INTRODUCTION
Chez tous les peuples et à toutes les époques de T histoire QP a chanté. C'est par des chanls que se sont traduits d'abord les senllmenls et les souvenirs des hommes. Puis, à mesure que les littératures se sont formées , le chant est devenu un accessoire moins nécessaire de la poésie ; il a flni par ne plus accompagner que le genre de monumens auxquels ce recueil est consacré. Il ne se compose en effet que de chansons, mais toutes se recommandent sinon par le talent de ceux qui les ont écrites, du moins par le Tait historique auquel chacune d'elles a rapport. L'usage de conserver ainsi la , mémoire de toutes les actions remarquables remontent a la plus haute antiquité , et Tacite a dit que les Germains n'avaient pas d'autres annales.
La chanson historique en France se divise en deui genres bien distincts : la chanson en langue latine, cultivée par les clercs, reste dégénéré de la poésie lyrique des anciens; la chanson en langue vulgaire, destinée au peuple, et qui a donné naissance à ce qu'on appelait autrefois la chanson de fette. Hildegalre, évéquedeMeauxsousCharles-le-Chauve, auteur d'une vie de saint Faron, nous a conservé un exemple .^ de ces chants populaires. Ce sont deux couplets d'un poème ^ V dans lequel on exallait la victoire que Clotaire 11 remporta sur ^ * les Saxons en 623 , et la charité de saint Faron , évéque de ^ Meaux, qui sauva de la mort les députés vaincus.
Hildegaire cite deux strophes de ce chant populaire en V vers latins rimes (1). Son témoignage est formel, il nous dit :
^ (0 De clotario est canere rege Francorum
^ Qui Ivit pugnare cootrà Saxonum;
^ Quam graviter provenisset misais Saxonum
SI non foisset inclltus Faro de gente Burgundiorum.
C ":> QoandÀ veniunt missi saxonum in terram Francorum , <, Faro ubi erat prtnceps,
^^ instlnciu Del transeunt per urbem Meldorum,
Ne InterflclanUir à rege FraDconim.
^ (Becueli des Bislorteus de France, t. ui, p. 505.)
• On composa tur cette victoire ua cliait Tulgaire qui , à » cause de sa rusticité, se trouvait dans toutes les bouches , et » que les femmes cbantaîent cb dansant et en battant des « mains (f). >
Qtiftiit aok ebaiMOtts com|M>iéèt en vart lattos par dos dores, il en eiiilê pluiloun rolativoa à aotre histoire dopali le ijl« Jusqu'au xtit* sièclo.
L'abbé Lebeuf a reoneltil Irols pièces do eo genre ; deux ont rapport au règne do CharlemtgBo, use à celui des fils do Louis^le-Débobnolro. La première est rœuvro de saint Poa«* Hn, palrlarohe 4*ÂqniMo, eoatemporain do Chanemagne ; e'est «ne hymne funèbre en l'honneur d'Érie» duc de Frioal^ qui se distingua dans les années 796 ou 797 , par plosienra eipéditlons contre les Huns ou les Avares , sur lesqocla II remporta de grands avantages. La seconde est un poème du même genre» écrit dans le ix* siècle , pour célébrer la mort de I*abbé Hugues que l'on doit, suivant toutes les probabUitéf historiques > compter au nombre des fils Illégitimes do Charlemagnci Quant à la troisième i c'est une ode sur la bataille de FoBienay, composée par un certain Angelbert, qui parait avoir assisté à cette sanglante journée. Cette ode tanportanle par quelques points historiques qu'elle éclalrcil, sans être d'une latinité bien correcte ni bien pure , ifen veste pas nMtna l'œuvre d*un homme instruit , qui avait étudié les bons mo^ dèles , cl qui ne manquait pas d'une certaine connaissance daa auteurs eiassiques auxquels il mêlait les ctpresslons bibliques (2).'
Les mêmes remarques conviennent aux deux autres poèmoa écrilH sous le règne de Gliarleroagne.
