CONTE POLONAIS
Il y avait une fois un roi et une reine ;
ils étaient mariés depuis trois ans; ils n’avaient point d’enfants, ce qui leur causait un grand chagrin. Un jour, le roi fut obligé d’aller visiter son royaume ; il dit adieu à la reine et resta absent plus de huit mois. Vers la fin du neuvième mois, il revint dans sa capitale; il n’en était déjà plus éloigné lorsqu'on traversant une campagne aride, — c’était au plus fort de l’été, — il fut pris d’une soif ardente. Il envoya ses serviteurs de tous côtés pour voir s’ils trouveraient de l’eau. Ils se répandirent dans toutes les di-
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rections , cherchèrent pendant plus d’une heure, et revinrent sans avoir rien découvert.
Le roi se mit alors à parcourir lui-même la campagne; il espérait bien finir par rencontrer une source ; en effet, dans une plaine où jusqu’alors il n’y avait jamais eu d’eau, il aperçut un puits. La margelle en bois paraissait toute neuve; le puits était plein jusqu’au bord d’une eau vive; à la surface flottait une tasse d’argent munie d’une poignée d’or. Le roi sauta à bas de son cheval, s’appuya de la main gauche sur la margelle, et de la droite saisit la tasse; mais on eût dit qu’elle était vivante et qu’elle avait des yeux ; elle sauta vivement de côté et se mit à flotter sur l’eau ; le roi, bien qu’un peu effrayé, se mit à la poursuivre tantôt d’une main, tantôt de l’autre ; mais, malgré tous .ses efforts, il ne parvint pas à la saisir ; il s’y prit alors avec les deux mains ; mais la tasse fit le plongeon comme un poisson et reparut sur l’eau un peu plus loin.
« Diable, pensa le roi, il n’y a rien à faire avec cette tasse. Eh bien! je m'en passerai. » Et il se pencha sur l’eau. Elle était pure comme le cristal, fraîche comme la glace.
LE PRINCE INESPÉRÉ
Tandis que le roi buvait, sa barbe, qui descendait jusqu’à la ceinture, trempait dans l’eau. Quand il eut apaisé sa soif, il voulut se lever, mais je ne sais quoi le retenait par la barbe et ne le lâchait pas. Après s’ètre vainement débattu, le roi en colère s’écria :
— Qui est donc là ? Lâchez-moi.
— C’est moi, le roi souterrain Kostieï l’immortel \ Je ne te laisserai pas aller tant que tu ne m’auras pas donné ce que tu as laissé dans ta maison, — sans savoir que tu l’avais, — ce que tu n’espérais pas trouver à ton retour.
Le roi regarde dans le puits, il aperçoit une tête énorme avec des yeux verts, une bouche ouverte jusqu’aux oreilles ; Kostieï tenait le roi avec des pinces massives comme
i. Ce personnage se rencontre très souvent dans les contes russes. C’est, dit M. Ralston, une des nombreuses incarnations de l’esprit noir qui prend tant de formes monstrueuses dans les contes populaires. Tantôt on le représente sous une forme analogue à celle d’un serpent, tantôt on le figure moitié serpent et moitié homme ; dans quelques contes, il se présente sous l’aspect de l’homme. Certains mythologues dérivent son nom de Kost (os), d’où vient un verbe qui signifie ossifier, pétrifier. (Ralston, Russian Folk-tales. Londres, 1873 ) Voir, dans mes Etudes slaves, Voyageurs anglais en Russie.
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celles d'une écrevisse et riait d'un rire méchant. Le roi pensa que l’objet qu’il ignorait avant son départ et qu’il n’espérait pas voir à son retour ne pouvait être de grande importance.
— Je te donne ce que tu me demandes, dit-il au monstre.
Celui-ci éclata de rire, brilla comme un feu et disparut. Avec lui disparurent l’eau, la margelle et la tasse. Le roi se trouva accroupi sur le sable sec. Il se leva, se signa, sauta à cheval, rejoignit son escorte et continua son chemin.
Au bout d’une semaine ou deux, il arriva dans sa capitale. Le peuple se pressait à sa rencontre; il entra en triomphe dans la cour du palais. Sur le perron la reine l’attendait ; elle tenait sur son sein un coussin brodé sur lequel un petit enfant dormait dans ses langes. Le roi devina ce qui était arrivé, gémit profondément et se dit : « Voilà l’objet que j’ignorais avant mon départ et que je trouve sans l’avoir espéré. » Et il se mit à pleurer amèrement. Tout le monde s’étonna de ses larmes, mais personne n’osa lui en demander la cause. Le roi prit l’enfant dans ses bras et contempla avec amour sa figure innocente ;
LE PRINCE INESPÉRÉ
il voulut le reporter lui-même dans le palais et le mettre dans son berceau. Il s’efforça de comprimer son chagrin et de se livrer aux soins du gouvernement. Mais on ne le revit jamais aussi gai qu’auparavant. Une pensée le rongeait ; c’est qu’un jour viendrait où Kostieï lui demanderait son fils.
