XXXII. La recette du soldvt, conte russe. Afanasiev
CONTES SLAVES
UNE DRACHME DE LANGUE
(conte serbe)
e père d’Omer lui faisait chaque jour § (Æ\M 1 . .
(Ij Lf^ des reproches de ce qu’il aimait trop
fex;gggg$ à flâner, à courir en jouant -de la
tambouriça 1 par les rues de Saraïevo.
— Tu es jeune, mon fils, lui disait-il; nous
sommes vieux, nous ne pouvons travailler.
Qui nous nourrira, si ce n’est toi?
i. Instrument de musique à cordes.
CONTES SLAVES
De ces conseils et du travail Orner se souciait fort peu. Il était connu à Saraïevo comme le chef de tous les musards. Aller de maison en maison, de fenêtre en fenêtre, telle était son occupation. Tout le monde voyait qu’Omer n’était pas mûr pour le mariage; et, si sa jeunesse ne le lui avait interdit, sa bourse plate le lui aurait bien défendu. Tout le monde était convaincu qu’il avait le diable au corps. La honte de sa conduite retombait sur ses pauvres parents. Le chagrin qu’ils éprouvaient abrégea leur vie : ils moururent.
Orner resta le chef d’une maison vide et délabrée avec trois orphelins. Depuis longtemps il désirait vivre en liberté sans avoir à encourir les reproches de son père, et pouvoir satisfaire tous ses caprices ; mais il sentit bientôt combien il était dur de vivre sans parents, combien la maison était lourde sur ses épaules.
— Qui filera désormais, qui tissera, qui balayera la maison? Il faut devenir sérieux.
Après avoir ainsi réfléchi, Orner se dit :
— • Par ma tambouriça, il n’y a pas d’autre moyen, il faut me marier.
Et le voilà qui met sa tambouriça en ban-
UNE DRACHME DE LANGUE 3
doulière et s'en va sous les fenêtres de la belle Meïra. C’était l’heure de la prière des Turcs quand il arriva sous la fenêtre. Une lumière brûlait et l’on entendait parler dans la chambre. Orner frappe à la fenêtre, on cesse de parler; il chante, la lumière s’éteint. Personne ne fait attention à lui.
Trois soirées de suite il vint sous la fefiêtre, et chaque fois il s’en alla triste et désolé. Meïra ne s’était même pas montrée. Il revint une quatrième :
— Allons, je chanterai encore ce soir, et ne reviendrai plus sous ses fenêtres.
Il accorda sa tambouriça, et d’une voix triste il chanta :
Tambouriça mon passe-temps,
Archet ma douce joie,
Assez longtemps tu as nourri ma faim, Désaltéré ma soif.
Tu as attiré les filles à la fenêtre, lu as allumé d'amour leurs visages.
Tambouriça mon passe-temps,
Archet ma douce joie,
Hélas! j’ai perdu les jours et l’année A chanter sous les fenêtres de Meïra; Meïra ne veut même pas me regarder.
CONTES SLAVES
A ces paroles, la lumière s’éteignit, la fenêtre s’ouvrit tout à coup. Orner ne se sentait pas de joie, mais Meïra lui dit :
— Je crois que tu es devenu fou, Orner. Je m’étonne de tes fantaisies. Que cherches-tu sous mes fenêtres? Tout cela est bien inutile, sais-tu ?
La joie d'Omer s’évanouit, et le voilà plus désolé qu’auparavant.
Meïra, le voyant tout troublé, reprit :
— Mon ami, tu voudrais peut-être te marier avec moi? Est-ce vrai, Orner?
— Oui, répondit-il.
— Prends-y garde, reprit-elle; cela ne se peut. Tu n’as pas un morceau de pain à la maison, et tu rêves mariage ! Je sais ce que tu vas me dire . « Qui se ressemble s’assemble. » Je suis fille de parents pauvres, c’est vrai; mais il n’y a pas de plus jolie fille que moi à Saraïevo : je puis me marier richement. Mais écoute, Orner : ce n’est ni l’or ni l’argent, mais bien la joie du cœur qui fait le bonheur. Je te préférerais, quant à moi, à tout Saraïevo; mais je respecte et j’aime mes parents. Je ne veux épouser que celui qui les rendra tout aussi heureux que moi, et qui pourra les nourrir jusqu’à leur mort.
UNE DRACHME DE LANGUE
Orner, ayant entendu cela, réfléchit un peu :
— Ah ! si je savais seulement combien il me faudrait de fortune pour t’acheter!
— Ouvre un magasin, dit Meïra; fais-toi commerçant; il suffit que tu puisses nourrir et habiller mes parents et tes orphelins.
— Adieu, Meïra, dit Orner; je comprends tout, et, s’il peut résulter quelque chose de tout cela, demain nous nous reverrons.
Plein de joie et tout ensemble de tristesse, Orner quitta Meïra.
— Ah! se disait-il, si je pouvais emprunter quelque part de l’argent, qui serait plus heureux que moi? Si je ne le puis, qui sera plus malheureux que moi?
Cette idée le poursuivit toute la nuit dans ses rêves. Quand il s’éveilla, il ne savait plus ce qu’il faisait, tant il était joyeux. Il lui était revenu à la mémoire qu’il avait pour grand ami un juif très riche.
— Si celui-là ne me prête pas de l’argent, personne ne m’en prêtera.
Ainsi songeant, il s’en alla chez Isakar (c’était le nom du juif) ; il le trouva à la maison et lui exposa sa requête. Le juif se montra prêt à verser son sang pour son ami
CONTES SLAVES
• Orner, à plus forte raison' à lui prêter trente bourses.
— Ce me sera une grande joie, lui dit-il, de te voir marié à la belle Meïra.
Puis il lui demanda dans combien de temps il le payerait.
— Dans sept ans, répondit Orner.
— Et si dans sept ans tu ne m’as pas payé, que ferons-nous alors ?
Après cette réflexion, je ne sais qui leur mit en tête la convention suivante qu’ils firent enregistrer devant le cadi :
« Si Orner, dans sept ans, n’a pas rendu à « Isakar les trente bourses, qu’Isakar lui « coupe devant le tribunal une drachme de « sa langue, et que la chose soit ainsi ré- « glée. »
Qui fut plus heureux que le jeune Orner ? De la journée il ne fit rien que songer à sa noce : quel grand repas il donnerait! de quelles belles étoffes il vêtirait sa Meïra! En un mot, il pensait beaucoup moins à la façon dont il rendrait l’argent d’autrui qu’à celle dont il le dépenserait.
Au bout d’un mois, Meïra fut amenée dans la demeure du riche Orner. On banqueta pendant huit jours entiers. Tout le monde se
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demandait d’où venait à Orner cette fortune qui lui permettait d’étaler un tel luxe. Beaucoup supposèrent bien qu’il ne l’avait pas trouvée dans la terre. Il y a un vieux proverbe qui dit : « Le travail vaut mieux que l’argent. » Et un autre encore qui dit : « Ce n’est pas tout que de chanter dans les villages. » Notre Orner, lui, après la noce, ne s’inquiéta pas trop de son métier; il se disait :
— Il me reste encore quinze bourses ; c’est avec cela que je ferai le commerce.
