‹ Recueil de conversions remarquables nouvellement opérées dans quelques protestantsChapitre 12 sur 22 · DE M."" PITT · texte numérisé non relu

DE M."" PITT

La conversion de mademoiselle Pitt , et son entrée en religion, ne sont plus des événemens nouveaux ; mais les détails n*en sont point assez connus , et tous les jours on les rend différemment. C'est le sort des faits qui passent de bouche en bouche , et qui ne sont point garantis par des témoignages hors de soupçon.

Pour ne pas laisser plus long-temps cette œuvre de la grâce livrée à toutes les incertitudes , ou même à l'infidélité des narrations de vive voix , et aussi'pour la répandre de plus en plus au profit des âmes qui cherchent à s'édifier, on a cru ne pouvoir mieux faire que de recourir aux sources les moins ^spectes d'invention ou d'embellissement ; et , d'après le recueil le plus exact , de livrer à l'impression tout ce qu'il offre de plus propre , soit à faire admirer le doigt de Dieu dans la conversion d'une ame égarée , soit à satisfaire la piété des vrais enfansde l'Eglise , soit enfin à

toucher et attirer ceux qui Tont abandonnée pour se perdre dans les voies de l'erreur ; car on ne peut lire attentivement l'histoire de mademoiselle Pitt , sans y reconnoître des traits bien marqués d'une Providence toute particulière ; traits capables de faire sur un esprit aveuglé les plus heureuses impressions. Souvent Dieu se sert , pour éclairer ceux qui ont perdu la foi , des livres composés par les savans ; mais combien qui sont plus frappes par les exemples, que par les meilleurs ouvrages de controverse !

Gomme c'est par un songe qu'il a plu a Dieu d'attirer à lui mademoiselle Pitt , et qu'au seul mot de songe , les esprits trop précipités ou trop prévenus rejettent tout ce qu'il y a de plus certain , il a paru expédient de placer à la tête de cet écrit quelques réflexions en forme de dissertation sur les songes et les visions qui ont des choses de Dieu pour objet.

I. N'arrêtez point cotre esprit aux disions , dit l'Esprit-Saint , à moins qiH elles ne soient çenues du Très^Haut lui-même ; car les songes en ont fêté plusieurs dans V égarement ^ et ils sont tombés pour y apoir mis l^^^ confiance (i). Il y a donc des songes et des ■ 1 1 I, , I iiii I II I 1 1 1 . . I ' "

(â) Nisi ab Altissimo faerit eniîssa vtsitaùo , «^ dederis cor tuuin , multos enim in il lis errare ficerunt somnia , e i exciderunt sperantes in ilUs* Eccli. 34» V. 6 et 7.

apparitions qui ont Dieu pour auteur. Mais comme il y en a beaucoup plus qui viennent ou de quelques causes naturelles , ou de l'esprit de mensonge , il est nécessaire d'avoir des principes et des règles pour faire le discernement des uns et des autres. Gardez-vous bien , dit saint Jean (i) , de croire à tout esprit ; mais sachez éprouver si les esprits sont de Dieu.

2. Pour éviter cependant la crédulité fanatique des illuminés et des enthousiastes , comme la stupide simplicité des ignorans , il ne faut pas tomber dans un autre écueil tout opposé , qui seroit de ne rien croire en fait de visions , de songes et d'apparitions. La religion n'a pas besoin des mensonges et des inventions de l'esprit humain pour conserver l'empire qu'elle a sur les cœurs droits. Elle dédaigne , pu plutôt elle réprouve tout ce que la vérité désavoue , quelque apparence de bien et de sainteté qu'il présente ; mais elle est jalouse de conserver la possession des promesses qui lui ont été faites par son divin instituteur. N'a-t-il pas annoncé par ses Prophètes , que dans les derniers temps , c'està-dire dans râg;e du christianisme , // rép androit son esprit sur toute chair ; que les fils

' (i) IVolite omni spîrîtui credere ; sed probate spiri- ^us , si ex Deo sint, I. Joau. 4*

et les filles de ceux à qui il adresseroU la parole prophéiiseroient ; que les jeunes gens auraient des visions , et les vieillards des songes Mystérieux (i) ? Cest ainsi que s'exprime saint Pierre , d'après le prophète Joël , dans la première prédication qu'il fit aux Juifs. L'Ecriture est pleine de traits de cette nature. Qui ne connoît- pas , entre tous les autres , les songes d'Abimélech , roi de Gérare , de Jacob , de Joseph , de Laban , de Salomon , de Nabuchodonosor , de Mardochée , des Mages , de l'époux de Marie , de l'épouse de Pilate , du prince des Apôtres et* du docteur des nations ? Rejeter indistinctement toute vision 5 c'est donc contredire ouvertement la parole de Dieu , et donner un démenti à la vérité même : c'est blasphémer contre la foi.

3. Sans attaquer la foi , dira-t-on , ne peuton pas révoquer en doute les songes et les visions qui n'ont pas , comme celles qu'on lit dans les livres saints , le sceau de l'autorité divine , et qui n'ont pour garans que de simples témoignages particuliers ? Non , à moms qu'on ne veuille donner dans un pyrrhonisme

(i) Et erït in novissimis diebus (dicU Dominas)} effundam de spiritu meo super omnem carnent, et prophetahunt filii vestri et filiœ vestrce / et juvenes vestri visiones videbunt , et seniores vestri visiones videbunt , et seniores vestri somnia somnîahunt' Act. 2 , 17.

qui

qui tient de l'égarement d'esprit , et qui ne peut manquer de conduire aux plus grands écarts. Quel est l'homme sensé , par exemple , qui osera mettre au nombre des fables les visions , en si grand nombre , que rapporte M. Fleury dans son Histoire ecclésiastique , comme celles d'Hermas (i) , de sainte Perpétue (2) , de saint Cyprien (3) , de Vetin (4) , de Bernold (5) , etc. ?

4« Qui ne sait pas aussi , dira-t-on encore , qu'il n'y a rien de plus sujet à l'illusion que les songes rapportés par les personnes dont les infirmités , le tempérament , l'imagination , et le sexe surtout , doivent faire suspecter tout ce qui leur est arrivé d'extraordinaire et de merveilleux ? Mais il faudra donc ne faire nul cas , ou au moins se défier beaucoup des visions attribuées à sainte Brigitte , à sainte Catherine de Sieùne , à sainte Thérèse , à sainte Magdeleine de Pazzi , à sainte Rose du Pérou , à la bienheureuse Angèle de Foligny , à la bienheureuse Catherine de Ricci , etc. ? Cependant nous savons , dit Benoît XIV , qu'elles ont eu des visions surnaturelles et

(1) Tom. I, n. 11.

(a) Tom. II , D. 5.

(S) Tom. II , n. 7.

f4) Tom. X , n. 46.