Cependant les semaines, les mois, les années passent et personne ne vient réclamer l’enfant. Le prince Inespéré, — on l’avait ainsi nommé, — grandit et devint un beau jeune homme. Le roi reprit sa gaieté et oublia ce qui était arrivé, mais tout le monde, hélas ! n’avait pas oublié.
Un jour le jeune prince, chassant dans une forêt, se sépara de sa suite et s’égara dans un fourré sauvage. Tout à coup apparut devant lui un vieillard monstrueux, aux yeux verts :
— Comment vas-tu, prince Inespéré? lui dit-il. Tu t’es fait bien longtemps attendre,
— Qui donc es-tu ?
— Tu le sauras plus tard; quand tu seras rentré chez ton père, salue-le de ma part et dis-lui que je voudrais bien qu’il réglât ses comptes avec moi; s'il néglige de s’acquitter, il le regrettera amèrement.
A ces mots, le vieillard monstrueux dispa-
CONTES SLAVES
rut et le prince tourna bride, rentra au palais et raconta à son père ce qui lui était arrivé.
Le roi pâlit et dévoila à son bis l’effroyable mystère.
— Ne pleure pas, mon père, répondit le prince, le mal n’est pas si grand! Je trouverai le moyen d’obliger Kostieï à renoncer aux droits qu’il t’a extorqués sur moi. Si je ne suis pas revenu dans l’espace d’une année, ce sera signe que nous ne nous reverrons plus.
Le prince bt ses préparatifs de départ, son père lui donna une armure d’acier, un sabre et un cheval; la reine lui suspendit au cou une croix d’or pur : au moment suprême, ils s’embrassèrent tendrement, pleurèrent beaucoup, et le prince se mit en route.
Il marcha trois jours. Vers la bn du quatrième, à la chute du soleil, il arriva au bord de la mer. Il aperçut sur le sable douze vêtements de jeunes biles, blancs comme la neige ; cependant, aussi loin que pouvait porter sa vue, il n’y avait personne dans l’eau. Curieux de pénétrer ce mystère, il s’empara d’un des vêtements, lâcha son cheval en liberté dans la prairie voisine, et se cacha
LE PRINCE INESPÉRÉ
Si
dans les roseaux. Un troupeau d’oies qui se jouait sur la mer aborda au rivage; onze revêtirent les vêtements, frappèrent du pied la terre, et devinrent de belles jeunes filles. Une fois habillées, elles s’envolèrent aussitôt. La douzième, qui était la plus jeune, ne pouvait se résoudre à sortir de l’eau; elle allongeait son cou blanc et regardait de tous les côtés. Soudain elle aperçut le fils du roi et lui cria avec une voix humaine :
— Prince Inespéré, rends-moi mes vêtements, je t’en serai reconnaissante.
Le prince aussitôt déposa les vêtements sur le gazon et se retira modestement. La jeune fille, sitôt après sa métamorphose, s’habilla vivement et vint le retrouver; elle était d’une beauté que l’œil n’avait jamais contemplée, dont l’oreille n’avait jamais entendu parler. Elle lui tendit la main en rougissant et en baissant les yeux et lui dit d’une voix mélodieuse :
— Je te remercie, noble prince, d’avoir exaucé ma prière. Je suis la fille cadette de Kostieï l’immortel ; il a douze filles et règne dans l’empire souterrain. Mon père t’attend depuis longtemps; il est même fort en colère. Ne t’afflige pas cependant et ne crains rien,
CONTES SI. AV ES
mais fais tout ce que je te dirai. Dès que tu verras le rm Kostieï, tombe aussitôt à genoux, et, sans faire attention à ses cris, à ses trépignements, à ses menaces, approche-toi hardiment de lui. Ce qui doit arriver ensuite, tu le sauras plus tard. Maintenant partons !
A ces mots, elle frappa la terre de son petit pied, un gouffre s’entr’ouvrit, et ils descendirent tous les deux dans l’empire souterrain; ils arrivèrent juste au palais de Kostieï, qui éclaire, plus clairement que notre soleil, ce monde inconnu. Le prince entra hardiment dans la grande salle.