Cependant, il en arriva à remplir un magasin de sel, de tabac, de pommes de pin, de balais de bouleau. On trouvait de tout cela chez lui, mais il ne vendait pas autre chose.
Il ht ainsi le commerce pendant quatre ans. Pendant tout ce temps-là on n’eût pas remarqué sur son visage le moindre souci. Son emprunt et sa convention lui étaient sans doute tout à fait sortis de la mémoire, mais vint la cinquième année, et alors on commença à lire sur sa physionomie quelque chose qui le rongeait. La septième année son visage était tout changé. Sa femme et ses amis le surprenaient souvent pleurant à chaudes larmes. Mais c’était en vain qu’on lui demandait la cause de sa tristesse. Il re-
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fusait de répondre à toutes les questions de ses amis.
— Personne, disait-il, ne peut me secourir ; laissez-moi.
Telle était toujours sa réponse.
Cependant la belle Meïra, dès les premiers jours qui avaient suivi le terrible contrat, en avait appris toutes les clauses de la bouche du juif lui-même. Si elle n’avait espéré y trouver remède, elle ne se serait pas mariée à Orner; car quelle est la femme qui aimerait à avoir un homme sans langue?
— Allons, il est temps, se dit Meïra; prenons un bochtchaluk (un présent), et allons chez le cadi nous jeter à ses genoux.
Elle y alla deux fois.
« Cette femme me fait honte, dit le cadi. Elle a sans doute quelque faveur à me demander. C’est vraiment honteux. «
Quand vint le troisième jour, Meïra revint avec de plus beaux présents devant le cadi. Elle baisa le pan de son habit et voulut s’en aller. Mais le cadi ordonna à ses gardes de l’arrêter.
— Tète de femme, lui dit le cadi, tu m’as déjà fait trois fois honte. En quoi puis-je t’être agréable? dis-le-moi.
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C’est tout ce qu’attendait Meïra. Elle mit une main sur son front, l’autre sur sa poitrine, et dit :
— Cadi, ton bon cœur me met à l’aise et je puis t’implorer. Octroie-moi la faveur de siéger une heure, vendredi prochain, à ta place au tribunal.
— Par ma foi de Turc, dit le cadi, si cela peut t’être agréable, tu y siégeras toute la journée, je te le permets.
Meïra baisa les pieds et le tapis du cadi, le remercia et s’en alla, attendant toute joyeuse le vendredi.
Le vendredi arriva. C’était le jour fixé pour le remboursement de la dette. Orner n’avait pas un bechlouk (un franc) dans sa bourse, à plus forte raison n’avait-il pas trente bourses. Il fallait donc remplir l’autre clause de la convention. Le juif allait couper à Orner une drachme de sa langue devant le tribunal.
Meïra s’était levée de bon matin. Le cadi, dès qu’elle fut arrivée, la revêtit de ses vêtements et lui mit lui-même son turban sur la tête. C’était vraiment un drôle de cadi que cette femme qui allait juger.
Le vrai cadi se retira dans la chambre voi-
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sine, et se mit à regarder, à travers un carreau, ce qui allait arriver.
Notre cadi sans barbe avait déjà fumé un chibouk tout entier quand le juif et Orner entrèrent dans le tribunal ; ce dernier essuyait ses larmes. Ils firent le salut ordinaire et s'avancèrent. Plusieurs minutes se passèrent, pendant lesquelles le cadi tira cinq ou six bouffées de son chibouk.
Le Cadi. — Que voulez-vous de moi?
Le Juif. — Nous sommes venus réclamer ton jugement, noble effendi!
Le Cadi. — Quelle affaire vous amène •*
Le juif alors expliqua au cadi comment, sept ans auparavant, il avait prêté à Orner trente bourses, et quel contrat ils avaient fait. Si la somme ne lui était pas rendue, il devait lui couper une drachme de sa langue, et c’était pour cela qu’ils étaient venus.
Le Cadi à Orner. — Est-ce vrai? Comment t’appelles-tu ? A-t-il dit la vérité ?
Omer, pleurant. — Effendi, tout cela est la
, • , '* vente meme.
Le cadi ouvrit son livre et se mit à le feuilleter. Il s’arrêta sur une page et prit un air soucieux.
— Oui, c’est vrai, c’est ainsi qu’il est écrit
UNE DRACHME DE LANGUE
dans le livre... Et toi, juif, as-tu apporté un rasoir? demanda-t-il.
— Certainement, répliqua le juif.
— Eh bien, alors, dit le cadi d’un air très grave, coupe; mais prends bien garde de ne pas couper plus d’une drachme; car, sache bien que si tu coupais plus ou moins que ne porte la convention, tu ne pourras pas te justifier.
Le juif tressaillit et réfléchit un instant.
— Non pas, illustre effendi; mais si je lui coupe plus que la drachme, je l’indemniserai avec de l’or; si je lui en coupe moins, je lui ferai cadeau de ce qui restera.
— Par Allah ! juif, es-tu donc le cadi, pour oser dicter des lois devant le tribunal ? Allons, allons, coupe tout de suite.
Vous voyez d’ici l’embarras et le tourment du juif.
— Pardon, illustre effendi, je ne veux pas me mêler des affaires de notre souverain maître. Je sais que tu as l’habitude de juger d’après le livre... Je lui laisse les trente bourses; je lui laisse son morceau de langue... Nous sommes de bons amis.
Le juge prit un air encore plus terrible, et, s’adressant aux gardiens : — Qù’on me fasse
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venir le bourreau, que j’apprenne h ce chien de juif comment on obéit au tribunal. Coupe à l’instant!
Le bourreau arrive; le juif tombe à genoux, baise la robe du cadi, se met à supplier. Mais le cadi ne se laisse pas attendrir.
— Coupe la drachme de langue, infidèle, ou tends la tête au bourreau.
Le juif vit qu’il n’avait plus qu’une chance de salut, racheter sa vie.
— Illustre effendi ! dit-il, je te donne trente bourses; j’abandonne les trente que j’ai prêtées à mon débiteur. Sois pour moi un père et une mère. Effendi, j’ai péché, pardonnemoi ; ne m’ordonne pas de couper la langue à qui que ce soit, surtout à mon bon ami Orner.
— Coupe-lui le cou, dit le cadi au bourreau.
Le bourreau saisit le pauvre juif, qui se cramponnait après le cadi.
— Pitié, effendi, si tu es Turc!
Alors Orner intervient, supplie le cadi en faveur de son ami. C’est ce qu’attendait le cadi.
— Orner, lui dit-il, en faveur de toi, je lui pardonne. La probité d’un Turc est plus so-
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lide que la pierre. Que ce juif comprenne bien ce que c’est que le tribunal, et ce que c’est que le jugement du cadi.
Et le juif paya trente bourses au cadi. Celui-ci l’invita ensuite à embrasser Orner.
— Et pour qu’on ne revienne plus sur cette affaire, je vais, dit-il, l’écrire sur mon grand livre.
Après avoir baisé le tapis et les babouches du juge, les deux parties le remercièrent de son jugement équitable et de sa bonté paternelle, et quittèrent le tribunal.
Une porte se ferme, une autre s’ouvre.
Rentre le vrai cadi : il se tordait de rire.