(5) Tom. XI , n. 5a.

tînna-t-il , qu'il est d'une beauté ravissante. Laçeugle parut alors changer de çoîx et de çisage ; et prenant un ton d'autorité : Mon exemple , dit-il , doit vous apprendre qu'il y a des choses tris-excellentes et très-^dmi-râbles qui échappent à notre vue ^ et qui n'en sont ni moins vraies ni moins désirables , quoiqu'on ne les puisse ni comprendre ni imaginer.,,. Mais , par une soudaine illumination , elle se sentit si éclairée , c'est elle-même qui continue à vous parler , et tellement trans-^ portée de la joie d avoir trouvé ce qu'elle cherchoit depuis si long^temps , qu'elle ne put s'empêcher et embrasser l'aveugle , dont le discours lui découvroit une plus belle lumière que celle dont il étoit privé :. et , dit-«lle ,. // se répandit dans mon cofur une joie si douce et une foi si sensible ^ qu'il n*y a point de paroles capables de l'exprimer. Vous attendez , chrétiens , quel sera le réveil d*un sommeil si doux et si merveilleux. Ecoutes^ , et reconnoissez que ce songe est vraiment divin. Elle s'éveilla là-dessus ^ dit-elle , et se trouva dans le même état oii elle s'étoit vue dans cet admirable songe ^ c'est-à-dire tellement changée , qu'elle avait peine à le croire. Le miracle qu'elle attendoit est arrivé ? elle croît , elle qui jugeoit la foi impossible ; Dieu la change par une lumière soudaine et un songe qui tient de Textase. Tout ^it en

elle.de la même force. Je me leçai , poarsuitelle , ai?ec précipitation. Mes actions étaient mêlées d'une joie et d'une activité extraordinaires. Vous le voyez ; cette nouyelle Tivacité qui animoit ses actions , se ressent encore dans ses paroles. Tout ce que je lisais sur la reli^ gion me touchoit Jusqu'à répandre des larmes. Je me trouvai à la Messe dans un état bien différent de celui oîi façois accoutumé d'être ( car c'étoit de tous les mystères celui qui lui paroissoit le plus incroyable )* Mais alors , dit-elle , // me semblait sentir la présence réelle de Noire-Seigneur , à peu près comme l'on sent les choses visibles , et dont on ne peut douter. Il est bien croyable , disoit-elle , qu'un Dieu qui aime infiniment , en donne des preuves proportionnées à V infinité de sa puissance ; et ce qui est propre à la toute-puissance d'un Dieu , passe de bien loin la capacité de noire raison. Cest , ajoute-t-elle , ce que je me dis à moi - même quand lès démons tâchent détonner ma foi ; et depuis qu'il a plu à Dieu de me mettre dans le cœur , remarquez ces belles paroles , que son amour est la cause de tout ce que nous croyons , cette réponse me persuade plus que tous les livres. ^>

Il ne reste donc plus maintenant , pour pro*céder avec sagesse , qu*à rendre un compte fidèle du songe de mademoiselle Pitt ^ des

motifs et des circonstances de sa conversion à la foi catholique ; enfin , de la manière dont elle a vécu depuis son entrée au noviciat , et dont elle vit depuis qu'elle a fait ses vœux ; car ce n'est que d'après la comparaison de sa personne , de sa conduite , de la nature de son songe , et de tout ce qui Ta suivi , avec les règles établies par Benoît XIV , qu'il est permis de porter un jugement- raisonnable.

Mademoiselle Pitt , parente du célèbre ministre d'Angleterre de ce nom , est née à Londres. Ayant perdu , dès le bas âge , son père et sa mère , elle fut confiée à une grand'tante qui Téleva dans les principes de la religion protestante , dont elle faisoit profession. Elle lui parloit souvent de la vie religieuse ( vie inconnue en Angleterre , depuis que la religion catholique en a été bannie ) , et des personnes à qui elle l'avoit vu pratiquer. Quoique protestante , elle avoit passé plusieurs années dans un couvent qu'on croit être de la Flandre autrichienne. Sans avoir été assez heureuse pour en rapporter Je don de la foi, elle en étoit revenue pleine d'estime et de vénération pour le genre de vie qu'on y menoit Comme elle en parloit souvent avec complaisance à son élève , celle-ci , dès l'âge de quinze ans , conçut un grand désir de voir quelque monastère de religieuses , pour le connoître par «Ile-même. L'opinion avantageusç et dis^

tinguée que lui en avoit laissée sa grand'tante , alloit jusquà désirer qu'il lui fôt possible d'embrasser cet état , sans renoncer à la religion de ses pères ; car elle y étoit fort attachée. Mais il manquoit à l'institutrice l'as^stance et l'esprit de celui qui tient les cœurs dans sa main ; et ce n'est pas dans la bouche d'une protestante que Dieu met le don de les attirer h lui. Les paroles de la tante furent toutefois pour la nièce comme une première semence qui , par une disposition particulière de la Providence , devoit produire son fruit dans son temps ; semence qui demeura long-temps comme étouffée dans son cœur par l'amour du inonde qui crut en elle avec Tâge , et lui eut bientôt fait perdre de vue toute idée de retraite dans un monastère.

Elle se fit remarquer par sa simplicité et sa modestie tant qu'elle vécut sous les yeux de celle qui lui tenoit lieu de mère ; car il ne manquoit à celle-ci que la profession de la vraie foi , pour lui servir de modèle en tout ; et quoiqu'elle ait eu le malheur de mourir hors de l'Eglise , c'en fut un pour la jeune pupille de l'avoir perdue à l'âge de vingt-trois ans. Privée de sa compagnie , de ses leçons et de ses bons conseils , elle prit le goût du grand monde , et se livra à tout ce qu'il avoit d'attrayant pour une personne de sa condition , avec d'autant plus de penchant et de facilité ,

qa*elle avoit tout ce qu'il falloit pour lui plaire. Jujqn'à Tâge de trente-un ans , elle ne montra pa» d*autres inclinations ; voici par où commença son changement.

Le !.«' janvier 1785, ëtant convalescente , après une maladie qui Tavoît conduite aux portes de la mort, elle eut pendant son sommeil un songe dont elle fait ainsi la description dans unelettreulressée h M. Ronssen , curé de Saint- Jacques , à Abbeville.

cr Je m'imaginois , dit-elle , entrer dans an couvent , dont toutes les religieuses portoient une cr<HX d'argent sur la poitrine. Je fos conduite au chœur , où je les vis tontes placées en ordre. A leur tête j'en aperçois one qui étoit le vrai portrait de ma grand'tante. On me dit d'entrer , et on me le dit trois fois,} en ajoutant : Ne craignez point ; c'est une véritable amie que vous trouçerez dans cette personne. Vous aurez de la peine àluirendre \H)S sentimens , mais que cette di^culté ne cous arrête point. J'entrai.