Kostieï, couronné d’un brillant diadème, est assis sur un trône d’or ; ses yeux brillent comme deux verres glauques; ses mains sont comme des pinces d'écrevisse. Dès qu'il l’aperçoit, le prince tombe à genoux. Kostieï pousse des cris épouvantables, qui font trembler les voûtes de l’empire souterrain. Néanmoins le prince s’avance hardiment sur ses genoux vers le trône. Quand il est arrivé à quelques pas, le roi se met à rire et lui dit :
— T'u as une fameuse chance d’avoir réussi à me faire rire; reste dans notre empire souterrain, mais, avant d’y conquérir droit de
LE PRINCE INESPÉRÉ
cité, il faut que tu accomplisses trois ordres que je te donnerai; aujourd’hui il est déjà tard, nous commencerons demain; en attendant, va te reposer.
Le prince dormit fort bien dans la chambre qui lui avait été préparée. Le lendemain, Kostieï l’appela auprès de lui et lui dit :
— Voyons, prince, ce que tu sais faire. La nuit prochaine, tu vas me bâtir un palais de marbre ; les fenêtres seront en cristal , le toit en or ; il y aura tout autour un parc magnifique, et dans ce parc des étangs et des fontaines. Si tu le bâtis, tu seras mon ami, sinon je te ferai trancher la tête.
Après avoir entendu ce singulier discours, le prince retourna dans son appartement, et se mit à réfléchir à la mort qui l’attendait. Il était plongé dans ses méditations quand tout à coup une abeille frappa à la fenêtre en disant : « Laisse-moi entrer. » Il ouvrit, l’abeille entra et le prince vit devant lui la princesse, la plus jeune bile de Kostieï.
— A quoi songes-tu, prince Inespéré ?
— Je songe à ton père qui veut me faire mourir.
— Ne crains rien, dors en paix, et demain
CONTES SLAVES
matin, quand tu te lèveras, ton palais sera déjà prêt.
Ce qui fut dit fut fait. Le lendemain matin, quand le prince sortit de sa chambre, il vit un palais tel qu’il n’en avait jamais vu. Kostieï, de son côté, ne pouvait en croire à ses yeux et paraissait tout pensif.
— Eh bien, tu as gagné cette lois; voici maintenant un autre travail; demain je ferai venir mes douze filles devant toi; si tu ne devines pas quelle est la plus jeune, ta tête tombera sous la hache.
« Comment! je ne reconnaîtrais pas la plus jeune des douze filles? se dit le prince une fois rentré dans son appartement. Belle difficulté! »
— Si grande, que si je ne te viens en aide, tu ne réussiras jamais à me reconnaître, dit l’abeille qui avait de nouveau pénétré dans la chambre. Nous nous ressemblons tellement que notre père ne nous reconnaît qu’au costume.
— Que dois-je faire ?
— Voici; la plus jeune sera celle qui aura sur le sourcil droit une bête à bon Dieu. Fais bien attention . Au revoir.
Le lendemain, le roi Kostieï appelle de nou-
LE PRINCE INESPERE
veau devant lui le prince Inespéré'. Les jeunes tilles étaient déjà rangées en ligne, toutes portant le même costume et les yeux baissés. Le prince regarde et s’étonne de leur parfaite ressemblance. Il passe deux fois devant elles, il ne voit pas le signe convenu. Enfin, la troisième fois, il aperçoit la bête à bon Dieu.
— Voici la plus jeune, s’écrie-t-il.
— Comment diable as-tu deviné? lui demanda Kostieï furieux ; il y a là-dessous quelque sortilège. Je vais te soumettre à une épreuve d’un autre genre. Dans trois heures, tu viendras ici, et en ma présence, tu nous montreras ton talent. J’allumerai un brin de paille, et. avant qu’il soit brûlé, tu feras une paire de bottes. Sinon, tu mourras.
Le prince retourna fort peu satisfait dans son appartement. L’abeille y était déjà.
— Pourquoi donc as-tu l’air si soucieux, mon beau prince ?
— Comment n’aurais-je pas l’air soucieux quand ton père veut que je lui fasse une paire de bottes? Me prend-il pour un cordonnier ?
— Que comptes-tu faire ?
— Pas des bottes, à coup sûr? Je n’ai pas peur de la mort ; on ne meurt qu’une fois.
CONTES SLAVES
— Non, prince, tu ne mourras pas; je vais tâcher de te sauver; ou nous fuirons ensemble, ou nous mourrons ensemble.
A ces mots, elle se mit à cracher par terre; puis elle sortit de la chambre avec le prince, ferma la porte derrière elle et jeta la clef au loin ; tous les deux se tenant par la main s’élevèrent vivement, et sortirent de l’abîme à l’endroit même où ils étaient naguère descendus. C’était la même mer, le même rivage planté de joncs et de roseaux, la même prairie; sur la prairie gambadait le coursier du prince. Dès qu’il aperçut son maître, il hennit et accourut auprès de lui. Le prince, sans perdre de temps, sauta en selle, prit la princesse en croupe, et ils partirent rapides comme la flèche...