— Par ma barbe, tête dé femme, je ne vois rien dans les livres d’aussi sage que toi! Si tu étais homme, en vérité, il n’y aurait pas un cadi comme toi à Constantinople.
Meïra le remercia de la bonté qu’il avait eue de lui céder sa place, et lui offrit quinze bourses sur l’argent du juif si bien dépouillé.
Le cadi refusa et lui donna encore une bourse. Elle baisa le pan de son habit, remercia, quitta le tribunal et revint à sa maison avant Orner. Il s’était attardé au café. Le voyant arriver de la fenêtre, elle se met à le plaisanter.
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— Ah! ah! voilà Orner à la langue coupe'e, dit-elle comme en bégayant.
— Tu te trompes, dit Orner.
Elle, comme étonnée de ce qu’il ne bégayait pas, se mit à lui demander.
— Qu’est-il 'donc arrivé ?
— Dieu et le sage cadi (il est joli comme une pomme. Dieu le garde de tout mal!) m’ont sauvé et attrapé le juif.
— Est-il plus joli que moi, le cadi? reprit Meïra en lui montrant les trente bourses.
Orner pleura de joie, et baisa trois fois le front charmant de son adroite épouse.
Voyant combien elle était sage, il l’aima trois fois plus qu’auparavant, il écouta ses bons conseils, s’adonna avec ardeur au travail, et acquit une grande richesse.
(conte bohème)
Il y a longtemps , bien longtemps , un vieux paysan vivait dans une chaumière avec ses trois fils. L’aîné s’appelait Martin, le second Michel, le troisième Jeannot.
Un soir, le père et les trois fils étaient réunis autour d’une jatte de lait. — Martin, dit le père, je sens que je ne vivrai pas longtemps. Quand je mourrai, c’est à toi que reviendra ma chaumière ; surtout ne fais point de tort à ta mère ni à tes frères.
Martin promit ; mais, tout en promettant,
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il avait soin de choisir les bons morceaux et d’accaparer le pain. Michel s’étonnait de cette conduite ; Jeannoten fut si triste qu’il oublia de manger.
Au bout de peu de temps, le père tomba malade : il fit venir ses fils pour leur dire adieu. Il recommanda à Martin de ne jamais abandonner la chaumière. — Jeannot, dit-il au troisième, tu es un peu simple ; mais ce que le ciel a ôté à ton esprit, il l’a donné à ton cœur. Sois toujours bon, et écoute tes frères. Là-dessus il mourut. Martin et Michel éclatèrent en lamentations épouvantables ; mais Jeannot resta auprès du lit mortuaire muet, immobile, comme s’il avait perdu la raison. Au bout de quelque temps il sortit, s’assit dans le jardin et pleura comme un enfant. Après l’enterrement, Martin et Michel décidèrent qu’ils iraient courir le monde et chercher fortune. Jeannot devait rester à la maison auprès de leur mère.
— Le monde est grand, pensaient-ils : à force de le parcourir, nous pourrons rencontrer la fortune. En restant ici, nous ne deviendrons rien du tout.
Jeannot ne demandait pas mieux que de rester; mais leur mère, qui était encore très vail-
lante, ne voulut pas qu’il renonçât h la bonne chance, et décida ses frères à l’emmener.
Ils partirent donc tous trois; Michel et Martin avaient pris deux grands sacs remplis de vivres. Jeannot n’avait rien.
— Je voudrais bien savoir, dit-il tout à coup à ses frères, si nous allons rencontrer la fortune.
— Tu peux bien courir au-devant d’elle, toi qui n'as rien à porter.
Ils étaient furieux de voir que Jeannot ne portait rien, tandis qu’ils avaient tant de peine à traîner leurs sacs. Ils avaient marché toute la matinée; le soleil les brûlait; ils étaient fatigués et ils avaient faim. Ils s’assirent au bord de la route, sous un arbre, et se mirent à manger. Jeannot s’assit sous un autre arbre et se mit à pleurer; peut-être avait-il faim, peut-être regrettait-il la mort de son père.
Ses frères se moquèrent de lui :•
— Tu vois, une autre fois, ne sois pas si paresseux ; tu auras aussi à manger.
Jeannot essuya ses larmes avec sa manche.
— Vous faites de jolis fils, leur dit-il; vous partez courir le monde pour soulager votre mère, et vous commencez par emporter de chez elle ce qu’il y a de meilleur.
Cette réponse inattendue fit taire les
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deux frères. Au bout de quelques instants, ils offrirent même à Jeannot de partager leur repas. Puis ils se remirent en route.
Vers le soir, ils arrivèrent à une chaumière et demandèrent l’hospitalité. Le maître de la chaumière les fit entrer et les invita à souper. Martin le remercia, et ajouta, non sans une certaine fierté, qu’il avait assez de quoi manger. En effet, ils tirèrent des vivres de leurs sacs et firent un bon repas. Pendant ce temps-là, Jeannot était assis dans un coin et pleurait. La ménagère, en revenant de la cuisine, vit qu’il ne mangeait pas, et voulut qu'il se mît à table. On servit une excellente soupe au lard. Martin, qui l’aimait beaucoup, rongeait avec dépit ses croûtes de pain et ses restes de fromage; mais on ne l’invita pas. Le lendemain, les deux méchants frères partirent de bonne heure et emmenèrent Jeannot dans une forêt profonde , pour être certains que personne ne lui donnerait à manger.
Après avoir longtemps erré, ils arrivèrent tout à coup dans une clairière d’où ils aperçurent un immense château. Jeannot sourit; mais Martin ne fut pas content.
— Nous nous sommes trompés de route dit-il ; retournons en arrière.
LA TABLE, LA MUSETIE ET LE SAC If)
— Nigaud! dit Michel. Nous sommes partis pour courir le monde. Qu’importe de courir à droite ou à gauche ?
Jeannot ne dit rien, il alla tout droit au château. Martin le regarda faire, puis se décida à le suivre.
Ils entrèrent dans le château ; mais ils n’y trouvèrent pas une créature humaine. Un frisson les saisit. Martin voulut partir ; mais, quand il vit Jeannot ouvrir la porte, il le suivit encore. Ils entrèrent dans une salle magnifique. Quelle merveille! La salle était pleine de monnaie de cuivre jusqu’à une hauteur de cinq coudées. Martin et Michel restèrent tout éblouis ; puis ils jetèrent de leurs sacs les restes de leurs provisions et se mirent à les remplir de gros sous.
Jeannot ouvrit une seconde chambre; elle apparut à leurs yeux éblouis pleine de monnaie d’argent.
Les deux frères jetèrent aussitôt les sous pour entasser les écus dans leurs sacs. Cette besogne à peine terminée, Jean ouvrit une troi-
sième porte. Eblouissement prodigieux ! La troisième salle était pleine de pièces d’or qui brillaient comme le soleil. Ils vidèrent de nouveau leurs sacs et de nouveau les remplirent.
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— Allons-nous-en, dit tout à coup Martin, quelqu’un pourrait venir, et nous ne serions pas à notre aise.
