L'HOMME SANS BARBE
IL était une fois un roi; ce roi voulait voir du pays, et il parcourut beaucoup de villes et de contrées. Avec le temps, il arriva dans un village et alla loger chez une femme veuve. Cette veuve, dont je vous parle, était jeune et très belle, de sorte que le roi, n'ayant pu maîtriser son amour, fit un enfant avec elle. En partant, il laissa fa cette veuve un de ses pistolets d'argent, et il lui dit que, quand l'enfant serait devenu grand, elle le lui envoyfit dans telle ville où il était roi. Après avoir ainsi parlé, il s'en alla. Peu de temps après, la Veuve mit au monde un garçon. L'enfent grandissait, mais ne connaissait pas son père. Un jour entre autres, il alla trouver sa mère et la pria de lui dire quel était son père. Sa mère, voyant
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qu'elle ne pouvait faire autrement, lui dit : I Mon enfant, ton père se trouve dans telle ville, et il en est roi. Vas-y. Voici un pistolet, aussitôt que tu le lui auras montré, il reconnaîtra que tu es son enfant. Cependant ne manque pas, si tu rencontres sur ta route unHomme sans barbe, de rebrousser chemin sans perdre de temps, s
L'enfont re;ut la bénédiction de sa mère, et aussitôt il partit pour la ville. Sur la route qu'il suivait, il rencontra un homme sans barbe. Il se rappela ce que sa mère lui avait dit, et il rebroussa chemin. Une autre fois, il partit de nouveau, et de nouveau il rencontra un autre Homme sans barbe. L'enfant rebroussa chemin derechef. La troisième fois, lorsqu'il était prés d'arriver li la ville, comme qui dirait à trois ou quatre heures de distance, il rencontra de nouveau un Homme sans barbe, qui suivait la même route, s Eh I mais, dit-il, une fois, deux fois j'ai rebroussé chemin, maintenant je ne retourne plus sur mes pas. i
L'Homme sans barbe, ayant entendu ces paroles, s'approche du l'en&nt, le salue et lui demande où il va.
■ Eh! je vais à la ville, » dit celui-ci.
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Alors l'Homme sans barbe commença tout doucement à lui demander ce qu'il y allait faire et pourquoi il avait prouoncé de telles paroles, quand il l'avait aperçu. L'enfant, croyant l'Homme sans barbe bien intentionné (l'innocent et le naïf qu'il était 1), s'assit et lui raconta en détail toute son histoire ; il lui dit que son père était roi de cette ville et qu'il allait le trouver.
fl Et ton père ne ("a-t-il jamais vu? • demanda l'Homme sans barbe.
« Comment m'aurait-tl vu, dit l'enfont, puisque, avant ma naissance, il partit et alla dans son royaume. •
L'Homme sans barbe, en âme perverse qu'il était, résolut de tuer l'enfant, puis d'aller lui-même trouver le roi et de lui dire qu'il était son fils. Donc, sur ta route qu'ils suivaient, ils eurent soif ; ils s'écartèrent un peu du chemin et aperçurent un puits.
■ Maintenant, dit l'Homme sans barbe, nous avons trouvé un puits, mais il s'agit de voir comment nous boirons de son eau. •
« Tranquillisez-vous, lui dit l'enfant, je descends en puiser. «
Quand . il fut descendu et eut atteint le
6o CONTES POPULAIRES GRECS
fonds du puits, l'Homme sans barbe prit une grande et énorme plaque, et en boucha l'orifice du puits. Le pauvre enfant, se voyant dans l'impossibilité de sortir, se rappela que sa mère lui avait dit de rebrousser chemin, aussitôt qu'il apercevrait un Homme sans barbe, et il se prit à pleurer.
• Camarade, pitié, miséricordel Camarade, tirez-moi dehors. »
L'Homme sans barbe ne tenait point compte [de ces supplications] et se préparait à continuer son chemin. Mais l'enfant se lamentait si fort qu'il en eut compassion, et, se tenant sur le bord du puits, il lui dit qu'il le retirerait aussitôt qu'il aurait juré que, dans te cas seul OÙ il mourrait et reviendrait à la vie, il déclarerait au roi qu'il était son enfant; que maintenant ils allaient aller à la ville et qu'il passerait pour le fils adopiif de l'Homme sans barbe, et que, n'importe ce que ferait celui-ci, il ne dirait rien.
