LE BAISER
La flotte franque et les galiotes turques sont entrées en mer et ont pris un beau jeune homme, un beau soldat. Il n'a pas de mère pour le pleurer, de femme pour avoir pitié de lui, pas de sœur, pas de frère, personne au monde; il n'a qu'une amante, bien loin en pays étranger. Et celle-ci, quand elle eut entendu cela et lorsqu'elle l'eut appris, met des écus dans son tablier et des florins dans sa ceinture, elle va tout le long du chemin, deux fois elle prend le sentier, et en parcourant la route elle priait Dieu: «Mon Dieu, puissé-je trouver les galères ancrées sur le sable!» Comme une chrétienne elle parlait, comme une sainte elle fut exaucée. Elle trouva les galères ancrées dans le sable: «Galères, ne vous éloignez pas; navires, tenez- vous sur le rivage. Ce jeune homme que vous avez, ce pallikare, pour le voir je vous donne mille pièces d'or, dix mille pour lui parler, et, si c'est pour son rachat, je vous en donne d'innombrables. Personne ne lui parla, nul ne lui répondit ; mais un matelot du navire lui répond et dit : « Fillette, si tu me donnes un baiser, je te donnerai le jeune homme. » Celle-ci répondit: «Je donnerai le baiser.» Mais quand le matelot l'eut ouïe, lorsqu'il l'eut entendue : «Jeune fille, si tu donnes le baiser, de moi que veux-tu faire? Va-t-en en paix, jouvencelle, et que le sort te soit propice. Quand tu verras le corbeau devenir colombe, quand tu verras la mer devenir un jardin et les montagnes devenir des plaines, alors attends-moi. Va-t-en en paix! . . . .» {Corse^