A L'ÉDITEUR
Londres, le 1er mal 181 5.
Mo
NSIEUR,
J'ai reçu votre lettre avec les Discours de M. Fox, que vous avez bien voulu soumettre à mon examen.
En vous en rapportant à mon jugement, après toutes les peines que cet ouvrage vous a données , vous prouvez combien vous désirez atteindre le but que vous vous êtes proposé. Ayant vécu dans la plus étroite intimité avec ce grand orateur, dont j'ai souvent eu l'occasion d'entendre les éloquentes paroles , et conservant un respect profond pour sa mémoire, je puis, mieux que personne , apporter une attention suivie à tout ce qui doit le rappeler au souvenir de ses contemporains. Mais combien toutes vos peines et tous mes soins seront loin encore de réaliser le vœu que nous pouvons former l'un et l'autre à cet égard ! Néanmoins , Mon-
(6) sieur, je sais qu un grand nombre des Discours de M. Fox ont été conservés minutieusement par M. Percy, l'un de ses intimes amis ; d'autres, par les soins de M. O'Bryen ; et , par l'attention que l'on a apportée à publier dans les journaux les pensées de ce grand homme , ces différentes sources ont pu vous mettre à même de présenter au public , avide de tout ce qui concerne M. Fox, le résultat de ses connaissances, de son talent, et de son amour pour le bien public.
Toutefois, Monsieur, je ne puis donner trop d'éloges à votre entreprise, car je ne connais rien de plus difficile que la tâche que vous vous êtes imposée, surtout quand je réfléchis à la manière imparfaite dont les travaux du Parlement sont conservés , pour être transmis à la postérité. Nous devons en convenir, la méchanceté peut en altérer le véritable esprit, et il est doublement louable d'avoir le courage d'entreprendre de conserver pour l'avenir, ce que le temps et la mauvaise foi peuvent si fa^ cilement détruire; Les conséquences d'une telle perte pourraient être un jour fatales à nos libertés, et imprimer une tache à notre histoire.
Cependant, combien n'est-il pas difficile de conserver ce lustre d'éloquence si rare même <1tîu3 ce pays, quoiqu'il y soit parvenu à un
(7) fcîen haut degré! En approcher, en respectant le sens vrai du sentiment national qui a animé un orateur tel que M. Fox , c est déjà faire beaucoup.
Sans doute, il serait inutile de dire, en parlant d'un buste de Cicéron ou de Démosthènes, que la chaleur des yeux est éteinte par le froid glacial du marbre, et que la bouche, telle vivante et naturelle qu'elle puisse être, ne saurait donner l'idée de l'éloquence qui a rendu ces hommes immortels. Il en est de cela comme des formes des animaux d'un cabinet d'histoire naturelle : bien qu'ils soient conservés parfaitement, ils ne peuvent figurer la nature dans tous ses mouvemens; quelque image parfaite qu'ils nous donnent d'un lion, ils ne nous le représentent pas rugissant dans les forêts : nous admirons la beauté de forme et de plumage d'un aigle, mais ce que nous voyons n'est rien en comparaison de la majesté de ses mouvemens, lorsqu'il se précipite sur sa proie.
Ce serait une erreur de vouloir obtenir ce qu'il est impossible d'avoir. L'art est fait pour retracer l'image de la nature, et non pour la remplacer. C'est vous dire, Monsieur, que je sais apprécier votre intention, et je vous autorise, si vous le trouvez bon, à publier mon opinion à l'égard de votre entreprise.
(8) Le but que vous vous êtes proposé, peut s'effectuer pour les débats de notre parlement , ou pour des plaidoieries de cours de justice; mais pour représenter les beaux discours de l'antiquité, résultat de toutes les méditations du savoir et de toute la puissance de l'élo^ quence , il faudrait une étude plus approfondie. C'est néanmoins par la connaissance de cette antiquité, que nos orateurs se sont trouvés en état de discuter avantageusement les questions qui ont été soumises à leurs délibérations. Une faculté précieuse dans un gouvernement libre comme celui dont nous jouissons , est de pouvoir discuter sans être préparé. Des discours écrits avec soin ne pourraient jamais répondre aux objections qu'il est impossible de prévoir, et aux circonstances inattendues que font naître les besoins de la patrie. Ce travail oratoire du cabinet est encore moins, convenable à la procédure, où la déposition de tel ou tel témoin doit nécessairement chan-^ ger la disposition du discours qui aurait été préparé.
L'éloquence de notre parlement a un plus, noble caractère. Elle doit s'élancer au-de^ vant du besoin. Quels que soient l'érudition et le talent d'un homme d'état ou d'un, jurisconsulte anglais, l'un et l'autre doivent y&yoir une connaissance approfondie de tout ce
(9) qui intéresse les hommes dans le haut degré de civilisation où nous sommes arrivés. Son style doit tenir plutôt de cette combinaison, que de l'étude oratoire; il doit, sans doute, prendre pour modèles les grands génies qui ont fait, d'âge en âge, l'admiration du monde, mais il doit aussi savoir abandonner tout ce qui tient uniquement à une éloquence calculée, pour se livrer davantage à une effusion spontanée et à l'inspiration du moment.