» Du chœur on me conduisit à un appartement qui m'étoit destiné. L'escalier qui y conduisoit se trouva si mauvais , que je fiis contrainte , pour m y soutenir , de prendre une corde qui servoit de guide. J'entendis alors une voix qui me dit encore que je mourrois dans cette maison. Cette parole fit une grande impression sur mon esprit ; et l'attention q^^^

j'y prétois me donnoit beaucoup de mécon-^ tentement contre moi-même. Ce songe me revint les deux nuits suivantes (i). »

n est à propos d'observer ici ce que made* moiselle Pitt a omis dans cette lettre , mais qu on a su d'ailleurs , outre ce qu'elle en a rapporté elle-même en plusieurs occasions ; c'est que le jour qui suivit son songe , elle le raconta à différentes personnes qui en firent beaucoup de plaisanteries. Elle fut la pre^ mière à en rire et à s'en égayer , le regardant comme un simple rêve qui n'avoit rien de remarquable que la singularité de son objet , ' et qui ne méritoit pas plus d'attention que les rêves ordinaires ; aussi ne produisit-il rien autre chose dans le temps , que de remplir quelque vide dans les conversations. Ce ne fut qu'au bout de huit mois que le Seigneur , voulant exécuter sur mademoiselle Pitt les desseins de miséricorde qui dévoient en faire un enfant de l'Eglise catholique et une fille de saint François de Sales, lui ouvrit une route nouvelle , et. bien différente de celle qu'elle avoit tenue jusqu'alors.

« Huit mois après ce songe , reprend-elle

(i) Pour éviter Tinegalitë du style , on a eni pouvoir se permettre , soit dans cette lettre , soit dans une autre qu'on rapportera» quelques changemens d'expressions et de tours de phrases , sans rien changer dans le sens.

dans sa lettre à M. le curé de Saint-Jacques , j'eus la curiosité de voir la France , et un grand désir dy venir passeç quelque temps pour en apprendre la langue. Je le communiquai à quelqu'un de ma nation, qui, par ses correspondances dans plusieurs villes françaises, pouvoit facilement m'aidera l'exécution de mon projet. Il entra dans mes vues. Comme Il connoissoit un respectable négociant de i»aint - Valéry - sur - Somme , il m'offrit de m'adresser à lui. J'acceptai la proposition , et je m'embarquai sur le "vaisseau du capitaine i<amy. Arrivée chez le négociant de Sabt- Valery, je m'en rapportai à tout ce qu'il feroit pour me rendre le service que. j'étois venue chercher en France. Deux de ses enfans avoient été élevés au couvent de la Visitation d AbbeviUe , et il connoissoit parfaitement cette maison. Il m'adresse à la supérieure , en qualité d Anglaise qui désiroit y passer quelque temps avec les grandes pensionnaires; Il ne savoit nen de mon songe , et moi-même je n'y pen«)is pl^. C'étoit là .cependant qu'il devoit se vérifier dans tous ses points.

» J'y arrive ( le 27 septembre 1785), je VOIS les religieuses avec leur croix d'argent. Présentée à la supérieure, qui étoit alors madame de Maison, je reconnois à son visage le portrait de ma grand'tante. J'avoue que rus SI frappée de cette ressemblance , que je

me sentis prête à tomber en foiblesse. Je ne fis d'ailleurs en ce moment nul cas de mon songe: tenant alors de l'incrédulité de Thomas, surnommé Didyme , je ne pus y ajouter foi.

La vie religieuse que je devois embrasser , à en croire ce qui m'avoit été dit , me paroissoit trop contraire à la liberté anglaise , dans laquelle j'avois vécu jusque-là. Bien loin de penser que je dusse mourir dans cette maison , plusieurs choses me donnèrent , dès le premier jour , envie de la quitter ; entre autres , la vue de l'escalier tournant par où Ton me conduisit à la chambre que je devois occuper. ^>

Il faut encore ici suppléer ce qu'a omis mademoiselle Pitt dans sa lettre. Elle avoit vu en songe des sentences de l'Ecriture, écrites en grandes lettres sur les murs de l'intérieur du couvent. Allant chez la supérieure , elle passa par un endroit où elle reconnut toutes ces inscriptions. Arrivée dans sa chambre , la seule qui demeuroit vacante , la vue d'un si triste séjour , et le souvenir de la prédiction qu'elle avoit entendue très-distinctement dans son songe , c'est ici que vous mourrez , lui causèrent un secret frémissement , dont on s'aperçut. Il s'en fallut peu qu'elle ne s'évanouît. Réfléchissant sur son songe ^ et le voyant déjà réalisé dans quelques parties , elle Jit tout haut dans sa langue , à une reli-

( 23o ) gieuse qoi sait l'anglais : Je ne demeurerai point ici , et je veux partir dès demain. La sapërieure , informée de sa résolution , fil parler sur-le-champ à un voiturier , pour la faire conduire où elle vondroit se rendre.

Cependant , pour ne point agir avec trop de précipitation et de légèreté , elle se détermina k rester un ou deux jours. Dans cet intervaUeelle assista au chœur , oîi eUe fut aussi édifiée que satisfaite de la modestie, du recueUlement et de la piété qu'eUe remarqua dans toutes les religieuses. Les entretiens qu'elle eut d'wUeuis avec quelque»-unes , l'air de paix , !« ton daffabilité , le contentement qu'elle ne.pouvoit s'empêcher dadmirer en elles , et auquel elle commençoit déjà de porter envie , la touchèrent et lui plurent , tant la vertu «a; se faire estimer , et la sérénité , qui œt le fr"' d'une bonne conscience , se faire désirer F les âmes heureusement nées ! Dès-lors tou fut changé en elle , et on ne l'entendit plus parler de son départ. Ce qui l'en détourna encore , ce fut le songe même qui dafioj l'avoit tant effrayée. Revenue de son ^ sèment, et réfléchissant en elle- même ^^ surprise sur tout ce qui venoit de se pa ^.j comme autrefois Jacob siir le songe que ven de lui raconter le jeune Joseph, et sur J ce qui se passoit entre lui et ses frè"^* * .j étoit moins tentée de fuir le couvent où a^"

conduite là divine Providence ^ que d'attendre et d'étudier en quelque sorte le progrès d'un événement si singulier.

