I. KOKAND
Description générale.
Kokand est situé à sept cent quatre-vingt li au nordouest d'Och, à huit cent quatre -vingt li au nord-ouest de Kachgar; à Test, son territoire est enclavé dans celui des tribus Bourouts.
A l'est de Kokand se trouvent Marghinân, Andîdchan, et au nord-est Namangân : toutes ces villes sont murées.
Le territoire de ces quatre villes est plat : il s'appuie au sud aux Ts'ong ling. La rivière Naryn le longe au nord. Cette rivière vient des frontières de la contrée habitée par la horde des ti'ibus orientaux et coule dans la direction de l'ouest : elle passe au nord d'Andidchan, de Marghinân, et de Namangân, puis, continuant son cours vers l'ouest, passe au sud de Kokand. De là elle se dirige vers le nord-ouest, coule au nord de Samarkand, puis, tournant au sud-est va se jeter dans le Darigganga (Mer d'Aral).
1 Noms sous Icquels le K'anat de Kokand a été connu des Chinois aux différentes époques de l'histoire : Sous les *Hann, les Sann kouo et les Tsiim -rr Sn Ta ^iiann; sous les Oueï septentrionaux ^& ^JjJ B| royaume de Lo na; sous les SoucY ^S )f^ P'o *hann*, sous les T'ang '""'^ "^ Ning yuaun.
Tous les cours d'eau qui prennent leur source dans les montagnes méridionales et septentrionales viennent tous se jeter dans le Naryn : cette rivière poursuit son cours sinueux au travers des territoires des différentes villes de la contrée.
Le sol du pays de Kokand est gras, riche et fertile; le climat en est tempéré et la population nombreuse. Les troupeaux qu'on mène paître y ont un aspect florissant. Les habitants appartiennent à la même race que les Bourouts : ils pratiquent la religion musulmane et parlent la langue persane.
Le territoire de Kokand est l'ancien royaume de Ta yuann, toutes les villes y sont gouvernées par des begs, mais le beg Erdeni de Kokand en est le chef: tous les autres lui obéissent.
Histoire contefniporaine,
La vingt - quatrième année Tç'ienn long (1759), le maréchal Tchao 'Houeï, poursuivant K'odzidchan, envoya l'officier de la garde impériale Taktana soumettre les hordes des Bourouts. Cet officier poussa jusqu'à Kokand. A la nouvelle de son approche, le beg Erdeni envoya plusieurs officiers pour le recevoir, et, durant tout son séjour, lui fit présent chaque jour de moutons, de courges, de fruits de toutes sortes, de vins, de riz, de tapis, de chevaux, etc. Le k'an était joyeux de reconnaître la suzeraineté de l'empereur de la Chine et agissait en tout avec un respect véritable pour lui.
Lorsque Taktana s'en retourna, le k'an ordonna au
chef Tokto Mahomet de se rendre au camp du maréchal, porteur d'une pétition respectueuse adressée à Tempereur, et d'une letti-e destinée au maréchal. Cette dernière était conçue en ces termes:
«Au maréchal très i)uissant et très brave, commissaii'c impérial commandant les forces de sa Majesté l'empereur de la Cliine, le beg Erdeni, salut.
«Grâce aux bienfaits du Ciel qui nous domine, à l'immense bonheur de l'empereur, nous avons tous obtenu une tranquillité parfaite. Nous avons appris, il y a quelque temps déjà, qu'après être parvenu à Yarkand et à Kachgar, le maréchal avait pacifié toutes les hordes des BouroutB et des K'azaks, et nous nous étions hâté de lui adresser une lettre de félicitation : il i)araît qu'elle ne lui est pas parvenue. Heureusement qu'un officier de la garde impériale nous a apporté une lettre du maréchal: nous avons pu alors nous reconnaître sujets de Sa Majesté. Nous pourrons, ainsi placés sous son égide, jouir d'une existence et d'une paix éternelles : aussi rien ne peut égaler notre joie, rien ne peut servir à exprimer nos remerçîments. »
Là dessus les quatre villes firent leur soumission. Au mois de janvier de la vingt cinquième année (février 1760) le beg Erdeni envoya à la cour Tokto Mahomet, beg d'Andidchan. (Les détails sur cette ambassade sont donnés dans la notice relative à Andidchan.)
