AU PERE DE M. DE MARTEVEAU
Paris , 19 décembre 1788.
« Monsieur,
» Quelle douloureuse et quelle consolante commission j'ai à remplir auprès de vous f La divine Providence m'avoit confié votre cher chevalier, devenu enfant de TEglise catholique, et j*avois tâché de lui rendre, depuis près de quatre ans , tous les services que peut rendre un père à son enfant ; je Taimois autant que vous l'avez jamais aimé , et je me flattois qu'il iroit.dans quelques années se présenter à vous pour vous embrasser avec toute l'émotion du cœur le plus sensible et le mieux né : j'espérois que vous lui rendriez votre amitié qu'il méritoit à tant de titres ; et enfin , sa plus douce consolation , dans le chagrin qu'il avoit de vivre continuellement sous votre disgrâce , étoit d'espérer lui-même que lorsqu'il iroit se jeter à votre cou , vous le recevriez avec toute la tendresse d'un père si tendrement aimé de celui à qui il a donné le jour.
( 2XO )
» Hé bien , Monsieur , dimanche dernier , à dix heures et demie du matin , après douze jours d'une maladie qu'il a gagnée à travailler avec tous ses confrères pour arrêter un incendie affreux qui a menacé de mettre toute notre maison en cendres , il a rendu le dernier soupir entre mes bras. Voilà une affliction pour moi que je ne puis vous exprimer.
J'en verse des larmes tous les jours. Mais il est mort en prédestiné , après avoir reçu tous les secours de l'Eglise , dans la paix et dans toufi les sentimens d'une ame qui est comme assurée de ne quitter la terre que pour aller jouir , dans le sein de son Dieu , du repos éternel. Voilà ma consolation , ma grande conâolation dans mon extrême amertume.
^ Mais quelle est donc la commission que j'ai à remplir ? Ah ! Monsieur, écoutez-la en père et en ami : oubliez tout le reste pour ne vous ressouvenir que de la tendresse paternelle. Voici les dernières pai^oles de votre cher enfant : Priez , Monsieur , et faites pn^^ pour mon père et pour mon frère. Ï€ ne p«is douter , Monsieur , que vos entraillés ne soient émues en ce moment. Pardonnez-moi de livrer à votre cœur un assaut dont vous aurez peine à vous défendre. Que ne puis-je vous faire passer ici le cœur de votre cher enfant ! Comme il vous aimoit , Monsieur , comme il vous cnerissoit ; comme il étoit inconsolable de n'avoir
plus de rapports avec vous , de se voir rejeté de vous , et de ne plus recevoir de témoignages de votre ancienne affection ! Combien il en coûtoit à son cœur d'avoir un père , et de n'en avoir plus ! combien , lorsque je lui parlois de vous , la tristesse s'emparoit de son ame ! comme elle paroissoit tout à coup sur son visage et dans ses yeux ! . Lui pardonnez-vous enfin , Monsieur , de s'être fait catholique , c'est-àdire d'avoir suivi la voix de sa conscience , et tout sacrifié pour sauver son ame? Lui pardonnez-vous d'avoir mieux aimé porter k poids de la disgrâce de son père selon la chair, que de perdre pour toute l'éternité la possession de Dieu, son premier père, qui règne dans les cieux ? Lui pardonnez-vous d'avoir quitte la maison paternelle pour aller se réfugier entre les bras de l'Eglise , hors de laquelle il étoit convaincu qu'il ne pouvoit y avoir de salut pour lui ? et me pardonnez-vous à moimême , Monsieur, de vous porter les tendres sentimens dont il m'a fait dépositaire au moment de m'échapper pour passer à une meilleure vie ? Par les entrailles de la charité de Notre-Seigneur , Monsieur , si ma lettre vous indispose à la première lecture , relisez-la devant Dieu , et comme si vous étiez vous-même au moment d'aller paroître devant lui. Peutêtre finirez-vous par rendre justice, et ne pas refuser votre cœur à celui qui a tenu lieu de
père à votre fils , jusqu'au moment oh il a fermé les yeux. C'est dans cette confiance que j'ai rhonneur d'être avec respect ,
» Monsieur ,
» Votre très-humble et très-obéissant serviteur. *** j»
J'ai recueilli , mon cher confrère > dans la relation que je vous envoie , tout ce que j'ai appris ou remarqué moi-même de plus édifiant dans la vie et la mort de M. de Martineau.
Dieu veuille que ceux de nos frères égarés qui la liront , en ouvrant les yeux comme lui à la vérité , et en prenant sa conduite pour modèle, se préparent une mort aussi précieuse que celle qui a terminé ses jours ! Elle ne peut manquer d'affermir les vrais catholiques dans la foi et la piété dont ils font profession. C'çst le double fruit que je prie le Seigneur de faire porter a mon petit travail , afin que la louange et '^ gloire en soit donnée à sa grâce , capable elle seule de convertir les esprits et les coeurs ; ^^ laudem glorîœ gratiœ suœ. Eph. i , 6.
J*ai l'honneur d'être , etc.