PATHELIN, LE PELLETIER, LE PREBSTRE
PATHELIN commence.
LUS m'esbays tant plus j*y pense,
Car je voy gens de conscience Qui souvent sont tous malheureux :
Les pires * sont les plus heureux Qui prennent de taille et d'est#c*.
Se je n'eusse joué du croc * Et \escu d'autre que du mien, Par sainct Jacques ! je n'eusse rien.
Il n'est que le croc et la trompe *, Pour vivre à l'a y se et dans la pompe. Aujourd'huy ne peux rien acquerre ; Et ne suis-je pas maistre Pierre
' * Les plus méchants, les plus pervers.
* A droite et & gauche ; de toutes mains.
' Jouer du croc^ c'est voler, crocheter les serrures, forcer les olTres-forts. On nommait les voleurs : gens de p':nce et de croc,
* Tromperie; terme d'argot.
Pathelin, qui tout en un g lieu.
Pour ung tout seul denier à Dieu * Eus six aulnes de bon fin pers s?
Il n'est que gens fins et expers, Pour leurs bons marchez espier.
En effet, le villain drappier N'en sçeut oncque avoir autre chose.
Mais il fault bien que je m'expose D'empoigner quelqu*un à la source " Et d'avoir, sans deslier bourse, Des fourrures pour noz cotelles *.
Dieu mercy î je sçay des cautelles Beaucoup; je m'en voys à la Foire Essayer que je y pourray faire.
Il est aujourd'huy bonne jeune '*, Que mainte personne sarrazine ® Se dispose à soy confesser?
Mais pourtant, si fault-il penser De mon prouflit ; je trouveray Quelque sot que je tromperay Par beau parler, fraude, et fallace'.
* Allusion à la première farce de Palhelin, où ce malti'e fourbe emporte le drap, en laissant un denier à Dieu dans les mains du drapier. Voy. ci-dessus, p. 50.
* Fin pers doit être ici synonyme de brunette. Le pers^ qui était de couleur bleue dans l'origine, avait d'abord moins de prix que la brunette, comme on le voit dans cette phrase de la Vie anonyme de saint Louis : « Le bon roy ne voulut plus dès lors vestir d'escarlate, ni de brunette, ni de vert, ni couleur qui fust de grande apparence, et vestoit robe de camelin, de brun et de pers. »
' Nous croyons qu'il faut lire : course.
* Colelle, diminutif de coite et dérivé du latin cutis, se prenait indifféremment pour les habits d'homme ou de femme.
* Jour de jeûne, veille d'une bonne fête. Le peuple prononçait sans doute : jitine, en souvenir du lai in : jfjitnium,
® Païenne, infidèle, comme le:» Sarrasins.
^ Ruse, tour de passe-passe; du latin fjiiacia.
PATHELIN 15t
LE PELLETIER commence.
Je SUIS icy en bonne place »
Pour vendre ma pelleterie , S'il me vient de la seigneurie * ; Pour en avoir quelque bon lot»
Je lui feray payer l'escot De mon souper bien largement.
PATHELIN, à part.
Voilà mon homme proprement Qui m'attend, voilà mon marchant ; Je voys à luy tout beau marchant, Faisant semblant de le congnoistre.
Au Pelletier.
£t Dieu vous doint joye, nostre maîstre !
LE PELLETIER
Dieu vous doint joye !
PATHELIN
Comment vous va?
LE. PELLETIER
Bien, Dieu mercy l
PATIÎELIN.
Couvrez-vous, deal Ce n*est pas signe de preud'homme D'estre si gracieux, comme Vous estes? Comme va, beau sire?
LE PELLETIER
Mais vous-mesme?
Tant de fois dire '^ C'est trop tenu.
LE PELLETIER
Rien donc.
C'est-à-dire : deschalamls.
PATHELIN
Or ça, Quant venistes-vous par deçà?
LE PELLETIER
Hier.
PATHELIN
Vous soyez le bien venu !
Dea, vous estes bien tenu * De retourner eu ceste ville.
LE PELLETIER
Il me semble que tout avilie *, Quant je y vien,
PATHELIN
Vendez-vous point bien Doncques?
LE PELLETIER
Pas trop; sans le moyen, Je n'y fais pas de grant despesche s.
Si n'y a-il qui vous empesche.
Au moins, n'y congnois-je personne Qui ait marchandise si bonne, Comme vous en avez le bruit ; J'en congnois encor sept ou huit, Lesquels, quand je retoumeray, Selon ce que je leur diray.
Vous viendront veoir, pour en avoir.
LE PELLETIER
Tant mieux.
* C'est-à-dire : Vous avez bien raison.
* C'est-à-dire : qne le commerce baisse.
* C'est-à-dire : Faute de clients, je n'y fais pas de grandes affaires.
PATHELIN. 133
PATHELIir.
Et VOUS fais assçavoir Qu'il y a deux ou trois bourgeoises De mesmes, qui seront bien ayses ^ Quant je leur diray qui tous estes ; Icy se doivent tenir festes Et nopces, dedans peu de temps ; Mais je vous promets et m'attends Leur en faire avoir bonne part.
LE PELLETIER
S'il me Tient quelque bon hnzard De par tous ; pensez que je suis Pour le recongnoistre.
PATHELIN
Si je puis (Et je le puis bien toutesfois), Je vous Taudray, pour une fois, Ung bon pot de vin.
LE PELLETIER
Grans mercys!
PATHELIN
J'en sçay, parbieul tels cinq ou six.
De qui cent et cinquante francs Viendront en vostre main tous francs.
LE PELLETIER
Il seroit bien à desservir *.
PATHELIN
Lh où je TOUS pourray servir, Je le feray : je y suis tenu.
* Cette rime prouve qu'on prononçait alors bourgeoises ^ comme on prononce maintenant françaises,
* C'est-à-dire : Cela serait bon à avoir, à gagner.
Dea, j'ay bien autrefois congnu Voslre père ; vit-il encoire ?
LE PELLETIER
Nenny, plus.
PATHELIN
Dieu luy doint gloire Et à tous bons loyaux marchans !
Il n#en va gueres sur les champs Maintenant, qui soyeut de la sorte*...
Quant une telle personne est morte, C'est pour tout le quartier dommaige!
Il n'avoit encores que bon aage ; 11 n'estoit point fort ancien '.
Dieu ! tant il a preste du sien !
Car il accroyoit ' à plusieurs.
Mais il est tant de cabuseurs *, Que marchans n'osent plus croire ^.
LE PELLETIER
On ne sçait présent comme croire Les gens, tant sont fort variables.
PATHELIN
Par Dieu! c*cstoit ung des notables, (Encore y suis-je) vostre père, Ce croy-Je, qui fust né de mère :
Aussi, tout le monde l * aymoit ;
* Les quatre-vingt-deux vers suivants manquent dans l'édition de Gueulelle, qui avait copié, sans doute, le Nouveau Pchthelin, sur un exemplaire imparfait, et qui ne s'était pas même aperçu de celte lacune de deux feuillets, que nous avons retrou- Tés, par bonheur, dans un exemplaire de la Bibliothèque de V Arsenal.
* Vieux.
' Il vendait à crédit, sur parole.
* Trompeurs, abuseurs.
' Ou accroire f vendre à crédit.
PATBELIH. 135
Tout le monde le reclamoit; Ghascun le louoit en tout cas :
Et encores ne disoit-on pas La moictié du hien qui estoit En luy.
LE PELLETIER
Voire-mais ^ il prestoit Tant k chascun? Pour parler franc, Marchant si libéral et franc A prester lé sien n^est pas saige.
PATHELIN
Non, si ne le fait sur bon gaige.