L'enfant, voyant qu'il ne pouvait faire autrement, dit qu'il ne déclarerait rien, sauf seulement dans le cas où il mourrait et reviendrait à la vie. Alors l'Homme sans barbe retira la plaque, et l'enfant sortit, tout bième et effrayé.
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Ils se mènent en route ; ils vont, vont et arrivent à la ville. L'Homme sans barbe se présenta au roi comme e'tant son enfant [et dit] que le garçonnet qu'il amenait avec lui était son fils ailopttf. J'ai oublié de vous dire que l'enfant ne donna pas le pistolet à l'Homme sans barbe, mais le tint caché sous ses vêtements. Le roi, qui ne pensait plus au pistolet laissé par lui comme un signe pour reconnaître son enfant, reçut l'Homme sans barbe avec joie et allégresse, et l'installa dans une chambre toute dorée.
Le matin, à son réveil, le roi lui demanda comment il allait et comment il trouvait le palais. L'Homme sans barbe, qui voulait la perte de l'enfant afin qu'il ne pût rien dire au roi, lui répondit avec une mauvaise intention :
« Mon père et mon roi, tu possèdes tous les biens dans ton palais ; trois seulement te manquent, u
■ Et quels sont ces biens? •> lui demanda le roi.
■ Ce sont, lui dit l'Homme sans barbe, la chambre d'ivoire, le rossignol et l'hirondelle de muraille, et la plus belle fille du monde, a
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Cl CONTES POPULAIRES GRECS
■ Mais alors, dit le roi, comment puis-je me les procurera ■
c Sois tranquille, mon roi, dit l'Homme sans barbe, )'^ ^'^ ^^^ adoptif-qui peut aller te les quérir. ■
Alors il s'en va promptement trouver l'enfant et lui dit : a Le roi t'ordonne d'aller lui chercher vingt charges d'ivoire, pour faire la chambre d'ivoire; et, si tu ne les apportes pas, il te coupera la tète. ■
L'enfont lut dit, avec tes yeux pleins de larmes : i Mais où irai-je chercher de l'ivoire, moi qui ne sais pas du tout ni où on le trouve, ni comment on se le procure? n
L'Homme sans barbe [n'écoutait] rien, [et ne voulait qu'atteindre] son but. Finalement, quand l'enfant eut vu et bien vu qu'il ne pouvait faire autrement, il se leva et se mit en route pour aller là où le hasard le conduirait. Sur la route qu'il suivait, comme qui dirait au bout d'une demi-heure de marche, il perdit courage, s'assit au bord du chemin et se mit à pleurer sur son triste et malheureux sort. Comme il pleurait inconsolablement, il vint une vieille femme vêtue de noir, qui s'approcha de lui et lui dit :
■ Qu'as-tu h pleurerainsi, mon pauvre enfant?*
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n Eh! ce que j'ai, ma 'mère? dit-il. Ceci et cela. Le roi m'a ordonné d'aller lui chercher vingt charges d'ivoire, sinon qu'il me trancherait la tête. Et, moi, comme un ignorant que )e suis, )e vais périr dans quelque endroit et devenir la pâture des bètes sauvages et des oiseaux, a
v Tranquillise-toi, mon garçon, lui dit la vieille, qui était sa fée, je veillerai à ce que tu ne périsses pas et que tu exécutes l'ordre du roi. *
« Ah 1 si c'était possible, madame, lui ditil, je deviendrais votre esclave I »
Eh 1 lui dit alors sa fée, tu demanderas su roi dix charges de pain et dix autres charges de vin, puis tu iras dans la plaine qui est derrière la montagne que voici; tu monteras un cheval rapide, et, étant allé dans cette plaine vers l'heure du diner, tu jetteras dans le lac qui s'y trouve les dix charges de vin, tu mettras les pains tout autour, puis tu te cacheras dans un endroit, et tu fassiéras pour attendre. Il viendra alors un innombrable troupeau d'éléphants qui mangeront les pains et boiront de l'eau dans le lac; quand ils auront bu de cette eau, ils tomberont étourdis et ne pourront pas même
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Ci4 CONTES rOPULAJRES GRECS
remuer. Alors, toi, tu iras les tuer tous avec une épée et tu porteras leurs défenses
L'enfant, joyeux, se mit en route pour aller au palais ; il demanda au roi dix charges de pain, dix autres charges de vin, un bon cheval et une épée. Il les obtint, et, pour abréger, il se mit en chemin, se rendit dans l'endroit que sa fée lui avait indiqua, et fit ce qu'elle lui avait dit; mais, au lieu de se cacher, il monta, tant il avait peur, dans un arbre très élevé, et regarda tout autour de lui. Bientôt il vint une telle armée d'éléphants que la terre en tremblait; ils mangèrent les pains, burent de l'eau dans le lac, et, e'tourdis par le vin, ils tombèrent à terre comme morts. L'enfant ne perd pas de temps; il descend de l'arbre et tue tous les éléphants. Ceux-ci poussaient bien des mugissements, mais ne pouvaient remuer. Il se met ensuite à les ëcorcher, leur retire les os et les défenses qu'il chatte sur les chevaux, puis il retourne près du roi.
