LA NONNE AMOUREUSE
En bas à sainte Marine et à la Panagia, une fillette de
douze ans est devenue nonne. Avec un crucifix, avec un chapelet, elle se rend à Γ église, et ne fait ni signe de croix ni adoration; mais, avec grand tourment, elle regarde les jeunes garçons. Elle va dans le carrefour et vend du vin. Un premier jeune homme vint à passer, il en passa aussi un second, et mcn je passai à mon tour. — « Bonjour, Jionnette, allons, que vends-tu ?* — ife vends du vin, jeune homme, et d* excellente eau de vie. » — « Nonnette, si je ni enivre, où dormirai-je? » — i. Si tu f enivres, jeune homme, viens dans ma cellule. J^ai une perdrix rôtie et du vin doux; fai une couverture étendue et un châle d'or. Je suis fille et je dors seule et isolée. Allons manger, boire et nous divertir; tu baiseras et embrasseras le corps cTune nonnette. » — * Tais-toi, nonnette, tais-toi, ce serait un déshonneur. * — ^ Ce serait un déshonneur pour des fillettes, pour de belles jouvencelles, mais ce n^est pas un déshonneur pour moi qui suis nonne et entortillée dans mon froc, comme un fromage frais. » *)
>) G, Ch. Chasiotis; Recueil de chants populaires, page 136. 2) Td. Ihid. pages 144 — 145.
XL VIII. Cette chanson sur la mort héroïque de Constantin Dragasls nia été communiquée par Antoine Phatséas, de son vivant professeur de Mathématiques au gymnase de Nauplie; il C avait apprise par cœur dans son enfance, à force de l'entendre répéter par Γ un de ses oncles, origifiaire comme lui de Vile de Cythère. Le style dans lequel elle est écrite permet de lui assigner une date assez ancienne; il ne faudrait cepefidant pas, je crois, la faire remonter à l'époque même de la prise de Constantinople par Mahomet II, et cela à cause du dernier vers où il est dit que Constantin Dragasès fut enseveli sous un laurier, opiniofi qui ri a prévalu que longtemps après la mort de cet empereur. Mais il est de toute évidence que cette chanson a été composée au plus tard dans les premières anttées du XVP siècle, alors que l'impression profoftde produite sur les esprits par la chute de Bysatue était loin d'être effacée.
Remarquo7is au vers neuvihne le mot άρτος que les Grecs n'emploient plus, depuis fort longtemps, que pour désigrier le pain eucharistique après la transsubstantiation.
Il existe un lien de parenté incontestable entre
cette chanson et celle en dialecte de Trébizonde pmbliée
par M. P. Triantaphyllidis, aux pages 169 — 170
des prolégomhics de son drame ol ^υγάοες (AihèmSt 1870). ye citerai seulement les huit derniers vers, ils su/firofit à prouver la vérité de mon assertion.
Ό 6aoiki&Çt 6 βαοι^^άς TraçtYjyopiobf 'ici πα/ρβ/•
èTnips τ έλαφράν ατταο/ν, τ 'Ελλενίκον κοντά^ιν^
JJ empereur, [empereur tu peut se consoler; il prend son épU légère, sa lance Hellénique, il frappe sur les Turcs avec son épie, il frappe sur les Turcs avec sa lance; il trancha la tête à trois cents Turcs et à treize pachas, et son épée se brisa^ sa lance se rompit, alors il vit bien qiiil restait au milieu des Turcs, il vit bien qiiil y restait seul, et ceux-ci Ρ ensevelirent sous un lit de verdure.