Mais pourtant, si vous m'en croyez, De Yostre vie, rien n*accroyez *, Se vous ne sçavez bien à qui :
Maint bon marchant est reltnqui ' Et povre, pour le sien prester.
LE PELLETIER
Il faut prester et emprunter Aucunesfois?
PATHELIN
11 est tout vray.
Mais il y a si peu de foy Aujourd'huy en plusieurs gens.
Que plusieurs en sont indigens, Qui se confient en leur promesse.
LB PELLETIER
Il est aussi vray que la messe !
Je m'en sçay bien à quoy tem'r.
* Oui-dà, yraiment.
* Ne vendez rien à crédit.
' ReUquatairCt débiteur, endetté.
PATIIELIM.
Pourtant, tous en doibt souvenir?
li en est bien à qui Ton baille Assez sans denier ne sans maille S En qui on ne pert rien pourtant?
Mais j'en congnois d'autres, qu'autan Yauldroit le pied comme la main '.
Bien disent : c Je payeray demain !
Seurement, je vous le prometz. »
Mais ce demain ne vient' jamais '.
Et pourtant jamais ne prestez À telz gens !
LE PELLETIER
Vous m'amonnestez Beau et bien, et vous en mercye.
PATIIELIN.
Dea, il fauU bien qu'on se soucye De ses amys, et toutesfois J'ay ouy dire maintesfois À mon père, dont Dieu ayt l'ame !
Que entre vostre père et sa femme Avoit ne sçay quelF parenté :
Combien que ne soye pas rente Gomme vous, mais se j'estoye bomme Qui le vaulsist *, je croy qu'en somme
* La maille, monnaie de cuivre valant un demi -denier, frappée sous Philippe le Bel, avait depuis longtemps disparu dans les transactions commerciales ; mais elle était restée dans la langue, pour exprimer la monnaie la plus infime.
* Quand on empruntait ou quand on achetait à crédit, on levait la main en s'engageant à payer sa dette.
' Ce vers est resté proverbe, sans qu'on se soit rappelé son origine.
* Qui le valût, c'est-à-dire : Si j'étais aussi riche que le fut votre père.
PATHELIN. 13t
Quant tous voz parens et amys Seroyent contez, j'en serois mys Du nombre ; car, de vérité, li y a grant affinité Entre nous.
LE PELLETIER
En bonne heure, sire, J en suis joyeux ; mais, au vray dire. Je ne vous congnois pas présent.
PATHELIN
C'est tout ung. Mais, par mon serment ! 11 est vray. Aussi, vostre père Faisoit tousjours tout son repaire ^ Ghieuz nous, et se ailleurs il logeoit, Ne buvoit-il pas, ne mengeoit Pas voulentiers en autre lieu.
LE PELLETIER
Possible est.
PATUELIN.
Il est vray, parbieu !
Pensez-vous point qu'il m'en souviengne ? Si faict, dea î et quant j'estois jenne * Et petit, il m'en souvient bien Que vostre beau père et le mien.
Quant ilz tenoient Testes ou nopces Ou qu'ilz traictoient d'autres négoces, Ëstoient l'ung cbieuz l'autre à toute heui'e.
LE PELLETIER
Mais dictes où est la demeure, Pour vous veoir le temps advenir?
* Séjour, logis.
* Pour : jenne. Le peuple prononce encore ainsi.
PATHELIN
Parbieu ! mon père fut tenir
Sur fons^... Mais je ne suis pas seur
Si ce fust vous ou vostre seur?
Mais tousjours s*appelloient compères.
Les fils ne vaudront jà leurs pères :
Aujourd'huy sont trop differens,
Car, sur mon ame, les parens
Ne s'entrayment plus, ce me semble,
Ne ne hantent point tant ensemble,
Conmie ilz souloient *!
LE PELLETIER
Mais, dictes-moy, Je vous en prie, par vostre foy.
D'où vient ce grant lignaige-cy *?
PATHELIN
Le cuidez-vous sçavoir ainsi Tout courant? Parbieu! nous serons Les pieds soubz la table, et burons.
Avant qu'autre chose en sçachez...
Trop bien !
PATHELIN
Nous ferons des marchez A Taventurcy ains que * je parte,
' Les fonts de baptènie. Gueulctte, qui n'avait pas sous les yeux les vers qui précèdent, a écrit : &urfons, avec celte note ridicule : Ut surfont la marchandise.
* Comme ils avaient coutume autrefois.
' Cette généalogie, ces détails de famille.
* Avant que.
PATHELIN. 139
Qui vauldront bien à boire quarte S Et puis, là, en deviserons.
LE PELLETIER
S'fl VOUS fault rien *, nous en aurons Fait en deux mots, car seuremcnt Tout est bien au commandement, Et n^y eust-il denier comptant.
PATHELIIf.
Rien, rien '. Je vous mercye pourtant ; Mais, quant d'avec moy partirez.
Par ma foy, vous emporterez Tout ce que vous debvez avoir.
Je ne bais nen tant que debvoir :
Jamais d*accroire * homme ne prie^; Quant est de la pelleterie, n m'en fault de belle et de bonne, Non pas pour ma propre personne, Mais pour... Vous le congnoissez bien? Si croy-je ! un très-homme de bien.
Le curé de ceste paroisse.
Je vous y meneray.
LE PELLETIER
D'où est-ce ?
Qui il est ?
PATHELIN
Qui? Dieu! c'est un homme Qui a, de par Dieu, pleine somme,
* Ancienne mesure contenant deux pintes.
* C'est-à-dire : Si vous avez besoin de quelque marcbandis*. ' Non, non.
* Faire crédit ; du latin eredere.
* L'édition de Gueulelte porte -.p'e; ce qui semblerait un proverbe populaire.
Et suis son parent, moy indigne :
11 ne soupe point ne ne digne ^ Gueres, que toiisjours je n'y soye.
LE PELLETIER
Se c'estoit pour fins draps de soye, J'ay pannes * assez suffisantes.
Adviscz quelz pannes, et quantes Il fault?
PATHELIN
Mais pannes de bon prix?
LE PELLETIER
De quoy ?
PATHELI?!.
De qus)rreaux ou de gris '.
LE PELLETIER
J'ay de très-bon gris épuré.
PA.THELIM.
Or ça, pour monsieur le cure, Puisqu'une fois en ay la charge, Pour sa robbe, qui est longue et large/ Combien fault-il bien de manteaux *
* Pour : d:8ne. On pouvait alors, par licence poétique, chan* ger l'orthographe et la forme des mots pour les besoins de la rime ; ce que la Fontaine n'a pas manqué de faire, à l'exemple des vieux auteurs.
* Pannes ou pennes, fourrures; du latin penna.
Ce sont les noms de deux sortes de fourrures : l'une, cod)posée sans doute de peaux de deux couleurs, cousues en carreaux; l'autre, d'une seule couleur, en peaux de petit-gris ou d'écureuil. Comme il est dit plus loin que les ^Mfr^aitdP venaient de Lonihardie, nous croyons qu'il s'agit de fourrures de chats sauvages.
* Espèce d'aunage particulier au commerce de la pelleterie. C'était sans doute ce qu'il fallait de fouiTure, en longueur et en largeur, pour doubler un manteau.
» PATHELIN. 141
(Par vostre serment!) de quarreaux^ (Pour la fourrer) de Lombardie?
LE PELLETIER
Il en fault bien deux et partie Du tiers, par ma foy, mon amy.
Je vous en Tends deux et demy ' Tout du long?
PATHELIM.
Et puis nous convient (C'est grant argent qui tous vient) »
Pour sa niepce (laquelle est preste ' D'espouser), une panne honneste De bon gris?