Quand l'Homme sans barbe vit l'enfant de retour, que voulez-vous? il devint comme un chien enragé ; il courut chez le roi et lui dit : « Eh ! mon roi, vous voyez quelle beso-
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!;ne vous a faite mon fils adoptif. Il est capable d'aller vous chercher le rossignol et l'hirondelle de muraille, a
Le roi, voyant que l'enfant avait tant de capacités, dit à l'Homme sans barbe d'aller le prier de lui apporter aussi l'oiseau.
L'Homme sans barbe ne demandait que cela. Il court trouver l'enfant et lui dit : • Le roi t'ordonne d'aller lui chercher le rossignol et l'hirondelle de muraille, sinon il te coupera la tète, a
Que pouvait faire l'enfant? Il partît, alla dans le même endroit, et, là, il pleura abondamment Sa fée se présenta de nouveau il lui et lui demanda la cause de ses lai^ mes.
« C'est ceci et cela, « lui répondit-il.
Alors elle lui dit : « Tu demanderas au roi un cheval rapide comme le vent; tu iras dans telle forêt où il y a un arbre, sur lequel se trouvent le rossignol et l'hirondelle de muraille, et qui est gardé par quarante dragons. Tu iras la nuit, quand les dragons seront endormis; tu descendras de cheval, tu monteras sur l'arbre, et tu auras bien soin de ne pas remuer les branches, crainte de réveiller les dragons, car tu serais perdu.
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Saisis alors L'oiseau, remonte k cheval, et fuis comme l'éclair. »
L'enfant fit comme le lui avait dit sa fée.
11 prend le cheval, monte dessus et se rend dans la forêt. Il monte sur l'arbre, il saisit l'oiseau, et, pour qu'il ne lui échappe pas, il lui serre les pattes entre ses dents. Comme il allait monter à cheval, les dragons le flairent et fondent sur lui avec tant de violence que la montagne en est ébranlée et les srbres déracinés. L'enfant faillit rester [immobile] sur ses pieds, tant il eut peur; mais d'un bond il saute à cheval, avec l'oiseau entre ses dents, donne un coup d'éperon àsa monture, et disparaît de devant les dragons.
Il s'en va donc emportant l'oiseau, et il le remet au roi. Celui-ci se livra à de grands transports de joie et fit mille cadeaux à l'enfant.
L'Homme sans barbe, ne sachant quoi faire pour perdre l'enfant, va trouver le roi et lui dit r o Mon père (car il l'appelait son père), tu vois quelles sont les capacités de mon fils adoptif. Nous l'enverrons maintenant chercher la plus belle fille du monde, pour qu'il ne manque plus rien au palais; et, à son retour, nous le comblerons de présents et de faveurs. »
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Le roi ' commanda qu'il en fut ainsi.
L'Horome sans barbe va donc le dire à l'enfant. Celui-ci se rend dans le même endroit où il était allé les deux autres fois; il s'y assied et se met à pleurer. Sa fée se présenta de nouveau à lui et (pour abréger) elle lui dit : • Voici ce que tu feras : tu demanderas au roi dix charges de viande, dix charges de blé et dix autres charges de miel : tu les prendras et tu suivras telle route ; sur cette route, tu rencontreras une forêt, et, dans cette forêt, il se trouve une immense multitude de lions, qui se précipiteront sur toi pour te déchirer. Alors, toi, ne perds pas de temps; avant qu'ils se précipitent sur toi, iette-leur les dix charges de viande. S'ils te disent : < Que veux-tu de nous? s Dis-leur :
« Rien d, mais prends ce qu'ils te donneront.