Je vous paraîtrai peut-être m' écarter du sujet de cette lettre, mais permettez-moi de vous faire observer que j'arrive indirectement à mon but.
En effet, Monsieur, si Ton me demandait ce que je pense de l'éloquence de M. Fox, je répondrais que c'est me demander ce que j'entends par l'éloquence appliquée aux lois et transactions du gouvernement britannique.
Cet homme étonnant, toutes les fois qu'il s'est levé pour parler , n'a évidemment jamais pensé au langage qu'il devait tenir, ni aux images qu'il devait employer pour développer son argument. Son mérite, comme orateur du parlement, n'a jamais consisté dans la longueur de son discours , ni dans le nombre de ses périodes. Il s'est attaché à la vérité et à la force des conceptions; il a employé les ressources que lui offraient de nombreuses re-
fié")
cherches et de vastes connaissances; sa mémoire étonnante lui a toujours représenté à propos ce qu'il avait lu, vu ou entendu; et son extrême facilité à rendre clairement ses pensées, le distingue surtout parmi les orateurs de son temps.
L'extrême abondance de ses moyens, qui:
toujours lui a présenté l'idée propre au sujet qu'il a traité, le dispensait d'employer ces épisodes froids et prémédités, qui, quelque savans qu'ils puissent être, détruisent toujours l'attention. Il avait, au contraire, la coutume de repasser, non pas méthodiquement, mais d'une manière attachante, le sujet qui l'occupait, et de forcer, pour ainsi dire, l'approbation de son adversaire.
Je suis loin de vous dire que le lecteur de Votre ouvrage puisse y retrouver complètement ces grandes qualités. Il eût fallu l'art de la tachygraphie pour reproduire les expressions de l'orateur. Vous avez dû vous borner à rendre ses idées justes et bienfaisantes, à conserver l'esprit de ses institutions libérales et constitutionnelles , à montrer enfin un vrai modèle de patriotisme.
Combien de fois n'ai-je pas eu l'occasion d'admirer ce rare talent, cette promptitude d'esprit et de jugement, quand iî avait à répondre inopinément à de puissantes attaques
calculées avec art dans le silence du cabinet? C'est alors que le voyant commencer sa réponse sans apparence de méthode et de désir de triompher, calme, animé uniquement par la conscience de son devoir, celui qui ne l'eût point connu, l'eût jugé d'abord incapable de soutenir la discussion.
Ainsi le voyageur que l'aspect d'un lion rugissant eût glacé de terreur, croit pouvoir échapper plus facilement au boa qui s'avance lentement sur l'herbe. Fox, différent en tout de ce monstrueux reptile, en avait néanmoins la force. Invulnérable dans ses principes, il savait enlacer son adversaire de raisonnemens irrésistibles , et finissait bientôt par l'étouffer , uniquement par le pouvoir de la vérité.
Cette supériorité bien remarquable de mon ami n'est pas néanmoins la seule cause de sou élévation comme orateur. L'intelligence, le talent, ne lui eussent point suffi pour y parvenir. C'est le sentiment profond du bien, c'est la pureté du cœur, qui constituent la véritable et persuasive éloquence.
Mais , s'il m'est permis de continuer ici l'application de ce principe à Fox, j'ajouterai qu'il possédait la rare combinaison de l'esprit le plus aimable et le plus ardent que j'aie jamais rencontré. Élevé dans les plus nobles sentiment, il tremblait à l'idée de faire le moindre
tort à un individu quelconque; mais habitué à contempler les principes justes des gouvernemens, il méprisait souverainement l'art de l'intrigue et de la politique, et abhorrait toute espèce d'in justice 3 d'oppression et de tyrannie.
On a souvent dit qu'il négligeait trop son langage. Jamais je n'ai pu comprendre le motif de ce reproche. Il lui était impossible de n'être pas correct; car élevé, comme il l'a été, dans le grand monde, et s'étant toute sa vie trouvé en relation avec les gens les plus instruits de toutes les nations, ses discours ont toujours dû se ressentir de ces avantages , et être , au moins, fidèles aux règles du langage^ Nonseulement, en effet, ils ont tous été réguliers > mais ils ont tous porté l'empreinte d'un goût pur. Une recherche plus grande n'a jamais été dans son intention.
Sans contredit, il ne s'occupait pas du ton avec lequel il prononçait ses discours. Son enthousiasme était l'expression de la nature , l'effusion d'un esprit libéral et bienfaisant que rien ne pouvait contenir, quand il avait l'occasion de s'épancher. Ses sentences se succédaient peut-être un peu trop rapidement, et quelquefois même finissaient par se confondre. Elles ressemblaient à la lave d'un volcan qui, tout-à-coup, se change en un fleuve de feu,
.(.5) lorsque ce grand phénomène parvient à son dernier période.