LE PELLETIER
J*ay du gris de meure' :
En voulez-vous? ou gris d'aumure*?
Pensez que j'en ay à tout seur*.
PATHELIN
Par ma foy ! je veux du meilleur.
LE PELLETIER
Se vous voulez de tortes bannes^,
* Cette phrase burlesque, dans laquelle les incidences produisent équivoque, fait allusion à une plaisanterie du même genre qui se trouve dans la première farce de Pathelin; c'est le fameux : par mon sermen', de laine, qu'on a si souvent imité. (Voy. ci-des!»us, p. 35.)
* Ccst-à-dire : Je coupe donc, pour vous, deux manteaux et demi dans la longueur de la pièce de fouiTure.
' Fourrure de petit-gris, qu'on nomme mure dans les poètes du treizième siècle ; du bas latin murina.
* Fourrure de peau de lapin, qu'on employait pour doubler es aumusses que les chanoines portaient en hiver, afin de tenir chaudement la tête et les épaules. Aumiire^ pour : aumusse^ est une de ces transformations de mots que la rime autorisait.
'^ Prix. 11 y a, dans l'édition gothique : à tous feur.
* « Pour la rime, il faudroit lire lorles hinnef, dit Gueulette, lesquelles, ainsi que grognetlesy memonettet^ croupes et penl-
Par ma foy ! j'en ay de bien fines ? Ou, 8e vous voulez de groingnettes.
Prenez- en, ou des mantonnettes, Des croupeSy ou des pennilleres ?
PATHELIN
Ces pannes sont trop legieres. *
LE PELLETIER
J'entens vostre cas bien et beau ; Je vous sortiray *■ d'un manteau Bel et bon.
PATHELIM.
Monstrez?
LE PELLETIER
Voy-le-cy*?
PATHELIN
Voire ! Mais souffira cecy,
Pour bien fourrer toute sa robbe?
LE PELLETIER
Ouy, si on ne luy en desrobe.
PATHELIN
Fauldra-t^il point de fourniture?
leiles, étoient des étoffes ou des fourrures de ce temps, et dont les trois dernières pouvoient avoir pris leurs noms des parties du corps qu*on les destinoit à couvrir. » Nous croyons plutôt que ces diiTérents noms indiquent les parties du corps de l'animal auxquelles on empruntait diverses sortes de fourrures ; ainsi le dos ou le ventre est plus ou moins estimé dans le pelage de la bête; le mot croupe parait donc «synonyme de dos; feniUière^ de venire. La groingneite pourrait êire la civette ou la fouine. Quant à fortes bannes^ c'est un mot évidemment défiguré, comme on en peut juger d'après, la rime correspondante; plus loin, p. 144, on voit reparaître sans doute la même fourrure, qui est nommée : toutes vaines.
* Pour : assortirai,
* Pour : le voici.
PATHELIK. U5
LE PELLETIER
Il en fauldra à Tavanture; Voire, et si tous est nécessaire»
Et est bien honneste, pour faire Les paremons, une douzaine De beaulx dos de gris ^ .
PATHELIN
C'est grant peine, Or ça monstrez-moy ces quarreaux ?
LE PELLETIER
Voy-les-cy, et, s'ilz ne sont beaux, N'en payez ne denier ne maille ; Se TOUS en trouTez qui les Taille, Je les TOUS quitte *.
PATHELIN
Hz sont passables.
LE PELLETIER
Hz sont, parbieu, bien prouffîtables. C'est proprement ce qu'il tous fault.
PATHELIN
Combien (mais ne parlez point hault) Coustera toute la marée •?
LE PELLETIER
Et c'est toute bonne denrée?
PATHkLIN.
Encore en est-il de meilleure.
Mais Trayement, eu la bonne heure,
* Ce sont des pièces de fourrures de petit-gris prises sur le dos de la béte.
* Je vous les donne pour rien, gratis.
' Locution proverbiale, e.npniatée au langage des marchandes de poisson et signifiant : le tout, la totalité.
iU LE NOUVEAU
Il consent bailler (c'est raison) Le denier à Dieu *■ : ne faison ' Marché de quoy Dieu n'ait sa part.
LE PELLETIER
C'est raison d'y avoir regard, Et dictes comme, homme de bien.
PATHELIN
Or ça, disons, présent'^ combien Tout coustera, sans barguigner?
LE PELLETIER
Je ne veux en vous rien gaigner,. Pour l'amour de la congnoissance.
PATHELIN
Encore, j'ay bonne espérance Qu'après ce marché s'en fera Bien d'autres.
LE PELLETIER
Tout vous coustcra...
(Les manteaux sont grans et montans) ^Douze beaulx escus tout contans.
PATHELIN
Vrayement, c'est bien dit, douze escus?
LE PELLETIER
Parbieu ! le tout vaull encor plus.
PATHELIN
Sans jurer, car il me fait mal, Quant n'y aura bon principal,
* Dans la grande Farce de Pathelin, maître Pierre donne aussi le denier à Diea et prc.'^que dans les mêmes termes (voy. p. 33) :
Dieu sera Payé des premiers : c'est raison.
Vecy un denier; ne faison • Rien qui soit, où Dieu ne se nomme.
* Présentement, à présent. -
PATHELIN, i45
D*ouyr jurer; il souffira De neuf escus?
LE PELLETIER
Ah ! Don sera.
Par ma foy, vous vous haussei'ez *?
PATHELIN
Trop bien, mais vous vous baisserez.
Or ça, vous en aurez donc dix?
LB PELLETIER
Mais unze?
PATHELIN
Rien.
LE PELLETIER
Et je vous dis Que c*est marché sans decepvoir.
PATUELIN.
Brief, je veux bon marché avoir Et bien payer aussi.
LE PELLETIER
Pourtant, Si vous n^aurez pas tout pour tant :
Sans plus, il ne se pourroit faire.
PATHELIN
Ung trompeur, (qui le vbudroit croire*), En offriroit plus largement, Mais je en offre tout justement Ce que en veux payer, sur le pec '.
* C'est-à-dire : Vous hausserez votre prix; voud m'en donnerez davantage.
* C'est-à-dire : qui voudrait l'avoir & crédit.
' En conscience, sur ma parole, eu mettant la main adpee'.Ms, sur la poitrine.
LE PELLETIER
Vous remettrez deux francs avec?
PATHELIN
Combien seroit-ce ?
LE PELLETIER
Ce seroit Dix-huit francs que tout cousteroit ^
PATHELIN
Ce seroit trop.
LE PELLETIER
Par mon serment !
Vous les payerez tout rondement?
PATOELIN.
Bien ; puisque vous avez juré,
Non pas moy, mais monsieur le curé
Les payera.
Cela m'est tout ung.
Ml y a ici, de même que dans Maistre Pierre Patkelin, un calcul à faire sur la valeur relative de l'écu-à-la-couronne et du franc employé comme monnaie de compte : calcul qui Joit donner d'une manière à peu près certaine la date de la composition de celte farce, postérieure à la première. Le Pelletier demande d'abord douze écus de sa fourrure ; Palbelin n'en veut donner que dix ; le Pelletier àe réduit à onze, mais, comme Pathelin tient bon, le Pelletier le prie d'ajouter deux fmncs à son offre ; or, dix écus, avec deux francs en plu:», représentent dixhuit francs. Nous voyons, d'après les tables du Traité de» tnonnoiesàQ Leblanc, que, vers l'année 1474, l'ocu d'or à la couronne valait trente-deux sols, ce qui produit la valeur exacte spécifiée dans le Testament de Pathelin : car dix écus, à trentedeux sols l'un , équivalent à seize francs nets, auxquels il faut adjoindre les deux francs supplémentaires exigés par le Pelle-* tier, pour parfaire la somme de dix-huit francs. On peut donc dire avec certitude que le Testament de Vathelin a été composé eu 1474.