(i) EX qua Victoria carmen publlcum juxlà rusUcitatem pcr omnium pcnë voliubat ora, Ità canenUua torolna que choros iode plaudendo componebant.
On retrouve dans les légendaires et dans les anciennes gestes latines, dans le GesU DagoherU entre auu^, des U-aces de chante semblables à celui sur la victoire de Clotalre il. On peut cousulter à ce sujet un travail que M* i^enormant a publié dans la Bibliothèque de TÉcole des Charles, (. i, p.39i.
{1) Leheuf, Reeueil de divers écrits pour servir d'éclatrcissemens à l'histoire de France, etc. Paris, i?38, u vol In-n; t. i, p. S33, Moiiuincus historiques concernant nos rois, du \m« au ix*" bieclc, etc.
Le second d« cet poèmei m dltcingae-par qnctqttoi pauagf s
aaiqn«ls on no peut appliquer tout à fait le mot de poétique ,
mala où Ton retrouTe avec plaisir une grande ilDiplleité d'ex-
pretslona. G*est l'ode sur la mort de Huguei , fils de Char*
lemagne , daoa laquelle on lit cotte strophe :
Nom rex Pipirmus laerymasst dieitw, Cùm U viéUsiôt wUtê abtqoê «mI^^im, Nudumjaeere turpUer in mediQ Puluere campi (i}.
« Car on dit que le roi PépH) verte àm lirmaa , lorsqull
> le vit dépouillé de v^temeoif couché nu au milieu de la
> poussière. »
Il existe encore plusieurs documeoi qui prouvent que des diansooi sur des sujets moins graves étalent en usage et cou« raient la ville ; ainsi dans les dernières années du xi« siècle, des satires en vers étaient répétées dans les carrefours et les rues de Tours contre Jean , favori de l'archevêque.
Ce Jean était un Jeune archidiacre que ses mtturs dépra* vées avaient fait accuser de relations oriminelles avec Torchevéque. Ce dernier voulut placer son favori sur le siège épiscopal d'Orléans ; il s'adressa au roi Robert alors excommunié. Bravant les ordres du saint<siége , il vint trouver le roi de France aui féies de Pâques de l'année 1099 , et lui plaça la couronne sur la tête (S); puis ayant séduit par des pré* sens Bertrade de Mootfort , concubine de ce prince • il obtint ce qu'il désirait. Ives de Chartres * alors légat du saînl-siége, nous a conservé ces détails dans deux lettres, l'une an pope , l'autre au primat des Gaules , archevêque de Lyon : Le roi lui même, écrit-il à ce dernier, m'a dit, non en secret, mais publiquement , que Jean avait été le compagnon de débauches de celui qu'il remplace. Ce fait est si avéré dans tout l'évêché d'Orléans et dans les villes voisines, qae les chanoines se$ confrères ne lui donnent plus que le surnom de Flore Iq courtisane f > Ives de Chartres, dans sa lettre
(1) Lebeuf, necueil de divers écrits, etc., 1. 1, p. 349,
(2) voyez à ce si^et ■- Monnaies inconnues des évâques, des innocens, des fous, etc., etc., recueillies et décrites par M. J.-R. d'Amiens, avec des notes et une introduction sur les espèces de plomb, etc., par C.-L. pariR, isn (par M. Lclier), ln-R",p. i44.
au pape, dit cneore : « Sci compagnons qui rappellent Flore ont composé sur lui des chansons que l'on chante sur lea places publiques des villes de France : lui-même n'a pas honte de répéter ces chansons avec eux. J'en al arraché une à l'on de ces Jeunes gens et Je Tai envoyée en témoignage au primat de Lyon (1). • Malgré les plaintes du légat, Jean fut nonuné évêque d'Orléans et sacré le jour des Saints-Innocents ; à cette occasion on fit ces deui vers :
Eliglmus puerum, puerorum festa colentes. Non nwtrum morem sed régis jussa seqoentes (9).