Toutefois je ne prétends pas excuser cette espèce d'indifférence pour l'effet qu'on peut produire sur le public. Aussi personne n'en faisait plus de cas que M. Fox , mais il l'estimait principalement au théâtre. Jamais peut-être il n'y a eu, sous ce rapport, un meilleur juge, et en même temps un critique plus indulgent que lui. L'éloquence théâtrale est d'une classe tout-à fait différente; c'est le devoir du poëte familier avec le public , de calculer son ou- Aiage, de manière à produire l'effet le plus puissant à la représentation. Dans ce cas , le moindre écart de l'expression juste qu'il faut donner aux passions , le moindre défaut d'intonation ou de déclamation , diminue le mérite de l'ouvrage ; mais il en est autrement sur le théâtre du monde, où les hommes traitent les grandes affaires en exprimant leurs propres pensées. Certes, un orateur du parlement, ou l'avocat qui plaide, ne peuvent se comparer à un acteur dont le plus grand talent est de se bien pénétrer du sentiment ou de la passion qu'il veut rendre. En général, le choix des expressions et le ton convenable pour s'ex-^ primer, sont un véritable mérite; mais il serait peut-être indigne d'un grand homme d'état de s'y trop astreindre; il faut que ces qualité»
soient tellement naturelles , que lune et l'autre paraissent ne pouvoir pas être étrangères à l'orateur.
Je suis bien aise de déclarer ici ma pensée, de crainte qu'on ne m'accuse de ne pas évaluer assez cette portion du talent oratoire.
Démosthènes paraît y avoir attaché un grand prix, et je sais que, de nos jours, beaucoup de personnes pensent ainsi. M. Fox regardait ce mérite comme au-dessous de lui.
Mais je m'aperçois que l'admiration que j'ai pour ce grand homme, et le zèle que j'apporte à tout ce qui tient à sa gloire , m'ont conduit plus loin que je ne le voulais, lorsque j'ai commencé à répondre à votre lettre. Il me serait cependant impossible de quitter ce sujet, sans parler des principes qui toujours ont ca-^ ractérisé les discours de Fox , du moment où l'âge et la réflexion l'ont eu préparé à devenir un grand homme d'état. Je n'ai pas sûrement l'intention de les examiner dans tous leurs détails, mais seulement de remarquer ceux qui l'ont plus particulièrement honoré.
L'esprit qui y domine généralement, et qui les anime, est l'esprit de la liberté, qu'il a de tout temps considérée à juste titre , non-seulement comme le plus grand des bienfaits, mais aussi comme la base de toutes les garanties que les hommes doivent établir entre eux.
(.5) Pour moi, j'ai toujours été convaincu que rien dans le monde n'est plus sacré que cette liberté; c'est d'elle que dépend le bonheur des hommes dans l'état de société : les gouvernemens , de quelque nature qu'ils soient , peuvent, par leur constitution, avoir -d'immenses pouvoirs ; mais il faut que les lois soient là pour restreindre les abus de l'autorité. Il est du devoir de tout ce qui pense et agit , de prouver combien , sans porter atteinte à l'ordre et à l'obéissance , les droits sacrés du peuple peuvent aisément être conservés. C'est dans notre heureuse constitution que je voudrais, si j'étais appelé à décider cette question, prendre un grand exemple. Je ferais voir comment et pourquoi elle a été maintenue et respectée du monde entier, tandis que des puissances , plus colossales sans doute , mais négligeant ce système de conservation , ont été bouleversées et totalement détruites. Personne n'a mieux connu l'influence de cet heureux talisman que M. Fox ; et il est bien intéressant d'observer avec quelle constance il a toujours refusé d'être F instrument du pouvoir , qui voulait s'opposer aux principes libéraux et aux moyens de conciliation.
Nul plus que lui n'a été profondément pénétré de la connaissance des lois, et du sens vrai qu'elles comportent. Nul aussi n'a moins
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voulu attaquer l'autorité des juges : il a pensé néanmoins pendant long-temps qu'elle se détruisait elle-même* en voulant usurper les fonctions du juri dans les cas relatifs à la presse.
D'après cette idée, il proposa cet acte mémorable du Parlement, si connu pour avoir mis un terme à toute espèce de discussion entre les deux parties de nos tribunaux , éta^blies pour ne former jamais qu'un tout har^monieux.
Cet acte, en forçant la nation de s'en rapporter à la sagesse de nos tribunaux , assure néanmoins les privilèges du peuple, puisqu'il affermit de plus en plus l'institution du juri.
Avant l'acte des Libelles, quand les jurés n'avaient à prononcer réellement que sur le fait de publication, tandis qu'ils eussent dû être appelés à déterminer l'espèce du délit, il ne fallait pas une grande éloquence pour défendre un libelliste : on écartait l'offense, et trop souvent on condamnait sans examen ; mais lorsque les juris ont été rétablis tels qu'ils auraient toujours dû être, je puis dire , d'après ma longue expérience, que la tâche est devenue bien plus difficile. Les jurés ne consultant, dans la cause qui leur est présentée, que leur bon sens, n'écoutant, pour prononcer, que la conviction de leur conscience ,
( »7) éclairée s'il le faut par l'assistance des juges, libres de tout autre sentiment, et forts de leur indépendance , sont devenus les juges les plus impartiaux et les plus parfaits.
M. Fox n'a pas balancé à reconnaître les droits sacrés du peuple, et à assurer ses privilèges.
Il admirait plus que personne nos institutions ecclésiastiques ; mais il pensait avec raison, que si l'on apportait la moindre restriction à telle ou telle classe, ou secte particulière, on injuriait le système total. Cette opinion , fondée sur la liberté des croyances religieuses , le rendait l'avocat de l'émancipation des catholiques , et lui faisait désirer la révocation de l'acte du Test.
