantôt fabricant des paniers, des cribles et des vans. Pour désigner le Tsigane, les Grecs emploient habituellemetit le mot γύφτος, qui, devenu substantif commun, signifie aussi forgeron, et généralement tout ouvrier qui travaille le fer.
§ 2. Je η ai que fort peu de chose à dire de /"Alphabet d'amour, y e ferai seulement observer que, par une bizarrerie assez pat fréquente dans la poésie populaire, le vers politique ^y marie au vers trochaïque de huit syllabes. Ce nest (Cordinaire que dans les chansons de danse que le rhythme se modifie, obligé
I) Anthologie Japonaise, poisits atuiennes et modernes des insulaires du Nippon, traduitts en f tançais a publiées avec le texte original par LÉON DE RosNY. Paris, Maisonneuve, 187 1.
çu!zî est de se modeler sur les mouvements plus ou moins précipités des danseiirs.
On remarquera aussi, dans cet Alphabet, t absence de Γο, au vers 56, et celle de /*y, au vers 82. Ceci ne provient que de Fignorance de Couleur en orthographe. Trompé par Pidentité des sons, il avait écrit 0 ττανέμμορφ-η κουρτέΰα et vhoç εΐοαι και οελ>//•η. Ce dernier mot suffirait à prouver Cancientieté de la chanson; il est, comme on sait, tombé depuis fort longtemps en désuétude dans le langage populaire, qui ta remplacé par φεγγάρι. La coutume de composer de ces sortes de chansons alphabétiques s est perpétuée jusqu'à ftos jours; j'en possède plusieurs spécimetis dans ma collection manuscrite.
§ 3. La Séduction est l'une des plus longues et aussi des plus belles chansons de la collection Viennoise, Les vers 7 λ 26 ont été mille /ois imités, ou même reproduits, presque sans changement, dans des chansons cC amour composées plus- récemment. Nous en retrouvons comme un souvenir lointain dans la Belle Bergère, cette charmante et fraîche idylle de Nicolas Drimytikos, dont f ai donné deux éditions^). Voici ces vers:
ϋλειά γλγγορα ςτην yij•^ νά Όήτιι ψάρι^ κ^ δ Έρ'υΰτας νά χάστ} το δο|άρ/,
Ι) Collection de Monuments pour servir à Ρ étude de la langue niolullénique. Numéro I.
TTyv νύκτ(χ. οίχως ousrpa /cou ορο^ούλα, TTGcpa y άφψω τέτοια βοΰκσττβλα.
Lorsque tu verras le corbeau devenir blanc, l* étoile du matin briller le soir, et marcher un corps sans âme, eUors je t^oublierai. Le poisson vivra sur la terre, Γ Amour perdra son arc, la nuit sera sans étoiles et sans rosée, avant qui Je n'abandonne ma jolie bergère.
Les recommandations de la jeune fille à ses amies, quelle veut mettre en garde cωιtre Vaudace des séducteurs, ont été également maintes et maintes fois redites sous toutes les formes. Voici une courte chatisonn£tte qui résume La séduction de la plus heureuse façon :
(('λπόψδ oèv κΌΐβΫι&Τικα kolî τη μέρα νυϋτάΧ^^ γιατί κουβ^/Γίαΰα πολύ μέ μιά γειτόνΐ'ΐ^ά μου, μέ μιά γειτονοπούλα μον ^avéij και μαυρομμάτα, ττωχει τα μάτι αάν έλΐ}όί, το φρύΖι αάν γοΑτόαι, το ύόλίο το ματόφρυάο αάν κρόααι άπό μαντήλι,» — « Κοιμάΰαι, κόρ-η • ζύπνψε, <τηκου και ίβγα ίΧα, » Σ-ηκάο-η άπό τον ΰττνο τγ,ς ^ κόρ νά ζαγρυττ/τ^Ο}}* βρίακει το κόρφο τ<τη ανοικτό, τ αχείλι φιλιωμένο, και ΤΎ,ν yipuoYj ττ^ς τψ ποοιά ψηλαναακουμποίμενη. αΆκούατέ το, αεις άμορφαις, καί σεις jj μαυρομμάταις, τό μώ' κρααι μ-η πίνετε, κ ίζω μψ κοιμγ^ΰψ-ε, περΐυσευσ -η μπερμπατονριά καί περβατει τ^ς νύκταις, αερνει φαμί για τά σκυλιά, κρέας γιά τά λειοντάρια, οέρνει και ύπνο^ότανο γιά νήι ύμορφαις κοπέλαΐζ').ν
«« Cette nuit je η* ai pas dormi, et aujourd'hui je tombe di sommeil, car /ai beauœup babillé avec ma voisine, ma petite voisine,
») Chasiotis; Recueil de Ckants populaires (AtAines, 1866); page 2li.