Les deux frères se sauvèrent. Jean les suivit ; de chacun de ces trésors il ne prit qu’une pièce de monnaie et les restes des provisions qu’on avait jetées dans la première salle. Chemin faisant, il mangea. On arriva dans un bois épais ; les frères jetèrent leurs sacs d’argent et s’assirent pour se reposer. Jeannot se coucha auprès d’eux et acheva de grignoter le dernier croûton. Tout à coup, Martin s’aperçut qu’il avait faim; mais il n’avait que des ducats dans son sac.
— Jeannot, dit-il, dépêche-toi d’aller au château, et rapporte-nous les restes que nous y avons laissés.
— Ce n’est pas la peine, répondit Jeannot; je les ai ramassés et je les ai mangés.
— Misérable, s’écria Martin, je t’apprendrai à manger la part de tes frères!
Et ils tombèrent sur lui et le frappèrent à qui mieux mieux.
— Va où tu voudras, gourmand, et ne te permets plus de te présenter devant nous.
Et ils sortirent du bois. Le lendemain matin, ils arrivèrent chez eux, achetèrent une
belle maison, s’y installèrent avec leur mère, et se mirent à vivre comme de grands seigneurs.
Jeannot était resté par terre inanimé.
Quand il revint à lui, il se trouva seul. Que faire ?
— Je retournerai au château, pensa-t-il : je ramasserai de l’argent et je m’en irai vivre en grand seigneur.
Il retourna en effet au château ; il n’y trouva personne. Il ôta sa veste, noua les manches par le bout de façon à en faire des espèces de sacs, et se mit à y entasser les pièces d’or. Tout à coup il entend un bruit lointain semblable à celui du tonnerre ; ce bruit se rapproche; le château tremble jusqu’en ses fondements. Une voix se fait entendre, une voix stridente comme celle d’un taureau :
— Hum ! hum ! Ca sent la chair fraîche.
Et deux géants entrent dans la salle.
— Ah! ah ! petit ver de terre, c’est toi qui
voles nos trésors! s’écrie l’un d’entre eux. Eh bien, nous te mangerons ce soir à souper.
Le second géant murmura quelque chose à l’oreille de son camarade.
— Soit, dit celui-ci, je t’accorde la vie; mais désormais c’est toi qui, en notre absence, garderas nos trésors. Seulement, gardeles bien... A propos, quand tu auras faim, frappe trois fois du poing sur cette table en disant : « Cuisine impériale ! » et tu recevras de quoi bien dîner.
Jeannot promit tout ce qu’on voulut. A partir de ce moment, il mena une vie fort agréable. Il n’avait rien à faire : personne ne venait au château, la table lui obéissait toujours. A la fin, l’ennui le prit.
— Que messieurs les géants gardent euxmêmes leurs trésors, dit-il un beau matin ; et toi, ma bonne table, viens-t’en avec moi à la maison.
Il prit la table sur son dos, quitta le château et entra dans la forêt. Il la traversa et se trouva dans les champs. Là il rencontra un bon vieillard qui lui demanda à manger.
— Vous ne pouvez mieux tomber, répondit Jeannot. Venez vous asseoir avec moi sous cet arbre.
Jean posa la table sur le sol, la frappa trois fois du poing en criant : Cifisine impériale! Un splendide repas fut aussitôt se/vi.
— C’est une belle invention, dit le vieillard; fais-moi cadeau de cette table. J’ai encore quelque chose de mieux à t’offrir. Vois cette musette : toutes les fois que tu le commanderas, il en sortira une armée aussi nombreuse que tu voudras.
Jeannot, depuis que ses frères l’avaient si fort battu, était devenu ambitieux. Il prit la musette et donna la table. Le vieillard une fois parti, il se retrouva seul, en plein champ, et par-dessus le marché avec beaucoup d’appétit. Il commença à regretter sa table ; il pensa tout à coup à sa musette. Une mauvaise idée lui vint. Il ouvrit la musette :
— Deux cents hussards en avant! cria- 't-il.
Aussitôt, chevaux de hennir, sabre de résonner au flanc des cavaliers. Leur chef s’approcha de Jeannot et lui demanda poliment ce qu’il désirait.
— A environ une demi-heure d’ici, vous trouverez un vieillard avec une petite table : saisissez-le et m’apportez la table.
Les hussards partirent au grand galop ;
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dix minutes après, ils étaient de retour, et la table avec eux.
Jeannot ouvrit la musette et y fit rentrer les soldats. Puis il se mit à table et mangea gaiement la cuisine impériale. Le lendemain, il rencontra encore un bon vieillard qui se fit inviter comme le précédent.
— Voilà une belle invention, dit-il en regardant la table; si tu veux me donner ce meuble, je te donnerai mon sac en échange.
— Oh! oh! dit Jeannot, ce serait une mauvaise affaire.
— Pas si mauvaise. De ce sac on peut faire sortir autant de châteaux que l’on désire.
Jeannot réfléchit un instant.
— Soit, dit-il.
Et il fit l’échange. Cinq minutes après,
il fit sortir du sac et il lançait trois cents
uhlans à la poursuite de son hôte et rentra en possession de la table.’
Jeannot avait donc désormais trois talismans. Il reprit sa route et arriva dans la capitale. Là il apprit que ses frères étaient devenus de gros richards et de très grands seigneurs. Il salit et déchira ses vêtements afin d’avoir l’air d’un mendiant, et alla leur demander l’aumône. Ils le mirent à la porte,
malgré les supplications de leur mère. Pourtant ils finirent par lui offrir l’hospitalité dans l’écurie. Jean ne dit rien; mais, quand tout fut endormi, il fit sortir du sac un château, de la musette une compagnie pour le garder. Il dormit fort bien dans le château, et la table lui fournit un souper magnifique. Au matin, il fit tout disparaître, château et soldats et se retrouva sur la paille.
Il passait les journées à ne rien faire; ses frères étaient fort intrigués; ils le pressèrent tant de questions, qu’il finit par leur raconter le secret de la table magique. Il les invita même à partager un repas qui laissait bien en arrière les meilleurs festins de la capitale. L’histoire de ce repas fit grand bruit ; le roi lui-même entendit parler de la table magique. Curieux de goûter à la cuisine impériale, il envoya un de ses chambellans prier Jeannot de vouloir bien laluiprêterpendanttrois jours.
— Soit, dit Jeannot; mais que le roi se souvienne que si dans trois jours il ne me l’a pas renvoyée, je lui déclarerai la guerre.
Le chambellan prit la table et raconta au roi en riant la menace de Jeannot. Le roi fut enchanté de la table et de la cuisine impériale, si enchanté, qu’il se résolut à gar-
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der cette merveille. Il lit appeler un menuisier habile qui lui fabriqua une table toute pareille, et il renvoya à Jeannot cette contrefaçon. Jeannot, se voyant ainsi trompé, entra dans une violente colère. Il brisa la fausse table.
— Dites à votre roi, dit-il au chambellan, que demain je démolirai son palais comme je brise cette table.
On rit beaucoup chez le roi ; mais on rit beaucoup moins quand Jeannot fit sortir de sa musette un million de cavaliers et un million de fantassins. La garnison du palais n’essaya même pas de se défendre. Le roi arbora le drapeau blanc et alla trouver Jeannot.