Au neuvième mois de la même année (octobre 17 GO) le beg Erdeni envoya un ambassadeur chargé d'offrir des chevaux en tribut.
La vingt -septième année (1762) il envoya en tribut un aigle blanc.
La vingt-huitième année (176iî), le beg Erdeni voulut placer le pays des nouvelles frontières sous son autorité, mais le ministre Yong koueï lui enjoignit de restituer les territoires dont il s'était déjà emparé, et qu'il avait enlevés aux hordes Boui'outs.
La vingt -neuvième année (17G4) l'empereur fit au beg Erdeni l'honneur de lui adresser une dépêche pour l'inviter à ne pas avoii* de relations avec les rebelles Ichak, beg de Kachgar, et l'Imam Abdallah.
Cette même année (17G4) le tribut consista en un Po'haï ts'ing^
La trente-cinquième année (1770) le beg Erdeni mourut. Son neveu Naroubadou lui succéda par droit héréditaire. Naroubadou envoya un ambassadeur oflfrir en tribut un plateau de la fontaine du Dragon^.
Le territoire de Kokand est situé par le 41^ 23' latitude nord, et le 45^ 56' longitude ouest de la capitale- (Pekhig).
Extraits des Annales sur Kokand.
I. Extrait du Ché tçi. Description du pays de Ta yuann. Le pays de Ta yuann est au sud-ouest des
ï D'après le 'fflj "aT ^^ Ts^iny ouemi tçienn ou Miroir de la langue
mandchoue, le ^ j^ p* Po 'haï ts'ing est un oiseau plus grand que le JfS pT 'Ilaï ts'ing {Chorujkon en mandchou = Gerfaut, falco caudicam). Les plumes du dos de cet oiseau sont blanches comme la neige; aussi le nomme-t-on le 'Ilaï ts'iug blanc, en mandchou Chaniyan chonykœi,
2 Nous traduisons «g ^S J9ï -^, mais nous ignorons ce que cela peut être : serait-ce le nom d'une vaisselle particulière à la contrée?
Chîong nou (Huns), juste à l'ouest du royaume des 'Hann. H est à dix mille li environ de ce dernier état.
Les habitants en sont sédentaires* et se livrent à la culture des champs; ils ont des maisons et des villes murées. Le pays de Ta yuann renferme soixante dix villes environ, tant grandes que petites.
Au nord du Ta yuann se trouve le K'ang tçiu (Sogdiane) ; à l'ouest est le pays des grands Yué ti (Gètes) ; au sud-ouest le Ta chia (Bactriane); au nord -est le pays des Ou sounn, à l'est le Yu tienn (K'oten).
II. Extrait des Annales des 'Hann, Description du Si yu. La capitale du royaume de Ta yuann est la ville de Koueï chami : elle est à douze mille cinq cent cinquante li de Tch'ang ann. Du côté de l'est, elle est à quatre mille trente et un li de la résidence du gouvernement général du Si yu; du côté du nord elle est à mille cinq cent dix li du K'ang tçiu (Sogdiane) et de Pi tchenn; du côté du sud-ouest elle est à six cent quati'C - vingt dix li du pays des grands Yué ti (Gètes).