« Plus loin tu rencontreras des fourmis en quantité innombrable. Si ces fourmis tombaient sur toi, elles t'auraient mangé, le temps de dire Kyrie, eleison. Vide alors tes dix charges de blé, et agis avec les fourrais [comme avec les lions]. Si elles te disent de demander quelque chose, réponds-leur : ■ Je ne veux rïen », mais,si elles te donnent quelque chose, ne le laisse pas.
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68 CONTES rorui. AIRES grecs
■ Plus loin encore, tu verras une nuée d'abeilles. Là non plus, oe perds point de temps, mais vide tes dix charges de miel.
Tu agiras comme précédemment, st elles te disent de demander ce que tu veux.
n Quand tu auras fait un bout de chemin, tu entreras dans le château où est la plus belle fille du monde. Là, on te soumettra à des épreuves ■, que tu subiras avec l'aide des lions, des fourmis et des abeilles. On te fera ensuite chobir la plus belle entre quarante femmes voilées. Tu avertiras la reine des abeilles d'aller se poser sur la tète de la plus belle ; et celle sur laquelle elle se posera, tu la prendras et tu partiras. »
L'enfant fit ce que sa fée lui avait recommandé. Il prit dÎK charges de viande, dix de blé et dix autres de miel ; puis il suivit le chemin que sa fée lui avait indiqué. 11 pénétra dans la forêt, et, avant que les lions se fussent rués sur lui, U leur jeta les dis charges de viande. Les lions se précipitèrent sur la viande et la dévorèrent immédiatement. Ensuite ils
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dirent à l'enfant : ■ Pour ce service que tu nous as rendu, quel bon office désires-tu de nous? >
■ Tenez-vous tranquilles; aucun, ■ répondit t'enfont.
« Non ! » dit le roi des lions, et, arrachant un poil de sa crinière : « Voici, dit-il, un de mes poils ; quand tu auras besoin de nous, approche-le seulement du feu et nous accourrons k l'instant. >
Il va plus loin et trouve une innombrable quantité de fourmis. Il jette les dis charges de blé; elles se précipitent dessus, et, le temps de réciter un Credo, elles font place nette. Ensuite elles lui disent comme les lions : fl Pour ce service que tu nous as rendu, quel bon office désires-tu de nous? »
« Aucun, » répondit-il,
■ Ce n'est pas possible, dirent-elles; voici une de nos ailes ; quand tu auras besoin de nous, approche-la du feu, et nous arriverons à l'instant. •
L'enfant les laissa et poursuivit son chemin. 11 trouva aussi les abeilles, leur versa les dix charges de miel. Pour être brefs, les abeilles lui tinrent le même langage et l'enfant leur fit la même réponse. Enfin, elles lui
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donnèrent aussi une de leurs ailes, en lui disant qu'elles viendraient aussitôt qu'il l'approcherait du feu.
Il va, il va, il va, et arrive au château où se trouvait la plus belle fille du monde.
Comme il allait en franchir la porte, ceui qui la gardaient lui dirent :
• Hél l'homme, où allez-vous^ ■
« Je suis venu pour prendre la plus belle fille du monde, » répondit l'enfant, sans la moindre timidité.
• Ebl mon enfant, lui dirent-ils, si l'on prenait ainsi les jolies filles, le monde en sesaît rempli. Rebrousse chemin, c'est pour ton bien que nous te disons, car il faut que tu subisses toutes les épreuves auxquelles nous te soumettrons, pour que tu la prennes; autrement nous te couperons la tète.
Ainsi donc, comme tu ne pourras pas les subir, retourne t'en. »
Il n'en fit rien.
« Vous me donnerez la plus belle fille du monde, leur dit-il, ou je ne bouge pas d'ici, s
Les gardiens, le voyant alors si résolu, lui dirent qu'il avait trois épreuves à subir, pour prendre la plus belle fîlie du monde.
Quand il eut accepté de s'y soumettre, ils
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renfermèrent dans une chambre, et lui donnèrent quarante chaudronn^es de bouillie à manger jusqu'au matio, puis ils s'en allè-
L'enfant s'assit et essaya de manger, mais il ne put pas même avaler une cuillerée de chaque chaudron. Que faire alors? Il réfléchit, réfléchit jusqu'à ce qu'enfin l'idée lui vint d'appeler les lions, qui pourraient peut-être manger la bouillie. Il approche un peu du feu le poil des lions; ceux-ci se présentent tous aussitôt, et bien doucettement, sans que personne s'en aperçoive, ils remplissent la chambre et tout le château.