— J’ai eu tort, lui dit-il, et je veux réparer ma faute. Voici ta table, et par-dessus le marché, je te donne ma fille en mariage.
Le mariage eut lieu avec une grande pompe, et je laisse à penser si la table fournit à tous les conviés la cuisine impériale. Après le festin, Jeannot fit sortir de son sac un château merveilleux où il emmena sa jeune épouse. Le roi fut si étonné qu’il lui confia le sceptre et la couronne.
Voilà donc Jeannot roi à son tour, et quel roil II pouvait entrer en guerre avec le
monde entier. Il avait des troupes plus qu’aucun souverain n’en eut jamais ; il élevait des châteaux à toutes ses frontières; sa table était la meilleure qu’on eût jamais connue. Ses frères en crevaient de dépit; pour les punir de leur dureté, il ne les rappela jamais auprès de lui; mais il traita fort bien sa mère, qui eut une belle et longue vieillesse. Au centre du palais, dans la chambre du trésor, étaient renfermés la table, le sac et la musette. Jeannot régna longtemps sous le nom de Jean I, et fut très regretté de son peuple. Mais ses successeurs n’imitèrent pas son exemple : l’un d’entre eux eut même la sottise d’avoir honte des humbles origines de sa dynastie. Il relégua la table, le sac et la musette dans un caveau noir et humide.
Vous demandez ce que devint ce grand empire. Il déclina déplus en plus. Un beau matin, le prince ingrat courut au caveau qui gardait les talismans. Hélas! la table s’était pourrie, de la musette il ne restait que les courroies, et du sac quelques chiffons que les rats étaient en train de grignoter! Ainsi finissent les plus belles choses de ce monde !
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LE PETIT POUCET RUSSE
(COHTE RUSSE)
Il y avait une fois un vieillard qui vivait avec sa vieille femme. Une fois, la vieille, en hachant des choux, se coupa le petit doigt; elle Parracha et le jeta derrière le poêle. Tout à coup, elle entendit une voix humaine parler derrière le poêle :
— Mère, mère, ôte-moi de là!
Elle fut étonnée, fit le signe de la croix, et demanda :
— Qui donc es-tu ?
— C’est moi, ton fils; je suis né de ton petit doigt.
La vieille le prit et le regarda. C’était un
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petit, tout petit enfant. On le distinguait à peine. Elle l’appela le petit Poucet.
— Et où est mon père ? demanda le petit Poucet.
— Il est allé aux champs.
— J’irai le trouver et l’aider.
Il arriva aux champs.
— Dieu te soit en aide, petit père !
Le vieillard regarda autour de lui.
— Quel miracle! pensa-t-il. J’entends une voix d’homme, et je ne vois personne. Qui donc me parle ?
— C’est moi, ton fils.
— Mais je n’ai pas de fils.
— Je viens seulement de naître ; ma mère, en coupant des choux, s’est coupé le petitdoigt et l’a jeté derrière le poêle. C’est ainsi que je suis né, moi, le petit Poucet. Je suis venu t’aider àlabourerlaterre. Assieds-toi, père, mange ce que Dieu t’a envoyé, et repose-toi un peu.
Le vieillard se réjouit et se mit à manger. Le petit Poucet monta dans l’oreille du cheval et se mit à labourer la terre. Mais d’abord il dit à son père :
— Si l’on te demande à m’acheter, vendsmoi sans crainte. Je ne me perdrai pas, et je reviendrai à la maison.
LE PETIT POUCET RUSSE
Un seigneur vient à passer; il regarde et s’étonne : le cheval marche, la charrue laboure, et personne ne les conduit.
— On n’a jamais vu, jamais on n’a entendu dire qu’un cheval labourât de lui-même.
— Serais-tu aveugle? répond le paysan.
C’est mon fils qui laboure.
— Vends-le-moi.
— Non, je ne le vendrai point ; c’est notre seule joie à sa mère et à moi, notre seule consolation.
— Vends-le-moi, vieillard.
— Eh bien! donne mille roubles, et tu l’auras.
— Quoi ? si cher ?
— Tu vois, l’enfant est petit, mais vaillant, léger des pieds et prompt à faire les commissions.
Le seigneur paya les mille roubles, mit le petit dans sa poche, et s’en alla chez lui. Mais le petit Poucet s’ennuya dans la poche, y fit un trou et s’échappa.
Il marcha, marcha; la nuit sombre le surprit ; il se cacha sous une touffe d’herbe et se mit à dormir. Vinrent à passer trois voleurs.
— Salut, braves gens, dit le petit Poucet. Où allez-vous?
CONTES SLAVES
— Chez le pope.
— Pour quoi faire?
— Voler des taureaux.
— Prenez-moi avec vous.
— A quoi es-tu bon ? Il nous faut un gaillard vigoureux et capable de faire un bon coup.
— Parfaitement. Je passerai sous la porte, et je vous l’ouvrirai.
— Ah ! ceci est autre chose ; viens avec nous.
Ils partirent tous les quatre chez le pope; le petit Poucet passa sous la porte, l’ouvrit, et dit :
— Frères, restez ici; je me glisserai dans l’e'table, je choisirai le meilleur taureau, et je vous l’amènerai.
Et il choisit en effet le plus beau et l’amena; on l’entraîna dans les bois; les voleurs le tuèrent, l’écorchèrent, et se partagèrent la viande.
— Donnez-moi les tripes, dit le petit Poucet; cela me suffira.
H les prit et se coucha dedans. Les voleurs après s’être partagé la viande, retournèrent chez eux.
Survint un loup affamé ; il avala les tripes
LE PETIT POUCET RUSSE
et le petit ; le voilà assis tout vivant dans le ventre du loup, et il n’e'tait pas mal à son aise. Mais le loup eut mauvaise chance. Il aperçoit un troupeau en train de paître. Le berger dort; maître loup se glisse et emporte une brebis. Mais le petit Poucet se met à crier à gorge déployée.
— Berger ! âme de mouton ! tu dors, et le loup emporte une brebis.
Le berger s’éveille, se jette sur le loup avec une trique, lâche sur lui ses chiens; ils le déchirent à belles dents; ses poils volent par touffes, et le loup se met à fuir.
Mais il ne pouvait plus manger ; il maigrissait ; il serait mort de faim. Il supplie le petit Poucet de s’en aller.
— Amène-moi chez mon père et ma mère, et je sortirai.
— Le loup court au village, se précipite dans la cabane du vieillard. Le petit Poucet sort du loup par le derrière, saisit sa queue et s’écrie :
— Tuez le loup, tuez le loup gris!
Le vieillard saisit un gourdin, sa femme un autre, et ils se mirent à taper sur le loup; ils le tuèrent,' prirent sa peau et en firent un manteau pour le petit Poucet; et ils vécurent longtemps.
LA MAUVAISE FEMME
(conte russe)
Il y avait une fois une mauvaise femme;
elle vivait mal avec son mari; elle ne récoutait en rien. S’il lui disait de se lever plus tôt, elle restait trois jours de suite au lit. S’il la priait de cuire des crêpes, elle lui criait :
— Drôle ! tu ne mérites pas de crêpes.
— N’en fais pas alors, puisque je n’en mérite pas.
Aussitôt elle faisait deux seaux entiers de pâte et en gavait son mari.