Le royaume de Ta yuann est limitrophe, au nord, du K'ang tçiu (Sogdiane), au sud, des grands Yué ti (Gètes). n renferme soixante dix villes environ. H produit beaucoup d'excellents chevaux. Lorsque Tcirang
ainsi
* rt ^Ê expression qno le commentaire de Yenn Ché-kou explique
Tç'îenn* eut parlé de ces coursiers à Vou tî, celui-ci envoya un ambassadeur porteur de mille pièces d'or et de petits chevaux en or, pour en demander plusieurs. Le roi de Ta yuann ne voulut pas en donner, et il fit même mettre à mort l'ambassadeur des 'Hann qui lui avait adressé quelques paroles grossières. L'empereur envoya alors contre lui Li kouang-li, général d'Eul cbé*, pour le châtier; les habitants du Ta yuann coupèrent la tête à leur roi Mou koua et offrirent au général chinois trois mille chevaux : l'armée eflPectua alors son retour.
m. Extrait des Annales des Tsinn, Description du pays des Si jong (barbares de l'ouest). Le royaume de Ta yuann est à treize mille trois cent cinquante li de Lo yang^ : au sud il s'étend jusqu'au pays des grands Yué ti (Gètes); au nord il touche au K'ang tçiu (Sogdiane). H renferme environ soixante dix villes de toutes grandeurs.
La sixième année T'aï k'ang (285 de notre ère), Vou ti, envoya en ambassade Yang 'hao saluer le roi
» Tchang Tç'ienn, ministre de Vou ti des 'Hann, fut envoyé par celui-ci en ambassade chez les Yué ti : fait prisonnier par les Chiong nou et retenu par eux pendant de longues années, il ne parvint qu*à grand' peine à revenir dans sa patrie. C'est lui qui a introduit la vig^e en Chine. Voyez plus haut note 2, page 130.
' Lo général ^fe S 5pU ^^ Kouang-li fit cette expédition en Tan 104 av. J.-Ch. Après plusieurs vicissitudes, il réussit dans ses projets et s'empara de la ville de ^^ |^Î0 Eul ché : à son retour, il reçut le titre de ffi j^jfi jS^ % général (vainqueur) d'Eul ché.
3 i& E& Lo yang, capitale du royaume des Tsinn.
Lann yu comme souverain du Ta yuann. Lann yu étant mort, son fils Mo tché lui succéda : il envoya un ambassadeur offrir en tribut des chevaux qui suaient du sang \
IV. Extiait des Annales des Oueï, Description du Si yu. Le royaume de Lo na - est l'ancien royaume de Ta yuann; il a pour capitale la ville de Koueï chann. Il est situé au nord-ouest de Sou lo, à quatorze mille quatre cent cinquante li. La troisième année T'aï Hio (229), ce pays envoya à la cour un ambassadeur offrir des chevaux qui suaient du sang. Dès lors il ne cessa d'envoyer tribut.
V. Extrait des Annales des T'ang, Description du Si yu. Le royaume de Ning yuann i>ortait autrefois les noms de Po 'hann na et de Po 'hann^ : on l'appelait P'o lo na* à l'époque des Oueï.
Cet état est à huit mille li de la capitale : la ville de Si tçienn, située au nord de la rivière de Tchenn tchou, en est la capitale. Il comprend six grandes villes et cent autres petites.
Durant les années Tcheng kouann (G27 à 650) le roi de ce pays, Tçi pi, fut tué par Kann mo 'houo tchou des T'ou tçué (Turcs) occidentaux; A pi na chou t'o
s'empara de sa capitale : son fils po tché fit élire roi A léao ts'ann, fils du frère aîné de Tçi pi : celui-ci s'établit dans la ville de 'Hou meunn tandis que po tché résida à K'o saï.
Au commencement de l'année Chienn tç'ing (656) po tché envoya un ambassadeur oflfrir tribut; la troisième année (658) la ville de K'o saï et son territoire furent érigés en Gouvernement de Cliiéou tounn, dont A léao ts'ann fut nommé gouverneur. Aussi chaque année des tributs furent-ils envoyés. La sixième année T'îenn pao (747) on changea le nom de cet état en celui de Ning yuann.
