LE LOUP NI (3 A U D
(conte de la petite Russie)
Il y avait une fois un pauvre loup : il ne savait rien prendre ; il allait crever de faim. Il s’en fut trouver Dieu et lui demander à manger. Il arrive chez Dieu et se présenté à lui, si misérable, si misérable, qu'on ne pouvait l'ètre plus.
— Seigneur Dieu miséricordieux! donnemoi à manger ou je crèverai de faim.
— Que veux-tu mander ?
— Ce qu’il te plaira.
— C’est bon, va là-bas dans la prairie ; la jument du pope est en train de paître; ma n Lie -la.
CONTES SLAVES
Le loup s'en va. Hop! hop ! Il fallait voir comme il courait.
— Bonjour, jument! Dieu m'a dit de te manger.
— Toi me manger ! qui donc es-tu ?
— Le loup.
— Tu mens. Tu n'es qu'un chien.
— Mais si, un loup.
— Un loup, soit. Eh bien ! par quel côte vas-tu commencer à me manger?.
— Par la tète.
— Eh ! non pas, mon loulou. Si tu veux me manger, commence par la queue; pendant que tu mangeras ma croupe, je continuerai de paître; cela m’engraissera.
— Fort bien, dit le loup.
Et le voilà qui se met en devoir d'attaquer la queue; la jument lui flanque une ruade qui lui met le museau en marmelade et lui fait voir trente-six chandelles. 11 fallait voir la jument, ruant à droite et à gauche debout sur les pieds de devant.
Le loup va s’asseoir dans un coin.
— Imbécile, nigaud que je suis, pourquoi ne l’avoir pas empoignée à la gorge ?
Il s'en retourne trouver Dieu.
— Seigneur miséricordieux, donne-moi
LE LOUP NIGAUD I 5q
quelque chose à me mettre sous la dent, ou je crèverai de faim.
— Comment, tu n as point eu assez de la jument?
— Belle affaire vraiment de l'écorcher vivante, elle a failli me briser les mâchoires.
— Alors Dieu lui dit : Va dans la vallée. Là paît un gros bélier; mange-le.
Le loup s’en alla. Le bélier paissait en ctlet
dans la vallée.
— Bonjour, bélier. Dieu m’a dit de te manger.
— Me manger! Qui donc es-tu, toi:
— Un loup.
— Tu mens : tu es un chien; mais, si tu es un loup, comment feras-tu pour me manger?
— Comment! je commencerai par la tète.
— Eh ! loulou mon ami. Ecoute, si tu veux me manger, mets-toi la, en haut du talus; ouvre la bouche, j'y sauterai de moimeme.
Le loup s’assied sur le talus, ouvre une grande gueule et attend.
Le bélier bondit, lui enfonce les cornes
dans le nez, et maître loup dégringolé en bas du talus.
Il se ramasse, va s'asseoir et se met à penser.
— Ah! imbécile, ah! nigaud que je suis! Où a-t-on jamais vu que la viande vivante sautât d’elle-même dans la gueule du loup ?
Il s’en retourne trouver Dieu.
— Seigneur Dieu! Seigneur Dieu! don-
ne-moi quelque chose à manger.
— Imbécile. Que faire de toi? Tiens! làbas sur la route, un homme a laissé tomber du lard. Il est à toi; il ne t’échappera pas.
Le loup court et trouve le lard. Il s’assied et réfléchit.
— Manger le lard; c’est bien, mais il est salé : j’ai déjà soif. Allons d’abord boire .
Pendant qu'il est à la recherche du ruisseau, l'homme s’aperçoit qu'il a perdu son lard, revient sur ses pas et le ramasse. Le loup arrive; plus de lard. Il s’assied et se met à pleurer.
— Ah! imbécile, ah! nigaud que je suis, pourquoi diable aller boire avant d’avoir mangé ?
Il retourne chez Dieu.
— Tu m’ennuies, à la tin, lui dit le Seigneur, avec ton éternel appétit. Tiens, vat-en là-bas, près du village.