Cependant le roi Kostieï, à l’heure indiquée, ne voyant pas venir le prince Inespéré, lui envoie demander pourquoi il se fait attendre. Les serviteurs vont à sa recherche, ils trouvent la porte fermée et frappent de toutes leurs forces. Une voix leur répond : « Un instant! » C’était le crachat qui imitait la voix du prince !
On va rapporter cette réponse à Kostieï ; il attend, le prince ne vient pas; il renvoie les
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mêmes messagers et la même voix répond : « A l'instant. »
— Est-ce que par hasard il prétend se moquer de moi? s’écrie Kostieï furieux ; courez, enfoncez la porte et amenez-le-moi.
Les serviteurs se précipitent, enfoncent la porte, entrent... Personne. Et le crachat éclate de rire! Kostieï se met dans une fureur effroyable et ordonne à ses gens de s’élancer à la poursuite du fugitif; la mort les attend s’ils ne le lui ramènent point. Ils s’élancent à cheval et les voilà partis.
Cependant le prince Inespéré et la princesse dévorent l’espace sur leur coursier rapide. Tout à coup ils entendent un galop derrière eux. Le prince saute à bas de son cheval, applique son oreille contre la terre et dit : On nous poursuit.
— C’est bien, fait la princesse, il n’y a pas de temps à perdre. Au même instant, elle se change elle-même en rivière; elle change le prince en pont, le cheval en corbeau, et la grand’route au delà du pont se divise en trois chemins divergents. Les cavaliers qui les poursuivent arrivent au pont et restent pétrifiés ; au delà du pont trois routes et nulle trace de quoi que ce soit. Que faire ?
CONTES SLAVES
Ils retournent chez eux sans rien ramener. Kostieï éclate de fureur . « Le pont et la rivière, c’étaient eux! Gomment n’y avez-vous pas pensé? Repartez! » Et ils reprennent leur course effrénée.
Cependant, le prince et la princesse avaient aussi repris la leur.
— J’entends un galop , s’écrie la princesse.
Le prince saute à bas de son cheval, met son oreille à terre :
— Oui, ils viennent, ils s’approchent.
A l’instant, la princesse, le prince, et leur cheval se changent en une forêt sombre; les chemins sans nombre, les sentiers s’y entrelacent; sur l’un d’eux on croit entendre le galop de deux cavaliers. Les messagers de Kostieï se précipitent dans la forêt et continuent leur poursuite. Ils galopent, ils galopent et ils voient constamment devant eux la forêt épaisse, la route large et le couple qui fuit. Ils vont l’atteindre... Tout à coup le couple, la forêt, tout disparaît. Ils se retrouvent à l’endroit même où ils ont commencé leur course. Ils retournent de nouveau bredouille chez Kostieï.
— Un cheval! Un cheval! s’écrie l’empe-
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reur souterrain; je courrai moi-même après eux. Ils ne m’échapperont pas.
Et il part écumantde colère.
— Il me semble qu’on nous poursuit, dit la princesse à Inespéré.
— Oui.
— Et cette fois c’est Kostieï lui -même. Mais la première église marque la limite de son empire, et il ne peut pas aller plus loin. Donne-moi ta croix d’or. Le prince détache la croix, présent de sa mère; elle se change en une église, lui-même en prêtre et le cheval en clocher.
Au même instant Kostieï arrive :
— N’as-tu pas vu, moine, des voyageurs à cheval ?
— Oui; le prince Inespéré et la fille du roi Kostieï ont passé ici tout à l’heure. Ils sont entrés dans l’église, ils ont fait une prière, ont commandé une messe pour ta santé et m’ont chargé de te saluer si tu passais par
Et Kostieï revint bredouille à son tour. Le prince Inespéré et la princesse continuèrent leur route sans avoir plus rien à craindre.
Tout à coup ils aperçurent devant eux une jolie ville; le prince voulut aller la visiter.
— Prince, dit la princesse, n’y va pas, mon cœur pressent quelque malheur.
— C’est l’affaire d'un instant; après avoir vu la ville, nous reprendrons notre chemin.