Observations.
Nous voyons dans les Annales des 'Hann que la route qui part de Tch'o clié, longe les montagnes au nord et, se dirigeant vers l'ouest, arrive au pays de Sou lo, est la route septentrionale; elle traverse à l'ouest les Ts'oug ling et débouche dans les états de Ta yuann, de K'ang tçiu et de Yenn ts'aï. Le Kachgar de nos jours est l'ancien Sou lo; une fois qu'on a traversé les Ts'ong ling on passe nécessairement par le pays d'Och. Cette route est évidemment celle dont parlent les Annales des 'Hann et qui, partant de Sou lo, traversait à l'ouest les Ts'ong ling et débouchait dans le Ta yuann.
Le royaume de Chiéou tounn dont parlent les Annales des 'Hann était à l'ouest des Ts'ong ling; celui de Tçuann tou était voisin des Ts'ong ling : au nord-ouest
se trouvait le Ta yuann, un peu à l'est duquel était situé le Tçuann tou; la partie septentrionale de ce dernier était limitrophe du territoire des Ou sounn : D'après cela on peut calculer le chemin que prenait la route traversant Och et les Ts'ong ling.
Au nord-ouest des Ts'ong ling se trouvait le Chiéou tounn, et au nord-ouest de ce dernier royaume était situé le Ta yuann. Les deux pays de Chiéou tounn et de Tçuann tou formaient la région qu'occupent actuellement les hordes Bourouts. (Voyez la notice précédente.)
En allant encore vers le nord -ouest on trouve les pays d'Andidchan, de Marghinân, de Kokand, de Namangân et de Tachkend qui tous sont des états sédentaires possédant villes et cités. La description qu'on fait de ces divers pays s'accorde avec celle du Ta yuann donnée par le Chê tçi : il n'y a donc pas de doute sur l'identité de ces divers pays avec le royaume de Ta yuann.
Les Annales des Oueï, considérant le pays de Lo na comme étant l'ancien Ta yuann, disent qu'il était situé au nord-ouest de Sou lo; le royaume de Po 'hann na des T'ang dont on changea plus tard le nom en celui de Ning yuann, répondait à celui de P'o lo na des Oueï, et ces deux états sont identifiés avec le Ta yuann de l'antiquité.
Ce royaume de Ning yuann était, selon les annales des T'ang, limitrophe des Ts'ong Hng au sud, et du pays des T'ou tçué (turcs) occidentaux à l'est : c'est ce qui explique comment ces T'ou tçué occidentaux
Sim LES PEUPLES DE L'ASIE CENTRALE. 177
purent envahir le royaume de Ning yuann et en tuer le roi Tçi pi; et de plus, comme ces mêmes annales identifient le territoire de la ville de K'o saï avec le gouvernement de Cliicou tounn, les frontières de ce dernier devaient se trouver au nord des Ts'ong ling. Ce territoire est la contrée actuelle d'Andidclian : sous les 'Hann, il porta le nom de Ta yuaun et sous les T'ang celui de Ning yuann.
La préface des poésies composées par l'empereur dit: «Selon le Chê tçi^ le royaume de Ta yuann avait des villes et des cités, ce qui prouve que les pays malioraétans de nos jours ne sont pas la même chose que les pays des hordes K'azaks.»
Après avoir médité les instructions impériales et examiné la situation des lieux, nous trouvons que les pays mahométans, tels que la région de Yarkand, voisine des Ts'ong ling, encore qu'ils ne soient pas éloignés de la région qui correspond au Ta yuann de l'époque des 'Hann, est néanmoins de ce côté-ci des Ts'ong ling, tandis que les pays de Kokand, d'Andidchan etc., qui sont également musulmans, en sont de l'autre côté.
D'après les annales et les documents historiques et l'état des lieux, il n'y a point de doute que ces ét-ats ne soient le Ta yuann de l'antiquité.