DE M. DE HALLER
Adressée à M. Paul-Latour ^ ex-^ministre réformé^ pour le féliciter de son abjuration.
c( Monsieur ,
j£ ne puis résister davantage au sentiment qui me pousse à vous écrire , et à vous témoigner la joie et la satisfaction que j*ai éprouvée en apprenant votre éclatante conversion , et surtout en lisant la noble et courageuse déclaration que vous avez fait imprimer , et qui m*a été communiquée par le comte J. M. Quel exemple que celui d*un. des chefs des confessions protestantes , reconnoissant lui - même Terreur , et rentrant dans le sein de la véritable Eglise chrétienne ! Mais rien ne frappe nos malheureux frères séparés : prions le Seigneur qu'il leur ouvre enfin les yeux , ce qui d'ailleurs a déjà lieu assez fréquemment. Vous avez parlé avec beaucoup trop de bonté de la petite lettre qu'en pareille circonstance j'avois écrite à ma famille. Elle ne pouvoit faire effet que sur ceux quiétoient déjà bons ou prêts à le devenir;
( 393) mais , du reste , elle n*a d'autres attraits qu/e la partie historique , ni d*autre mérite qu'une certaine onction , effet naturel de l'attendrissèment dans lequel je l'avois composée. Àh l que vous aviez raison de dire que les erreurs de Luther et de Calvin ont produit l'esprit de i^ertige ^ de récolte et $ anarchie dans toute l'Europe ! Je dirai plus : ils ont ébranlé ou détruit l'amour de la vérité et la croyance en elle , jusque dans les matières qui semblent avoir le moins de rapport avec la religion.
Qui le sent mieux que moi , qui ai scruté le germe et l'accroissement des erreurs révolutionnaires depuis trois siècles ? L'histoire entière n'est-elle pas là pour l'attester ? Comment d'ailleurs pourroit-il en êti^e autrement, quand on pose en principe que la raison , ou plutôt le caprice de chacun , est seul juge de la vérité et de la foi ; qu'on ne reconnoît aucun supérieur; que , forcé toutefois d'en faire^on établit la souveraineté du peuple dans l'Eglise , et qu'on fabrique , comme chez nous , sept à huit constitutions ecclésiastiques dans un seul siècle , tandis que la constitution catholique , fondée par la nature des choses même , n'est écrite nulle part , ce qui est une preuve frappante qu'elle est la véritable ^ l'œuvre de Dieu et non celle des hommes. Ne vous affligez donc pas des chagrins que vous éprouverez de la part de vos anciens confrères ;" une rupture
( 394) extérieure et visible doit naturellement blesser leur orgueil ; et l'orgueil est la cause de tout mal , autre vérité sublime qu'on n'apprend que dans l'Eglise catholique , et qui seule prouveroit la divinité de son auteur. Réjouissez-vous plutôt si Ton vous insulte pour le bien ; la croix est la marque des élus , et si Ton remplit ses devoirs envers Dieu , il ne se laisse jamais vaincre en bienfaits. Toutefois la conformité de notre position mutuelle m'inspire tant d'intérêt pour vous j que je voudrois savoir si vous avez encore d'autres peines à porter , d'autres sacrifices à vous imposer.
» Je crois avoir remarqué que votre abjuration a eu lieu le même jour qu'on a constaté la guérison miraculeuse de la sœur CIotilde. Je fus un temps oh je doutois des miracles, ou tout au plus je pensois qu'ils avoient cessé avec Jésus^hrist et les Apôtres : maintenant je croiâ à leur perpétuité par le nombre et la force des témoignages. Mais n'est-il pas remarquable que de pareilles guérisons n'ont lieu que dans l'Eglise catholique , et par les véritables successeurs des Apôtres ? Vous m'obligerez beaucoup , Monsieur , de m'envoyer six exemplaires de la susdite relation , publiée par Mgr. l'Archevêque de Toulouse , et autant de votre éloquente déclaration que je ne sais me procurer ici , et que je voudrois envoyer à mes parens en Suisse. Veuillez
( %5 ) excuser , Monsieur , mon indiscrétion en faveur des motifs qui m'inspirent , et agréez avant tout l'assurance de la vénération profonde et de l'attachement vraiment chrétien avec lequel j'ai l'honneur d'être , Monsiei.r , votre très-humble et très-obéissant serviteur ,
De Halleh.