LI. La petite ville de Cordyle, anjourdhui Altzacale, est située sur une colline à quelques lieues de Trébizoride. Les chants populaires et la tradition ont perpétîié le souvenir de la longue et courageuse résista7ice qtielle opposa aux Turcs, au XV' siècle. D'après une chanson, publiée par M. Triantaphyllidis, à la page 30 des prolégomènes de l'ouvrage que f ai précédemment cité, une jeune fille enfermée dans cette bourgade repoussa victorieusement pejidant longtemps les attaques des assiégeants, mais la forteresse fut enfin prise par ruse. Un Grec renégat se déguisa en femme, se mit sur le ventre un oreiller, se serra la taille avec une ceinture et, dans cet accoutrement.
se rendit sous les murs de la place, où, en pleurant et en gémissant, il raconta que les Turcs Vavaient chassé. La jeune fille, croyajit avoir affaire à une femme enceinte et près d'accoucher, fut touchée de compassion et lui fit ouvrir l'une des portes. Les Turcs, cachés da?ts les enviro?is, se préa'pitèrent alors dans la ville et la mirent à feu et à sang. La jeune fille, ne voulant pas tomber etitre les mains d'une soldatesque effrénée, se jeta par une fenêtre, mais son fiancé, qui se trouvait là à dessein, la reçut entre ses bras et lui sauva la vie. Il s enfuit avec elle dans un village éloigné oii il V épousa.
LU. Le capitaiiu Malamos était un arma tôle Épirote. En l'année 1585; de concert avec un chef de clephtes, nommé Poulios Drakos, il leva contre le gouvernement turc l'étendard de la révolte. A la tète de quelques centaines de pcUlikares, il s empara de la ville d'Art a, Jmis, semant partout sur son chemin le ravage et la mort, il se dirigea à marches forcées sur fanina, qui eût été certainement prise, si les troupes ottoinanes, massées en Thessalie et en Macédoine, ne fussent promptemetit cucourues à son secours. La rébellio?i du capitaine Malamos coïncidait avec celle de Théodore Bouas Grivas, en Epire et en Acarnanie. Unne et Γ autre avaient été fomentées par des émissaires secrets de la République de Venise. ( Voir la Τουρκοκρατούμενη ' Ελλά^* de Cottstantin Sathas, page 178.)
LIIL Nicolas Tsouiaras était un capitaine d Agrapha. Ce chant populaire nous montre qu'à cette époque les armatoles avaient un drapeau qui
symbolisait leur sèle pour le rétablissement de l'in• dépendance Hellénique.
LXV. Stoumaris , grandpère de ce Nicolas Stoumaris qui fut tué à Anatolico de Missolonghi^ était, il y a environ cent cinquante ans, capitaine de la province de l* Aspropotamo. Par sa bravoure et sa sagesse il avait acquis le premier rang parmi ses concitoyens.
LXI. A ce que fai dit plus loin sur Maître yean on peut ajouter cette note tirée de la Grèce sous la domination turque de M. Constantin Sathas.
Ό άρχτ^γός της έτταναοτά'ΐεως ^αακοίϊ.ογιάν/ης^ ^ Ίωάν/ης Δασ/ίαλά/ο^ί» γεν/ηοεις εις Άνώπο^χ^ τών Σφακιών^ και αν εϊς έκ των ττροκριτίΰτέρυύν» νο'ημονε'3τέρυυν και πλούσιατέρων Γης νηαον, εττε'ίκέφοη χάριν μία^ή'ΐεοις και την Κύρχπην, ïvôa ίκοφεν, ως λέγεται, Ιοιον χρυΰοΰν νόμισμα, τα hnoiov μέγιρι τοϋ^ε φέρονσιν αϊ Σφακιαναι γυναίκες ως κόσμημα. Μετά την άττοτυχίαν της επαναστάσεως^ συϊΧηφοείς άττηγΟη δέσμιος εις Ήράκλειον και ύττέστη τον μαρτυρικώτερον των οανάτων, έκοαρεις ζών οιά ττυροττετρών. Ό υίος τού Δα^ καΚογιάννη^ ô ττερίφημος όττλαρχηγος Γεώργιος Ύσελεττης, ττρωτος ύφώσας èv Υ^ρητ-τι την στ^μ^ίαν της επαναστάσεως (ι 5 Ίουν/οϋ 1 82 ι) καΐ πολλάς κατά των Τούρκων συνάψας μάγα^.) 'έττεσεν ηρωΐκως {page 521)•
Une version de ce chant populaire beaiicoup moins complète que celle ci, {dont je dois la communication à Γ obligeance de M. Perrot) fut publiée, en 1865, par Marino P. Vréto dans son Almanach national grec.