— Il est facile d’aller, mais qui sait si tu reviendras? Si tu y tiens tant, va. Je t’attendrai ici; jusqu’à ton retour je resterai changée en pierre blanche. Mon ami, fais bien attention ; le roi et la reine de ce pays et leur fille viendront au-devant toi; ils seront accompagnés d’un jeune garçon de toute beauté. Garde-toi bien de l’embrasser. Tu oublierais tout ce qui s’est passé et tu ne me reverrais plus dans ce monde, car je mourrais de désespoir. Je t’attendrai ici sur la route pendant trois jours. Et, si le troisième jour tu n’es pas revenu, souviens-toi que je mourrai, et que je mourrai à cause de toi.
Le prince lui dit adieu et partit. La princesse se changea en une pierre blanche et resta sur la route.
Trois jours se passent- Inespéré ne revient pas ! Pauvre princesse ! Il n’avait pas écouté les conseils de son amie. Le roi, la reine et leur fille étaient venus à sa rencontre. Auprès d’eux gambadait un garçonnet aux beaux cheveux bouclés, aux veux brillants comme
LE PRINCE INESPÉRÉ
des étoiles; il se jeta dans les bras du prince qui, le trouvant si joli, oublia tout et l'embrassa. A ce moment, sa mémoire s’obscurcit, et il oublia complètement la pauvre princesse, fille de Kostieï.
Cependant la princesse métamorphosée en pierre blanche l’attendit trois jours entiers sur la route; à la fin du troisième, le prince n’étant pas revenu, elle poussa d’affreux gémissements, se changea en bluet et alla se cacher dans un champ qui bordait la route. « Je resterai là, dit-elle; peut-être quelque passant voudra-t-il bien m’arracher ou me fouler aux pieds. » En disant ces paroles, elle versait des larmes qui perlaient comme des gouttes de rosée sur ses pétales bleus. Un vieillard vint à passer, il vit la délicieuse fleur, fut charmé de sa beauté ; il l’arracha avec soin, la transporta avec lui, la mit dans un pot, l’arrosa et la soigna de son mieux! Mais, ô merveille! à dater du jour où le bluet entre dans la maison, elle devient le théâtre de miracles continus. Au moment où le vieillard se réveille, il trouve son ménage déjà fait; pas un grain de poussière n’est resté dans les chambres. Quand il rentre à midi, il trouve la nappe mise et le repas pré-
CONTES SLAVES
paré. Il n’a qu’à s’asseoir et à manger. Le vieillard s’étonne d’abord ; puis il finit par prendre peur et va consulter une magicienne fort connue dans le pays :
— Lève-toi dès l’aube, lui dit la vieille, avant le chant du coq, et regarde bien quel est l’objet qui se met le premier en mouvement; couvre-le de ce mouchoir, tu verras ce qui se passera ensuite.
Le vieillard ne ferma pas l'œil de la nuit; aux premières lueurs de l’aube, il se met à observer; tout à coup voilà le bluet qui saute hors de son vase, et se met à courir par la chambre ; aussitôt tous les meubles se rangent d’eux-mêmes, la poussière s’enlève toute seule, et le poêle s’allume de lui-même. Le vieillard saute vivement de son lit, jette le mouchoir sur la fleur... Elle se transforme en une belle jeune personne, la fille du roi Kostieï.
— Qu’as-tu fait? s’écrie la princesse. Pourquoi m’as-tu rendu la vie? Mon fiancé, le prince Inespéré, m’a oubliée et la vie m’est devenue odieuse.
— Ton fiancé, le prince Inespéré! Mais il se marie aujourd’hui; la noce est préparée et les invités commencent à arriver.
LE PRINCE INESPÉRÉ
La princesse se mit à pleurer; au bout d’un moment elle essuya ses larmes, revêtit un costume grossier, et déguisée en paysanne, elle se dirigea vers la ville. Elle entra dans la cuisine du roi. Quel mouvement, quelle activité! Elle s’approcha humblement du chef et lui dit de sa voix la plus douce :
— Honoré seigneur, accordez-moi une grâce, permettez-moi de cuire pour le prince Inespéré le gâteau des noces.
Le cuisinier, fort occupé, l’eût volontiers envoyée à tous les diables. Mais, quand il la vit si jeune et si gentille, les paroles expirèrent sur ses lèvres :
— Beauté des beautés, lui dit-il, fais ce que tu désires; je présenterai moi-même ton gâteau au roi.
Voilà le gâteau cuit; tous les invités ont pris place à table. Le chef apporte devant le prince un gigantesque gâteau sur un plat d’argent; mais à peine le prince l’a-t-il entamé, ô miracle ! un pigeon gris et une colombe blanche sortent du gâteau : le pigeon se met à marcher sur la table, la colombe marche derrière lui en roucoulant :
Mon bon pigeon, ne me fuis pas ;
Contes seavf.s
Partout je m’attache à tes pus;
Voudrais-tu donc m’être infidèle A l’exemple du prince, hélas!