Rue Grenelle*Saint-Gerniain , n. 26.
Par», le 21 noTcmbre iSii. »
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RELATION
Du retour à la religion catholique du duc et de la duchesse dANSAZT-CosTHBN.
La maison d*AnhaIt est partagée en trois branches principales , Anhalt-Dessau , Anhalt- Bembourg et Anhalt-Coethen. Le duc d*Anhalt-Coethen , Frédéric-Ferdinand , né le ^5 juin 1769 , est devenu duc régnant en 181 8 ; veuf en i8o3 d'une princesse de Holsteîn-Beck, il a épousé , en 1816 , Julie , comtesse de Brandebourg , née en 1793. Ce Prince passa une partie de Tannée 1825 à Paris avec la Duchesse son épouse , et ils y assistèrent l'un et Vautre à différentes cérémonies religieuses. Il paroît que le Duc méditoit depuis long-temps la démarche qu'il a faîte ; il voulut avoir des entretiens sur la religion avec des Ecclésiastiques et des laïques instruits. Déjà un gentilhomme de la maison du Prince, M. Albert de Haza , secrétaire du cabinet et conseiller de légation , avoit fait sou abjuration à Paris , le 5 juillet 1825 , et donnoit depuis l'exemple d'une piété aussi éclairée que soutenue. Le Prince lui-même prononça son abjuration à Paris , le 24 octobre même année , entre les mains de Mgr. l'Arche-
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véque ; la Duchesse a imité son mari. Etant rentré dans ses états , il annonça publiquement à ses sujets , par la proclamation suivante , son retour dans le sein de l'Eglise catholique.
<c Nous, Frédéric-Ferdinand, par la grâce de Dieu , duc régnant et souverain d'Anhalt , duc de Saxe , d'Engern et de Westphalie , etc. , énonçant à tous et à chacun de nos vassaux , seigneurs , magistrats , maires , communes de villes et de villages , et à tous nos sujets de Tordre ecclésiastique et séculier , notre salut , leur faisons part que , le 24 octobre de Tannée passée , nous et notre épouse bien-aimée, S.Â. R. Julie , duchesse d'Anhalt , sommes retournés dans le sein de TEglise catholique , apostolique et romaine.
» Nous y joignons la déclaration que nous conserverons et protégerons , comme nous Tavons fait jusqu'ici , les droits et les libertés de nos sujets protestans , et que nous ne cesserons pas de porter tous nos soins à faire prospérer le bonheur et le salut de notre pays.
» Nous voulons aussi , par ces présentes et par nos ferventes prières quotidiennes , recommander très -humblement nous et nos sujets fidèles à la grâce de Dieu , le guide et le protecteur des princes et des peuples.
» Donné dans notre résidence , à Coethen , le i3 janvier 1826 après la naissance de Jésus-
Christ Notre-Seîgneur , et de notre règne le
huitième. »
Signé ^ Ferdinand.
Cette déclaration du Prince excita d*abord quelques clameurs parmi les protestans ; la régence et le consistoire s'avisèrent , quelques jours après , d'écrire au Duc pour lui demander par quel tribunal seroientexercésà Tavenir les droits pontificaux et épiscopaux (^papalia et episcopalia ) , ainsi que Ton parle en Allemagne, sur l'Eglise protestante , le Duc ne pouvant , disoit-on , conserver ces droits. Le Prince manda chez lui les membres de lar^ence et du consist(Mre : il leur témoigna son étonnement de leur démarche , et leur dit que sa conversion ne pouvoit altérer en rien ses droits comme souverain. Comment, en effet, ceux qui ne reconnoissent aucune autorité en fait de religion, qui rejettent le Pape et les Evêques , pourroient-ils s'attribuer les droits du Pape et des Evêques , et donner à des laïques ce qu'ils refusent aux premiers pasteurs ? Comment , tandis que tant d'autres princes protestans tiennent l'Eglise catholique sous le joug , tandis que dans un royaume voisin on la laisse sans Evêques , on supprime ses écoles j comment , dis-je , un souverain catholique ser oit-il privé d'exercer quelque influence sur la communauté protestante ? Le duc d'Anhalt déduisit
( 399 ) ses observations aux membres présens , qui se soumirent de bonne grâce , en ajoutant que , puisque le Prince le croyoit ainsi, tout étoit terminé. Alors commença, en présence du Duc, un entretien où Ton parla même du dogme.