Vers la même époque k peu près, c'est-k-dire dans la première moitié ilu ?ci* siècle, une autre chanson satirique du même genre avait été célèbre dans les étals du roi de France. Elle flétrissait la conduite de Landri , comte d'Auicrre , qui par ses intrigues causa le divorce du roi Robert et de la reine Constance, et rapprocha de ce prince Berthe sa parente, scandale qui fit grand bruit à cette époque et qui fut cause de l'excommunicalion que le pape lança contre la France. Cette satire est l'œuvre du elergé auquel cette excommunication causait de grandes douleurs. Elle est remplie d'allusions empruntées à la Bible et aux histoires romaines ; les noms d'^icAt* topiirt, iVAh^nhn, de Catilina, de Jugnrthaj sont donnés au comte Landri ; on T. rcusc d'un commerce adultère avec Berthe, et de scandaleuses dt'bauches avec celte princesse, débauches qui déplurent beaucoup aux habitants de Provins , obligés de subvenir aux dépenses qu'elles entraînaient (3).
(1) ivonis episcopl Garnolensl» Epistoiae, etc., etc., edltlo secunda, Parlsiis M D c X, in-ss Epistolfe lxyi et lxvii.
{1) ivonIs camotensis, Eplstola lxtii, ad flnem.
(3) On y remarque ces vers :
m Arcliitopliel Burguodia aetati nostr» reddldlt, liullum crinilus Ab»alon ciijus sprevlt eontUiwn mtrat sxpe palatia verslpellU re^falla.
Occultât nasum pellibus, pectos subdendo fraudibus. Jam caUlinâ nequior amicis pnebet occultum, Sed prétendit decipulas sapore fellls ebrlas; Aller Jugurtlia loquttnr, non ex Ade, sed de flde. >
F.l à la nn :
Heiiodladas nuptias renovavit iUlcitas :
inreKta propter baitla sperat Pnivlni mœnla.
Celle satire, dons laquelle on troave des détails Inléressans pour l'hisloire , ne Tul pas la seule que la perTersilé du corale Landri Inspira , on en composa plusieurs, peut- être même les traduislL-on eu langue vulgaire ; elles eurent dans tous les cas une vogue assez longue, car, un siècle plus tard, 'les Jongleurs les répétaient encore sur les places publiques (I).
Les chansons héroïques et les satires n*ont pas été les seuls genres de composition en usage dans les premiers siècles de notre ère. 11 faut ciier encore des pièces amoureuses auiquelles les Gaulois donnaient le nom de Yaliemachie, Elles étaient , dit-on, fort libres, et peut-être faut-il meitre au nombre de ces compositions celles que chantaient parfois les Jeunes filles Jusque dans les églises, et qui ftirent eipressément défendues par le concile tenu à Auierre en 578.
Dans les siècles qol suivirent , on troave beaucoup de ces chansons d*amour, et, s*il faut en croire Tapologiste Bérenger, saint Bernard en composa dans sa jeunesse. Rien n*est phis célèbre que celle d'Abélard pour Hélolft ; ene-méme a écrit :
• Quand pour vous délasser des travaui de la philosophie • vous composiez en rimes des chansons amoureuses , tout le
> monde voulait les chanter à cause de la douceur de leur
> mélodie. Par eui mon nom se trouvait dans toutes les bon-
> ches, les places publiques retentissaient du nom d'Hé-
> lolse (S). »
On a demandé dans quelle langue étaient ces poèmes qui rendaient si populaires le nom d*HéloTse? Il est probable qu'ils étaient en latin.
Architriclinus Impius gavlsus est pro mœnibus; potentiorem fleri se credidlt pro ouptilt. Dormi vit rex In lectulo Landricl pontificio, Dormit sert» promlsslo, Iratcitur Burgundio. Eglon notter novissimut cojus ut non turpisslmus; Multls est fastus dapibus, non placet Pruvinensibus, secondùm luuam patitur, spe varia conrHgllur, Pruvlnum aunquftm perdldlt, quod habere noa potuiL
(Historiens de France, t x, p. 94. Voir à ce sujet l'ouvrage de
M. Bourquelol sur la ville de Provins, t. i, p. 85.) (i) voyez plus bas, p. viii.
(3) Petrl Abslardl opéra, EpisU ii, p. 46. voyez aussi, dans la bibliothèque d'élite» les Lettres d*Hélolse et d'Abélard, traducthMi nouvelle du bibliophile Jacob, p. isi.