C'est ici surtout que les principes de M. Fox méritent la plus grande considération. Si la religion anglicane était vulnérable dans sa doctrine , et qu'à l'instar de celle de Rome , elle fondât son ascendant sur l'ignorance et l'obscurité, alors son salut pourrait s'opérer par des peines adroitement infligées à ceux qui l'abandonneraient; mais quand on réfléchit à la sagesse incomparable de ceux qui ont entrepris la réforme, à la sagacité avec laquelle ils ont su conserver ce qui était bon, pour écarter ce qui devait nuire ; quand on considère que ses fondemens reposent sur les préceptes de
(i8) TÉcriture-Sainte; quand oii voit la simplicité de sa lilhurgie , adaptée petit à petit à la disposition du peuple anglais ; quand on reconnaît l'instruction générale, la moralité de ses ministres , et le bien qu'ils savent répandre partout, on se demandera avec M. Fox, si les restrictions et les oppositions qu'on a voulu apporter, et qui de jour en jour disparaissent sous l'influence de notre gouvernement indulgent, n'ont pas été la cause de toutes les dissidences qui ont existé dans les différentes parties du royaume. Elles ont pris naissance dans un temps où la tolérance était bien moins grande qu'à présent; et si le clergé craint qu'elles n'augmentent, il devrait tendre une main secourable à ceux qui sont disposés à s'égarer, et inviter la législature à ne s'en point occuper.
Les restrictions ne sont plus que très-faibles, et sont devenues, pour ainsi-dire, inutiles; car les exclusions à toute espèce d'emplois civils , portées contre ceux qui s'écartent des principes religieux , en diminuent journellement le nombre. Cette observation est plutôt pour les ministres de l'Eglise que pour ceux de l'État : les dissidens en religion réconnaissent bien les dispositions libérales du gouvernement envers eux. En gens éclairés , ils savent apprécier les obstacles qui se sont présentés à
( >9) l'accomplissement de leurs vœux, et je suis bien aise de profiter de cette circonstance pour leur exprimer la conviction parfaite où je suis de leur fidélité et de leur soumission, en même temps que de la sincérité de leur croyance.
Les principes de M. Fox ont reçu encore bien plus de relief de la part de ceux qui ne pensent pas comme moi à cet égard , et qui attribuent faussement à cette classe des principes républicains. Sans doute les individus dont elle se compose aiment la liberté d'une manière qui ne peut pas être douteuse : c'est la conséquence des restrictions qu'on leur a imposées; ils seraient fâchés d'en voir le principe détruit, et d'être confondus avec la masse du peuple.
Cette considération mérite la plus grande attention , dans la question de l'émancipation des catholiques romains.
Élevé moi-même presque dans une répugnance superstitieuse de cette religion ( malgré tout le respect que j'ai pour un grand nombre de ses membres ) , j'ai toujours eu de la peine à m'habituer à l'idée que ce moyen fût le seul pour en opérer l'extinction. En ce moment je n'hésiterais pas un seul instant à l'employer, malgré les grands principes de Fox renfermés dans l'ouvrage soumis à mon examen ; mais jamais je ne verrai l'utilité d'émanciper les
(30) pasteurs de cette religion , de la dépendance dans laquelle ils doivent être envers le gouvernement , et dans laquelle sont aussi les évêques et tout le clergé protestant.
En 1793, nous voyons M. Fox tout aussi zélé pour le maintien de ces mêmes principes. Alors il existait des causes d'alarmes , et des lois particulières furent proposées pour réprimer la sédition et les correspondances dangereuses. Rien ne peut être plus faux que de représenter M. Fox comme protégeant les perturbateurs du repos public. Sa pensée était totalement différente : il voulait prévenir les troubles par la seule vigueur de nos anciennes lois , qu'il regardait comme parfaitement suffisantes à cet égard : il désirait montrer la Fausseté des principes français, en relevant ceux de l'Angleterre, et les exposant dans toute leur dignité. Il voulait enfin s'opposer à l'esprit de changement et de révolution, en ne changeant rien à notre constitution , sans une urgence bien reconnue.
Ce principe se manifeste particulièrement lorsqu'en 1793 il appuie une motion de réforme, en s'exprimant ainsi :
« Si, par un miracle impossible à supposer, » les hommes les plus sages de tous les pays » pouvaient se trouver réunis en une seule as- » semblée, il leur serait impossible, malgré
> tonte leur sagesse , de former une constitua » tion tolérable. »
Quelle preuve plus grande est-il possible de donner de l'opinion qu'il conservait de l'ignorance et de la présomption des hommes dans le temps où il parlait ainsi ? Quelle meilleure preuve que son intention était de défendre en tout point notre constitution ; cette constitution croissant et s'afFermissant de plus en plus, qui ne peut permettre aucuns changemens, à moins qu'ils ne soient autorisés et commandés par la plus évidente nécessité?