« J*avois conçu d'abord tant d'aversion ^ reprend-«lle dans le récit qu'on a interrompu ^ d'un séjour aussi pauvre et aussi simple que la chambre dont on m'avoit mise en posses^^ sion , que ne pouvant dissimuler ma mauvaise humeur , mes premières pensées avoient été dé repartir sans délai , et je m'en étois expliquée ouvertement. On m'engagea de différer un peu ; j'y consentis» Mon élôignement diminua , et au bout de deux jours je pris !e parti de rester , mais uniquement pour apprendre la langue. Devenue habitante de la maison , j'avois besoin d'une personne capable de me former à parler français. On m'envoya une religieuse qui m'offrit de me rendre ce service. Les premiers entretiens ne roulèrent que là-^lessus ; mais nous ne tardâmes pas à parler religion. Je tenois trop a la mienne , pour écouter favorablement les doutes qu'on vouloit m' inspirer contre elle : je la croyois la plus conforme à la raison et à l'Evangile. Persuadée que l'Eglise romaine étoit tombée dans l'erreur et la superstition , j'en Côûclnois toujours que la réforme avoit été nécessaire. Je ne me refusai pas néantnoins à la discussion des différens articles qui divisent l'Eglise catholique de la protestante.

Celle-ci ne me fera pas un crime , je l'espère, d'avoir usé de cette condescendance, puisque n'admettant point sur la terre de juge infaillible en matière de foi , elle ne peut trouver mauvais que toute personne particulière, même de notre sexe, examine si la doctrine qu'on professe est conforme à l'Ecriture- Sainte et à la droite raison. Je voulus donc bien entrer datfs l'examen de quelques points contestés. Je les discutai av«c la religieuse qui m'avoit été donnée pour la langue française, et un Ecclésiastique , parlant assez bien l'anglais pour m'expliquer les motifs de crédibilité qui se réunissoient en faveur de la religion catholique , et résoudre les objections que je faisois pour la mienne. Je fus frappée des raisonnemens qu'on me fit sur les promesses de Jésus-Christ : Je serai avec i^ous jusqu'à la consommation des siècles. Les portes ae t enfer ne prévaudront point contre mon Ep^^^- Je me déterminai dès-lors à. l'examen le p'"^ sérieux. Il fut long.

» J'avois trop cru que l'Ecriture étoit suffisante pour fixer notre foi. On me démontra par l'Ecriture elle-même , qu'elle ne pouvoit suffire , au taioins à tous les hommes. ^ m'allégua les paroles de saint Pierre lorsqu i avance que dans les écrits de saint Paul U ^ trouve des endroits obscurs et difficiles ?" L les esprits ignorahs et peu solides entenden

mal 5 ainsi que d'autres écrits , pour leur propre ruine. Ce raisonnement et plusieurs autres me persuadèrent que Jésus-Christ avoit établi une autorité permanente pour régler notre foi , et pour déterminer le sens des difierens textes qui établissent nos dogmes , selon ces paroles : Celui qui cous écoute y m'écoute ; celui qui cous méprise , me méprise, \

M- Je conçus encore que si TEglise catholique , avant la réforme , étoit tombée dans l'erreur et dans la superstition , comme je l'avois toujours pensé , dès-lors il ne seroit plus resté d'aulorité légitime pour guider les fidèles dans leur croyance , ce que Je ne pouvois concilier avec les promesses de Notre- Seigneur. Tout ceci , sans me convaincre entièrement , ne laissoit pas de me troubler beaucoup. Je désirois de m' instruire de plus en plus , et de connoître la véritable Eglise, Ce que je cherchois surtout , c'étoit où se trouvoit l'unité de la foi ; car je voyois clairement qu'elle ne pouvoit être dans TEglise protestante , chaque membre de cette Eglise s'attribuant le droit d'interpréter à sa manière les textes qui expriment les différens dogmes ; ce qui ne peut manquer de produire de la diversité dans la foi , surtout quand il s'agit d'interpréter les textes difficiles dont parle saint Pierre : inconvénient que je vis bien ne

( 234 ) pouvoir se trouver dans l'Eglise romaine. Ce fut alors que je me sentis portée à me rendre à son autorité , et à me soumettre à ses décisions.

» J'avoue cependant qu'il me restoit encore une grande répugnance à croire le dogme de la transsubstantiation , ou changement du pain et du viu au Corps et au Sang de Je'sus- Christ dans TEucharistie , ainsi que le dogme du purgatoire. Mais , toute prête à faire ce .que Dieu demandoit de moi , je priois et cherchois la vérité de bonne foi. Outre l'autorité d'un juge infaillible dont je comniençois à reconnottre la nécessité pour fixer mes doutes , f € désirois. qu'on me montrât dans nos saintes Ecritures quelques fondemens solides de ces deux dogmes.

» En faveur du premier , on me' cita les promesses de Jésus-Christ , au sixième chapitre de l'Evangile selon saint Jean , et les paroles de l'institution : Ceci est mon Corps. ceci est mon Sang ; paroles qui , dans leur sens naturel , n'expriment autre chose que la doctrine catholique. J'ai long-temps réfléchi sur ces textes ; et après y avoir bien pensé en la présence de Dieu , je n'ai pu résister \ l'autorité de l'Eglise universelle qui, dès avant la réforme , en avoit déterminé le sens légitime , sans avoir eu recours à des interprétations figurées et spirituelles. Quant au

rapport de nos sens , comme ils peuvent nous tromper , je comprenois qu'il devoit céder a la parole de Dieu , toujours infaillible 5 expliquée par son Eglise.

» J'eus plus de peine à me rendre au dogme du purgatoire. Cependant , outre le texte du livre des Machabées ( livre à la vérité que les protestons n'admettent pas , mais qui n'en exprime pas moins une doctrine très -ancienne et fort répandue chez les Juifs ) , je fus trèsébranlée par ces- paroles de saint Paul , et par l'interprétation que lui donne l'Eglise ilnîverselle : Si t ouvrage de quelqu'un est brûlé ^ il en souffrira la perte : il sera néanmoins lui'-même sauvé ^ mais comme en passant par le feu.

» n ne me fut pas difficile de reconnoître Un chef ecclésiastique , successeur de saint Pierre , distingué des princes temporels , ainsi que la nécessité de la confession et des rigueurs de la pénitence.

» J'avois encore quelque inquiétude II l'yard des honneurs rendus aux images ; mais je fus rassurée quand on m'eut fait voir que ces honneurs ne se rapportoient nullement à la matière dont elles sont composées , et qu'ils 86 dirîgeoîent uniquement vers Jésus-Christ , ou les Saints qui régnent avec lui dans le ciel; qu*il en étoit du respect que nous portons aux images , à peu près comme de l'accueil que

feroit un peuple reconnoissant à la statue ou à rimage d'un prince célèbre par ses vertus et ses bienfaits. Je reconnus de même que linvocatioi^ des Saints n'est point injurieuse à Dieu ni à Jésus-Chrisl , puisque nous les supplions seulement de joindre leurs prières aux nôtres , pour obtenir de Dieu , par Jésus- Christ , les grâces dont nous avons besoin.