A))<^lflrrl pArl<* .ivre un Irop fsjawl dédnin clos dfalpctcs vulgaires pour supposer qu*H ait renoncé , en cette occasion , à la langue de Virgile et d*Ovide pour se servir du français encore au berceau. Il faut voir dans les paroles d'Héloïse quelque peu d'une exagération bien pardonnable sans doute; et quand elle dit que les chansons d*Abélard étaient dans tontes les bouches, elle veut désigner les clercs, les écoliers , les hommes de cour et d'église , qui presque tout alors comprenaient en< corele latin (1).
(1) On a pu lire dans différens journaux , il y a environ un an» qu'on venait de découvrir en Italie, dans un manuscrit du Vatican, les chansons qu'Abélard avait eompoaées pour iiélolse. On a voulu parler probabltnitnt de s}i aooiplalntes en vers latins iPUmçiuê) qui sont dans le manuscrit n^ lxxxv de la Bibllotlièque du Vatican . et qui portent le nom d'Abélard. Ces chants latins , accompagnés de la musique, se trouvent dans un manuscrit sor parchemin du xixi* iltele , at ont tous rapport à des sujets bibliques ; on pourra en juger par les titres suivans : I. Petrl Abaclardi Planctus Dlnae llliœ Jacob ; il. Planctus iacob super flilos suos :
III. Planctus virglnum Israelts super tlUa Jephtss Oaladltas;
IV. Planctus Israël super Samson; v. Planctus David super Abner; VI. Planctus David super Saiil et Jonathan, tous ces chants latins, d'une longue étendue, sont en vers de neuf syllabes. Ils riment presque toujotirs. Ces rimes se suivent tanUVt pendant toute une strophe, tantôt elles sont entrelacées.
yoici par exemple le début du troisième chant, celui des filles d'Israei sur la flile de^Jephté :
Ad ^tas choreas cœllbes EX more venlte, ?lrgines | Ex more sint hodle fleblles Et planctus ut cantus célèbres.
Incultae slnt mœsta* fades Plangentum et flentum slmlles; Auratas slnt longé Clclades Et cul tus sint procul divites.
voici le début du second chant :
Infellces flili
pâtre nati misero,
Novo meo scelerl
Talls datur ultlo.
M. Greilh, qui a publié en i838 ces chants latins , les considère comme des allégories faites par Abélard sur ses amours avec IK'loîse; cette interprétation me parait un peu forcée. Du reste, cor poésies, que le nom de leur auteur et leur composition, qui n*c8t pas sans mérite, rendent remarquables, viennent à l'appui de ce que j'ai dit précédemment au «ujet du lanf^nge employé par Abfinrri
— vif —
Ce((e langue commençait cependant h ne pas ^ire employée tenle même par les clercs , dans les compositions qu'il fant leur attribaer. Je citerai comme preuve la chanson placée en télé de ce recueil , qui est reeuvre d*an lettré^ d'Hilalre, disciple d*Abëlard. Il nous reste du même auteur plnsieurs autres pièces dans lesquelles le français est ainsi mêlé au latin (1).
J'ai dit que l'ancienne coutume germanique donna naissance à une sorte de chansons qui reçut le nom particulier de chmton de Oeste, Je crois nécessaire de fiier t'attentlOB de mes lecteurs sur ces poèmes qu'on ne doit pas confondre avee la chanson proprement dite.
Fidèle aux habttudee des peuples du nord , Gharlemagne eut toujours ett grande vénération les anciens chants populaires , et 11 prit soin d'en perpétuer le souvenir ; on lit k
dans ses chansons d'amour, voici le titre de l*ouvfage qui contient CM poésiM saerées d'Abélard : apicileçtum rmiemmm, beitrige sur Q&bem Wiotniss der vatikaDisclien Blbllotliek, fCJr deuttche poésie des Mittelalters, Von Cari Greitli, Franenfeld, 1838. In -8*.