Qui trahit aujourd’hui sa belle?
Dès que le prince eut entendu ce roucoulement, la mémoire perdue lui revint tout h coup. Il se leva brusquement de table, courut à la porte et que vit-il ? La fille de Kostieï. Elle le prit par la main et ils coururent tous deux au perron où un cheval tout sellé les attendait.
Que vous dirai-je encore ? Le prince et la princesse sautèrent à cheval, partirent au galop et arrivèrent heureusement chez les parents d’inespéré. Ils les accueillirent avec transports; au bout de peu de temps on célébra leurs noces, des noces telles que l’œil n’en a jamais vu, que l’oreille n’en a jamais entendu raconter de pareilles.
•3? & J ac)
BLANCHE-NEIGE
(conte russe)
}l y avait une fois un paysan nomme' Ivan;
sa femme se nommait Marie : ils étaient déjà vieux et n’avaient pas d’enfants. Cela les affligeait beaucoup et ils ne se consolaient qu’en regardant les enfants des autres. Que faire? Dieu sans doute le voulait ainsi; les choses dans ce monde ne vont pas à notre gré, mais à la volonté de Dieu.
Une fois, — c’était en hiver, — on avait de la neige jusqu’au genou. Des enfants jouaient dans la rue et les deux vieillards les regardaient, assis à la fenêtre. Les enfants se
CONTES SLAVES
mirent à faire une bonne femme en neige; Ivan et Marie les regardaient pensifs.
Tout à coup Ivan sourit et dit :
— Femme, si nous faisions une bonne femme en neige?
Marie était de bonne humeur.
— Pourquoi non? dit-elle; nous pouvons bien nous amuser un peu. Mais à quoi bon faire une bonne femme? Faisons-nous plutôt un enfant de neige, puisque Dieu ne nous en a pas donné de vivant.
— Tu as raison, dit Ivan.
Et il prit son bonnet et s’en alla au jardin avec la vieille.
Et, en effet, ils se mirent à faire une poupée de neige : ils façonnèrent un petit corps, de petites mains, de petits pieds; au-dessus de tout cela ils placèrent une boule de neige et en firent la tête.
— Dieu vous soit en aide! leur dit un passant.
— Grand merci, répondit Ivan.
— Le secours de Dieu est toujours bon à quelque chose, ajouta Marie.
— Que faites-vous donc?
— Tu le vois, répondit Ivan.
— Une fille de neige, ajouta Marie
BLANCHE-NEIGE
Ils avaient fait le nez, le menton; ils firent deux trous pour les yeux et Ivan dessina les lèvres; à peine les avait-il faites qu’une chaude haleine en sortit. Ivan retire précipitamment les mains: il regarde les yeux de l’enfant se bombent; ils lancent des regards de colombe ; les lèvres se colorent comme des framboises et sourient.
— Qu’est-ce donc, Seigneur ? n’est-ce pas quelque tentation P s’écrie Ivan en faisant le signe de la croix.
L’enfant de neige penche sa tête comme un être vivant ; il remue ses petits bras et sespetites jambes dans la neige comme un être vivant,
— Ah! Ivan! Ivan! s’écria Marie tremblante de joie; voici que Dieu nous donne un enfant.
Et elle se jette sur Blanche-Neige (c’est son nom) et la couvre de baisers; la neige tombe du corps de Blanche-Neige comme la pellicule d’un œuf : une jeune fille se jette dans les bras de Marie.
— Ah ! ma chère Blanche-Neige! s’écria la vieille en embrassant l’enfant désiré et inattendu.
Et elle l’entraîna avec elle dans sa chaumière.
CONTES SLAVES
Ivan eut grand’peine à se remettre d’une telle surprise; Marie était comme folle de joie.
Et Blanche-Neige grandissait, non pas chaque jour, mais d’heure en heure; et chaque jour elle était plus belle. Ivan et Marie ne pouvaient se rassasier de leur joie. Le bonheur habitait la maison ; les filles du village venaient sans cesse chez eux; elles amusaient Blanche-Neige ; elles l’habillaient comme leur poupée ; elles babillaient avec elle, lui chantaient des chansons, jouaient à tous les jeux, lui enseignaient tout ce qu’elles savaient; et Blanche-Neige était si intelligente! elle remarquait tout, apprenait tout. Dans le cours de 1 hiver, elle devint comme une jeune fille de treize ans : elle comprenait tout, parlait de tout, et avec une voix si douce qu’on ne pouvait se lasser de l’entendre. Elle était bonne, obéissante, attentive. Elle était blanche comme la neige; ses yeux étaient bleus comme des ne m'oublie p pas ; sa chevelure dorée tombait jusqu’à sa ceinture ; seulement elle n’avait rien de rose sur les joues; on eût dit qu’elle n’avait pas de sang; mais elle était si bonne, si douce que tout le monde l’aimait.