« Que voulez-vous, maître?! lui disent-ïls.
« Voilà. Ceci et cela, leur dit-il. Ces quarame chaudronnées de bouillie, pouvez-vous les manger d'ici à demain matin? «
« Bah! Cela seulement ? disent-ils. Et des mille avec, s'il y en avait. »
Ils s'asseoient et à l'instant ils font place nette. Après quoi ils se retirent.
Quand ceux qui avaient soumis l'enfant à cette épreuve virent qu'il avait mangé les quarante chaudronnées de bouillie, ils furent extrêmement étonnés, et ils lui dirent qu'il devait subir la seconde épreuve.
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71 COUTES l>0[»ULA[RKS GRECS
Ils le mirent dans un immense magasin rempli de blé, d'orge, de blé turc, de mais, et ils lui dirent : > Ce magasin-là, tu le nettoieras en entier; tu mettras à part le blé, à part l'orge et à part le maïs, de façon que pas un grain d'une sorte ne se trouve mélangé avec une autre. •
Que faire? L'enfant se met de nouveau k
Allons, dit-il, je vais appeler les fourmis pour voir si elles ne peuvent pas m'aider. ■
Aussitât qu'il eut approché du feu l'aile de fourmi, il arriva une innombrable armée de fourmis.
(■ Que nous veux-tu , maître, » lui direntelles.
B Voilà, leur dit-il, un magasin que l'on m'a donné à nettoyer, mais je ne puis. Je vous ai donc appelées pour voir si vous ne pourriez pas, par hasard, me séparer [les ditférentes espèces de grains] , vous au-
« Bah I dirent-elles, à l'instant même. •
Elles prennent les grains un à un, et, en
une heure, les mettent en trois tas séparés
dans le magasin. Puis elles s'en vont en
disant : « Quand vous aurez de nouveau
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l'homhb sans barbe 7$
besoin de nous, maître, vous brûlerez l'aile, et nous arriverons. »
Le matin, les gardiens virent de nouveau que tout était bien exécuté, et ils ne purent rien trouver k blâmer. Que faire ? Ils disent Il l'enAnt : n Eh I voyons la troisième épreuve, si tu t'en tires, tu prendras la plus belle fille du monde. ■
Ils le mirent en présence de quarante jarres pleines de miel et lui dirent : a Nous t'avons d'abord donné des besognes fatigantes, en voici maintenantde douces. Assiedstoi donc, mange ces quarante jarres de miel, car, autrement, nous te couperons la tête. •
Et ils ferment les portes du magasin et l'enferment dedans pour manger les quarante jarres de miel. L'enfant pensa immédiatement aux abeilles. Il ouvre une petite fenêtre du magasin, et il approche de son cigare l'aile des abeilles. Alors, ysssss, il arriva une telle nuée d'abeilles que le jour en était obscurci et le soleil couvert. Pour être brefe, les abeilles se posent sur le miel, le mangent et nettoient si bien toutes les jarres que si quelqu'un y eût mis la langue par expérience, il ne se serait pas le moins du monde aperçu qu'il y avait eu du miel.
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74 CONTES POnULAIBES GRECS
Après cela les abeilles s'en allèrent, mais l'en&nt retînt leur reine pour que, le lendemain matin, elle lui désignât la plus belle fille du monde. Le matin les gardiens vinrent et, quand ils virent qu'il avait encore subi cette épreuve ; « Bravo, lui dirent-ils, viens chercher la plus belle fille du monde, a
Ils le prirent et le mirent dans la cour, où il y avait quarante jeunes filles, ayant toutes la même taille et les mêmes robes, de sorte que l'on ne pouvait distinguer l'une de
n Allons, lui dirent-ils, choisis parmi ces jeunes filles celle qui est la plus belle, et prends-la. »
Alors l'enfant lâche l'abeille, et, sans être remarqué des gardiens, observe où elle va se poser. Quand il vit qu'elle s'était posée sur celle du milieu, il court vers cette jeune fille et la saisit.