PATHELIPI. i|7
PATHELIN
El si ne reviendrez pas jeung * De sa maison.
LE PELLETIER
Nous ne buTons Toujours que trop.
PATHELIN
Ga achevons.
Il nous fault maintenant aller A nostre beau curé parler, Pour recevoir vost^e payement.
LE PELLEïlEH.
Le fault-il ?
PATHELIN
Et ouy, vrayement.
Ce n'est pas loing jusqu'à Teglise, Mais il vault mieux, quand je in'advise, Que vous prenez à Tavanture Quelqu'autre sorte de fourrure, Car je croj, quqnd il en verra D'autres, qu'il en acheptera ; Et si y a de uoz voisines (Comme j'ay dit) qui font bien mines D'en accepter un très-bon lot ; • Vous y pouvez gaigner un pot De vin, pour employer vostre erre *.
LE PELLETIER
Vous dictes vray.
PATHELIN
Et, par sainct Pierre !
* A jeun.
* C'esl-î-dire : vos pas, votre démarche, la peine que vous prendrez de venir chez le curé. ^
Ce fait mon ', vous en pourrez vendre À de grant argent.
LE PELLETIER
Je voys prendre Du menu vair • donc et de faines.
Des crouppes, et des toutes vaines, Et ung beau manteau de regnard.
PATHBLIN,
Faicles-en un pacquet à part ?
LE PELLETIER
Si feray-je; laissez-moy faire.
PATBELrN.
Vous aurez clpeuz nous bien affaire Et beaucoup plus que ne pensez.
LE PELLETIER
De tant mieux, ne vous soulciez.
Aussi, se je fais mon prouffit.
Rien n'y perdrez.
PATHELIM.
II me suffît Que vous vendez bien voz denr<^es.
LE PELLETIER
Voicy noz pannes bien serrées, Chascune à sa part.
PATHEL1N.
Allons doncques.
Le porleray-je...
' Expression populaire, synonyme de : or donc, en ce cas, oui vraiment. Nous croyons que cette locuti<Jn proverbiale s'ei»t changée par corruption en : si fait, qu'on emploie encore familièrement dans le même sens.
* Le menu vair était une fourrure de petit-gris mêlée de blanc et de noir, mais nous ne savons pas quelles espèces de fourrures désignent les noms de faines ^ de croupes et de Ivtt'csva'tics, Voy. la note ci-dessus, p. 111.
PATHKLIN 149
LE PELLETItlB.
Rien quelconques* Il n'y a rien qui soit pesant ■.
PATHELIN
Pensez-vous que je soye laysant *?
Et vous porterez tout le faix !
Maudit sois-je, se je le fais ; Jamais je ne le souffriroye.
LE PELLETIEn.
Ne vous chaille ; j'en porteroye Bien plus, à une de mes mains.
PATHELIiN.
£t parbieu 1 sire, à tout le moins, Je porteray ce paquet-cy.
J'en seray bien grevé aussi î Il ne fault pas tant de caquet.
LE PELLETIER
Bien ; portez donc vostre paquet !
Mais c'est peine et honte.
PATHELIN
Rien, rien^, Ghascun emportera le sien.
Pensez-vous que cecy m'enhenne *?
* Dans la première Farce de Pathelin, on retrouve presqu9 le même dialogue (p. 38) :
LS DIIAPPIBR.
Allez drivant ; sus, je yray doncques Et le porteray.
Rien quiconques.
. Que me grevera-il? Pas ranilles.
* Fainéant, paresseux.
^ Pas du tout, nullement.
* Me fatigue, m'essouffle; le verbe henner ou plutôt enhenuer qui vieillissait, fut remplacé par ahanner^ souffler à*ahan^ de fa* tigiie.
lâO LE NOUVEAU
LE PELLETIER, à son valet.
Ne bouge» iant je reTiengne, D'icy entends-tu, mon varlet?
Et prens bien garde à ton palet * ?
A PatheliD.
Sus devant, allons, de par Dieu !
PATHELIN
Vous verrez bientost ung beau lieu Chez ce curé, où je vous maine, Et si c'est une maison plaine De tous biens; mais aussi le bien Luy est bien deu, il le vault bien.
Pensez qu'il vous fera grant chère.
LE PELLETIER
Dictes-vous que c'est sa manière De festoyer ainsi les gens ?
PATHELIN
Quant vous aurez reçeu l'argent Ou de Ter, tel qu'il vous plaira, Car tout premier ii vous payera.
D'assiette*, de ce qu'il vous doit, Vous verrez de quel vin il boit ; Et si vous donra, par sainct Gille î D'une très-belle et grosse anguille :
Et là, vous diray du lignage D'entre nous.
LE PELLETIER
J'ay bien grant courage D'en sçavoir.
PATHELIN
Nous en parlerons,
' (l'est évidemment la boutique, la baraque, la tente, que le Pelletier occupait dans le champ de foire.
• Cette expression équivaut à celle-ci, qu'on emploie encore dans le même sens : rubis sur Vongle,
PATUËlilH. iSl
Sur le vin ^, et nous nous trouverons, Ce croy-je, de bien près parens.
Ça, voicy Feglise : entrons ens', A Tavanture qu'il y est*; S'il y est, il sera tout prest De vous payer à la raison, Avant qu'aller à sa maison, Car tousjours sur luy il apporte Or et argent de mainte sorte :
C'est sa manière et sa nature.
LE PELLETIER
Hors mettons donc à Tavanture Une patenostre*.
PATHELIN
Devant Entiez?
Mais vous ?
PATHELIN
Ça, quant et quant ^.
(Ils entrent dans l'église.) Voilà le curé qui confesse.
Regardez, il n'y a pas presse ; Nous sommes entrez bien k point.
Je luy voys tout depoincten poinct Dire le marché qu'avons faict, Et, s'il est appoint «, qu'en effet Il vous despesche ''.
* Le verre à la main.
* Dedans; du latin intus.
' C'est-à-dire : en cas qu'il y soit.
* C'est-à-dire : profitons de l'occasion pour fairo une prière. ^ C'est-à-4ire : entrez avec moi.
« C'est-à-dire : s'il a de l'argent sur lui. ' Qu*il vous paye, r
LE PELLETIER
C'est bien dit.
LE PREBSTRE commence.
Wayement la leste m'estourdit De confesser; c'est trop grant peine...
En quel temps fusse*? En quel semaine?
Estoit-elle point mariée?...
Car, se elle estoit femme liée , Il y fauldroit avoir esgard.
PATHELIN
Doint bon jour, monsieur!
Dieu vous gard!
Qu'a-il de nouveau ?
PATHELIN
Le cas est Que voicy ung fils, s'il vous plâist, Qui se veut à vous confesser, Et Fay bien voulu adresser A vostre personne, et pourtant Vous le confesserez d'autant.
Et qu'à plusieurs j'ay ouï dire Que très-bien le scaurez instruire Et interroger de tous cas.
LE PREBSTRE
Par mon ame, je ne sçay pas Plus qu'ung autre !
* Le prctre s'adresse à un pénitent qu'il est en train de confesser. Gueulette pense que la scène représentait un ronfessionnal avec un homme à genoux tournant le dos aux spectateurs. 11 faut ajouter que les confessionnaux à cette époque étaient ouverts et non fermés comme ils le sont aujourd'hui. On voyait donc le prctre assis en face du publie»
PATIIBLIN. 1S3
PATHELIN
Sauf votre g race, Avant que d^icy il desplace', SUl TOUS plaist en prendre la |)cino, Vous aurez, pour une douzaine De messes, Targent tout coninnt ; Et puis TOUS les yrez chantant.