LXII. Cette complainte a pour titre dans le voyage des Stéphanopoli {Vol. II, pages 75 — 79): à ζένος μέ τψ 'νούμελψ.
Voici les leçons du texte original. Vers premier: γοίΙ^ΒΤδ . ττεχνοίΖία. — 2. wcsia , ττικραμΑν^. — 3. •/où^s'ss . βαρης πεχνοιοια. — 4. ôuptç . >jvôippa. — 5. ττ/ς . χαρεύώ . 7ΓΟς. — 6. ε/ΰε . ϊφταοες (j'ai, par inadvertance, in^ troduit dans mo7t texte la leçon ϊφύα^ες) και άκόμι , ύ^εύρεις. — y. γίνετε . εΙς την irokypf. — 8. ειοε φύλος καΐ . μΜείζ. — 9• χοίΙρομΛ Ζιατι είμε. — ίο. και άν εί^ε, II. είτον . TpéKia . και . είνε τόρα, — 1 2. έρριμαζε . ρομαίαν. — 13. είνε . είνε κοίνη, — 14. Ι^αμάκχικε ,<3Ϊ6ετε άκόμι. — 15. èKi επτροτοφάττηκε . εις τόν. — 1 6. έκι δ/αλάλίαε δ Σόλον . αοψέων. — 17. έκι . φοτίΰύουν . εύρυΐττης . ÏÔV01. — 1 8. κα/ . ϊρχουντον. — 19. οτεριάς, — 2 ο. είοούν . εργόχΥιρα .τεχ)τητ(ΰν. — 2 1, έπείδτημες. — 22. άκούααουν, — 2 3• εκψτ; . άγροίκάς, — 24• είνε. — 15. ^οκχ,βάτες . δ/ίΚβένουν. — 20. άλον . άλον. — 27• τατρά . ώριμου χορών KÎ . Ίγτον. — 28. και, — 29• αρρόίίει το Μοριά . δάκρια . χίαει, — 30• '^^^ δποιος . είhr| . έΧΚείνύίν. — ^ι. ττρίτού . ΰκΚαβο^Ύ] . τΓΐΰτέι^η. — 32• κτίστη . ΰτολλψ. — ^;^. είνε άγροιος και ίρ^ιμος καί . ορέφ/. — 34• ^^Λ^α• — 35• <^'^^•'Χ- 6τ^ά xrjppahç και . ματολαύτες. — ^6. ττα^'ΐάς . οπού ορ(5/ζε/. — 37• ^'JTdivTaç . ορμίαει. — 3^• 7^^^* αφαν'ιζοι φαμελλεϊες . χόρταΰ<3ΐν, — 39• ^' «i*^'• — 40• ^^^ί • μ^ιροί- — 41. χάαει . κυνοινεύει. — 42• καϊμένα. — 43• ^/Vrows . κλέπτες . οαλάτης. — 45• "' *'*^' ,^Έ,γρψτον . κακοκαρ- Ιίαΰΐ. — 4^• λψΓΐοή . κλάφι. — 47• εποιλ/πα vyjaaiâ . άναατενάζι. — ^8. δγενει και . παΰ^άς. — 49* ί^°• — 5ΐ• ανναπαντίαουν. — 52• ^^ • οργίΰτεί . άφανΐαει. — 53• άκόμί . ρομαίοι παοένουν. — 54• ρομ<χϊοζ. — 55• ρο/^όν .