une blondi qui a des yeux noirs comme tolive^ des sourcils comme une ganse de soie, et des cils^ la coquine^ comme les franges d'un fichu. >» — « 7« dors fillette; réveille-toi, Ihje-toi et sors. » La Jeune fille se rheille et se lève; elle trouve son corsage ouvert; set lèvres sont humides de baisers et son tablier if or est haut retroussé. « Ecoutez ceci, jolies fiilles, jmivencelles aux yeux noirs: Quand vient le mois de mai, ne buvez point de vin et ne dormez pas dehors, car nombreux sont Us libertins qui rôdent durant la nuit. Ils portent avec eux du pain pour les chiens, de la viande pour les lions, et ils ont aussi une plante sipitriÎKjuc pour cnilontir Us belles filles. >»
La séduction est, selon toutes les apparences, (tune époque antérietire au X V* siècle. Il faut croire que, à la date où elle a été composée, le souvenir de l'invasion espag^nole était encore assez vif en Grèce pour que, parmi les plus grands malheurs souhaités par la jeune fille à son séducteur, se trouve celui de tomber entre les mains des Catalafts ').
// est probable qjie presque toutes les chansons comprises dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale de Vienne o?tt été recueillies dans le même endroit, vraisemblablement Constantinople et les localités environnantes. Il e7i est une, le JV" i o, où figure le nom de cette ville. Le nom de Galata s y trouve également, ainsi que dans le N" 44.
A une exception près, toutes les chansons de la collection Viennoise ont été inspirées par Pamour.
I) Voir le vers I45. — Mon ami M. Spyridion Lambros dit, dans Vintroductwn qu'il a mise en tête di son beau drame historique Le dernier comte de Salone (^//4^««, l8;o), que le souvenir des affreux ravages exercés en Grice par la Grande compagnie Caioùne, dans la premUre moitié du XlVt silcle, s'est perpétué jusqu'à ce jour, «iuTf και, ajoute i-il, το όνομα αύτο ΚΑΤΑΛΑΝΟΣ νά μείνγ, δ/ά των αΐύνχν εΙς το στόμα το'Ζ εΚΚτρ/ικού ΧαοΟ προς δτ^λαΐ/ν ιτεριφρονήαεχς και •Ζ6ρεχς. ¥
Cette passion est, en Grèce, ce quelle est dans tous les pays méridionaux, vive et ardente. L'Hellène ne s éprend pas d'u7i vague idéal, bien différent en cela des peuples du Nord qui rêvent du soleil devant un ciel terne et froid. Son soleil à lui, c'est le Dieu dont les rayons étinc étants ont incrusté d'or les marbres du Parthénon, et son amour est expansif, impétueux, irrésistible comme les flèches de Vinvincible Érôs. Il regarde en souriant un ciel qui lui sourit éternellement. S'il sent palpiter son cœur, il ne s'effraie pas, il ne tente pas de dompter la nature, il suit au contraire le courant qui l'entraîne et il supplie la Vierge toute -sainte de vouloir bien favoriser ses ammirs.
Panagia, dit Γ un, si tu veux que je te brûle des eierges, il faut que tu me gardes la perdrix que je possède dans le voisinage de ton sanctuaire %
Un autre est plus explicite encore dans ce qu'il désire de la Vierge Marie:
Panagia, je te promets une ceinture d^ argent, si tu nous réunis tous deux [mon amante et moi] dans un même lit*).
Dans cette terre oit le myrte fleurit, la brise est si tiède et si parfumée, le ciel si bleu, la nature si enchanteresse, les jolies fl lies ont tafit d'éclairs dans leurs yeux noirs! Pourquoi ne pas s'abandonner au plaisir d'aimer, et, quafid la réalité est si douce,
') "Av 6ίΚγς, Wavayla μου, ν* άναφτα τβ κεριά mv, va μο'Ζ φυ\ά€ ttjv vÎphtKa, rw^a ςτγ,ν γατονιά aw.