Quant vous serez tout de loysir.
LE PBEBSTRE.
Quand il voudra, à son plaisir.
J'en prendray voulentiers la charge.
PÀTHELIN.
Pour bien vous dire tout au large Son cas et sa condition.
Il est d'une complexion Aucunësfois bien fantasticque, * fit souvent, quant le ver le picque'j Devient comme tout insensé, Tant qu'on n'auroit jamais pensé Les folties de quoy il s'advise, Nais, quelque chose qu'il devise.
Il ne faict nulles folles malles ',' fit si y a des intervalles.
Gomme présent, qu'il est bien saige.
Pourtant luy ay donné couraige (Tant comme il est en bon propos*) De vous dire deux ou trois mots Pour le faict de sa conscience.
Vous avez assez de science,
« Il s'en aille.
* Ceât à-dire : dans certains moments de folie. On croyait alors généralement que la folie était produite par un petit ver qui rongeait le cerveau.
' Aucun acte de folie dangereuse.
* En bonne disposition.
154 LE KODVEAO
Se d'avanture il se i oui oit Fantasier* comme il souloit, Pour le remettre à son advis*.
LE PREBSTRB.
Par ma foy, je coufesse en vis * : C'est ung métier trop pénible.
PATHELIN
Pour ce, faictes-y le possible Pour l'argent; et quant vous Taurez Confessé, vous vous en viendrez Disner avec nous, s'il vous plaist ; Vous trouverez le disner prest A ceste taverne prochaine.
LE PREBSTRE
Eh bien ! je prendray donc la peine De le despes^her*, mais qu'il viengne : Mais il fault qu'ung peu, là, se tiengne. Tant que j'aye achevé cestuy.
PÂTHSLIN.^
Monsieur, qu'il soit bien adverly De son cas, je vous en requier.
Despeschez-le.
LE PRESBTRE.
Sans reliquer^.
J'entends bien le cas tout de lonff.
PATHELIN
S'il vous plaist, vous luy direz donc Que présent le despescherez ?
< Entrer en démence, exalter.
* C'est-àndire : dans son bon sens.
» C'esl-ànlire : vous demandez que je confesse un homme malgré lui, invitus.
* De le confesser.
" Sans délai.
PATRELIN. 1S5
LE PREBSTRE
Trop bien....
(D s'adresse au Pellelier que Palhelin a fait appi-ocher. )
Mon amy, vous serez Despesché présent pour certain?
LE PELLETIER
Bien, monsieur.
PÂTnELINé
Je m'en voys soudain Devant faire mettre la table, Mais yenez à heure convenable, Monsieur ?
LE PREBSTRE
Sainct Jean ! si ferons-nous ; Nous serons bien tost après vous.
PATRE LIN, au Pelletier.
Or ça, vous avez bien ouy (De quoy je suis bien resjouy), Oue 'présent serez despesché.
Je tuy ay dit tout le marché Et la somme totallement.
LE PELLETIER
Voire, mais fera-il le payement Icv?
PATHELIN
' Et ouy dea, veu le cas...
(Au Prêtre.) Et le despescherez-vous pas Icy?
Et ouy dea, c'est le mieux.
PATHELIR.
Voire, et bien tost?
iS6 Le NOUVEAU
LE PREBSTRE
(A Pathelin qai revient encore T interrompre. )
Tant de fois, Dieux!
Mais que cestuy ait achevé De soy confesser, luy levé , Quelconque s> offre ou présente, Il sera, en heure présente, Despesché, tout en la manière Qu'il est dit.
PATUELIN.
Pour faire la chère.
Je voys donc penser du disner, Car il nous £aiuldra choppiner Un peu, pour mieux sVntre-congnoistre.
LE PELLETIER
S'il me fault longtemps icy estre? '
PATHELIN
Rien, rien.
LE PELLETIER
Je seroye deceu î ,
PATHELIN
Après que vou.s aurez receu Tout vostre argent, et recueiily, Vous en viendrez avecque luy Disner, Tentendez-vous pas bien?
Je ne vous serviroye de rien.
Puisqu'il sçait quelle somme il y a...
Dictes ung Ave Maria, S'il vous ennuie, en attendant.
LE PELLETIER
J'attendray doncques, cependant Qu'il parachevé cestuy-là....
Heu, emportez-vous donc cela *!
Laissez'le moy, si vous voulez ?
* Le paquet de fourrures.
PATRELIN. 157
PATHELIN
RieD, rien.
LE PELLETIER
Or allez donc, allez !
PATRELIN.
Cecy.... Eh! que me coustera-t-il?...
La Toulez-Tous dessus le gril Ou bouillie, ceste grosse anguille?
LE PELLETIER
Or, je TOUS requiers qu^on n^habille ' Rien qui soit pour mo^davantage?
PATRELIN.
Vous souciez-Tous du coustage*?
Vous n'aurez rien que Tordinaire.
C'est assez.
PATRELIN.
Or, m'en laissez faire , Je m'en voys faire piler les pois >.
LE PAESBTRE, i son pénitent.
Or ça, mon amy, quantcs fois Avez-Tous eu sa compagnie *?
LE PELLETIER, h part.
J'auray une belle poignie
* Apprête, prépare. On dit encore habiller les viandes.
* Dépense.
' « On appeloit potiptlin le marc des pois dont on a tiré la porée, dit Le Duchat dans ses notes sur le Baron de Fœncele. De li ce nom a été donné à ces comédies informes mêlées de sérieux et de burlesque, jouées en France sous François 1*% et continuées jusque sous le règne de Louis Xlll. • Nous ne doutons pas que ce passage du Nouveau Patheiin ne soit la véritable origine du nom de />« des pois piléf^ donné aux farces que représentaient les clercs de la Bazoche à la fin du quinzième siècle.
* C'e»t-i-dire : combien de fois avez-vous commis le péché de luxure.
D'argent^ maintenant, pour mes pannes Et si ne sont que des moyennes; Les manteaux ne sont point des grans : Si en auray-je dix-huit francs Pourtant; et, s'il eust barguigné' Plus fort, il eusty parbieu ! gaigné Ung escu d'or, au premier bout.
Mais y puisque le curé paye tout.
Ne m'en chault : il fera l'avance *.
LE PBBBSTRE, au Pénitent.
Faictes bien vostre p«iitence Et entendez doresenavant A bien faire mieux que devant; Car vous' avez beaucoup failly.
In nomine Patris et Fiîi Et Spiritus Sancti, Amen
aa Pelletier.
Ça, mon amy, venez-vous-en?
LE PELLETIER
Et je suis, monsieur, fort venu.
LE PREBSTRE
Je vous ay ung petit tenu ^, Mais il falloit icy parfaire.
LE PELLETIER
C'est raison, il le convient faire.
Quant on y est.
LE PREBSTRE
Or ça, disons?
LE PELLETIER
Dictes donc, monsieur?
Marchandé.
' 11 payera plus cher.
' C'est-à-dire : je vous ai fait assez attendre.
Ad visons?
Placez-vous?
LE PELLETIER
C'est tout advisé.
Ne vous a-t-il pas devisé La chose, tout ainsi qu'elle est * ?
LE PREBSTRE
Ouy, mon amy, et je suis prest De vous despescher maintenant.
LE PELLETIER
N*estes-vous pas bien souvenant Du marché, tel qu'il vous Ta dit !
LE PREBSTRE
Ouy dea, ouy, et, tout à son dit', J'en feray.
LE PELLETIER
Ça, despescbez-nous?
LE PREBSTRE
Doncques mettez-vous à genoux, S'il vousplaist?