μίλδΐΰτ;, — 5^• ^'f^^'5^^' • '^''^ί . καλέ'Μί, — 57• ^*Ρ'7ί • ρομοαός. — 5^• κτιττηαει . à/psi. — 59• P^AW^f • ^φοό'ίύα, — 6θ. νά ixsi •. fiapé'ssi. — 6 1, πάρε/ . χαί , yupiOow, — 62. σύνχορουν ρομαίου . ô'apé^si, — 63. ττεύτουν . άπάνο. — 64• "^οίές shs . κρψες. — 65• Uokr/ . κάλοι . ττο^.η lùmj χψμέΐτη. — 66. ττόλ-η . έφωτιζες . ^(τη, — 6y, τόρα iiot « 6οίρ6(χροτάτου, — 68. ςτοϋ άγαρινού. — 69. /caêm » ^[άομεο. — y ο. ορέφεί. — γι, αού ϊκαμα , χαίρεαε. — 73. ΰΐμάω. — 74• '^^^ • (^^hro, — y 6. έό'ρέύικβ . τταρτ;γορίτη. — y y. ocav . εττώπϋα. — y 8. koU , άλψμύί•/ι^'5ανί κανίς , λυττάτδ, — y g, και , μό^κοβες . ^oi^j. — 80. i/coμανε . είλοαν. — 8 1, άφανοίσουν .irapaTyjcow. — 8^, àxoLτάΰτααιν. — 8^. μία η est pas dans rorigitial. εφάνει. — 85. και . καμιά . λ-ητρο^ω, — 86. πα/χν/ό/α. — 87. άλοί . Ζάκροια . 6ργ,ακ(ύ.
LXXXIIL Une note qui accompagne cette chajison dans le manuscrit de M. Grasset, que fat sous les yeux, notes apprend que, au mois de novembre 1840, Saïd Pacha, alors gouverneur de l'Épire, entreprit une expédition contre quelques chef s Aloanais, qui avaient réuni une petite armée, avec laquelle ils pillaient les domaines et volaient les troupeaux des Chrétiens leurs voisins. M. Aravantinos, dafis sa Χρονογραφία της Ήττε/ροϋ, tious parle bien de déprédations commises, à cette époque, par les Arnautes insoumis, mais ils nie formel leme?it toute tentative de répression de la part de Saïd Pacha. Celui ci avait du reste reçu du Diva^i l'ordre de ne point inquiéter les Alba7iais, έττει^-η^ dit Aravantinos, h rjy εττοχγι έκείντ} έοεαρεΐτο ασύμφορος -η κατά 7~ης Αλβανίας ατρατιcûTiKrj κίντ/ΰΐς. Α quel événement faut il donc rattacher
cette chanson? C*est ce que je ne pourrais dire, faute de documents précis sur l'histoire de Î'Épire à cette époque.
CXX. Je dois à mon ami M. N. G. Politis la communication de cette chattsonnette, composée par la femme du7t Afamote, poursuivi cofnme meurtrier par les gendarmes. Elle la chantait en moulant, à U7i moulin à aras, sa noiirriture et celle des gendarmes qui, pendant tout le temps que dure la recherche du criminel caché dans les motitagnes, logent dans sa maison et sont nourris par sa famille. Le début de cette pièce rappelle du7te façon tris frappante celui du chant de Pittacus:
Mouds ^ meule ^ mouds; Pittacus moud bien^ lui qui est roi de la grande Afitylhte.
ex XI. A en juger par le style et les idées, cette chansofi est sans contredit une des plus anciennes de ce recueil.
CXX y. Dans la longue suite des siècles et^ vraisemblablement sous Vififluence exercée par le Christianisme sur les croyances du peuple grec, V antique fable de Charon a subi de notables 7nodifcatio7is. Charon 7iest plus, co77ime autrefois, ce vieillard revéche, cT^el et avare, qui traTtsportait da7is sa barque délabrée les passagers partant pour le voyage dont on ne revie7it pas *) / le vieux nocher du
ï) Eimpossibiliti absolue du retour pour quiconque a franchi le seuil de la porte, au dessus di laquelle Dante avait zm fiambcyer sinistrement le
Styx remplit aujourd'hui des /onctions anaiojpics à celles que l'ancienne mythologie avait attribuées à Mercure. Il est devenu /'Ange de la Mort, et à est en cette qualité que Dieu l'envoie sur terre chercher les âmes pour les conduire dans Cautre monde.