«L'idée de M. Fox enfin, était de ne rien dé- » truire, mais de conserver avec soin ce qui » existe ; de réparer le mal que le temps peut » occasionner; d'amender, quand l'esprit du » temps l'exige , comme nos ancêtres l'ont fait » eux-mêmes d'âge en âge, de génération en » génération ; afin de transmettre à la posté- » rite notre constitution non-seulement in- » tacte, mais améliorée selon le temps. » (Discours de M. Fox.).
Rien ne peut être plus positif que cette sentence; elle explique comment, en perdant de vue ce principe , on a perdu la cause de la réforme. C'est dire en même temps que notre histoire entière est composée d'un système graduel et perpétuel de réforme.
Si tous ceux qui ont eu pour but une ré-
forme, avaient toujours eu présente à leur mémoire cette sublime sentence; s'ils avaient agi d'après les principes si bien exprimés par lord Grey, dont les discours doivent faire époque dans les annales du Parlement • la question dune réforme serait devenue populaire et générale : bien loin de là, elle a été altérée par les méprises de tous ceux qui s'en sont occupés, et qui, au lieu de suivre l'impulsion naturellement donnée, ont cru nécessaire d'y mêler des principes inflammatoires, en injuriant le gouvernement, et en attaquant tout ce qui aurait dû rester sacré. Cette conduite a justement alarmé les hommes honnêtes, les propriétaires, les personnes d'un rang supérieur, et les a détournés d'une réforme qui ne pouvait s'effectuer sagement qu'avec leurs secours.
Cette remarque doit, selon moi , augmenter le désir de suivre M. Fox dans toutes les autres questions de politique qu'il a eu occasion de traiter, et qui se trouvent réunies dans cet ouvrage. Partout le lecteur trouvera les mêmes principes, soit dans les affaires de l'intérieur, soit dans celles qui ont rapport aux étrangers; le même mépris pour la violence et l'arbitraire; la même confiance pour tout ce qui tient à la bonne fo? , et au moyen d'arriver à l'établissement d'une paix universelle entre les cations
Il en est de même par rapport à l'Irlande-.. Soit que l'on considère ce pays comme séparé de celui-ci , et se gouvernant avec son propre Parlement; soit qu'on l'examine depuis l'heureuse réunion qui a eu lieu , M. Fox a partout montré le même caractère et déployé les mêmes principes ; toujours ennemi de la ruse, et opposé à tout ce qui pouvait retarder le progrès des idées libérales. Il pensait, avec M. Burke, « que le monde était assez grand pour que » chaque nation pût y jouir tranquillement de » l'espèce de prospérité qu'il lui était pos- » sible d'obtenir. »
Nous le voyons surtout déployer une bien grande supériorité, lorsqu'il s'oppose avec constance aux causes qui ont produit la guerre révolutionnaire de l'Amérique et des États-Unis. Quelle est donc cependant la force des préjugés et des erreurs 1 Je me rappelle fort bien lépoque où le célèbre orateur, M. Burke, prononça sur ce sujet un mémorable discours a la Chambre presque vide. Il paraissait animé pour une cause que l'on ne daignait même pas juger. Aujourd'hui le temps a prononcé ce jugement. Personne ne voudrait avouer une opinion, qui alors triomphait au Parlement, et guidait la grande majorité de la nation.
Et c'est pour quelque argent de plus ou de moins, c'est pour une chose en apparence
aussi insignifiante que du ihé, que les colonnes de l'empire commercial du globe entier ont été ébranlées.
Sans doute, d'après de tels principes, M. Fox se réjouirait, s'il existait encore, de la paix qui vient d'être cimentée. Il eût employé tout le pouvoir de son éloquence pour en assurer la durée, et tous ses efforts eussent été dirigés vers le noble but de faire cesser toute animosité entre les deux pays, pour n'en faire qu'un peuple de frères. L'Angleterre a déclaré par la voie de ses ministres , en plein parlement , qu'elle ne réclamait aucuns droits que ceux qui sont communs à toutes les nations. De tels droits ne peuvent être contestés; c'est l'universalité des peuples qui doit les établir; et, dans le cas où l'exécution en deviendrait pénible et difficile, le devoir des hommes d'état serait alors d'employer leurs talens et leur sagesse à en adoucir les conditions , et à mettre enfin un terme à toutes les causes de discorde entre les nations.
Un autre sujet qui a relevé l'éloquence de M. Fox est le phénomène de la révolution française. Cette question composée de tant d intérêts nationaux, est si extraordinaire par sa nature, qu'elle a produit les dissensions les plus fâcheuses entre les meilleurs amis, et £ armi les hommes d'état les plus éclairés. Je-
(25) tais loin de vouloir la traiter particulièrement, dans un moment de crise pour nous, où je sentais tout le danger de faire renaître une controverse politique.
Mais, en rendant justice au grand homme dont je parle, je désire le faire connaître tel qu'il a toujours été dans ses hautes vues politiques. C'est une chose qui appartient à l'histoire, que les opinions d'un homme aussi remarquable, et, comme elles ne peuvent plus aujourd'hui servir à nous gouverner, mais seulement nous apprendre à gouverner, je les laisserai pures et exposées à l'impartialité des générations futures.