» Enfin , après de grands combats et de longues perplexités , je ne pus résister plus long-temps à la lumière , ni aux mouvemens secrets du Saint-Esprit. »

Ce fut alors que mademoiselle Pitt se rendit à l'église , et que , prosternée devant l'autel , elle fit cette prière avec toute l'effusion d'un cœur qui cherche ardemment la vérité ; Seigneur^ Je peux saucer mon ame. Si Ja religion protestante est la vraie religion ^faitesmoi mourir avant que f en embrasse une autre. Si au contraire la religion catholique est l^ vraie , laissez-moi la vie , et donnez-moi l^ force de l embrasser , avec la grâce de suivre tout ce qu'elle enseigne. Elle se lève comblée de joie quelques momens après, et pleinement décidée à faire profession de la foi catholique qu'elle avoit dans le cœur.

ce Dieu ) poursuit-elle , me demandoit k sacrifice de ma raison et de tout ce (p^ m'avoit retenue dans le monde jusqu'au mo* ment de mon voyage en France, Je le fis

( 237 ) aux pieds de Notre-Seîgneur ; je rentrai dans le sein de TEglise catholique romaine, la plus ancienne des Eglises , où je trouvai dès-lors , par ma soumission à la doctrine de cette vraie épouse de Jésus-Christ , et où je trouve encore aujourd'hui le calme parfait de la conscience 9 . avec la plus forte persuasion que je suis dans la voie du salut »

Mademoiselle Pitt a supprimé dans sa lettre le détail de son abjuration ; voici ce. qui en a été rapporté par des témoins oculaires. Quand on la vit ferme dans le projet qu'elle avoit conçu de renoncer solennellement à la religion anglicane , on désigna pour le jour de la cérémonie le 22 février 1786. La Providence fit survenir un obstacle qui obligea de la remettre au lendemain. Ce délai fut un nouveau sujet de joie pour mademoiselle Pitt. Quel bonheur pour moi , dit-elle ; ce sera le Jour anniçer-saire de mon baptême. Elle abjura donc le 23 , cinq mois après son entrée au couvent.

La cérémonie comipença par le Veni Creator , qu'entonna M. le Curé de Saint- Jacques , son catéchiste et son confesseur. Après cette hymne , il lui fit en anglais un discours très-pathétique , et parfaitement analogue à la nature de rengagement qu'elle alloit prendre. Beaucoup d'Anglais étoient présens. Il lui représenta avec toute la dignité du ministère qu'il exercoit en ce moment , les grâces sin-

guliërés dont Dieu Tavoit favorisée jusqu'à ce jour ; fit une allusion fort heureuse du songe qu'elle avoit eu huit mois avant sou entrée au couvent et treize ans avant son abjuration , avec celui de saint Pierre qui est rapporté au dixième chapitre des Actes des Apôtres. Il le rapporta tout au long, et fit une juste application de ses principales circonstances. Quand il eut fini son exhortation , il en adressa une autre , en langue française , au grand nombre d'assifitans qui n'entendoient que cette langue , sur la nécessité des bonnes oeuvres qui rendent la foi agissante , et sans lesquelles ce n est qu'une foi morte. On récita ensuite le Miserere. Mademoiselle Pitt fit son abjuration avec un courage , un air de grandeur , et tout à la fois une décence , une piété et une modestie qui frappèrent toute l'assemblée. Pendant la cérémonie , on vit fondre en larmes beaucoup de spectateurs qui y avoient été attirés par la singularité et la nouveauté d'un événement si glorieux à la religion. La curiosité y avoit conduit plusieurs protestans anglais , dont quelques-uns furent également attendris. Elle prononça le Paier , et demanda en anglais l'absolution des censures , qui lui fut donnée en la fi^rme ordinaire. Z^a cérémonie fat suivfô du Te Deum qu'on chanta solennellement»

et de la Messe oà elle communia avec ^^ religieuses.

( 23g ) Après son abjuration, elle délibéra sur l'état qu'elle choisiroit Elle se sentoit portée à la vie religieuse. Elle n'avoit point d obstacle à craindre de la part de ses parens qui ne lui donnoient nulle inquiétude sur le parti qu'elle avoit pris ; mais la vivacité de son caractère et la délicatesse de sa santé lui paroissoient à elle-mêuie , autant qu'aux religieuses, résister à ce dessein. Pendant cinq à six mois elle consulta Dieu dans la prière , et prit conseil des personnes sages qui dévoient diriger la démarche importante qu'elle méditoît. Au mois d'avril 1786 , elle fut tourmentée d'un rhume fort opiniâtre. L'envie qu'elle avoit depuis quelque temps de prendre le voile et d'entrer au noviciat , ne laissa pas de s'affoiblir , et ce n'étoit pas sans inquiétude , ni même sans frayeur , qu'elle y pensoit. Dieu vouloit, par cette épreuve, la mieux préparer à la grâce qu'il lui réservoit. Le besoin fréquent qu'elle avoit d'être dispensée alors de plusieurs points de la règle dont elle faisoit l'essai , donnoit à ceux même qui prenoient le plus d'iatérêt à son entrée dans le cloître , tout lieu de craindre quç ce ne fût pas sa vocation. Mais , encouragée par les exemples qu'on lui cita de plusieurs religieuses dont la santé fort délicate s'étolt fortifiée, soit au noviciat, soit après avoir fait leurs vœux , elle prit le voile le 3 juillet 1786.

Devenue novice , elle ne démentit point les espérances qu'on avoit conçues de ses progrès dans la vertu , et sa santé alloit croissant comme sa piété. II n*y avoit pas deux mois qu'elle avoit quitté l'habit du siècle , lorsqu'elle reçut d'Angleterre plusieurs lettres fort pressantes ,' où on lui recommandoit de se rendre à Londres. Quelque sérieuse que fût l'affaire pour laquelle on lui écrivoit , elle s'y refusa pendant tout le mois d'août ; mais à l'entrée de septembre , on lui fit de nouvelles instances qui lui firent douter si ce n'étoit pas la volonté de Dieu qu'elle fît le voyage. Il s'agissoit d'aller pourvoir au sort d'une jeune Anglaise de condition , en 'faveur de laquelle 'une de ses anciennes amies , qui venoit de mourir , l'avoit constituée exécutrice de ses dernières volontés. Assurer une succession à une mineure orpheline étoit un service de nature à ébranler beaucoup la plus forte résolution de ne jamais sortir de son couvent ; service qu'elle ne pouvoir rendre , selon les lois d'Angleterre , sans y être présente en personne. Quelque pénihic que fût pour elle un contre-temps si imprévu , elle se décida pour le voyage , si les supérieurs étoient d'avis qu'elle dût l'entreprendre. Tout ayant été mûrement examiné devant Dieu , ceux-ci jugèrent qu'elle ne pouvoit refuser à ^^ jeune héritière le bon office qu'on lui demau" doit. Elle partit donc le 1 1 septembre , en habit

séculier j

séculier ; mais ce ne fut qu'après avoir beaucoup prié et fait prier Dieu de ne pas permettre que cette démarche de charité et d'obéissance fit échouer en Angleterre le dessein qu'elle venoit de concevoir en France, et dont elle n'interrompoit l'exécution qu'à regret.