« Voici, dit-il, celle que je veux prendre. »
v. Parfait ! dirent les gardiens, tu as pris la plus belle, o
Alors il monte à cheval, met en croupe la plus belle fille du monde, et court à la ville. Dès que l'Homme sans barbe, qui était sur i du palais, d'où il regardait avec
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L HOMME SANS BARBE j5
une lorgnette, le vit venir, il se h3ta de desctodre l'escalier, et, au moment où l'eofant mettait pied h terre k la porte, il lui dit avec colère : « Allons, donne-moi la plus belle fille du monde ! it
L'eniant allait la lui laisser, mab, quand celle-ci vit l'Homme sans barbe, elle commença par lui dire avec colère de la débarrasser de sa présence, car celui qui l'avait amenée était son mari. L'Homme sans barbe saisit alors l'enfant par les pieds, le précipite du haut des remparts du château, et le tue.
Alors la jeune fille se met à courir, va prendre le cadavre, et, avec de l'eau d'immortalité et certaines paroles magiques, entreprend de le rappeler à la vie. (Elle y réussit.]
■ Ah ! dit-elle, je suis parvenue à te ressusciter. Advienne que pourrai o
« Mats quoi? lui dît l'enfant étonné. J'étais donc mort? »
« Oui, lui dit-elle. L'Homme sans barbe t'a tué, et, moi, je t'ai ressuscité. >
Finalement, l'enfant vît qu'il était dégagé de son serment, puisqu'il était mort et ensuite revenu à la vie. 11 alla trouver le roi, lui révéla tout et tut montra le pistolet. Alors le roi donna ordre que l'Homme sans barbe
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fût attaché h quatre chevaux et mis à mort.
Ensuite il maria la plus belle fille dii monde avec son enfant, dont il lit venir la mère. De cette façon ils furent heureux et nous plus heureux encore.
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LA TZITZIN^NA
IL était une fois une vieille qui avait trois filles qui travaillaient moyennant salaire. Le roi rendît une ordonnance défendant d'allumer de la lumière le soir, car il y avait disette dtiuile. A la nouvelle de cet ordre, les filles de la vieille dirent : « Que faire ? Si, l'hiver, où les jours sont courts, nous ne travaillons pas le soir, comment vivrons-nous? j>
EUles bouchèrent donc tous les trous (car il y avait des fentes aux portes et aux fenêtres), pour qu'on ne vît pas la lumière, et elles travaillaient. Après avoir travaillé fort avant dans la soire'e, elles eurent faim, et l'aînée fille se mit k dire : ■ Si j'avais [pour
7» CONTES POrUI.AIRES GRECS
mari] le pâtissier du roi, je mangerais un gâteau tout chaud, tout chaud. >
La seconde dit : a Ah ! la pauvrette qui voudrait le pâtissier! Si j'avais le cuisinier, je mangerais de tous les mets royaux 1 »
Et la troisième dit : n Pauvres sœurs, que désirez-vous là? Moi, je voudrais le roi, pour avoir tous les trésors. Je lui ferais trois enfants : Soleil, Lune et Étoile. ■
Le roi, étant sorti déguisé pour voir qui allumait et qui n'allumait pas de lumière, se trouva à leur porte juste au moment où elles tenaient cette conversation. Il ne dit mot et s'en alla.
- Mais, le matin, il les fait venir au palais et demande à chacune ce qu'elles avaient dit la veille au soir. Il interroge d'abord l'aînée et lui dit ; i Que dîsais-tu hier, pendant que vous étiez en train de travailler? ■ ' La pauvrette lui répond : n Roi mon maître, nous ne disions rien, n
« Non! Il faut me répéter ce que tu di-
Elle lui dit donc : « Que vous dirai-je, 6 > mon roi? Nous étions en train de travailler le soir et j'ai dit : si j'avais [pour mari]. le pâtissier du roi, je mangerais un gâteau tout
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chaud, tout chaud. Car, depuis le temps que nous étions assises à travailler, j'avais faim. ■
< Bien, » dit le roi. Et il la maria avec son pâtissier, puis la renvoya chez elle.
11 prend ensuite la seconde fille et lui demande : Que faisiez-vous hier soir ? •> : * Nous travaillions tout en parlant, mon roi. •
n Non. Tu disais quelque chose hier. «
Elle lui dit : i Voilà. Que vous dirai-je, mon roi? Je disais que si j'avais le cuisinier du roi, je mangerais de tous les mets royaux. »
Le roi la renvoie, et on la mène épouser son cuisinier.