Suivant les chants populaires, Charon est habillé de noir (Sakellarios, Κυπριακά, XVI Γ), parfois aussi il porte un vêtement aux nuances éclatantes (Passaw, CCCCXXX): sa tète ressemble à une forteresse (Id. CCCCXXVIII), son visage est resplendissant comme la flamme (Id. ibid.). ses cheveux brillent comme les rayons du soleil (Passow, CCCCXXX), ses yeux lancent des éclairs (Id. ibid. et CCCCXXVIII), ses épaules sont comme deux montagtus (Id ibid.); il marche pieds nus (Id. CCCCXXX). Doué cTune force surnaturelle, les coups qu il porte à ses victimes font jaillir et couler des flots de sang (Sakellarios, Κυπριακά, XVII, et Passow, CCCCXXX). Charon brandit un glaive d'or {Scikell. Κυπριακά, XVII),
Lascîate ogni speranza, νοί ch' entrate, a Iti souvent exprimle dans la polsU grecque vulgaire. En voici quelques exemples qui me revienntnt h la mémoire.
Dans un poème du XVIe siicle, le 'Χνόκονος (Λ^ g de ma Collection Néo-hellénique), je lis:
ΟτΓοϋ ςτον qhrj icaTai6jj où δύναται }>iayjper/ {vers 79). Dans un poème inédit en vers de quinze syllabes, qui se trouve dans le manuscrit grec No 390 de notre Bibliothèque nationale, figure, après une description des peines de Venfer, ce vers doublement remarquable par sa beauté et son énergie:
E/ff/ §\•ηθ^ναι γαρ êarh, ουκ ίατίν εκ6Χ•ηθ•ηναι. {Folio III verso.)
Enfin, dans une des chansons populaires du recueil de Passow, les habitants des «^ sombres bords* disent h un nouvel arrivant qu'il est descendu as τόιτον άγυρτο, dans un lieu d'où Pon ne ressort pas (Passow, 433).
il est aussi porteur de flèches quil décoche sur ceux
dont il veut faire sa proie (Passoiu, CCCCXIV et
CCCCXV). Certaines chansons nous le représentent
sous les traits d'un chasseur (Passow, CCCCVII),
il monte un noir coursier quil ferre lui même (Id.
ibid. et Sakellarios, Κυπριακά, XVII); il parcourt
la terre, accomplissant la terrible besogne qui lui est
imposée [Passow, CCCCX XVIII); quand il traverse
les mo7itagnes, conduisant les trépassés, la terre se
couvre d'un voile de tristesse {Passow, CCCCIX);
il traîne les jeunes getis par les cheveux et les vieillards
par la main {Passow, CCCCX), et les petits enfants
sont rangés de file sur la selle de sofi cJieval (Id.
CCCCIX), parfois il emporte la victime sur ses
épaules (Id. CCCCX III), il lui fait ouvrir la bouche
pour lui arracher l'âme (Id. CCCXXXII). Vend,
d'après le chant CCCCIX du recueil de Passoto,
quelles sont les supplicatio7is que les morts adressent
à leur inexorable ravisseur:
Ο Charon, disent -ils, fais haJte fr?s de quelque village, auprès de quelque fraîche fontaine; les vieillards boiront, les jeunes gens joueront au disque et les tout petits enfants cueilleront des fleurs.
Mais le cœur de Charon est inaccessible à la
pitié, les lartnes sont impuissantes à le toucher, et il
répond durement:
Je ne fais halte près d'aucun village, au bord d^ aucune fraîche fontaitic; les mères qui viendraient puiser de Veau recunnaîtraient leurs enfants, le mari reconnaîtrait sa femme, et il tie serait plus possible de les séparer.
Charofi est un voleur habile, il est rusé et ma lift; il connaît toutes les fourberies, il est roué
comme une femme {Passow, CCCCXXIV). Il ne tue pas toujours ses victimes du premier coup, mais il prettd souvent un barbare plaisir à les faire languir sur un lit de douleur (Ici. CCCCXV). Il se métamorphose efi serpe^it, en petite vipère (Chasiotis, Chants Épirotes, page 169), et mord sa victime au pied ou à la main (Passow, CCCCX VI) et, par un raffiftetnent de cruauté, il mord les famées au doigt où elles portetit l'anneau.