(Ajeeiforpayouha; AtMinejt IS6S; page 9.) *) Ύάϊ,οι ffou, Παναγία μου, μιοα άτημένια ζάσι,
va μας συσμίζγ^ς κα) τους %υο 3ί μια κρεββατοβτρώϋί.
{Μ page 159.)
pourquoi se consumer en inutiles rêveries? Ce quon possède, à quoi bon Vimaginerf Nul mieux que U Grec ne sait parler à celle qu'il aime le langage de la passion. Ses prières sont si vives et si pressantes, les élans de son cœur ont tant de sincérité, son âme se peint si bien dans ses regards, son éloquence est si persiiasive, ses éloges si bien tournés, ses madrigaux si pleins de galanterie, quil est tris -rare que la jeune fille dont il veut toucher le cœur fu finisse pas tôt ou tard par lui céder. Mais, aussi constant qu^ tendre, le Grec est trop sérieux pour se jouer en ces caprices fugitifs qu'un regard allume, qu'un autre regard éteint, et do?it Γ esprit gaulois fait ses plus chères délices. Il y a certainemefit des exceptions, mais elles sont peu nombreuses, et là, comme ailleurs, elles ne font que confirmer la règle. En général, la Grèce η est pas le pays des plaisirs fcuiles, c'est celui des graves et sérieuses amours, qui s'épuisent parfois même par l'excès de leur ardeur, mais qui se réduisent rarement à fiètre que l' échange passager de deux fantaisies.
Ce que M. Boullier a dit de V amour chez les Sardes ') est de tout point applicable à la Grèce; on n'y trouve guère la passion étouffée, rêveuse, qui redouble et s'affermit dans les luttes quelle soutient contre elle-même ; on y rencontre plus souve?it l'amour irrésistible et soudain, tel que l'antiquité fious le peint, sous les traits dun bel enfant nu, venant s'asseoir, au foyer, sur les gefioux des jeunes filles,
I) L'ÎLE DE SARD.UGNE, Dialecte a chants populaires, par Auguste Boullier. Paris, 1865,• (page I2y).
se faisaiit doucement bercer et caresser par elles, et leur laissant, au départ, une plaie incuraile au cœur. L• amour a conservé quelque chose de païen; il est plein d'emportement et de fougue; il a ce mélange d'ardeur et de simplicité qui est propre aux races méridionales, lors quelles ne sont pas énervées par la jouissance. Il associe, dans une chaste union, l'âme et les sens; il est pur sans être immatériel, pudique sans pruderie, à la fois ailé et terrestre, tel qu'il jaillit du cœur de l'homme, lorsque l'homme est encore pris de la nature et que la corruption de la société et ses hypocrisies ne l'ont pas réduit à l'alternative que lui laisse Pascal de faire l'ange ou la bête. Il ne retranche rtett des instincts de la nature; il ne repousse pas la volupté, il se contente de la satutifier par l'innocence. Il ne tombe pas dans le matérialisme et ne s'évapore pas dans le mysticisme. Emore moins allie-t-il ces deux tendances extrêmes, qui font si souvent bon ménage ensemble^ l'âme planant dans la nue, pendant que le corps se traîne dans la fange. Il η est point larmoyant. S'il se plaint, ce ti est point pour prendre une attitude ou pour se dominer en spectacle, c'est pour attendrir et pour triompher. Souvent prof ond et plutôt sérieux que gai, il s'avoue sans honte, cotnme ces jeunes filles de la Sparte moderne, qui, sous leur chemisette collante, montrent à demi leur gorge nue et ne sont point embarrassées d'être belles.
Afin que le lecteur puisse juger combien sont variés les chants d'amour du peuple grec, f ajoute, à catx qui figîirent dans ce volume, la traductiofi de quelques pièces, dont le texte original se trouve dans les recueils . dont j'ai pris soin de domur Γ indication en note. Voici cC abord une chansmt qui rappelle d'une façon frappante un célèbre épisode de /'Odyssée, la reconnaissance d* Ulysse et de Pénélope.