Un ministre ayant voulu soutenir que TEglise protestante n'avoit pas de dogmes moins fixes que TEglise catholique , il se trouva qu'après avoir énoncé un dogme de cette nature , les ministres présens réclamèrent : de là une altercation entre eux , et chacun eut une image de la confusion et de la discorde qui règne parmi les protestans sur des points essentiels. Le duc d'Anhalt laissa MM. du consistoire disputer pendant quelque temps , puis ne put s'empêcher de leur dire , avec douceur , que tout en parlant d'unité et de fixité , ils venoient dans une très-petite réunion d'exprimer quatre opinions différentes sur un seul point. Depuis , le Prince a nommé , sans contradiction , un nouveau superintendant ou chef du consistoire. Ses plus proches parens continuent à lui montrer le même attachement , et leur union n'a pas été altérée.
Toutefois les contradictions n'ont pas manqué. Les mêmes écrivains et journaux protestans , qui avoient attaqué et injurié M. de Hal- 1er lors de son retour à l'Eglise catholique , attaquèrent aussi et injurièrent impunément le duc et la duchesse d'Anhalt Jjcs gazettes
d* Allemagne ont même, publié une lettre assez longue du Roi de Prusse à la Duchesse sa sœur. On a été étonné de cette lettre de la part d'un Prince qui compte parmi les catholiques près de la moitié de ses sujets. Le Roi n aime pas , dit-on , que Ton change de religion ; mais sa seconde femme n*a-t-elle pas récemment embrassé le protestantisme ? Des princesses prussiennes n'ont-elles pas , à Toccasion de leur mariage , adopté la communion russe ? Le Roi trouve donc bon que Ton change de religion par politique , et il blâmeroit ceux qui en changent par conviction ! Il a consenti qu'à caused'une grande alliance , ses filles entrassent dans une ^lise dont les rits sont fort éloignés du protestantisme : comment pourroit-il s'affliger de voir sa soeur revenir à un culte qui fut celui de ses ancêtres ?
Tous ces mouvemens du protestantisme n'empêchent point le Duc de soutenir son éclatante conversion , avec une fermeté et une sagesse imperturbable» D'ailleurs , malgré toutes les déclamations des feuilles protestantes , ses sujets sont loin de lui retirer leur attachement ; ils ont voulu contribuer eux-mêmes à la construction de l'église catholique que le Duc élève à Goethen. Les laboureurs amènent les matériaux , les artistes fournissent la main d'oeuvre ; par exemple , l'un s'est chargé d'élever les deux petits autels en beau marbre ;
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d*aiitres , de faire à leurs frais la grande porte de l'église , etc. ; tout cela de plein gré et sans aucune rétribution. D'un autre côté , notre saint Père le Pape Léon XII lui envoya , Tannée dernière , comme témoignage de son intérêt et de son affection paternelle , deux beaux tableaux représentant la Mère de Dieu , deux statues en argent des saints apôtres Pierre et Paul , et une croix d'argent dans laquelle est enchâssé un morceau de la vraie Croix. Jusqu'alors il n'y a guère qu'une cinquantaine de catholiques à Coethen. L'Ecclésiastique qui les dirige est distingué par son mérite ; il a formé une petite école , et son zèle et sa charité ne pourront qu'étendre son troupeau. Il fait les offices dans la chapelle du Duc , qui peut contenir trois à quatre cents personnes. Les protestans y viennent et écoutent attentivement les instructions du Prêtre , tout étonnés sans doute de n'y point trouver ce qu'on leur avoit peint comme l'essence de la religion catholique.
LETTRE