BLANCHE- ME IGE
— Vois, disait la vieille Marie, Dieu nous a donné la joie au lieu du souci. Nos chagrins sont terminés.
Et Ivan lui répondait : Dieu soit béni! Rien n’est éternel ici-bas, ni la joie, ni la peine.
L’hiver passa. Le soleil du printemps jouait gaîment dans le ciel et échauffait la terre; l’herbe verdissait dans les prairies et l’alouette chantait; les jeunes hiles du village se rassemblaient pour chanter ensemble le refrain :
Joli printemps, sur quoi es-tu venu?
Sur quoi es-tu venu?
Sur une charrue? Sur une herse?
Mais Blanche-Neige restait à sa place toute triste.
— Qu’as-tu, chère enfant? lui disait Marie, l’attirant à elle et la couvrant de caresses. Es-tu malade? Tu es toute mélancolique!
T’a-t-on fait quelque peine?
— Non, répondait Blanche-Neige ; ce n’est rien, mère ; je vais bien.
Les beaux jours du printemps avaient chassé les dernières neiges; les jardins et les
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CONTES SLAVES
prairies étaient en fleur : le rossignol et tous les oiseaux chantaient et tout ce monde était plus vivant et plus gai. Et Blanche-Neige était de plus en plus triste : elle fuyait ses compagnes, se cachait du soleil sous l’ombre, comme le muguet sous les arbres. Elle n’aimait qu’à se réfugier près des sources fraîches, sous les saules verts. Elle n’aimait que la fraîcheur et la pluie; au crépuscule, elle était heureuse. Quand venait un bel orage, une bonne grêle bien drue, elle se réjouissait comme à la vue des perles. Mais, quand le soleil reparaissait, quand la grêle était fondue, Blanche-Neige se mettait à pleurer, comme si elle eût voulu elle-même se fondre en larmes, comme une sœur pleure sur son frère.
Le printemps passa ; vint la Saint-Jean. Les jeunes filles se rassemblèrent dans les bois pour y jouer; elles allèrent chercher Blanche-Neige et dirent à Marie : Laisse-la venir avec nous.
Marie avait peur; elle ne voulait pas la laisser aller ; Blanche-Neige non plus ne voulait pas aller avec elles ; mais elles ne purent refuser. Marie pensa que la promenade ferait du bien à sa fille. Elle l’arrangea bien, l’embrassa et lui dit :
BLANCHE-NEIGE
— Va, mon enfant, va t'amuser avec tes compagnes; et vous, mes filles, faites bien attention à ma Blanche-Neige; vous savez que je l'aime comme la pupille de mes yeux.
— Oui! oui! crièrent gaiement les filles.
Et elles coururent en foule au bois.
Là elles se tressèrent des couronnes, firent des bouquets, chantèrent des chansons tristes et joyeuses. Blanche-Neige ne les quittait pas.
Quand vint le coucher du soleil, elles tirent un feu d’herbes sèches; puis elles se mirent à la file ayant chacune une couronne sur la tète. Blanche-Neige était la dernière.
— Regarde bien, lui dirent-elles, comme nous allons courir et cours après nous.
Et toutes se mirent à chanter et à sauter l’une après l’autre à travers le feu.
Tout à coup, derrière elles, elles entendirent un soupir, un gémissement : « Ah! » Effrayées, elles regardèrent. Il n’y avait rien. Elles regardent de nouveau : Blanche-Neige n’est plus au milieu d’elles ! — Elle se sera cachée pour rire , pensent-elles. Elles la cherchent partout et ne peuvent la trouver. Elles crient, elles appellent; pas de réponse ! — Où donc peut-elle être ? — • Sans doute
CONTES SLAVES
elle sera retournée à la maison. Et elles revinrent au village ; mais Blanche-Neige n’y était pas.
On la chercha le lendemain et le surlendemain ; on parcourut tous les bois, on battit tous les buissons : nulle trace de Blanche-Neige.
Longtemps Ivan et Marie pleurèrent leur Blanche-Neige, longtemps la pauvre mère alla la chercher dans le bois ; elle criait comme le coucou : Blanche-Neige, viens., ma colombe!
Plus d’une fois il lui sembla que la voix de sa hile lui répondait. Ah! mais non, ce n’était pas Blanche-Neige.
Qu’était donc devenue Blanche-Neige? une
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bète féroce l’avait-elle entraînée dans le bois murmurant? Un oiseau ravisseur l’avait-il emportée vers la mer bleue ?