LE PELLETIER
El pourquoy cecy?
LE PREBSTRE
C'est la manière d'estre ainsi.
Pour compter son cas humblement.
Mais, pour compter bien aysement , Ce lieu-cy n'est pas bien sorlable,
< C'est-à-dire : cet homme ne vous a-t-il pas (Ut la choàe? * Suivant sa recommandation.
Et a]]oiis dessus une table
Ou quelque autel, pour bien compter.
LE PREBSTRE
Il né fault pas si hault monter.
Agenouillez-vous cy ung pou ^ ?
LE PELLETIER
Par mon ame, il ne me chault où !
Mais que j^aye ce que je demande.
LE PREBSTRE
Tant plus est lliumilité grande Du pescheur, plus est oslevé.
LE PELLETIER
Si seroye-je pourtant grevé •, l!^i j'estoye icy longuement.
LE PREBSTRE
Vous estes bien dévotement :
Despeschez-vous, sans tant prescher?
LE PELLETIER
C'est vous qui devez despescher :
Despcschez-moy ?
Or comptez donc Ce qui vous maine, tout du long, Et bien tost vous despescheray.
'* LE PELLETIER
Baillez donc, et je compteray.
Je ne voy que compter icy',
LE PREBSTRE
Dea ! ce n'est pas k dire ainsi.
Sçauriez-vous compter vostre cas ?
' Tear : un peu,
* Lésé, Miolesté. Le Pelletier a consenti à s'agenouiller de^ ant le Prêtre.
' C'est-à-dire : je ne vois pas* d'argent à compter ici.
PATHE1.1M. 161
LE PELLETIER
Ouy Lien! Mais ne vous IVil pas.
Cet homme, qui s'en va, compté?
LE PREBSTRE
Pensez-vous qu'il m'aura compte Voz cas particulièrement?
U n'y a que vous seulement, Qui en sçeust parler au certain.
LE PELLETIER
Pour le vous dire plus à plain, Doncques, il est vray qu'il y a.
Pour tout, dix-huit francs.
LE pi;ebsxre.,
Ëh dca, dea !
Qu'est-ce à dire?
le^pelletier.
Il y a autant.
Il me les fault avoir comptant, Pour les deux pannes qu'il emporte,
le PREBSTRE.
Il vous fault parler d'autre sorte.
Qu'est cecy? Je n'y entends rien.
LE PELLETIER
C'est vous qui ne parlez pas bien :
Vous ne faictes que barbouiller.
LE PREBSTRE
Ça, dictes, sans plus vous brouiller, Tout premier Benedicite ?
LE PELLETIER
Et pourquoy? Quell' nécessité En est-il?
ifiî, LE MOVTfiAD
LB PKEBSTRB.
Si est-ce la guise*.
LE PëLLBTIEB.
Quand je yerray la table mise, Je le diray; non autrement.
LE PREBSTRE
Si est-ce le commencement Et le sceau de confession. Dictes-le en dévotion, Et puis Tostre Confiteor?
LE PËLLBTIEB.
BaillezHnoy, ou argent, ou or?
Vous ne faictes que ravasser !
A quel propo9 me confesser Maintenant? Il en est bien temps !
LE PREBSTBE.
Mon amy, yeu ce que j'entends, Vostre entendement est brouillé.
LE PELLETIER
Seray-je cy agenouillé Tout ineshuy'? Qu'est-ce cy à dire?
Vous m'y faictes mettre pour rire, Ce croy-je, en tous jouant de moy !
LE PREBSTRE
' Non fais, mon amy, par ma foy !
Ce n'est pas pour me faire honneur , Mais pour l'amour du beau Seigneur Que je représente en ce lieu.
LE PELLETIER
Or, me payez donc, de par Dieu , Puisque représentez Tostre homme,
* C'est Tusage, la forme de la confession.
Tout aujourd'hui.
Et me baillez toute la somme
Qui m*est deue pour la marchandise
Qu*il emporte?
LE PREBSTRE
On vient k l'église Pour y prier Dieu, et non pas Pour y parler de te)z fatras ; Ce n'est pas lieu pour marchander.
LE PELLETIER
Est-ce péché de demander
Ce qui est bien loyaulment deu?
LE PREBSTRE
Vous sçavez bien que je n'ay eu Rien de tous?
LE PELLETIER
Rien!
LE PREBSTRE
De quel mestier Ëstes-Yous?
LE PELLETIER
Je suis pelletier, De par tous les diables d'enfer !
LE PREBS'TRE
Il ne se fault point eschauifer.
Mon amy, parlez sagement Et vous confessez gentement?
Je confesse que tous devez
Dix-huit francs; que vous avez
La denrée qui mieulx vault encoire...
LE PREBSTRE
Dieu TOUS rende vostre mémoire !
D*où vient ceste merencolie?
Il y a bien de la follie.
Je prie Dieu que il vous sequeure * !
Vous est-il prins tout à ceste heure,
Mon amy? Vous estes volage*?
LE PELLETIER
Par la morbieu ! je suis plus sage Que vous n'estes de la moitié î
LE PREBSTRE
Sans jurer... Voicy grant pilié!
Il fault que vous vous confessez, Mon amy, et que vous pensez A Dieu, comme ung homme notable.
LE PELLETIER
Mais pensez-y, de par le diable Et me payez, avant la main'!
LE PRERSTRE.
Je ne vey jamais si soubdain Entendement d'homme troubler !
Me cuydez-vous ainsi embler* Mes pannes, sans estre payé?
Ah ! si vous m'avez délayé *, Payez-moy, sans plus m'abuser.
LE PREBSTRE
Mais pensez de vous accuser, Sans rien laisser, de bout en boul'
* Pour : secoure.
* I^unatique, visionnaire.
' On dit mainlenant : haut la main.
* Dérober, voler.
^ Fait attendre.
PATHELIN. 105
LE PELLETIER
Le corps bieu ! Si vous ay dit tout.
Et suis tout prest de recepvoir...
LE PREBSTRE
Comment voulez-vous donc avoir Corpus Domini? Il faudroit, Premier, vous confesser k droit *.
; LE PELLETIER
Mais quel diable d'entendement !
' Quant je vous parle de recepte
D'argent. . .
LE PREBSTRE
Voicy bien grant decepte
LE PELLETIER
Faictes-m*en la solution'?
LE PREBSTRE
Faictes donc la confession Premièrement. Vous absouldray-je Sans confesser?
LE PELLETIER
Voicy bien raige.
Je ne vous parle point d*absouldre ; De par le diable! c'est de souldre...
Vous n'entendez pas à demy.
LE PREBSTRE
Je ne vous dois rien, mon amy ?
Vous estes troublé de la teste.
LE PELLETIER
He cuidez-vous donc faire beste?
' Comme il faut, de bonne grâce.
* Déception, erreur.
^ Le payemeut.
ti
Sttis-je à cabasser *■ ainsi?
Vostre honune, qui s'en va d'icy, M'a dit que me payerez taiit bien?
Quel homme? Ce n'est pas lu mien.
LE PELLETIER
Et parbieu, si est! C'est le vostre!
LE PREBSTRE
Et, de par sainct Jacques Tapostre !
Je ne le connois nullement.
11 m'a dit que présentement Vous confesse, et que me payerez Très-bien, et si me baillerez Argent, pour dire une douzaine De messes.
LE PELLETIER
Sa fiebvre quartaine !
LE PREBSTRE, à part.
Voicy un homme desvoyé*.
LE PELLETIER
Ne Tavez-vous pas envoyé Pour vostre disner habiller, Pendant que me devez bailler L'argent? Il dit qu'il vous gouverne *.