(0 Par exemple, dans un Jeu sur saint Meolas, chaque strophe se termine par deux vers français, on bien lea deux langues sont ene ployées alteroatireoiMt f
Gravis subnala mira.
Hic rellqul p|ura sed sub maia cura Beêi ^Hêldonui^e Qui pefi /« iw clum pwqu§ n^eturage.
El plus bas:
Nfsl visus lUlltur
Jo en ai.
Tesaurusblocemltnr, pe $i nfom merveUe en «ft
HUarll versus et Ludl. LuteUa parlslorum, iS3S, in-a"", p. 34.
Il existe plusieurs pièces ant^leures aux poésies composées par Hila]re,où l'on trouve la langue vulgaire et le latin mêlés l'un à l'autre. Je citerai un mystère du xi' siècle, les vierges 'sages et les Vierges relies, qui, pu|)l.é par V. nayoouard dans le premier volume de son choix des poésies originales des troubadours, a été plusieurs fols réimprimé. Je citerai encore des vers sur le martyre de saint Etienne, qui remontent à la dernière moitié du V siècle, voyex le Choix (tes poésies originales des troubadours , par M. fuynoiiarrl,
t. M. pages cxi.Y et CXI.TI, 139-I4A.
ce sujet dont Éginhard : • Les poèmes antiques et bartiare^ » dans lesquels les aaions et les guerres des anciens • rois étaient célébrées, furent également écrits par son
> ordre pour être transmis à la postérité (1). >
Ce fait nous est conOrmé par Thegan , historien de Louisle-Débonnaire , et par le Poète taxon; c'était probablement des chants de ce genre qu'Albirie, moine des Trois-Fontaines, qui écrivait dans le xiii« siècle, avait vus, et qu*il cite dans sa chronique sous le titre de Herotcœ cantilenœ ( chants héroïques), et d'après lesquels il fait mention des victoires remportées par Charlcs-le-Chauve en 866 , sur Gérard de Vienne, duc des deux Bourgognes. Il ne faut pas non plus oublier le témoignage d'Orderic Vital, mort vers 1142, et qui, dans son histoire ecclésiastique, parle des chants populaires que l'on répétait sur Guillaume au court nez. En6n Je citerai ce passage de Pierre, chantre de lo cathédrale de Paris, au commencement du xii* siècle. Bans le vingt-septième chapitre de son Verlmm abreviatum , en parlant des prêtres qui disaient une messe jusqu'au temps de l'offrande , et voyant que per* ionne ne venait rien apporter, recommençaient une autre messe et ainsi jusqu'à trots et quatre fols , il ajoute :
« Ils ressemblent aux chanteurs de fables et de gestes qui , » voyant la chanson de Landri mal reçue de leurs auditeurs, • commencent aussitôt celle de Narcisse, et puis une autre ,
> s'ils s'aperçoivent qu'ils n'ont pas réussi (2). •
On trouve encore, parmi le petit nombre des monumens écrits en langue franque que le temps a laissé venir Jusqu'à nous, une ode qui se rapporte à l'année 883; elle célèbre la
(i) Item barbara et anttqulssima cannina quibus vetenim regum actus et bella canebantar scrtpslt, inemoriœque manda vit. vita Karoli imperatorls, cap. xxtiii. page 87, 1. 1 des OEuvres complètes d'Eglnliard, réunies pour la première fois et traduites en français, etc, par A. Teulet, ancien élève pensionnaire de l'École royale des chartes. Paris, 1840, 1 vol in-s*. (Publié par la Société de l'iilsiolre de France.)
(a) Hi stmiles nnt catitantilnu' fabulaê et gesta, gui vtdcnla eaniUenam de Landrieo non placere auditortbus, aiaiim incipiuut de Warei»$o cantare : guod »t ntc plaeuerit contant de alio.
Cité par Leheuf, Diêseriationê sur l'histoire ecclMaxtigue et civiUde Paris, t. ii, p. cxxxtij.
