NE FORÇONS POINT NOTRE TALENT I
inquiétude; quand il eut tout mangé, il eut faim de nouveau; il s’en va auprès de l’ours.
— Eh bien, frère, tu as tout mangé?
— Tout mangé. Et maintenant j’ai faim.
— Pourquoi ne pas satisfaire ta faim ? Sais-tu où les femmes du village vont faire la moisson?
— Je le sais.
— Eh bien, allons ! Je me glisserai chez ta maîtresse, j’enlèverai son petit du berceau ; toi, cours après moi, et arrache-moi le petit ; rapporte-le ensuite à la maison. Tu verras que ta maîtresse te donnera du pain pour te nourrir, comme au temps passé.
L’ours se glisse dans la maison , enlève l’enfant dans son berceau ; l’enfant crie, les bonnes femmes courent après l’ours ; mais elles sont obligées de revenir sans l’avoir attrapé. La mère pleure, les bonnes femmes se désolent. Le chien sort on ne sait d’où, atteint l’ours, lui enlève l’enfant et le rapporte à la maison. On court au-devant de lui ; la mère est aux anges : — Jamais je n’abandonnerai ce chien-là.
Et elle dit à son mari :
— Mon homme, il faut garder et nourrir le chien ; c’est lui qui a arraché notre petit
CONTES SLAVES
à l’ours. Et tu prétendais qu’il n'avait pas de force !
Le chien devint gros et gras tant il était bien nourri. — Seigneur, disait-il, donne la santé à l’ours; c’est à lui que je dois de n’être pas mort de faim.
Et il devint le premier ami de l'ours.
Une fois, il y avait souper chez le paysan ; l’ours vint rendre visite au chien :
— Salut, chien. Comment va ta santé?
— Fort bien, Dieu merci. Ma vie est un perpétuel mardi-gras. Que puis-je t’oiTrir? Entrons dans Vifba (chaumière); les patrons sont à s’amuser, ils ne te verront pas entrer; fourre-toi bien vite sous le poêle.
Fort bien; les voilà entrés dans la chaumière. Le chien voit que les maîtres et les hôtes sont suffisamment gais; il fait les honneurs à son ami. L’ours boit un verre, puis un second; cela le met en gaieté. Les hôtes se mettent à chanter ; Tours veut dire aussi sa chanson.
— Ne chante pas, lui répète le chien, cela nous portera malheur.
Il a beau dire, l’autre ne se tait pas, et chante de plus en plus fort. On finit par l’entendre ; on empoigne un bâton, on tombe
NE FORÇONS POINT NOTRE TALENT I f) 1
sur lui. Il se sauve, non sans peine, plus mort que vif.
Il y avait encore chez le paysan un chat; il cessa de prendre les souris, et se mit à faire de mauvais tours; tantôt il brisait un vase, tantôt il renversait le lait. Le paysan mit le chat à la porte ; le chien vit que la pauvre bête allait crever de faim, il lui portait en cachette du pain et de la viande. La maîtresse le sut ; elle se mit à battre le chien, et lui défendit de porter au chat de la viande ou du pain. Au bout de trois jours, le chien sortit et vit que le chat était près de mourir.
— • Je n’ai rien eu à manger, lui dit-il, depuis que tu ne m’apportes plus rien.
— Viens avec moi, dit le chien.
Ils partirent. Le chien s’approche d’un troupeau de chevaux ; il creuse la terre avec ses ongles.
— Chat, chat, dis-moi si mes yeux sont rouges.
— Non, ils ne sont pas rouges.
— Dis qu’ils sont rouges.
— Soit, rouges.
— Chat, chat, est-ce que mes poils se hérissent?
— Non, ils ne se hérissent point.
CONTES SLAVES
— Dis, imbécile, qu’ils se hérissent.
— Soit, ils se hérissent.
— Chat, chat, est-ce que ma queue se dresse ?
— Non, elle ne se dresse pas.
— Imbécile! dis qu’elle se dresse.
— Soit, elle se dresse.
Le chien s’élance sur un cheval; le cheval lui lance une ruade : voilà le chien crevé.
— Et maintenant, dit le chat, voilà qu’il a les yeux rouges, le poil hérissé et la queue en l’air. Adieu, frère chien, je m’en vais mourir.