Non, ce n’était pas une bête féroce qui l’avait entraînée dans le bois murmurant; non, ce n’était pas un oiseau ravisseur qui l’avait emportée vers la mer bleue. Quand Blanche- Neige s’était mise à courir avec ses compagnes, elle s’était tout à coup évanouie en une légère vapeur, en un nuage transparent, et elle s’était envolée vers les hauteurs céles¬
tes.
(conte russe)
n veuf qui avait une tille s’était re-
CJ marié. La marâtre haïssait sa belle-fille, la battait et songeait au moyen de la faire périr. Un jour que le père était sorti, elle lui dit :
— Va trouver ta tante ma sœur et prie-la de te prêter une aiguille et du fil : je veux te faire une chemise.
Cette tante était Baba-Iaga, la sorcière
i. Voir, sur ce personnage mythique, M. Ralston, Russian Folk-tales, Londres, 1^70, et mes Etudes slaves, Paris, 1875.
CONTES SLAVES
aux pieds osseux. La jeune tille n’était pas sotte : elle alla d’abord trouver sa vraie tante, et celle-ci lui dit ce qu’elle avait à faire quand elle arriverait chez Baba-Iaga
Elle trouva Baba-Iaga dans sa chaumière occupée à tisser.
— Ma mère m’a envoyée te prier de lui prêter une aiguille et du fil pour me faire une chemise.
— Bien, assieds-toi et tisse.
La jeune fille s’assit auprès du métier; la Baba-Iaga sortit et dit à sa servante.
— Va faire chauffer un bain et lave-moi ma nièce; fais bien attention que je veux la manger à mon déjeuner.
La jeune fille, entendant cela, faillit mourir de peur; elle va prier la servante :
— Ma bonne amie, allume le bois; mais verse l’eau dessus; apporte l’eau dans un crible.
Et elle lui donna un mouchoir.
La Baba-Iaga attendait; elle vint à la fenêtre et demanda .
— Tisses-tu, ma chère enfant?
1. J’ai supprimé ici quelques details qui sont répétés plus loin.
LA BABA-IAG A
— Je tisse, ma chère tante.
La Baba-Iaga s’éloigna; la fille donna au chat un morceau de jambon et demanda :
■ — N'y a-t-il pas moyen de sortir d’ici?
— Oui, dit le chat. Voilà un peigne et une serviette, prends-les et sauve-toi. La Baba- Iaga te poursuivra; approche l’oreille de la terre et, quand tu entendras qu’elle est proche, jette derrière toi la serviette : elle deviendra un large fleuve. Si la Baba-Iaga le passe et se rapproche de toi, mets de nouveau l’oreille près de la terre et, quand tu entendras qu’elle est proche, jette le peigne : il deviendra un bois si épais qu’elle ne pourra le traverser.
La jeune fille prit le peigne et la serviette et se mit à fuir.
Les chiens voulurent la déchirer; elle leur jeta un morceau de pain, et ils la laissèrent aller. La porte voulut se fermer; elle lui graissa les gonds avec du beurre, et elle la laissa passer; un bouleau voulait avec ses branches lui crever les yeux; elle l’attacha avec un ruban et le bouleau la laissa passer.
Le chat était assis à sa place et tissait.
Quand je dis qu’il tissait . il embrouillait
tous les fils.
CONTES SLAVES
La Baba-Iaga vint à la fenêtre et demanda :
— Tisses-tu, ma chère petite nièce?
— Je tisse, ma chère tante, re'pondit maladroitement le chat.
La Baba-Iaga se précipita dans la chaumière, vit que la jeune fille était partie. Elle se mit à battre le chat et à l’injurier, en lui reprochant de n’avoir pas crevé les yeux de la fillette.
— Il y a bien longtemps que je te sers, répondit le chat; tu ne m’as pas seulement donné un os. Elle m’a donné du jambon.
Elle se fâcha contre les chiens, la porte, le bouleau, et la servante, grondant et frappant à qui mieux mieux. Les chiens répondirent :
— Il y a bien longtemps que nous te servons, tu ne nous as jamais donné une croûte de pain brûlé, et elle nous a donné du pain.
La porte dit : Voilà bien longtemps que nous te servons; tu n’as jamais mis d’eau à nos gonds et elle y a mis de la graisse.
Le bouleau dit : Voilà bien longtemps que je te sers; tu ne m’as pas même noué avec un fil; elle m’a noué avec un ruban.
La servante dit : Voilà bien longtemps que je te sers; tu ne m’as pas donné un chiffon ; et elle m’a donné un mouchoir.