YicCoîre qae Louis, ûU de Louis- le-Bègue, remporta sur le» Noriiiindff. C'est une véritable cluinson de Geste composée de cent quinze ver^ , avec les proportions que ce poème avait dans l'origine. 11 contient le récit des calamités que les Normands faisaient éprouver à la France, il eialte le courage que déploya Louis pour en tirer vengeance (i).
On peui juger par ces différens témoignages que la chanson de Geste exista en France à toutes les époques. Voyons ce qu'elle devint dans les xii* , xni* et xiv* siècles et la forme qu'elle a reçue & cette époque qui fut celle de son triomphe et de sa fin. La chanson de Geste est un récit en vers de dix ou de douze syllabes, rangés en longs couplets monorimes. Ce récit est consacré k faire connaître les querelles que les vassaux de la couronne avaient entre eux, les combats qui en résultaient. Un des sujets les plus communs de ces poèmes , ce sont les grandes expéditions fabuleuses ou véritables de Cbarlemagne , ou des fameux paladins dont il était entouré. Ces poèmes ont presque toujours pour base des actions véritables et dont le héros principal a existé. Seulement ces actions ou ces héros se trouvent confondus avec des hommes et des événements d'un autre siècle. Quelquefois tous les faits d'une époque et les grands souvenirs qu'elle a laissés composent la vie d'un seul personnage. C'est ainsi , pour donner un exemple, que toutes les actions qui appartiennent aux différens Charles , depuis Charles-Martel jusqu'au dernier des Carlovingiens, sont attribuées h Cbarlemagne, le seul de toute la race qui soit bien connu de ces historiens héroïques. Dans l'origine , la chanson de Geste était courte et pouvait être récitée soit dans une marche militaire, soit en attendant rheure de livrer bataille , ou bien même au moment où elle commençait; peu à peu elle s'est accrue, et sous la plume des trouvères du xiii« siècle est devenue un long poème. Des changemens qui ne sont pas sans importance ont signalé ces rédactions diflérentcs de la même chanson de Geste. Des traditions étrangères aux grands événcroens dont elle était destinée à perpétuer le souvenir , sont venues se mêler au
(1) Gley. Langue et littérature des anciens Francti. isi4. In-s".
r^cit primitif, ri presque toiijonrs êlleii en ont altéré Téclat. C'est ainsi que la chanson de Roland dont M. Francisque Michel a publié, il y a peu d'années, une rédaction du XII* siècle (1) et qui n'a que dli-huU cents vers enfiron, te retrouve dans un manuscrit de la Bibliothèque do roi avec dea développemens qui donnent à ce poème une étendue de plus de dii mille vers. Au sujet de la chanson de Roland , une erreur assez grave a été répandue : comment se fait-il, a-t-on dit , qu'une chanson aussi célèbre , que les soldats français répétaient encore sous le règne du roi Jean (i) , soit aujour^ d*hul perdue T et Ton s*est obstiné à rechercher dans les manuscrits une chanson très-courte comme celle de Richard CaBur>de-Llon sur sa C4ipllvité , par exemple (5). SI l'on avait su ce que Ton entendait aux xtit* et xiv* siècles par une chanson de Geste , c'est parmi les poèmes qu'on aurait cher • ché la chanson de Roland , ainsi que l'a fait M. F. Michel qui est parvenu èen relrouver l'une des rédactions primitives. Lo peu d'étendue de ce poème, la division en couplets monorlmes, ce cri Aôi qui revient è de courts intervalles, tout concourt à filre reconnaître que c'est là un des textes originaux de ce chant de guerre si fameui, comme le prouve ce dernier vers :
Ci fait la seste que Turoldus déclinolt (4).