« Mon ame , je vous l'avoue , » ( ce sont les termes de la supérieure qui écrivoit alors à une religieuse du couvent de la Visitation , rue du Bac , à Paris ) « mon ame étoit triste jusqu'à la mort , tant je craignois qu'elle ne perdît le don de la Foi ; et dans ma tristesse , durant la nuit que je passai avec elle , la veille de son départ , je ne fis autre chose que jeter les yeux baignés de larmes sur mon crucifix.

Sa douleur étoit vive ; je tâchai de la fortifier. L'heure du départ étant arrivée , elle garda sa tunique de religieuse , et mit par-dessus une robe noire , me priant de lui conserver celle qu'elle se voyoit contrainte de quitter pour un temps ; je lui donnai des reliques et le passeport que vous connoissez. Avec cette triple sauvegarde , elle partit le ii septembre , accompagnée du respectable pasteur dont le Seigneur s'étoit servi pour l'instruire , M. de Roussen , curé de Saint-Jacques. Arrivée à Calais , elle ne put s'embarquer pour Douvres , parce qu'il s'éleva une tempête qui dura jusqu'au i5. Pendant cinq jours qu'elle demeura dans cette ville , elle ne manqua

pas de communier un seul jour à la Messe de son sage guide : celui-ci profita de ce retard pour la fortifier dans la Foi. Comme elle est très-instruite , il n'eut pas de peine à lui faire parcourir les endroits de TEcriture les plus propres à s'y affermir. Dès que la tempête eut cessé , après avoir reçu la béoédiction du Saint-Sacrement , elle s'embarqua. Peu de temps après que le vaisseau eut quitté le port / le vent s'éleva de nouveau , et devint plus violent que jamais. Les voyageurs anglais avec qui elle se trouvoit , étoient au nombre de cent cinquante; tous avoient la plus grande frayeur ; pour elle , on la vit toujours fort tranquille. La secousse devint si horrible, que tous crurent toucher à leur dernier moment* Personne ne montra autant d'assurance que mademoiselle Pitt ; quelques-uns en furent frappés et surpris. A votre air de tranquillité , lui dit un seigneur anglais , on dirait que vous êtes catholique. Oui , luJ ^^' pondit-elle, je suis catholique , ettrès-jermt dans ma foi.

» Arrivée à Londres , elle y resta deux jours , et partit ensuite pour l'endroit où ^^^^ étoit appelée. Elle donnoit tout son temps aux affaires qu'elle avoit à expédier , écrivant jour et nuit. Ne dissimulant point la religion qu'elle' venoit d'embrasser , elle disoit hautement qu'elle étoit catholique. Ses amis firent tout

ce qu'ils purent pour la ^ faire rentrer dans leur secte. Dans les différentes compagnies où elle se trouva , plusieurs tentèrent de lui . persuader qu'elle avoit pris un mauvais parti ; mais la grâce de Dieu la soutint , et irien ne rdl>ranla. Un milord de ses amis alla jusqu'à lui dire : Est-^e la fortune qui cous manque pour ^içre ici selon ivoire condition ? Je prends une plume , et je vais vous donner les plus fermes iassurances sur mes biens. J'ai plus de bien qu'il ne m'en fout^ lui répondit-elle en le remerciant de ses offres.

» Un ministre lui parla de sa nouvelle religion et de la vie qu'elle avoit embrassée au couvent. La conversation fut loifgue ; on y ajouta beaucoup de questions : elle (Init par uji aveu qu'il ne put s'émpecher de lui faire y tant elle l'avoit persuadé ; c'est qu'elle avoit pris le parti le plus sûr. Prenez- le donc ^ répliqua-t-elle. Il ne sut que dire d'abord à cette parole ; puis il repartit : Les ministres catholiques ne peuvent pas se marier.

» Avant qu'elle eût quitté l'Angleterre ,' on l'avoit vue fréquenter l'église des protestans ^ et y paçser un temps considérable : surpris de ce qu'elle n'y mettoit pas le pied , on lui en demanda la raison. La réponse fut , comme on devoit bien s'y attendre , que sa religion ne lui permettoit pas de retourner dans ces endroits.

» Dans les rep^ où elle se trou voit , les jours maigres elle se contentoit de quelques légumes , et n'acceptoit rien de gras.

» Ses aflTaires étant terminées , elle repartit pour Londres , où elle devoit passer huit jours avant de s'embarque^. Elle alla se présenter chez un seigneur à qui mademoiselle Pitt , sa grand'tante , Tavoit fort recommandée autrefois , et dont elle l'avoit souvent exhortée à prendre les conseils , voulant qu'elle ne fît jamais rien d'important sans son aveu. Il ëtoit à la campagne. Un domestique lui dit que son maître seroit très-fâché de ne point la voir. Mais comme elle apprit qu'il étoit résolu de prendre des mesures efficaces pour empêcher son retour en France , elle se détermina à lui marquer dans une Içttre ce qu'elle lui auroit dit .de vive voix. Elle donne sa lettre au même domestique qui lui annonce que son maître sera de retour dans deux jours.

Prévoyant ce qui devoit en arriver , elle se hâte de terminer tout à Londres , et se met en chemin pour Douvres. La traversée , pour cette fois, fut aussi tranquille et aussi heureuse que la première avoit été orageuse et effrayante. En deux heures de temps elle fut rendue à Calais. Elle prit la poste , ^^ aiTiva le i6 octobre à Abbeville , à neuf heures du soir. Comme il étoit trop tard pour se présenter au couvent , elle passa la

( 245 ) xiuit à Tauberge. Nous ignorions son arrivée. Nous la voyons le lendemain à sept heures et demie. Elle demande si la Messe de communauté est dite ; on lui répond que non.

Elle entre avec un empressement et une joie que je ne puis vous exprimer , non plus que celle que nous ressentions nous-mêmes en ce moment. Les unes pleuroient de joie ; les autres , sans parole et toutes ravies de voir cette colombe rentrer dans Tarche , admiroient sa fidélité à la grâce et 'sa ferveur. Nous chantâmes le Te Deum pour remercier le Seigneur de ses miséricordes sur cette belle ame. Dès le lendemain i8 octobre , elle pria M. notre supérieur et M. le Curé de Saint- Jacques de lui rendre le saint habit de religion ; ce qui lui fut accordé à huit heures du matin. Ce fut un spectacle des plus touchans* Elle nous a assuré que chaque jour , durant tout le temps de son absence , elle avoit pensé à tout ce qui se pratique ici. Elle a repris tous les exercices de la maison , et les remplit avec la ferveur d'un Ange. »

Cette lettre est datée du 3o octobre 1786.