— Mange, misérable, mange ! il faut que tout soit mangé.
CONTES SLAVES
Il ne faisait que se disputer avec elle. Un jour, fatigué, il s’en alla dans le bois chercher des fraises : il arriva près d'un cassissier, sous ce cassissier,. il aperçut une fosse sans fond; il regarda et réfléchit.
— A quoi bon vivre avec une mauvaise femme et passer ma vie entière à me disputer ? Puisque je ne puis faire son éducation, envoyons-la dans ce trou-là.
Il retourne à la maison.
— Ne va pas, ma femme, chercher des fraises dans la forêt.
— J’irai tout de suite.
— J’ai trouvé un pied de cassissier ; n’y cueille point de cassis.
— Je cueillerai tout. Je n’en laisserai pas un grain pour toi.
Le mari s’en va dans le bois; sa femme le suit; ils arrivent au cassissier, la femme y court et crie à son mari :
— N’approche pas, voleur, je te tuerais!
Elle s’avance... Patatras! la voilà tombée
dans l’abîme sans fond.
Le mari retourna chez lui; il passa trois jours sans sa femme; le quatrième, il vint voir ce qu’elle était devenue ; il prit une longue corde, la laissa tomber dans le trou et
LA MAUVAISE FEMME
la retira. Que voit-il? un diablotin qui s’était attaché à sa corde. Il eut peur; il aurait bien voulu rejeter le diablotin dans le trou.
Mais l’esprit impur cria d’une voix lamentable :
— Brave homme ! ne me rejette pas dans le trou : fais-moi arriver sur terre. Nous avons reçu la visite d’une méchante femme ; elle nous mord, elle nous pince. C’est à dégoûter de la vie. Je te payerai bien.
Le paysan eut pitié de lui et le tira dehors.
— Paysan, lui dit le diablotin, viens avec moi dans la ville de Vologda. Je rendrai les gens malades, et toi, tu les guériras.
Et le diablotin se mit à tourmenter les femmes et les filles des marchands ; elles devinrent folles et malades. Le paysan se donnait pour médecin. Partout où ou l’appelait, à peine avait-il mis les pieds sur le seuil, l’esprit impur déguerpissait : les malades étaient guéris; le chagrin se changeait en une joie universelle.' Le paysan était au
comble du bonheur : on lui donnait de Par-
gent, on le nourrissait de petits pâtés.
Un jour le diablotin dit :
— J’en ai assez de toi, paysan ; je vais aller
CONTES SLAVES
chez la fille d’un richard : fais attention de ne pas la guérir, je t’avalerais.
La jeune fille tomba, en effet, malade ; elle fut prise d’une telle folie qu’on ne pouvait pas même l'aborder. Ses domestiques se jetèrent sur le paysan, l’empoignèrent et le firent entrer de force dans la maison .
— Gi,iéris-la, criaient-ils ; sinon on te fera mourir.
Que faire? Le paysan résolut d’avoir recours à la ruse.
Il ordonna à tous les cochers, les palefreniers, de courir par la rue, devant la maison, en faisant claquer leurs fouets et en criant de toutes leurs forces :
— La méchante femme est arrivée ! la méchante femme est arrivée !
Et il monta dans la maison.
Dès qu’il l’eut aperçu, le diablotin entra en fureur, et s’écria :
— Que veux-tu, drôle? Attends un peu, je vais m’en prendre à toi.
— Comment? répliqua le paysan. Je suis venu pour t’avertir que la méchante femme est revenue.
Le diable saute à la fenêtre ; il s’essuie les
LA MAUVAISE FEMME
yeux; il tend l’oreille. Dans la rue, on crie à pleine voix :
— La méchante femme est venue ! la méchante femme est venue!
— Mon bon ami, où me cacher?
— Retourne dans ton trou. Elle ne s’y montrera plus.
Le diable s’y précipite : on n’entendit plus parler de lui. Quant à la jeune fille, elle guérit, s'en alla danser et chanter des chansons. Son père, en récompense, donna au paysan la moitié de son bien. Et la méchante femme? Elle est toujours dans le trou.
LA FILLE DU DOGE
(conte dalmate)
Dans un des nombreux châteaux qui s’élevaient naguère sur le littoral de l’Adriatique, vivait la fille d’un doge de Venise. Elle avait eu pour marraine une Vila (fée) des montagnes qui l’avait comblée des dons les plus précieux. Elle l’avait dotée d’une beauté merveilleuse ; elle lui avait promis qu’elle aurait en mariage le plus beau et le plus noble de tous les hommes.
La dogaresse, de son côté, avait fait tout son possible pour que sa fille n’oubliât jamais cette prédiction. Elle avait mis dans la chambre de Zora (ainsi s’appelait la jeune per-
CONTES SLAVES
sonne) deux pinsons en cage et les avait dressés à répéter une petite chanson qui comparait Zora au soleil, à la lune, à tous les astres possibles, et déclarait quelle devait choisir un mari aussi beau parmi les hommes qu’elle l’était elle-même parmi les femmes.
En effet, à l'âge de dix-huit ans, Zora était bien la plus admirable et la plus spirituelle de toutes les créatures. Son père lui donnait en dot d’immenses trésors d’or et d’argent, plus les deux îles de Chypre et de Rhodes avec leurs ports, leurs forteresses, leurs magasins remplis de marchandises, leurs innombrables vaisseaux. Assurément, Zora ne devait pas manquer de prétendants; ils ne tardèrent point à arriver en foule.
Le premier qui se présenta fut un fils d’empereur; il venait du côté de Stamboul; il était beau comme une statue qui sort des mains du sculpteur. C’était d’ailleurs un héros renommé qui, dans cent batailles, avait défait les Turcs, ces grands ennemis de la chrétienté. Il apportait au doge et à la dogaresse des présents magnifiques en or massif, en pierreries ; il déposa aux pieds de Zora des perles d’une grosseur inouïe ; il les avait nagûère arrachées au turban d’un sultan
LA FJLLE DU DOGE
d’Arabie qu’il avait tué dans un duel. Certes, toute demoiselle se fût estimée heureuse de devenir la femme d’un tel époux.
Mais Zora jeta à peine sur lui un coup d’œil dédaigneux ; elle ne l’estima même point digne d’être traité avec courtoisie; elle lui fit dire par une de ses servantes de vouloir bien se retirer, qu’elle n’entendait point épouser un personage si laid et si insignifiant.
Après avoir repoussé ce noble prétendant, elle courut dans la forêt, se mit à sangloter et appela la Vila, sa marraine.
— Que veux-tu, ma filleule, demanda la Vila qui apparut tout à coup portant un voile brodé d’or et rempli de roses blanches? Qu’as-tu, mon petit cœur, à gémir ainsi ?
— Ce que j’ai, ce que je veux? Tu me le demandes? Comment, ne m’avais-tu pas promis pour époux le plus beau et le plus noble prince de la terre? Et maintenant que le moment de me marier est venu, tu m’envoies de Stamboul je ne sais quel fils d’empereur, un soldat stupide, un batailleur grossier qui se vante d’avoir tué des cents et des mille, qui n’a à offrir à mes parents que de l’or et des pierreries, les choses les plus communes du monde, et ose m’offrir à moi des perles enle-
CONTES SLAVES
vées au turban d’un sultan qu’il a tué luimême. Si du moins il était beau ; mais non, il a un nez arrondi et pointu comme un quartier de lune. Je frissonne à l’idée qu’un monstre aussi laid pourrait être mon époux. Estce ainsi que tu tiens ta parole?