L'importance que l'on attribua h ces poèmes, le succès populaire dont ils jouirent, multiplièrent le nombre des chansons de Geste et en accrurent l'étendue. Aux xiii* et xiv* siècles celte étendue varie depuis dix mille, jusqu'è vingt, trente, quarante mille vers et au-delà. Malgré la longueur de ces poèmes , on ne peut douter qu'ils ne fussent chantés par les jongleurs ; Ils se servaient pour cet usage de la vielle , ou violon & plusieurs cordes , appelée aussi une symphonie dans
(0 u chanson de Roland ou de Roncevaux du xii* siècle, publiée pour la première fols, d'après le manuscrit de la Bibliothèque Bo<llélenne à Oxford, par Fr. Michel, paris, Sylvestre, i83i, Iq-h".
(2) Roquefort, État de la poôsle française dans les xii* et xiii' siècles, p. 7Ù9, Fr. Michel, Chanson de Roland, p. xt.
(3) voyez dans ce volume, p. &6.
(4) Chanson de Roland, p. i5r>.
afi «ittur du xit* fièele, qai dU à ce sujet : « Oo appelle e« » Fronce une symplionle rinilrumenl dont lei aveugles jouent » en chaoioni les chansons dé Geste (1). t La grande étendue de ces poèmes semble rendre inadmissible cette proposition i mail 00 a dit, et oTee raison t qu'Ile étalent divisés en bran<* cbes, lesquelles étalent clles*méiAes partagées en couplets» et on a cité le passage du roman de la Violette dans lequel Gérard déguisé eli Jongleur chante, en s'accompagnent d*uoe viello, Im premiers vers d'une des branches de Guillaume au eouri nea (8), dont l'ensemble compose plus de soiuate mille ytn*
G*esi «a syatème féodal qui gouvernait l'Europe an moment e& les chansons de Geste étaient le plus admirées qu'elles doivent let grands développemens qu'elles ont reçus.
Les trouvères, ainsi qu'on le verra plus bas, s'en allaient dechèteau en château répétant ces longs poèmes, et, pour plaire à leurs auditeurs et eut maîtres qui les récompen** solenl, ils mêlaient aui grands souvenirs laissés par Charles» MartoL Gharlemagne, ou leurs compagnons d'armes , le récit d'actions plus récentes) par ctemple, les querelles que les grands vasseaut avaient avec leur suaerain , ou bien celles qui éclataient entre eux. Voilà pourquoi dans un grand nombre de chansons de Geste, Gharlemagne ou Pépin jouent un f 61e inférieur , quelquefois même ridicule , et sont toU-* Jours sacrifiés à un héros de convention, hardi, noble, généreox, qui sert de souche à l'arbre généalogique de quelque chef léodal. Charles-Martel et les rois de sa race ne contribuèrent pas seuls à repousser les Sarrasins, qui, déjè mallree de l'Espagne, menaçaient l'Europe d'une in* tasîon complète. Plusieurs grands fcudatalres doivent re-
(i) Lr p •opri Maire en françofSf traduit en i3î*2 âe frère Bârtheletnt de Glànvttte par ftbrt iekan Corbtehtm. Paris. Vernni, rans dme^ in- foi, Goth, 1. XIX, di. cxL. Cité par M. Fr. Midieit préface de là C/utmon de Roland, p. xii.
(3) voyez cette scène dans rèdltlon du Roman de la Violette publiée par M. Fr. Michel en iS34 •* Roman de la Viotefte ou de Gérard de Nevers, en verê du xiii" êiècle, par Gibert de MontereuU, etc., etc. Paris, silvestre , ins" , p. 70 à 75. voyez le même fait , pre/acc de Berte ans grant pies, etc., publiée par M. Paulin Paris. Paris, Tecbencr, 1 vol. In- ri, p. xxvfj.