Le départ de mademoiselle Pitt pour l'Angleterre avoit donné lieu à bien des propos indiscrets. La démangeaison de faire un bon mot avoit fait dire , entre autres plaisanteries , l

que la novice d'Abbeville étoit dépittée, C'étoit la nouvelle du jour et l'expression à

( 246 ) la mode. On entendoit j et plusieurs personnes , même assez graves , donnoient dans le préjugé comme les autres , que mademoiselle Pitt étoit reconnue enfin pour ne plus appartenir à la famille dont elle avoit pris le nom. Cest , ajoutoit-on , ce qui Ta obligée de dire adieu et au couvent et à la France.

Geu^ des habitans d'Abbeville qui avoiept plus de sagesse et de sang - froid laissoient dire , et n'alloient pas plus loin , ou suspendoient leur jugement : mais plusieurs étoient assez instruits et assea judicieux pour ne point ajouter foi à tous les bruits qui coururent pendant son absence. Abbeville est peuplée d'Anglais et d'Anglaises à qui Tabjuration de mademoiselle Pitt avoit trop déplu pour ne pas les indisposer contre elle. Dèsr-lorail n*étoit pas étonnant quk)n fit sur son voyage en Angleterre beaucoup de conjectures (p^ dégénérassent en fables et en calomnies. Mais tous les propos qu'on se -permettoit contre elle dévoient tourner à la gloire de Di^w et au profit de sa servante. Quand on la sut de retour , et qu'on eut appris que , rentrée au couvent , un de ses premiers mots avoit été de redemander son voile , tous ceux qui avoient adopté les bruits calomnieux furent confondus; et les personnes sensées admirèrent autant les voies de Dieu sur la respectable novice rendue à sa maison , que la fidélité de çelle-^ci à

( ^47 ) su.ivre les impressions de la grâce et la fermeté de son caractère.

Il en falloit beaucoup pour recommencer tout son noviciat , comme si elle n'eût encore rien fait. Elle le re.prit avec toute la ferveur et en remplit les devoirs avec toute la copstance que promettoit la force d'esprit dont elle avoit donné depuis un an des preuves si édifiantes. Loin de faire paroître le moindre regret d'avoir quitté sa patrie , elle parut s'attacher de plus en plus à la nouvelle famille dont elle se félicitoit tous les jours d'être membre.

Sa vertu fut mise à l'épreuve par une dame anglaise venue de Paris pour entrer en dispute avec elle , et essayer de la faire revenir sur ses pas. L'entretien fut sérieux , et la contestation très-vive de la part de la dame protestante ; mais la vertueuse néophyte étoit*trop bien affermie dans sa foi pour se laisser ébranler. Elle répondit à tout avec autaAt de solidité que de présence d'esprit , et n'en demeura que plus attachée à la religion qu'on auroit voulu lui faire abandonner. Ce que produisit encore cette conversation , ce fut un grand dégoût et un extrême éloighement de la visite de toute personne qui faisoit profession de son ancienne religion.

Elle résolut de n'en plus recevoir , sans s'être assurée auparavant que c'étoient des catho-

( 248 ) liques qui la demandoient au parloir , et de n y al er |amais sans y être accompagnée de la supérieure.

. « La vue des dangers du monde ( c'est ainsi que mademoiselle Pitt termine sa lettre), la considération des vices et des passions qui y régnent, le désir de servir Dieu dans la «>litude et d'assurer de plus en plus le salut de mon ame , me déterminèrent à consommer le sacrifice de toute ma personne , par la profession de la vie religieuse. De grands troubles et de fortes tentations assiégèrent mon esprit vers la fin de mon noviciat. Mais enfin Lieu m'a fait la grâce de les surmonter,

et le 26 novembre 1787 je prononçai mes vœux. ' r . ,

» Voilà , Monsieur , pour répondre à vos demandes ce que je puis vous marquer de la grâce de ma conversion. Si après avoir lu cettelettre , on juge à propos de 1^ rendre publique , j'y consens ; mais je supplie , en ce cas , qu'il me soit permis d'ajouter ici quelques mots ; c'est une prière que je fais à tout lecteur catholique , de remercier Dieu de la grâce qu'il m'a faite en m'appelant à ^ Foi et à l'état religieux. Je les prie aussi de demander pour moi le don de la persévérance.

» Quant aux protestahs qui pourroient en avoir communication , je ne me crois pas

( 249 ) capable de les instruire , encore moins de les convertir ; mais je les conjure , comme mes frères , dont le salut m'est très-cber , de suivre un conseil : c'esf de ne point rejeter , sans y avoir apporté le plus sérieux examen , les doutes que doit faire naître dans leur esprit , s'ils y pensent mûrement devant Dieu , la nouveauté de leur croyance , et ses variations depuis la réforme , comparées à l'ancienneté et à l'unité de la doctrine catholique ; car la vraie foi est une. Elle doit nécessairement remonter jusqu'aux Apôtres et à Jésus-Christ. Dieu veuille les éclairer comme il a daigné m'éclairer moi-même , pour me tirer de l'erreur où m'avoit engagée le malheur de ma naissance et de mon éducation !

» J'ai l'honneur d'être , avec un profond respect ^

» Monsieur ,

» Votre très - humble et très - obéissante servante ,

» Elisabeth Pitt. »

Au monastère de la Yifiitatiou d'Abbeyille y ce ao juin 1788.

tl..

On lira encore ici , avec édification ? ce que mademoiselle Pitt a écrit des motifs de sa conversion , au supérieur des Bénédictins anglais. Sans entrer dans aucun dçtail sur les raisons qui appartiennent principalement à l'esprit , elle se contente , après eu avoir abandonné l'exposition aux ministres de la religion qui l'ont éclairée, et qui ont diaj^ipé tou5 ses doutes , de rendre ainsi ççux qui ont agi plus vivement sur son cc&ur.

u Considérant, dit-elle , que l'homme est composé d un corps et d'une anie , j'ai mûrement pe$é , dans la balance de la raison , la valeur de ces deujc parties de nous-mêmes. J'ai reconnu aisément que Tame , qui est immortelle , surpassoit infiniment Je corps qui doit périr. J'en ai conclu qu'elle méritoit beaucoup plus de soins que le corps. J'ai réfléchi ensuite sur ce que font là, plupart des hommes pour leur corps , et ce qu'ils font pour leur àme , susceptibles Tun et l'autre d'une perfection qu'ils n'ont pas , et qu'ils ne peuvent acquérir que par de grands soins* Ils font très-peu pour J'une et beaucoup pour l'autre ; voilà ce que je n'ai pas eu de peine à observer. La vue de ce désordre presque universel m'a servi à rentrer dans l'ordre.