Tantôt Charon prefid la forme eCune noire hiroftdelle (Passoiu, CCCCX VII), tantôt celle dun aigle, et alors, perché sur la tête de sa victime, il lui fouille le crâne avec ses griffes et lui arrache son àtne (Sakellarios, Κυπριακά, XVII). Il se tient habituellement sur la cime dune haute montagne pour guetter sa proie, et il ne Va pas plus tôt aperçue çu*il va l'attendre dans une ruelle étroite (PassoWt CCCCXXVI et CCCCXXXI); mais il arrive fréquetnmcfit que, malgré ses ruses, il ne sort pas toujours vainçîicur des luttes terribles quil efigage Oivec ses victimes. La chanson LXXXVIII de ce recueil nous pei?it Charon terrassé par la puissante main de Digé^iis Akritas.
Comme dans Vantique mythologie, la demeure de Charon est dans les Enfers (ςτά τάρταρα της γης); dans ces sombres lieux il a dressé sa tefite. Suivant les cha?tts populaires, cette tetite est verte en dehors et noire en deda7is {Passow, CCCCXXXIT), parfois aussi elle est rouge à V extérieur {là.. CCCCXXXI II); les pieux qui la soutie?ment sont des bras de jeunes gens; les cordes, les tresses des am.oureuses jeunes
filles, et les coffrets, les crânes des petits enfants (Id. CCCCXXVII et CCCCXXXIII); il arrive quelquefois que les trépassés dérobe^it à Charon les clefs de Γ enfer dont il est détenteur et essaient de sortir du sombre séjour (Id. CCCCXXIII et CCCCXXV),
Comme on le voit dans la chanson LXXXVIII de ce recueil, Charon a une mère qui ne cesse de lui donner des conseils et de Γ exhorter à la pitié.
ι Mon fils, dit-elle^ ne sépare pas les mères de leurs enfants, les /rires de leurs sœurs , épargne ceux qui vmtnent de ceindre la couronne nuptiale.* — «(?« /en trouve trois , réplique Charon, /en prends deux; où /en trouve deux, /en prends un, et où je n*en trouve qu'un seul, celui-là ausn je le prends.*
Un chant populaire {Recueil de Manousos, IP partie, page 80) parle de la femme de Charon.
Hier, je passais devant la porte de Charon, et celui-ci se querellait avec sa femme. [J\lle lui disait:^ ■ Charon, ce jeune homme que tu m'as amené, comment femi-je son éducation ? Sans verre il ne mange pas, sans coupe il ne boit pas, et sans nappe il ne se met pas à table.* — * Tais-toi, folle épouse de Charon, moi, je lui enseignerai bien à manger sans verre, à boire sans coupe et à s* asseoir à table sans nappe; je lui apprendrai à manger de la poussière, à dévorer de la terre et à boire les infiltrations empoisonnées de la tombe.*
Seloft la CCCCXXXII chanson de Passow, Charon a un fils, dont la Charontissa de la chanson que je viens de citer est sans doute la mère.
Si Von prend à la lettre le chant CCCCXI de Passow, Charon dévorerait ses victimes pour rassasier sa faim. Un jeune homme demande à sa fiancée qui est morte:
*0 ma bien-aimée, comment Charoti fa-t-il accueillie?* — «// se tient sur mes genoux, lui répond la trépassée; il appuie
sa tiie sur ma poitritu. Quand il a /aim^ au lieu de chair il mange mû» corps^ et^ quand il a soi/^ au lieu d'eau il boit mes yeux.*
La chanson CXXV est la seule de mon recueil
relative à Char on, mais elle a ceci de particulièrement remarquable qîiclle est, à ma connaissance, funiçue oii apparaisse un souvettir de la fameuse barque que montait jadis le vieux nocher du Styx; le frile esquif est devefiu un navire solide et bien éqitipé. Cette chanson se rccotfimafide tout spécialement à Vattefition des personnes qui se livrent à l'étude de la 7nythologie comparée. Elle nia été donnée par AI. Bru7ict de Prcsle qui la tenait lui-même de M. Grasset.
