I.A FILLE DU DOGE
était borgne. Il avait le nez recourbé comme un quartier de lune, la barbe pointue comme une pioche ; il bégayait, entendait mal et agitait sans cesse ses bras comme un moulin.
Il commença un beau discours, mais Zora l’interrompit aux premiers mots.
— Misérable, lui dit-elle, ôte-toi de mes yeux.
Elle serrait les poings, ses dents claquaient de rage.
— C’est bon,, c’est bon, répliqua tranquillement le Cosaque; croyez-vous qu’on tienne tant à vous, la belle? J’ai les cheveux noirs, et vous la tête grise. Vous ne voulez pas être ma femme? On saura se passer de vous.
Zora n’en voulut pas plus entendre et le fit mettre à la porte par ses laquais.
En sortant, le Cosaque passa près du four h chaux et vit les valets qui s’apprêtaient à y jeter la servante.
— Non pas, non pas, s’écria-t-il. Attendez un instant. Ce serait vraiment dommage de brûler cette jeune personne.
Et s’adressant à la servante :
— Dis-moi, la fille, qui vaut mieux : brûler dans un four, ou devenir ma femme?
La servante l’accepta aussitôt pour mari ;
CONTES SLAVES
il la prit en croupe et partit avec elle. Le château redevint silencieux et Zora resta seule avec ses oiseaux; elle leur faisait répéter des chansons d’autrefois. Les mois, les années se passèrent sans qu'on frappât aux portes du palais.
Enfin, longtemps, bien longtemps après, une lettre arriva au château. Elle annonçait la visite d’un nouveau prétendant, M. le chevalier de Six- Planches.
— Eh bien, qu’en pensez-vous? demanda l’héritière des doges à ses deux oiseaux.
Les pinsons, se rappelant les corrections qu’ils avaient reçues, se mirent à chanter à l’envi leurs refrains les plus flatteurs. C’était plaisir de les entendre. Aussi leur maîtresse les régala de son mieux.
Puis elle appela une servante et lui ordonna de la coiffer le plus vite possible : un hôte illustre allait venir La servante se mit à la peigner, mais lentement et avec peine.
— Qu’as-tu donc? Tes mains ne marchent pas. Tu sais bien que je suis pressée.
— Madame, répond la servante, on ne cueille pas de feuilles sur les arbres en hiver.
— Que veux-tu dire ?
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— Qu’avec des cheveux blancs il est difficile de tresser des tresses noires.
— Que le ciel te confonde! s’écria Zora. Et toi aussi, tu es contre moi? Jalouse, parce que tu as une crinière de cavale sauvage, tu ne veux pas me permettre même un cheveu noir?
Et elle étrangla la pauvre lille avec sa ceinture de soie et la jeta dans la cave la plus profonde du château.
Puis, pour cacher l’outrage des ans, elle mit sur sa tête ses deux couronnes, s’enveloppa d’un voile noir, et s’assit sur le trône royal dans le coin le plus sombre du salon d’honneur.
A l’instant le fiancé annoncé entra avec sa suite.
C’était une terrible figure, crâne chauve, sans nez et sans veux, sans lèvres et sans dents. On ne pouvait pas dire qu’il n’avait que les os sur la peau, car il n’avait que des os. En guise d’armes, il tenait à la main une immense faux.
C’était le seigneur de la Mort.
— Belle princesse, lui dit le sinistre visiteur, comme tu vois, je n’ai aucun des défauts qui t’ont fait chasser insolemment mes
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prédécesseurs. Mon visage n’est point affligé d’un nez recourbé comme un quartier de lune, ni d’une barbe pointue comme une pioche, ni de défenses de sangliers. Je ne louche ni ne boite. Je ne suis ni batailleur ni pédant, je ne fais point de vers et je ne bois pas. Je suis de si haut rang que les comtes et les princes, les rois et les empereurs s’inclinent devant moi. Je suis si riche, si puissant que tous les trésors, tous les honneurs de ce monde disparaissent devant moi. J’ai pourtant un petit défaut, c’est d’être un vagabond terrible. Toute l’année, nuit et jour, sans repos, sans relâche, je cours le monde; on me voit errer du nord au midi, sur terre et sur mer, dans les villes et dans les déserts. On me reçoit tantôt dans le palais des rois, tantôt dans la cabane du pauvre. Je moissonne également les vieux et les jeunes, les beaux et les laids. Aujourd’hui ton tour est venu; je suis ce fiancé que tu as attendu pendant tant d’années. Et je viens te chercher pour t’emmener dans mon château de Six- Planches.
La fille des doges tremblait de tous ses membres.
— Arrière, s’écria-t-elle, arrière! Je n’ai encore accepté aucun fiancé. Je ne veux pas
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de toi non plus. Plutôt que de me livrer à toi, j’aimerais mieux vivre encore cent ans sans époux.
— Je le crois bien, répartit l’inexorable fiancé. Mais la chose n’est malheureusement pas possible. Celle que j’ai choisie, je n’y renonce jamais.
Et le visiteur saisit Zora dans ses bras. Le premier pinson chanta son refrain, ordinaire. Il la jeta sans vie sur le lit. Le second pinson chanta sa berceuse ordinaire. Et le chevalier de la Mort brisa la fenêtre avec sa faux et disparut .
L’enterrement de la fille du doge réunit autour de son cercueil toutes ses amies et ses servantes avec leurs époux, leurs enfants et leurs petits-enfants.
Sur la tombe de Zora on trouva le lendemain matin un monceau de fleurs fanées, roses blanches, roses rouges et bluets. C’était la Vila qui avait déposé ces trois couronnes nuptiales sur le cercueil de sa filleule.