L'inspection de votre ouvrage, Monsieur, prouvera, à chaque page , que l'idée bien prononcée de M. Fox , sur les devoirs de l'Angleterre par rapport à la France , était de ne se mêler en rien des affaires intérieures de celleci, et de laisser ce pays courir les chances de sa révolution. Il pensait que tandis que les différentes factions s'entre-déchiraient et se portaient à tous les excès , il n'y avait aucun danger à les entendre dénoncer les gouvernemens des autres nations; et qu'au contraire, la France devait, si elle était livrée à elle-même, succomber un jour sous le poids de tant de désordres. Il soutenait que si les divers Etats de l'Europe eussent agi dans le sens de cette)
(26) opinion, se bornant à se tenir à l'écart du danger, s'occupant de restaurer leurs propres finances, et n'employant leurs forces qu'à prévenir toute espèce d 'invasion, au lieu de chercher à envahir la France, elle n'eût pas réussi, comme elle l'a fait si promptement, à étendre ses conquêtes sur toutes les puissances de l'Europe. Je n'envisagerai pas la justice qu'elle a pu avoir à devenir aggresseur, ce serait entreprendre une discussion que j'ai déjà dit vouloir éviter. Je me borne à rappeler les opinions de M. Fox sur le fait positif, que le duc de Brunswick a publié un manifeste,, et est entré en France.
A cette époque, M. Fox tourne en ridicule, dans une lettre à ses constituans, l'idée d'une semblable conquête , et prouve que , de cette entreprise mal combinée, il est résulté que les habitans de Paris et de toute la France ont oublié leurs dissensions particulières, pour ne penser qu'au danger commun. Rien n'égale les eiforts de ce peuple. Il a été fouiller jusque dans l'habitation des morts, pour trouver le moyen de faire de la poudre; les grilles, les barreaux de fer, ont été transformés en instrumens de guerre; l'esprit dont les Français étaient tous animés, n'était pas seulement celui de la liberté, mais celui de la terreur et du désespoir.
La sagacité de M. Fox n'était pas nécessaire pour prédire quel devait en être le résultat. Jusque-là, les nations de l'Europe, quel qu'eût été leur effroi, n'avaient encore rien eu à souffrir de la révolution française. Mais , lorsque les armées de la France, toutes indisciplinées qu'elles fussent d'abord, ressemblèrent à un peuple entier sous les armes, la force d'invasion de cette puissance s'augmenta si rapidement par les progrès de sa discipline militaire, qu'il devait devenir impossible d'en arrêter le torrent.
C'est alors que M. Fox dit , avec juste raison, que les moyens employés pour la conquérir, la rendaient invulnérable; car, n'ayant plus de moyens d'existence comme nation , la population entière ne devait plus former qu'un camp., et ne reconnaître de sûreté que dans son courage et son intrépidité.
Quand son nouveau gouvernement fut établi (n'importe qu'il le fût pour le bien ou pour le mal ) , et que la guerre fût nécessitée par la résistance qu'on opposait, M. Fox repoussa, d'une manière encore bien plus positive, l'idée ridicule avancée par quelques-uns , qu'il était impossible d'établir avec ce pays des relations d'amitié et de paix. Il convenait que l'Angleterre, comme les autres pays, avait le droit de songer à sa propre sécurité; mais il eût voulu
(»8) qu'on en déterminât les moj'ens, autrement que par de vagues déclarations.
C'est principalement à cette conduite que M. Fox attribue les désastres qui ont suivi. La France, étant, pour ainsi dire, proscrite, a suivi avec ardeur le torrent qui l'entraînait. Quel autre moyen avait-elle pour obtenir son indépendance, puisque non-seulement on ne lui offrait aucune condition, mais que même on ne lui accordait pas le privilège d'en proposer?
C'est peut-être à cette même politique que nous devons la lutte qui s'éleva, d'une manière si formidable, entre nous et le chef militaire de la France. Nul gouvernement républicain, libre ou de quelque nature qu'il fût, ayant pris naissance dans la révolution , ne pouvait continuer dans de telles circonstances. Une grande nation, éminemment guerrière, doit être gouvernée par un grand capitaine; et Napoléon arrivant alors d'Lgypte, fut immédiatement investi du titre de premier Consul, distinction qui, quelle que fût la franchise avec laquelle elle pouvait être donnée ou reçue , devait finir par changer pour lui en pouvoir impérial.
Mais, bientôt après, le système de guerre perpétuelle changea pour établir des garanties réciproques, et le traité d'Amiens fut à peine
( 59 ) signé, que Bonaparte montra quel était le projet plein d'audace et d'ambition qu'il avait conçu. Sa conduite injuste et violente envers la Hollande , fit dire à M. Fox « qu'il n'y avait » pas de couleur assez sombre pour tracer le » chemin qu'il voulait parcourir. »
11 ne le représentait pas moins odieux dans sa conduite avec la Suisse. Mais quand Fox parlait du système de trahison, de fraude et de violence, exercé envers l'Espagne cherchant, après des siècles d'ignorance, à reconquérir son indépendance et sa liberté, il savait alors en montrer tout le danger et toutes les fatales conséquences. Il convenait enfin que la guerre, qui, dans son origine, pouvait être évitée, était devenue, depuis lors, le mal le plus nécessaire.