▼endlquer une part dans la latle héroïque que les chrétiens foutinrent contre les Infldèles. Auisi le grand fait des chan* sons de Geste, c'est toujours rinvasion des Sarrasins, soit en Provence, soit en Bourgogne, ou même dans l*Ile de France. Cetie invasion , mêlée avec les souvenirs terribles que lais* aèrent les différentes eipéditlons des Normands, forme le sujet principal du poème, auquel viennent se Joindre des épisodes plus ou moins romanesques empruntés aux sanglantes querelles que les seigneurs féodaui avaient entre eux. Rare* ment, dans ces longs poèmes, Tamour Joue un rôle important , il ne forme qu'un récit épisodique. La manière dont il est traité rappelle bien plutôt les mœurs des conquérans que celles de la chevalerie ; c'est tout franchement une passion physique , brutalement satisfaite , et qui n'occupe le héros que peu d'instans ; ou bien encore c'est un simple mariage , rapidement célébré et raconté en quelques vers. Il est bon d'observer que toutes les chansons de Geste qui ont conservé des traits de leur rédaction primitive, nous peignent des mœurs plus rudes , plus grossières, que celles de l'époque où furent écrites les versions parvenues Jusqu'à nous. Ce n'est pas l'art qu'il faut chercher dans ces grandes compositions , mais de précieux détails sur l'histoire, la géographie, les mœurs, les coutumes et la vie privée des temps féodaux ; ce sont principalement des traditions importantes cachées sous des faits obscurs , altérés , et des détails mensongers. Les trouvères , qui consacraient leur vie à recueillir ces longs poèmes , à les arranger dans lalangwe et au goût de leur époque, croyaient plutôt écrire une histoire qu'un roman de chevalerie. Sans doule quelques-uns d'entre eux avaient des prétentions à une œuvre littéraire, mais la pensée de conserver la mémoire d'actions vraiment accomplies était presque toujours dominante , princl|)alement quand le poêle prenait pour base de son récit les anciennes chroniques latines.
A peu près à la même époque où la langue vulgaire commençait à être employée parmi nous, il s'élevait dans plusieurs provinces de l'ancienne Gaule, située au midi de la Loire, des poètes qui employaient un langage vulgaire aussi , mais moins grossier que celui du nord , et qu'ils devaient amener
très- vile à un degré de perfection remarquable , surtout pour . l'époque où lli ont vécu. Ils chantaient la guerre , les combats et principalement les peines et les plaisirs de Tamour. Un grand nombre d*entre eux étaient cheval lers * quelques-uns même seigneurs ou princes suzeralna.
Sans prétendre , comme ont cherché à le prouver différens écrivains, que les troubadoura aient été les maîtres en poésie d'une partie de l'Europe et de la France en particulier, il est certain que leurs chansons, variées et nombreuses, ont servi de modèles aux trouvères.
Diverses circonstances politiques, le mariage d'Éiéonore de Guyenne avee Louis VIII , par exemple , amenèrent en France les troubadours, qui avaient déjà beaucoup d'éclat au commencement du xii* siècle. Ils apprirent aux seigneurs eocore grossiers l'art de composer en musique, et de faire, à Thonneur de leurs dames, des complaintes amoureuses. De celte époqae, commence à s'établir dans le centre de la France l'usage déjà commun en Provence ,' en Guyenne , en Gascogne et dans' tous les pays du Languedoc , de faire des chansons amoureuses. La supériorité des troubadours en ce genre est constatée par plusieurs témoignages , tandis que celle des trouvères pour les romatis et les pastourelles est reconnue par les contemporains eux-mêmes. Ainsi Raymond Vidal, qui écrivit au xiii« siècle une grammaire , a dit : « Le parler "françois vaut mieux et est plus agréable pour faire romans
> et pastourelles ; mais celui de Limousin est préférable pour
> faire vers, chansons et sirvenles. Dans tous les pays où l'on
• parle notre langage, les chants en langue limousine Jouis-
• sent d'une plus grande autorité que ceux d'aucun autre
> Idiome (1 ). »
Ce Hit donc à Tlmitation des troubodours , que la chanson prit au XII* siècle, en France, le double caractère que Je viens
(1) u parlodura francesca val mais et (es) plus avinenz à far rùmmu et pastwreUas : mas celia de umosin val mais per far vers et canMOHM et aerventes : et per totas las terras de nostre leogage so de maior autorttat li caotar de la leoga lemostna que de negima autra parladura, etc. (Grammaire de Baimonz vidai , publiée pour la première fois par M. F. Guessard, 1. 1, p. ns et sulv. de la Bibliothèque de l'École des Chartes.)