LE PREBSTRE
Il est allé k la taverne
Où il nous attend à disner,
Ce m'a-il dit.
LE PELLETIER
C'est à deviner Où il est, le diable le saiche I
* Berner, ballotter.
* Hors de sens, égaré.
' C'est-à-dire : qu'il est votre intendant.
PATHELIN. 167
LE PBBBSTBB.
Voicy lin homme qui me fascbe Terriblement.
LE PELLETIBB.
C'est bien fasché ; (}\ie ne suis-je donc depescbé !
Seray-je meshuy aux escoutes *?
Je TOUS prie, une fois pour toutes, Quant j'en ay assez enduré, Payez-moy, monsieur le curé?
LE PREBSTBE.
Mais vostre petit chapellain?
LE PELLETIER
Vous estes curé?
LE PREBSTRE
Pour certain, Je ne suis que simple vic<»ire.
LE PELLETIER
Me le cuidez-vous faire accroire ?
Et si estes, bon gré sainct Pol !
LE PREBSTRE, à liii-même.
Saincte .Marie ! voicy bon fol !
Quant vers Dieu se doit retourner, 11 me vient icy reprimer * D'un tas de follies, où n'y a Nulle raison!
LE PELLETIER, à lui-même.
C'est bien dit là !
Mais, quant de payer doit penser,
* C'est-à-dire : Resterai-je ici toute là journée à faire le pied de grue?
* La mauvaise rime de ce vers indique une altération de texte. On pourrait lire : recorner ou atourner.
Il me parle de confesser, Sans faire d'argent mention !
LE PREBSTBE, à lui-même.
Je fais en bonne intention Ce que je fais, pour abréger.
LE PELLETIER, à lui-même.
Voicy assez pour enrager !
Je suis en grant perplexité.
Qu'est cecy? Benedicite!,..
LE PREBSTRE
Deus sit in corde tuo, etc. Ad vere confitendnm peccata tua, in nomine Patris , et Filii et Spiritus sanctû Amen.
LE PELLETIER, à lui-même.
C'est à recommencer... Bien, bien !
Que diable est-ce qu'il me latine?
Il a fait de croix un grand signe, Comme s'il eust veu tous les diables.
Mon amy, je ne dis pas fables ; C'est une bénédiction Que je donne à l'inception ^ De vostre confession faire.
LE PELLETIER
Eh ! Dieu vous doint tout au contraire Malheur et malédiction !
A lui-même.
Voicy bien grant dérision !
Sang bieu ! cessera-t-il jamais De me bailler des entremets De confession, en payement?
* Au commencement ; du latin ineep io.
PATIIELIN. 109
LE PBEBSTREy à lai-môule.
Il est désolé seurement , Et son cas assez le conduict Gomme cest homme m'avoit dict.
Haut.
Mon amy, puisqu'il ne vous chault De vous confesser, il vous fault Vous en aller de ceste église?
LE PELLETIER
Et qui payera ma marchandise?
Ne pensez pas à m' envoyer, Sans mes pannes, ou sans payer :
Payez-les, ou me les rendez?
Car il faut que vous entendez ' Ou à payer, ou à les rendre.
LE PREBSTRE, à part.
11 n'est qui sceust icy prétendre.
C'est une droicte mocquerie...
Mais une foile tromperie !
J'entends bien le cas, ce me semble :
Vostre homme et vous, tous deux ensemble. De m'embler et tollir mes pannes.
Vous estes plus traistres que Ganes ', Dangereux et mauvais trompeurs !
Où ay-je trouvé tels pipeurs ?
Quel rencontre î Quelle avanture I
LE pr'ebstre.
Ah ! ne me dictes point d'injure.
Ou je vous donray ' sur la joue !
* Pour Ganelon , un des preux de Charlemagne , dans les romans du treizième siècle; c'e^t lui dont la trahison engagea Tarmce du grand empereur dans les défilés dé Roncevaux et fut cause de la mort de Roland.
* Pour : donnerai»
LE PELLETIER
Et pensez- VOUS que je vous loue De m'embler ainsi mes denrées?
Aurez-vous les robbes fourrées Âmes despens? Ubide hoc.
LE PREBSTRE
Corps bieu ! Je mets sur vous le croc * : Je vous feray vuider* soudain !
LE PELLETIER
Le diable emport le chapellain.. Et le curé et le varlet 1
LE PREBSTRE
Mais le pelletier tout seulet ^ !
LE PELLÇTIER.
En suis-je ainsi sur le cul ceint ^?
Tu me les embles en lieu sainct, Traistre, larron, simoniacle ' !
L£ PREBSTRE
Fol, enragé, demoniacle^, Tai&-toy, et t'en vas bien à coup' !
LE PELLETIER
Perdre dix-huit francs tout d'un coup \ C'est bien gardé le privilège Des marchands! Larron, sacrilège Au moustier, de faict apensé ^ î
* C'est-à-dire : je mets la main sur vous.
* Sortir de ce confessionnal, de l'église.
3 C'est-à-dire : Que le diable emporte plutôt le Pelletier toa seul!
* Cette locution proverbiale se ti'ouve aussi dans Maistre Pierre Palhelin; voy. ci-dessus, p. 45, la note y relative.
* Pour : situoniaque.
^ Pour : démoniaque.
' Sur-le-champ, à l'instant.
« Par guet-apens, de fait prémédité.
PATHKLIN. 171
LE PREBSTBS.
Vuide dehors, fol, insensé,
Car il est bien temps que tu partes !
LE PELLETIER
Et je feray... Tes fiebvres quartes !.. .
LE PREBSTRE
Et qui te puissent espouser !
LE PELLETIER, à lui-même.
Je ne sçay plus que proposer...
Que maudit soit de Dieu le prebstre !
LE PREBSTRBy à lui-m£me.
Mais le vilain paillard !
LE PELLETIER, à lui-même.
Quel maistre !
Seray-je trompé en ce poinct !
Au prêtre.
J'entends bien tout ; il ne fault point Traisner festu devant vieil chat * ; Car celuy qui a fait Pachapt Des pannes, et vous, c'est tout un.
LE PREBSTRE
Tu as menty !
LE PELLETIER
J'en croy chascun Que si, et que vous avez tort.
LE PREBSTRE
Et le diable, sire, m'emport ,
Si jamais le vis que à ceste heure !
* Locution proverbiale signifiant * il ne faut pas essayer de me faire prendre le change, me tendre un piège.
LE PELLETIER
Ah ! je prie Dieu qu'il me seqneure I
LE PREBSTRE
Il dit qu'il est voslre voisin...
LE PELLETIER
Il m*a dit qu'il est mon cousin.
Le diable emport le cousinage Et tous ceux de son parentage !...
Nais la manière d'y pourvoir ?
LE PREBSTRE
Allez à la taverne veoir S'il y seroit allé, ainsi Qu'il m'a dit?
LE PELLETIER
Voire; mais aussi.
S'il y esty et vous me mentez, Il faudra que me contentez ; Car, par ma foy, je m'en rcvien Incontinent à vous. U sort.
LE PREBSTRE seul.
Bien, bien !
Q)ui me trouvera, si me preigne !
Mais comment ce paillard m'engaigne < , Quant je l'ay cuidé confesser ; Et brief, je n'y sçay que penser Ou s'il est sot, ou si cest homme L^a trompé ? Toutesfois, en somme, Quoy qu'il en soit, en bonne foy, Je n'iray pas disner chez moy, Car il viendra au presbytère.
Se moque de moi, me trompe.
PAT1IEL1N.
Au sortir d'icy, à grand erre ', S'il ne trouve son homme là; Ety pour la doubte de cela *, M'en voys disaer chez ma comracre.