CXXXIV. Z'Almanach χ\2Λίοχ\2\ pour Vannée 1868 contiefit {pages 10-12) une version de cette cha7ison différente de celle que je publie ci- après, ye dois la communication de celle-ci à M. Demetrius Bikélas, qui avait accofnpagné son envoi de la note suivante: «Tô αΰμ,α τούτο ehoa οΥιμΛτικάτατον εις Μ^λον και, ϋ)ς μ αβεβαίαααν, Gajs'iCjèrai εις aXr/jéç γεγονός. Τόν δέ Μανέταν μοι τταρέαττ^ΰαν ως καττετάνιον εις την im• •η^εαίαν τών Βενετοΰν. Ή οέΰΐς της ' λγίας Κυριακής, η άναφερομένι^ εΙς την ρίμαν, οιατηρει εΐΰέη το ίνορια τούτο εις τά τταράλια της Μήλου.^>
CXXXVIII. Cette chanson, que fai déjà publiée dans le N" 12 de^na Collection Néo-hellénique» est indubitablement V une des plus belles et aussi des plus anciennes de mo7i recueil. De nmnbreux idiotismes établissent cHune façon incontestable son origine chypriote; quant à son ancienfietc ^ nous en
trouvons la preuve dans le texte même. La Grecque Arété va se plaindre au roi d avoir été trompée par un de ses hommes du Caire. Or, Γ histoire nous apprend que le roi de Chypre, Jacques de Lusignan, dépossédé de ses États, implora le secours du Soudan d Egypte, qui résidait au Caire, et que le prince musulman donna à ce mofiarque une nombreuse armée, avec laquelle il parvifit à ressaisir le sotiverain pouvoir. Ces hommes du Caire restèrent plusieurs années dans rUe de Chypre oit ils se rendirent odieux par leurs violences. On peut consulter à ce sujet la curieuse chronique de Georges Bustron^ récemment éditée par M. Sathas, dans le deuxième volume de sa Bibliothèque du moyen âge Hellénique. // est donc très-vraisemblable que cette chanson a été composée dans la seconde moitié du XV* siicU, cest-àrdire vers 1460 ou 1462.
CXL VII. La vengeance du mari d^à publiée, comme la 138', dans le N* 12 de ma Collection Néo-hellénique, y était précédée de cette notice: (aCette chanson a trop danalogie avec ce que Vhistoire rapporte de Alazeppa pour n'avoir pas été composée sur le supplice infligé au noble Polonais par le mari dont il avait séduit la femme; il ne nous semble 'même pas impossible quelle soit contemporaine de Vévénemerit auquel ncnis croyons quelle a trait.
Il fi est pas inutile de rappeler ici ce que Voltaire raconte de Mazeppa, dans son Histoire de Charles XII, roi de Suède: «. . . . Celui qui remplissait alors cette pieu e était un gentilhomme polonais nommé Mazeppa, né dans le Palatinat de Podolie; il avait été
ittvi y^f? de yean Casimir et avait pris à sa cour quelque teinture des belles lettres. Une intrigue qu* il eut dans sa jeunesse avec la femme d'un gentilhomme polonais ayant été découverte, le mari le fit lier tout nu sur un cheval farouche et le laissa aller en cet état. Le cheval^ qui était du pays de /' Ukraine, y retourna et y porta Mazeppa, demi-mort de fatigue et de faim. Quelques paysans le secoururent ; il resta longtemps partni eux, et se signala dans plusieurs courses contre les Tartares. La supériorité de ses lumières lui donna une grande considération parmi les Cosaques; sa réputation, s augmentant de jour en jour, obligea le czar à le faire prince cU Γ Ukraine.))
Les chansons qui composent les 2', 3', 4', 5' et 6' parties du présent recueil proviennent de trois sources différentes; les unes m! ont été envoyées de Grèce par MM. Spyî'idion Lambros, A. N. Berfiardakis, A, Phatséas et N. G. Politis; les autres mont été communiquées par M. Georges Perrot et M. Brunit de Presle; quelques unes enfiyi sont empruntées à des recueils publiés à Athènes et peu connus en Europe, tels que celui de M. Lélékos, tnais aucune ci elles ne se trouve dans les Carmina popularia Grseciae recentioris de Passow.