Pendant bien des années, la France n'a cessé de faire trembler l'Europe ; et les nations , accablées de revers tant qu'elles ont été dans l'erreur, n'osaient pas encore se livrer à l'espoir que donne la conscience qu'on agit pour le bien. Cette défiance d'elles-mêmes les affaiblissait de plus en plus; et si , après la conquête de tant royaumes, Napoléon eût su s'arrêter dans sa carrière de gloire, ayant établi par des efforts inouis l'indépendance de la France et sa propre sécurité, sa dynastie, quels qu'en fussent les membres après lui, eût été aussi
(5o) solidement établie qu'aucune autre dans l'Europe et dans le monde entier.
Son divorce avec Joséphine et son mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise semblaient annoncer que telle était sa politique; mais son caractère impétueux et dénué de principes le trahit bientôt. Il n'était pas en lui de rester en repos avec le monde social. Son désir d'établir partout sa politique, son code et son système continental, de tous les systèmes le plus contraire à la prospérité des nations, prouve assez qu'il existait en lui un esprit perturbateur du repos du monde. Les hommes peuvent souffrir patiemment tous les inconvéniens d'un mauvais gouvernement, tant qu'ils sont en libre possession de leurs propriétés ; mais ils ne consentiront jamais à un système arbitraire qui les ruine, quand il leur sera imposé par une force étrangère.
A cette erreur de Napoléon l'Europe dut la première lueur de sa délivrance. Les souverains ne pouvaient plus se soumettre davantage, et les peuples ne l'eussent pas toléré. Leur résistance enflamma celui qui n'avait jamais trouvé d'obstacles , et la grande et terrible catastrophe de l'Europe fut déterminée.
La France, alors, ayant perdu toute espèce jd'idée de liberté , abandonnée uniquement à a volonté d'un seul homme qui , non content
de cette soumission , voulait encore l'imposer à toute la terre , la France se vit bientôt exposée à toutes les privations et à tous les malheurs; il ne lui fallait qu'une occasion favorable, pour secouer un joug aussi intolérable.
Cette occasion, je le pense, eût été longtemps à se présenter , sans l'obstination que Napoléon mit à vouloir aussi soumettre le temps et les saisons , en exécutant le projet le plus gigantesque de toutes ses conceptions.
Mais lorsque le ciel se fut prononcé , que le conquérant fut forcé de s'arrêter, qu'il se vit poursuivi dans sa retraite , cette guerre devint alors celle des nations indignées, unies dans leur vengeance avec les élémens. Les souverains, de chefs d'invasion impolitique qu'ils avaient été naguère, devinrent autant de chefs patriotes de leurs peuples injuriés, conduisant à la victoire leurs armées conquérantes, et repoussant, à leur tour, comme les Français à l'époque de leur révolution, une invasion coupable.
La soumission de la France aux portes de Paris , loin donc de contrarier l'opinion de M. Fox , me semble au contraire la confirmer. Les mêmes raisons qui lui avaient fait penser que la France ne pouvait être conquise par les nations de l'Europe, prouvent qu'elle ne pou- Tait aujourd'hui résister à l'invasion; et je suis
(5a) bien sûr qu'il eût prédit cet événement, s'il eût encore été parmi nous.
Mes motifs pour faire cette observation, sont de montrer la vérité de la prédiction de Fox , que la France était invulnérable tant quelle est restée à elle-même. Cependant loin de moi de vouloir trop arguer de son opinion : sa mémoire ne doit pas être responsable de jugemens qu'il n'avait pas lui-même émis, et qui ne pouvaient avoir lieu que par des événemens qu'il n'a pu prévoir. Je n'entreprendrai donc pas d'appuyer de son autorité mon opinion sur notre situation présente; mais je crois nécessaire toutefois d'en parler, afin que Ion ne m'accuse pas d'avoir , dans la chaleur de ma défense pour les principes de M. Fox , varié en quoi que ce soit des miens.
Aucune de ses opinions concernant la révolution française, opinions que j'ai partagées avec lui dans le Parlement , et que je conserve encore, n'ont, selon moi, de rapport avec notre situation d'aujourd'hui à l'égard de la France , et ne peuvent influer en rien sur la paix ou la guerre. Il est de la politique de l'une et de l'autre nation de maintenir la tranquillité du monde; il serait donc superflu à moi d'en parler. Déterminer si l'empereur Napoléon, ayant reconnu l'erreur de sa conduite passée, ne pouvait pas aussi bien que toute autre puis-
(53) sance de l'Europe, maintenir la paix générale; savoir si, en supposant les alliés encore aux portes de Paris, il ne s'élèverait pas de plus grandes difficultés qu'auparavant, en traitant avec une nation si puissante et si colossale , ou si nous-mêmes nous ne devions pas craindre quelques troubles intérieurs, en conséquence de tout ce qui est arrivé, sont toutes des questions à décider au Forum convenable. Mais ces difficultés ne doivent pas être augmentées par le moindre doute sur le principe de la discussion; et, en supposant même l'empereur Napoléon l'objet du choix universel de la nation française, la Grande-Bretagne et ses alliés auraient encore eu un juste motif pour faire la guerre à la France.