J'en seray quicte pour le boire, Se trop longuement y séjourne, Et adieu, se je ne retourne.
* En toute bâte, tout courant, ' Par la crainte que j'ai de cola.
Cr FIXE LE NOUVEAU PATHELM
LE
TESTAMENT DE PATHELTN
PRÉFACE DE L'ÉDITEUR
LE Testament de Pathelin^ qui n'est point assurément du même auteur que la farce de Maître Pierre PatheliUf a pourtant été souvent réimprimé avec elle dans les anciennes éditions. L'histoire littéraire n'a pas confondu ensemble ces deux farces, qui sont loin d'avoir la même importance; mais elle a presque oublié la dernière, qui ne figure que pour mémoire dans les annales du Théâtre. Il y a même des bibliographes, tels que de Beaucharnps, de Leris, etc., qui n'ont pas même l'air de la connaître, quoique le premier l'ait citée en rapportant le titre amphibologique de l'édition publiée par Coustelier en 1723 : La Farce de maistre Pierre Patlielin, avec son Testament, à quatre personnages. On pourrait croire qu'il s'agit d'un opuscule en vers, dans le genre du Testament de Villon.
Ce Testament de Villon, le Petit ou le Grand, fut sans doute le modèle ou plutôt l'origine du Testament de Pathelin. Villon, condamné pour ses méfaits, avait fait mine de se repentir à l'approche de la vilaine mort qui le menaçait, et, quoique toutes les parties de son Testament, moitié sérieux et moitié bouffon, ne fussent pas trop édifiantes, on y trouvait pourtant une apparence d'amende honorable, qui, tout en faisant rire, inspirait de la pitié pour le criminel pénitent. On pensa donc que Pathelin, qui n'avait pas fait dans sa vie moins de dupes que Villon, t qui peut-être eut mérité pis, s'il filt tombé sous la main de la justice, devait se repentir aussi à l'heure de la mort et faire un testament pour l'édification des bonnes âmes.
De là cette farce ou cette histoire dialoguée des derniers moDients de maître Pierre. C'est une espèce d'épilogue moral, ajouté aux deux véritables farces de V Ancien et du Nouveau Pathelin. Dans ce Testament de Pathelin, il n'y a pas la plus légère intrigue, il n'y a pas même une donnée dramatique : en deux mots, Pathelin, dont la santé est gravement altérée, n'en veut pas moins se rendre à l'audience pour plaider; mais il se sent pris d'une faiblesse qui l'oblige à retourner chez lui ; là, il demande l'apothicaire, et Guillemette songe d'abord à avertir le curé ; curé et apothicaire viennent assister le moribond; l'apothicaire reconnaît en pareil cas l'inutilité de ses drogues, et le curé s'efforce de convertir ce pécheur endurci. Pathelin se confesse tant bien que mal, dicte un testament joyeux que messire Jehan veut bien mettre sur le compte du délire, et ensuite il expire après avoir eu le temps de prendre ses dernières dispositions.
Ce n'est pas là une pièce de théâtre, mais c'est un cadre imaginé pour faire ressortir le caractère de Pathelin et pour réunir une foule de mots plaisants, de proverbes populaires et de sottises , qui avaient le privilège d'exciter le gros rire des spectateurs; on remarque çà et là des emprunts plus ou moins reconnaissables faits aux deux Testaments de Villon, ce qui a pu autoriser quelques critiques à lui attribuer cette farce, dans laquelle on trouverait des vers entiers appartenant à ce poète contemporain. Le testament que Pathelin dicte au curé, et qui était probablement plus étendu à la représentation qu'il ne l'est dans les imprimés, offre surtout de nombreuses réminiscences des legs comiques et satiriques qui remplissent le Grand et le Petit Testament de François Villon. On a tout lieu de croire que maître François et maître Pierre, dans la pensée du peuple de Paris, étaient deux hotis compagnons de la même famille, l'un plaidant, l'autre rimant, tous deux trompant à qui mieux mieux.
Il faut avouer que le Testament de Pathelin est trèsinférieur, comme fonds et comme forme, au Nouveau Pathelin; mais, bien que ce ne soit pas une farce proprement dite, puisque la maladie et la mort de Pathelin en composent tout le eujet, on y trouve les qualités ordi-
DE L EDITEUB. 179
mires des ouvrages littéraires de ce temps^là, c'est-à-dire la naïveté, la malice et la bouffonnerie. Il y a aussi dans le rôle de Pathelin d'eicellents détails de caractère et parfois unç fine observation du cœur bumain.
Génin, bien entendu, n'a rien vu de tout cela : il se fàt erevé les yeux pour ne pas admirer autre chose que l'an* cienne farce de Pathelin , qu'il a étudiée exclusivement tonte sa vie (car, dans son examen de baccalauréat, à l'âge de dix-sept ans, il avait eu déjà le bonheur de débiter son Pathelin) ; Génin, toujours injuste et paradoxal par système, a foulé aux pieds le Testament de Pathelin et le Nouveau Pathelin : «Je ne parlerai guère, dit-il, que pour mémoire de deux imitations de la farce de Pathelin en français; toutes deux, à mon avis, postérieures de beaucoup à Toriginal et plus inférieures encore en mérite..... Dans la première (le Testament^ nous voyons Pathelin, toujours occupé de sacs et de procès, tomber malade entre les bras de sa femme. L'apothicaire lui apporte des drogues ; messirc Jean veut lui donner les sacrements, et il meurt après avoir fait un testament satirique dans le genre de celui de Villon. Cette forme de plaisanterie fut longtemps à la mode et parait avoir été très-goûtée de nos bons aïeux du moyen âge. Il est aisé de voir que c'est ici le bel endroit de la pièce, composée tout exprès pour amener ces excellentes plaisanteries. » Puis, Génin cite cinq strophes du Testament j qui ne sont pas indignes, quoi qu'il en dise, du fameux Testament de VUlon.
Villon n'est pourtant pas l'auteur du Testament de Pathelin. On ne saurait à qui attribuer cette farce, qui fut composée vraisemblablement, vers 1480 ou 1490, par un des poètes ordinaires de quelque troupe de la Bazoche ou des Enfant&-sans-souci. Nous n'avons découvert, dans la pièce même, aucun indice qui puisse nous servir à fixer une date à peu près certaine. La date de 1520, que proposent les frères Parfaict dans leur Histoire du théâtre fYançois, est trop éloignée de celle de la grande vogue du premier Pathelin, qui fut joué vers 1470 : « Cette farce, dit de Beauchamps dans ses Becherches sur les théâtres, fut presque la seule qui eut du succès à l'Hôtel de Bourgogne
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PENDANT PLUS DE VINGT ANS. > Ce succès était dû, il est permis de le supposer, au talent de l'acteur qui jouait les rôles de Patbelin; mais l'Histoire du Théâtre n'a pas méiTic enregistré le nom de cet acteur, qui, pétulant plus de vingt ans, attira la foule aux représentations de cette farce immortelle. Est-ce Jean du Pont-Alais, qui s'intitulait chef et maître des joueurs de moralités et de farces à Paris, et qui du haut de ses tréteaux des lialles osait tenir tête à son voisin le curé de Saint-Eustache ? Est-ce Jean Serre, excellent joueur de farces, dont Clément Marot a rimé l'épitaphe vers 1530?
Cy-dcssous gist et loge en lerre Ce très-gentil fallot Jean Serre, Qui tout plaisir alloil suivant, Et grand joueur enlin vivant; Non pas joueur de dez ue quilles, Mais de belles farces gentilles,) Auquel jeu jamais ne perdit.
Mais y gagna bruit et crédit, Amour et populaire estime, I' ' Plus que d'escuz, comme j'estime.
LE