— Sans doute, ma chère filleule. Le fils de l’empereur de Stamboul est réellement le plus beau et le plus noble des hommes. Enfin, s’il ne te plaît pas, renvoie-le.
— Je n’ai pas attendu ton conseil, interrompit Zora. Je savais ce que j’avais à faire avec cet importun. J'ai bien su lui montrer la porte.
— Qu’il soit fait comme il te plaira, reprit la Vila en croisant les bras; mes intentions étaient bonnes. Je n’ai pas trouvé, paraît-il, ce que tu désirais. Prends patience, je tâcherai de t’envoyer un autre soupirant. Je regrette seulement ces roses blanches que j’avais déjà préparées pour ta couronne nuptiale et qui vont se flétrir.
— Qu’importe, répartit Zora. Je ne suis pas si pressée; et j’attendrai plutôt dix années que d’épouser ce soudard avec son nez crochu.
Elle s’en alla et la Vila disparut dans les profondeurs de la forêt.
LA F ILLE DU DOGE
Quand la jeune fille revint au château, elle apprit que le fils de l’empereur était déjà reparti; mais, comme il ne voulait pas être venu pour rien, il s’était fiance à l’instant même avec la servante qui avait été chargée de lui signifier son congé et il était retourné à Stamboul.
Peu de temps après, un autre prétendant se présenta au château.
C’était le fils d’un roi de Caramanie ; il était beau, élégant; un peintre n’eût pu tracer figure plus intéressante. C’était en outre un savant et un poète renommé. Il apportait aux parents des présents magnifiques en argent massif; il déposa aux pieds de la belle Zora une couronne de lauriers qui lui avait naguère été décernée dans un grand concours de poésie.
Zora lui jeta à peine un regard dédaigneux, lui tourna le dos et lui fit dire par une servante de s’en aller à l’instant. Il était inutile
CONTES SLAVES
qu’il se présentât devant ses parents. Jamais elle n’accepterait pour époux un pareil monstre.
Après ce congé oien signifié, elle fondit en larmes, courut dans le bois et appela la Vila.
— Qu’as-tu, ma chère filleule? lui cria sa marraine.
Et elle apparut à ses yeux portant un voile brodé d’argent plein de roses rouges.
— Pourquoi pleures-tu?
— Pourquoi je pleure? Tu m’as d’abord envoyé un soldat avec un nez crochu comme un quartier de lune et maintenant, malheureuse, qui m’envoies-tu pour le remplacer? Un pédant, un rimailleur qui ne connaît rien que ses livres, qui n’a que de l’argent à offrir à mes parents et pour moi qu’un brin de laurier dont on assaisonne les ragoûts. Et son visage ! Il a non-seulement le nez crochu, mais aussi la barbe pointue comme une pioche. Moi, être la femme d’un pareil monstre ? Est-ce ainsi que tu tiens ta parole ?
— Sans doute, mon enfant, répondit la Vila. Le fils du roi de Caramanie est actuellement le plus beau et le plus galant cavalier de la terre. J’ai tenu ma parole. Au reste, s’il ne te plaît pas, tu peux le renvoyer.
LA FILLE DU DOGE
— C’est ce que j’ai déjà fait.
— Fort bien. Il ne faut pas forcer ton inclination. Je t’en enverrai un autre qui, sans doute, trouvera grâce auprès de toi. Je regrette seulement ces belles roses que j’avais cueillies pour ta couronne nuptiale et qui maintenant vont se flétrir.
— Qu’importe ! s’écria Zora. Plutôt que d’épouser un pareil pédant, j’aimerais mieux rester encore vingt ans fille.
Elle dit et s’en alla. La Vila disparut dans les profondeurs de la forêt.
Quand Zora revint au château, elle apprit que le fils du roi de Caramanie était déjà reparti, pas seul cependant. Dans son dépit de se voir ainsi repoussé, il avait épousé, à l’instant même, la servante qui avait été chargée de lui signifier son congé et il l’avait emportée sur son cheval noir.
La beauté, la puissance attirent toujours des prétendants. Un nouveau ne tarda pas à
CONTES SLAVES
se présenter. C’était le fils d’un prince de Milan; il était assez beau garçon et fort agréable. Il avait pendant de longues années voyagé sur terre et sur mer, visité les cours des souverains; il racontait ses voyages de la façon la plus intéressante. Il était l’orgueil de sa principauté et on l’estimait chez les rois. Il apportait au doge et à la dogaresse des présents en ivoire et en ébène, et à leur fille un perroquet d’une beauté merveilleuse qu’il avait pris peu de temps auparavant dans une forêt de l’Orient.
Mais la fille du doge, dès qu’elle l’aperçut par la fenêtre, ne voulut même pas le regarder. Elle ferma la fenêtre si violemment que les carreaux éclatèrent; elle lui lit dire de s’en aller immédiatement ; s’il avait pris la peine de se regarder dans un miroir, il devait comprendre qu’il n’était point digne d’épouser une pareille beauté.
Là-dessus Zora courut de nouveau dans le bois en poussant des cris de rage. La Vila apparut. Elle tenait dans la main une corbeille pleine de bluets.
— Que me veut encore ma filleule? demanda-t-elle.
— Ce que je veux? Te moques-tu donc de
LA FILLE DU DOGE
moi, pour m’envoyer une espèce de vagabond ; je ne veux parler ni de son nez ni de sa barbe ; mais il a deux dents qu’on ne saurait comparer qu’aux défenses d’un sanglier. Ii n’est que fils de prince ; il n’est bon qu’à raconter des voyages en des pays où jamais honnête homme n’a mis les pieds; il n’a rien à offrir à mes parents que des morceaux d’os et de bois noirci, et à moi, il m’apporte un perroquet, comme si je tenais une ménagerie. Est-ce ainsi que tu accomplis ta promesse?
— Sans doute, reprit la Vila. Le prince de Milan est aujourd’hui le plus beau et le plus galant cavalier qu’il y ait dans le monde. C’est moi qui lui ai inspiré de l’inclination pour toi, et j’ai bien rempli ma promesse. Je n’ai pas même songé un instant à te punir de ta coquetterie ; je sais que tu as deux oiseaux qui te chantent chaque jour que tu es plus belle que moi ; c’est pourtant moi qui t’ai fait don de ta beauté. Du reste, si ce prétendant ne te plaît pas, tu n’es pas forcée de l’accepter.
— Je voudrais bien voir qui pourrait m’y forcer 1
— Personne, reprit la Vila. J’ai fait ce que
CONTES SLAVES
j 'ai pu pour ton bonheur. Il dépend avant tout de toi. Tu es absolument libre. Je ne t’oublierai pas dès que je pourrai t’envoyer des prétendants. En attendant, je regrette ces pauvres fleurs que j’avais cueillies pour toi et que je me vois forcée de jeter maintenant.