Personne, toutefois, ne porte plus de respect que moi au droit sacré d'une nation de choisir son gouvernement, et personne n'est plus que moi disposé à empêcher qu'on De s'occupe des affaires d'une nation tranquille; mais il n'est pas douteux que les Etats ne subsistent entre eux , que par les moyens combinés de résister à l'aggression et d'établir des garanties contre les invasions ouïes conquêtes. Telle est la situation de l'Europe par rapport à la France.
Il n'y a pas de doute que nous ne soyons devenus partie légitime de la confédération; t. i. 3
<ct il est de fait que, par rapport aux puissances de l'Europe, nous agissons soit par elles, soit avec elles. Le système continental de Napoléon, en affectant leur commerce, n'avait d'autre avantage pour lui , que de contribuer à détruire le nôtre. C'est sous ce rapport positif, que la confédération a été sanctionnée au Parlement; ainsi on nous a fait les demandes d'argent les plus exorbitantes ; rien ne nous a coûté : et , quand le but a été atteint, les souverains victorieux, et les grands hommes à leur service, ont été reçus par nous avec un enthousiasme tel , que sans le grand intérêt que nous avions dans cette cause , il serait permis de donner à une semblable réception un nom qui pourrait attaquer l'honneur national.
Les puissances n'ont pas achevé leur ouvrage, quoiqu'elles en eussent le moyen; et, pour prévenir la destruction des propriétés, comme pour épargner le sang des peuples, elles ont proposé, par la bouche de l'empereur Alexandre , de reconnaître , de protéger même toute espèce de gouvernement qui serait du choix de la nation , en exceptant toutefois l'auteur de tous les maux et les membres de sa famille. Sous ces conditions, elles ont invité les autorités constituées choisies par lui-même, à se former un gouvernement provisoire, afin
(35) d'y préparer la constitution la plus convenable à la France.
Comme jurisconsulte, on me passera une comparaison de ce droit d'une nation comparativement avec le droit des particuliers. Un homme possède un animal pour son plaisir; on lui dit qu'il fait du mal , il s'en défend : mais comment entendre cette défense, si luimême a écrit et publié partout que cet anima a mordu ses voisins, et qu'il le croit en effet enragé.
Il n'est pas nécessaire d'avoir recours à la proclamation des alliés, pour justifier le renouvellement des hostilités , c'est la conduite de la France qu'il faudra prendre pour la juger. C'est elle-même qui a publié qu'on ne pouvait plus avoir confiance en son chef, et c'est sa propre déclaration qui a été la première cause de l'exclusion de ce chef.
Les ministres de ce pays-ci qui ont fait la guerre à la France en 1793, n'ont pas eu de cause semblable : ils se sont bornés à dire que tous les pays de l'Europe étaient en danger par la révolution française, proposition que M. Fox a toujours révoquée en doute.
Assurément les actes des autorités françaises et l'abdication de Napoléon ont été l'effet de la force , mais cela ne change pas la position des alliés.
Il m'est impossible de clore cette lettre sur les discours de M. Fox , sans parler de sa dernière motion dans la chambre des communes, objet qui la occupe, de concert avec les hommes les plus éminens du royaume, pendant plus de vingt ans , et dont l'accomplissement est fait pour illustrer notre nation pardessus toutes les autres, et pour lui mériter l'approbation de celui qui dirige toutes les actions des hommes.
L'abolition de la traite des nègres surpasse tout ce que les hommes ont jamais entrepris de grand et d'humain , et a porté M. Fox à dire, à juste titre, « que si, pendant » quarante ans qu'il a siégé au Parlement, il » avait été assez heureux pour obtenir cet objet » de tous ses désirs, il eût été par cela seul » satisfait, et aurait cru sa vie entière bien » remplie. »
Le nom de Wilbeiforce ne peut pas être séparé^de ce sujet; il est de la plus haute importance pour le genre humain, de se rappeler que l'honneur et la réputation sont les seules récompenses de ceux dont la persévérance et le courage ont commencé à répandre le bienfait de la liberté.
Je ne puis non plus, avant de terminer cette
lettre , garder le silence sur l'époque où j'avais
c bonheur d'agir de concert avec M. Fox. Ce
moment a été le plus beau de ma vie, celui qui m'est îe plus honorable: et j'éprouve une véritable satisfaction, aujourd'hui que je me regarde comme retiré du monde, à trouver une occasion heureuse de rendre encore hommage à la mémoire de ce grand homme.
Quand je lui ai rendu les derniers devoirs , je n'ai pas eu la force de contenir ma douleur , comme ma situation l'eût exigé dans la déchirante cérémonie où je représentais ; et j'éprouve encore , dans cet instant où j'ai eu à parcourir les divers actes de sa vie, le plus pénible des regrets. Je m'attache à la même consolation que ses autres amis; comme moi, ils aiment à le voir revivre en lord Holland, de qui la ressemblance avec Fox augmente, à mesure que l'âge nous le montre comme nous avons connu son illustre parent. Nous trouvons en lui lesmêmes qualités populaires , provenant de la même franchise et de la même simplicité de caractère; de ce même esprit, et surtout de cette même ardeur pour tout ce qui tient à la chose publique : comme Fox, enfin, nous le voyons au Parlement se distinguer par une éloquence mâle et vigoureuse, en défendant les droits d'une sage liberté.
Je suis, Monsieur,
Votre obéissant serviteur.
Er*kixe.