La septième partie, comme la première, provient du Ms. de Vienfte.
y* ai fait précéder quelques cliansofis historiques d'une notice destinée à mettre en lumière Γ événement
qui les a inspirées. Mais, pour celles qui se rapportent à des faits bien connus, j'ai jugé tout commentaire inutile, attendu que la plupart des personnes auxquelles s adresse mon recueil ont entre les mains les livres oie j'aurais puisé mes refiseignements.
y* ai cepe7ida7it fait une exception en faveur de la chanson qui relate l'attaque de Dhiro par les Égyptiens d'Ibrahim, et ce datis le but unique de montrer une fois pour toutes la scrupuleuse exactitude de ces chansoyis. Ce sofit, pour ainsi dire, des bulletins de victoire rédigés tantôt par des témoins oculaires de Γ action, tantôt, et le plus souvent, par l'un de ceux qui y ont pris part. C'est ce qui est arrivé pour la longue chanson sur le premier siège soutenu par la ville de Missolonghi contre les armées turques.
— fe donnerai, dans un secottd volume de chansons populaires, que je me propose de publier plus tard, le vocabulaire cmnplet de tous les tnots grecs du présent recueil qui ne se trouvent dans aucun lexique. Le nombre en est très considérable.
Dans ce secotui volume, dont je possède déjà presque toute la matière, figurera aussi une petite collection de proverbes populaires, qui se trouvent dans un manuscrit grec de notre Bibliothèque nationale, coté sous le N" 1 409. J'y joindrai le recueil dénigmes dmit Du Cange a donné plusieurs échan tillons fort cttrieux dans son Glossarium mediae et inlîmae Graecitatis.
Efuore quelques 7nots et je termine.
Les chansons populaires grecques sotit l'exjyression la plus sincère et la plus vraie du génie national.
Le peuple s y reflète, avec ses qualités et ses défauts, comme dans un pur et fldèle miroir. Mais ceux qui liront ces conipositiotts ne doivent pas oublier qtielles ont pour auteurs des gens sans instruction et ne sachant souvent ni lire ni écrire. On ne devra pas, par conséquctit, s étonner de trouver çà et là quelques expressions mal choisies et triviales.
Toutes les chansons de ce recueil sont loin d avoir la même valeur littéraire, mais je crois que ce serait trop de sévérité de leur appliquer le
Sunt bona, sunt qucedam mediocria, sunt mata plura, que Martial appliquait jadis à ses épigrammes. Le plus grand nomôre possède, en effet, quelque mérite poétique, et il est même certaines chansons qui font le plus grand honneur à V imagination de leur auteur inconnu.
— Je me suis efforcé de rendre mu traduction aussi littérale que possible, sans cesser pourtant d^étre compréhensible pour les personnes qui ne peuvent lire l'original, y aurais jm peut-être, dans certains pas sages, rendre ma version plus élégante, en supprimant quelques répétitions qui ne sont pas dans nos goûts, mais fai préféré conserver au chant grec sa physionomie et sa couleur. C'est cT ailleurs la méthode suivie par Fauriel, Tommaseo, Passow, Marcellus et presque tous ceux qui ont traduit des chansons populaires grecques.
Il y a, dans ce recueil, des chansons dont la traduction ni a coûté beaucoup de peine. Parmi celles qui proviennent du manuscrit de Vienne plusieurs sont fort obscures et entres autres la Philosophie de l'Ivrogne.
Très souvent aussi je me suis trouvé arrêté court par des mots inconnus que je cherchais vainement dans les mauvais dictionnaires du grec vulgaire que nous possédons et force m était de laisser mon travail inachevé jusqu au jour oii je pouvais consulter quelque Grec de mes amis, sur la signification des termes qui m* embarrassaient.
Il reste encore dans ce livre beaucoup cTimperfections , que Γ on me pardonnera, si Con considère combien est hérissée de difficultés , surtout pour un étranger, la tâche que f ai accomplie.
Paris, 24 septembre 1873.
Emile Legrand.