CONTES SI. AV LS
— Que mille tonnerres t’écrasent, imbécile ! Le beau berger, sur ma foi 1 Abandonner ses moutons à la grâce de Dieu, se coucher dans le parc et dormir comme les serpents l'hiver !
Le berger s’avouait à lui-même que sa femme avait raison ; mais, comme il ne pouvait dire ce qui lui était arrivé, il se tut et ne souffla mot.
Mais le beau monsieur dit à sa femme qu'il n’avait pas dormi dans le parc, qu’il avait dû aller ailleurs, et que, s’il voulait dire où il avait été, il lui donnerait beaucoup d’argent.
La bergère #e mit en grande colère contre son mari, et voulut savoir à tout prix où il avait été. Le beau monsieur la renvoya à la maison, et lui promit de l’argent pour la faire taire. Il se chargea d’arracher lui-même la vérité au berger.
Quand la bergère fut partie, le beau monsieur reprit sa forme naturelle et apparut ce
qu'il était réellement, un magicien des montagnes. Le berger le reconnut, parce que les magiciens ont trois yeux. Ce magicien était un homme très habile; il savait prendre toutes les formes qu’il voulait. Malheur à qui eût osé lui résister!
Le berger eut grand’peur du magicien ; mais il avait encore plus peur de sa femme. Le magicien lui demanda où il avait été, ce qu’il avait vu. Le berger fut épouvanté de ces questions. Que dire? Il avait peur du vieux serpent et du parjure. Il avait trois fois plus peur du magicien.
Cependant, quand par trois fois le magicien eut renouvelé sa question, quand il le vit se dresser et grandir devant lui, il oublia son serment.
Il raconta où il avait été et comment il avait pénétré dans le rocher.
— Bien, dit le magicien. Viens avec moi. Montre-moi l’herbe et le rocher.
Le berger le suivit.
Quand on fut arrivé au rocher, le berger arracha un brin de l’herbe et en toucha le rocher qui s’ouvrit. Mais le magicien ne voulut pas que le berger entrât ; lui-même n’entra point ; il tira un livre de sa poche et se
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mit à lire. Le berger était blanc de frayeur.
Tout à coup la terre trembla; on entendit dans le rocher des sifflements, et un affreux dragon sortit de la grotte. C’était le vieux serpent qui venait de se transformer ainsi. Sa gueule vomissait des flammes ; sa tête était effrovable ; il agitait sa queue à droite et à gauche. Elle brisait les arbres qu’elle touchait.
— Jette-lui ce licol au cou ! cria le magicien au bercer.
Et il lui donna une espèce de corde, sans toutefois quitter son livre des yeux. Le berger prit la corde, mais il n’osait approcher du dragon. Cependant, quand le magicien lui eut par deux et trois fois répété l’ordre, il se résolut à obéir. Pauvre berger! le dragon l’enveloppe dans ses replis, et avant d’avoir eu le temps de réfléchir, le voilà assis sur le dos du monstre et volant avec lui dans les airs.
A ce moment il se fit une obscurité profonde ; mais le feu des yeux du dragon éclairait le voyage aérien. La terre tremblait, les pierres roulaient dans les airs. Le dragon furieux agitait sa queue de droite à gauche ; les arbres qu’il touchait, il les brisait comme
des baguettes; il vomissait de l'eau sur la terre comme un torrent. C’était l’abomination de la désolation. Le berger était a moitié mort. Peu à peu, cependant, la colère du monstre se calma. Il cessa d’agiter sa queue, de verser de l’eau sur la terre, de faire jaillir de ses yeux des flammes. Le berger revint à lui; il espérait que le dragon allait descendre. Mais ses aventures n’étaient pas finies. Le dragon voulait encore le punir. Il s’élevait de plus haut en plus haut, toujours plus haut; les montagnes apparaissaient au berger comme des fourmilières... et le dragon montait toujours... Le berger ne voyait plus que le soleil, les étoiles et les nuages, et le dragon restait suspendu dans les airs.
— Mon Dieu! que devenir? Je suis suspendu en Pair; si je saute, je me tue; je ne puis pas m’envoler dans le ciel.
Ainsi gémissait le pauvre berger, et il se mit à pleurer amèrement.
Le dragon ne lui répondit pas.
— Dragon, seigneur dragon! ayez pitié de moi, murmurait le berger. Descendons; jusqu’à mon dernier jour, je promets de ne pas vous fâcher.
Un rocher se fût attendri à ces supplica-
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lions. Le dragon, lui, ne disait ni oui ni non; il ne bougeait point de place.
Tout à coup le berger entendit la voix d’une alouette; ce lui fut une grande joie. L’alouette s’approchait de lui. Quand elle fut tout près, il lui cria :
— Alouette, oiseau cher h Dieu, je t’en prie, va-t’en auprès du Père ce'leste; racontelui ma peine. Dis-lui que je lui souhaite le bonjour, et que je le prie de me secourir.
L’alouette s’envola et ht la commission. Le Père éternel eut pitié du berger; il écrivit quelque chose en lettres d’or sur une feuille de bouleau, mit la feuille dans le bec de l’alouette, et lui ordonna de la laisser tomber sur la tète du dragon.
L’alouette s’envola, laissa tomber la lettre écrite en lettres d’or sur la tète du dragon ; cà l’instant même, le dragon et le berger tombèrent à terre.
Quand le berger revint à lui, il vit qu’il se trouvait auprès de sa cabane ; il vit son chien Dounaï qui lui ramenait ses moutons... Pour dire toute la vérité, il vit qu’il avait dormi et fait un rêve. Le conte est fini.
vin
LE PRINCE INESPÉRÉ