Il appelle la plus jeune et lui dit : <• Que disiez-vous hier soir, pendant que vous éties assises à travailler ? »
s Roi mon maître, dit-elle, voilà votre épée et voilà mon cou, tranchez-moi la tête, mais je ne puis vous répéter ce que je disais. ■
11 lui dit : ■ Non, je ne te trancherai pas la tête, mais je veux savoir ce que tu disais. Tu n'auras pas la tête coupée. »
Elle lui dit : u Auguste roi, que vous di-
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rai-je? Mes sœurs ont dit, l'une qu'elle voudrait le pâtissier du roi, l'autre son cuisinier. Et, moi, j'ai dit : Ah! mes pauvres sœurs, que désirez-vous là? Moi, si j'avais le roi, je posséderais tous les biens, et je lui ferais trois entants : Soleil, Lutte et Étoile. >
a Et es-tu capable de faire de pareils enfants? •
« Oui, mon roi, > dit-elle.
Alors le roi l'épousa et la fit reine. Quand elle fut mariée, la mère du roi ne pouvait la soufTrir. Mais, comme son fils l'avait épousée, que pouvait-elle faire ? Soyez tranquilles, elle ne cessait pas de lui être hostile. Or, pendant qu'elle était enceinte de Soleil, le roi reçut l'ordre de partir pour la guerre. Il fit donc cette recommandation à sa mère :
■ Mère, je vais partir pour la guerre, aie le plus grand soin de ma femme, maintenant surtout qu'elle est près d'accoucher, »
■ Sois tranquille, mon fils; va à tes affaires et ne t'inquiète pas de ta femme, je veillerai sur elle, a
Le jour des couches arrivé, la mère du roi appela la sage-femme et convint avec elle de faire disparaître l'enfant que sa bru
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mettrait au monde, quel qu'il fût, et elle lui promit de la payer généreusement.
On fit donc un coffre, dans lequel on mît l'enfant dont la reine était accouchée, puis on le jeta dans la mer, et près de la mère on plaça un petit chien.
Le roi étant revenu de la guerre, dit à sa mère : << Ma mère, quel enfant ma femme a-t-elle mis au monde? »
* Un chien, mon fils. ■ Le roi ne dit mot et demeura coi. Sa femme devînt enceinte de nouveau; et, de nouveau, pendant qu'elle était grosse, le roi reçut l'ordre d'aller à la guerre. La même chose se renouvela. Il recommanda à sa mère de veiller sur sa femme qui devait accoucher de Lune. Elle lui fit la même réponse; et, quand il fut parti, elle convint avec la sage-femme de substituer un petit chat [ë l'enfant]. Ils firent de nouveau un coffret, jetèrent l'en&nt à la mer, et Id!
substituèrent une chatte.
Le roi revint. Il demanda : ■ Quel enfant
ma femme a-t-elle fait? ■
• Elle a fait une chatte, « dit [sa mère].
Le roi ne dit mot et resta avec sa femme.
Celle^i était près d'accoucher d'Étoile, lorst
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6l CONTES rOPUI.AIftES GRECS
qu'on écrivit au roi de partir pour la guerre, il fit derechef les mêmes recommandations.
La mère s'entendît de nouveau avec la sagefemme ; on jeta l'enfant à la mer, et on lui substitua un serpent.
Le roi revint de nouveau de la guerre, il demanda : ■ Quel enfiint ma femme a-t-elle fait? »
« Un serpent pour t'étouffer, mon fils.
Quoi! Tu as une pareille femme et tu la gardes dans le palais, et m ne l'envoies pas pourrir dans quelque vieille masure? ■
Le roi dit alors à sa feimne : n Tu m'as promis de me faire Soleil, Lune et Étoile, et tu m'as fait Chien, Chatte et Serpent! vat'en donc, je ne veux plus de toi. »
Il prit cette malheureuse et la mura dans les latrines.
Laissons-les pour le moment et occuponsnous des enfants. Ceux-ci, chaque fois que l'on jetait les coftVes à la mer, allaient directement è une petite montagne sur laquelle s'élevait un monastère habité par un moine. Or, ce moine allait chaque jour au bord de la mer et y péchait un poisson, dont il faisait sa nourriture. Ce jour-là il en pêcha deux. Alors il s'adressa à Dieu en ces ter*
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