— Jette-les. J’amerais mieux ne jamais me marier que d’épouser un monstre comme ceux que tu m’envoies l’un après l’autre. Je te prie, une fois pour toutes, de vouloir bien ne plus t’occuper de moi. Ma beauté me suffit : tu me l’as donnée, tu ne peux pas la reprendre. Je saurai bien sans toi trouver l’époux qu’il me faut.
Comme elle disait ces mots, on entendit dans la forêt des voix mystérieuses qui répétaient :
— Cheveu blanc ! Cheveu blanc !
Ces voix accompagnèrent Zora jusqu’à la porte du château paternel. Là on lui apprit que le prince de Milan était parti, et qu’avant de s’en aller il s’était fiancé à la servante qui avait été chargée de lui signifier son congé.
LA FILLE DU I>OGE
Des années et des années s’écoulèrent sans qu'on vît arriver un seul prétendant. On avait entendu parler du mauvais accueil fait aux premiers qui avaient osé se présenter, et personne ne venait. Cependant Zora ne rajeunissait pas ; elle avait compté sur le pouvoir souverain de ses charmes et de sa richesse, elle commençait à réfléchir sur la marche naturelle des choses et à craindre de mourir vieille fille .
Tout à coup le doge mourut, la dogaresse aussi. Ce fut un grand changement dans la vie de Zora. Elle entra en possession des pays, des mers, des villes, des îles, des vaisseaux et des ports qui appartenaient h son père ; elle héritait de richesses immenses et par-dessus le marché des deux couronnes de Chypre et de Rhodes.
Les prétendants recommencèrent à se montrer. Le premier qui apparut fut un grand seigneur de Hongrie. Il écrivit à Zora
CONTES SLAVES
une lettre fort courtoise pour demander sa main. ✓
Zora courut consulter ses deux oiseaux; l’un lui chanta son refrain habituel, qu’elle était plus belle que la lune et le soleil. Zora, charmée, doubla sa ration de millet. L’autre, devenu vieux, murmura quelques mots sans suite, ce qui lui valut de la part de la reine de Chvpre un bon coup d’éventail sur le bec.
Le lendemain, Zora se leva de grand matin et appela sa servante :
— • Peigne-moi, lui dit-elle, et fais-moi les tresses les plus élégantes que tu pourras. J’attends aujourd’hui un prétendant; je lui plais, paraît-il , et il vient tenter fortune auprès de moi. Coiffe-moi le mieux que tu pourras, et je te récompenserai royalement. Ce n’est pas, tu le sais, que je sois coquette. Mais la convenance exige...
— Qu’est-ce donc? s’écria Zora en remarquant que la servante s’e'tait brusquement arrêtée.
— - Rien, madame, rien !
— Comment rien? On ne s’étonne pas de rien. Je veux savoir ce que c’est.
— Mais rien, madame, rien. Un cheveu gris.
LA FILLE DU DOGE
A ce s mots, Zora bondit comme une possédée.
— Tu mens, dit-elle! Parce que tu es rousse, tu envies mes beaux cheveux noirs et tu voudrais ternir leur réputation. Mais, misérable, tu n'y réussiras pas.
Elle saisit la servante par la chevelure, et la jeta par la fenêtre.
— Voilà pour mon cheveu gris, s’écriat-elle avec un rire infernal !
La servante tomba dans un puits profond au pied du château.
Zora couvrit à la hâte, avec une parure de diamants, l’endroit où le cheveu blanc lui était signalé. Elle mit par-dessus la couronne de Chypre et reçut le grand seigneur hongrois.
Il était haut comme un colosse, un peu mûr ; il boitait d’un pied, louchait des deux yeux, avait le nez crochu comme un quartier de lune, la barbe pointue comme une pioche, et une paire de dents pareilles aux défenses d’un sanglier.
— Belle reine, dit-il, ou dogaresse, ou si tu aimes mieux princesse, ainsi que tu peux le voir et le constater, je ne suis pas absolument sans défaut. Mais j’espère que tu vou-
dras bien m’excuser. Il n’y a point d’homme parfait en ce monde, je n’excepte ni toi, ni moi... Je dois t’avouer aussi que j’ai un certain faible pour le vin de Tokay et que ..
— Impudent, misérable, s’écria Zora, comment oses-tu seulement te présenter devant moi, fille de doge, reine de Chypre, l’orgueil et la gloire de mon sexe ? Où as-tu jamais vu que l’aigle ait reçu le hibou dans son nid? Arrière! arrière! ou je fais lâcher mes chiens sur toi.
Le Hongrois ne se laissa pas déconcerter. Il frisa majestueusement sa moustache et répliqua
— Mon Dieu! sans doute l’aigle ne prend pas un hibou dans son nid; mais le hibou n’admet pas le dindon dans le sien. D’ailleurs, en entrant dans ton château, j’ai vu quelque chose dégringoler par la fenêtre et tomber dans le puits. Je suis de mœurs un peu brutales, mais j’ai bon cœur au fond; j’ai envoyé mes serviteurs voir ce qui arrivait. Ils ont retiré du puits une fille un peu rousse, mais jeune et assez jolie. Elle était encore en vie. Je suis venu ici pour chercher femme, et, ma foi, je verrai si la rousse lâchera des chiens après moi.
LA FILLE DU DOGE
Il fit une révérence boiteuse à la reine de Chypre et se retira.
La servante, pleine de reconnaissance pour son sauveur, se dit : Mieux vaut avoir un mari boiteux et louche que de rester fille ; s'il aime le Tokay, eh bien, je tâcherai de l’aimer aussi !
Elle accepta et ils s’en allèrent tous deux en Hongrie.
Peu de temps après, une nouvelle lettre arriva.
Zora, voyant à l'horizon un nouveau fiancé, alla trouver ses deux oiseaux et leur demanda :
— Eh bien ! que pensez-vous de cela?
Et de joie elle se mit à danser.
Le vieux pinson, en voyant sa maîtresse danser, se mita chanter son refrain, et Zora, charmée, lui donna triple ration. Mais son compagnon tourna la tète d'un air inquiet, comme si cela ne lui convenait nullement;
CONTES SLAVES
ce qui lui valut un bon coup sur le bec; il s’envola tout étourdi.
Le lendemain, Zora appela une servante et lui ordonna de la peigner le mieux possible. Mais la servante s’arrêta tout à coup, puis elle s’arrêta une seconde fois, puis une troisième.
— Qu’est-ce donc ? s’écria Zora impatientée.
— Rien, madame, une mèche de cheveux gris.
— Misérable ! C’est parce que tu as les cheveux durs et crépus que tu déprécies mes beaux cheveux noirs. Mais malheur à toi, je te punirai de terrible façon.
Et elle appela les valets et leur ordonna d’aller jeter la servante dans le four à chaux, qui précisément chauffait en ce moment.
Zora s’empressa de couvrir la mèche de cheveux avec des diamants, des rubis, et mit par-dessus les couronnes de Chypre et de Rhodes.
Le nouveau prétendant fut introduit.
C’était un chel cosaque qui, Dieu sait à la suite de quelle aventure, arrivait du fond de la Russie; il était petit, boiteux, bossu; il ne louchait, il est vrai, que d’un œil. C’est qu’il