J'ai tourné mes regards de tous côtés , et j'ai dit : Trouverai-je une société où l'on ait plus d'attention pour l'ame que pour le corps ;

OÙL l'oD cultive les qualités de l'ame , qui sont si relevées , par préférence à celles du corps qui est si peu de chose ? Alors l'idée des couvens dont ma grand'tante m'avoit si souvent entretenue , s'est présentée à mon esprit. De tout ce qui me restoit de ces conversations j j'en ai tiré cette conséquence ^ que dans ces saintes retraites on fai^oit très-peu pour le corps , et que l'on travailloit continuellement à perfectionner l'ame. J'ai voulu m'assurer par moi-même du mérite d'un genre de vie si raisonnable et si opposé toutefois à ce qui se passe dans le monde. Je m'y suis transportée , et l'opinion que j'en avois s'est trouvée bientôt confirmée par ma propre expérience. Une supérieure qui parle ma langue m'y a fait l'accueil le plus gracieux. La beauté de son visage répond à celle de json ame , mais elle fait tout pour celle-ci , et rien pour conserver l'autre. Elle m'a donné , pour me servir, une sœur converse, dont la moindre qualité est une figure distinguée , mais qui n'y pense pas. Elle met ses premiers soins à embellir son ame par les vertus de son état , et me rend toutes sortes de bons offices qu'elle ne me doit pas , comme si c'étoit le plus sacré de ses devoirs , après le service de Dieu. Je goûte ici combien il ^ est doux d'être dans cette voie salutaire . où l'on méprise et où l'on néglige autant ce

( aSa ) corps de boue et d'argile , qui se détruit tous les jours , qu'on estime et qu'on travaille à perfectionner cette ame faite à l'image de Dieu , qui est immortelle , et qui sera éternelle comme lui. »

D'après un tableau où mademoiselle Pitt fait si bien connoître la beauté de son ame et l'élévation de ses sentimens , on ne sera pomt étonné de savoir que depuis son engagement avec l'Epoux des vierges , elle fait édification du couvent par son esUme pour les règles et son exactitude à les observer , son amour pour la solitude , sa charité , sa douceur, sa mortification, son humilité, son obéissance et la pratique de toutes les vertus qui font une digne fille de saint François de Saies. « Rien ne peut l'arrêter , » écnvoit , le 22 décembre dernier , une religieuse de la Visitation d'AbbeviUe à madame de JNoUént , supérieure du couvent de la rae du Bac , à Paris -, „ le grand froid de cet hiver , malgré les infirmités qu'elle éprouve , n ont pu l'empêcher encore de se lever à meure marquée, pour se trouver la première au chœur , et y assister à l'oraison. Lorsquon lui représente qu'elle a besoin de repos et quelle doit user de modération , // ne Jaut pas , répond-elle dans son langage moitié anglais , moitié français , // ne fyui pas casser la règle ; tout pour le ciel et

pour Dieu. Elle se rend aux exercices de la commuiiauté , avec une assurance et une vigueur qui la feroient prendre pour une des plus robustes de la maison. Elle ii'approche du feu que pendant la récréation , et n'y demeure que Tespace d'environ un quart d'heure. Tout ce que je peux vous dire enfin , c'est qu'elle surpasse les espérances qu'on en avoit conçues. Elle est dure à elle-même autant que compatissante pour les autres :

et nous perdons beaucoup par la difficulté qu'elle a encore de parler français ; car avec l'usage de notre langue , elle nous édifieroit doublement par ses paroles et par ses œuvres. »

On ne doit pas laisser ignorer , en finissant cette relation , que la lettre écrite par mademoiselle Pitt à M. le Curé de Saint- Jacques d'Abbeville , est uniquement le fruit de son obéissance , et que sa modestie ne lui eût jamais laissé prendre la plume pour tracer elle-même son histoire , si elle n'avoit cru rendre plus de gloire à Dieu en cédant aux avis de son sage directeur , qu'en s'y refusant, a 11 ne convient guère aux personnes de mon sexe ( c'est par où commence sa lettre ) , et moins encore à celles qui ont quitté le monde pour prendre l'état religieux , de faire le récit de ce qui les concerne. Mais puisque ceux aux avis desquels je dois défé-

H 254 ) rer pensent qu'il peut être utile que je manifeste les bontés du Seigneur à mou égard , et les motifs qui m*ont fait embrasser la religion catholique , je vais , par obéissance , essayer de vous faire ce técit, pour le publier ou le tenir caché , selon qu'on le jugera à propos. »

M. VEvêque de Boulogne , ne doutant point aue cette lettre ne lût capable de produire beaucoup de fruit , Ta placée toute entière à la suite de l'instruction pastorale qu'il a adressée aux fidèles de son diocèse Tan dernier 1788, sur les as?antages de la foi et de la soumission à t autorité de l'Egli^^' On ne peut mieux terminer cet écrit qu'en copiant les pieuses réflexions que lui a suggérées son zèle , et l'éloge qu'il fait de la généreuse démarche qu'a faite mademoiselle Pitt en se préparant à la mort qui lui a été annoncée dans son songe , par une première mort qui en est déjà comme l'accomplissement en partie ; celle qui sépare pour toujours du monde , comme la mort naturelle sépare l'ame du corps.

<( Les grands sacrifices , » dit c^i illustre Prélat, douât tous les ministres zélés et les véritables enfans de l'Eglise ne saqroient trop demander au Ciel la conservation » « les gran sacrifices quelle a faits au Seigneur son D^^"» de tout ce qu'elle avoit de plus cher au monde ?

en allant s'ensevelir dans le monastère de la Visitation k ÂbbeviUe , lui ont acquis de grands mérites , parce qu'ils lui ont coûté de grandes peines ; quoique ces peines , dont son courage a triomphé, soient ensuite devenuas bien douces à son cœur , par la bienheureuse espérance {,i) àovX il est rempli à présent de posséder le royaume des deux 9 qui se prend par force et qu'on emporte par violence (2). Elles s'étoient fait sentir vive^ ment à son ame , qui , divisée contre ellemême , éprouva d'abord une guerre intestine de sentimens et d'affections tout opposés les uns aux autres.

» Que de longs et rudes combats elle a soutenus ! que de généreux efforts elle a faits pour vaincre son excessif attachement à la liberté de sa nation , pour surmonter , en coopérant à la grâce , les préjugés de la naissance , les habitudes de l'éducation , les répugnances de la nature si ennemie du recueillement de l'esprit et du crucifiement de la chair \ mais surtout pour rompre les liens si forts et si multipliés qui dévoient la retenir dans sa patrie ! Car où la haute réputation de M. Pilt , son parent , ne lui

(1) Tit. 2 , i3.

(2) MaUb. 11, ) 2.

( 256 ) permçttoit - elle pas de prétendre ? et quî pourroit mieux qu'elle aspirer à tout ce qu'une riche fortune et un grand nom pour^ roient procurer d'honneurs , de richesses et de plaisirs ? »

En renonçant à tout sur la terre , mademoiselle Pitt s'est comme assurée la possession du ciel. Heureux ceux qui , touchés d'un si bel exemple , auront le courage de Timiter !

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