TESTAMENT DE PATHELIN
A QUATRE PERSONNAGES c*est à sçavoir
PATHELIN, GUILLEMETTE, L'APOTICAIRE, Messire JEHAN le curé
NAISTRE PIERRE commence.
Qui riens n'a plus que sa cornette, Gueres ne vault le remenant.
Sang bien ! vccy bonne sornette !
Où estes-vous, hau, Guillemette ?
Dieui .' s^il tous plaist, venez avant ? Qui riens n*a plus que sa cornette, Gueres ne vault le remenant.
GUILLEMETTE
Que vous fault-il ?
» Tout maintenant , Le éac à mes causes perdues.
Vistementy sans plus de tenues S
' Rélais, lenteurs ; en termes de trictrac, la tenue est la situation du joueur qui tient, Vest-à-dire qui, ayant gagné ou non, ne s« retire pas du jeu.
Despediez : car je n^attens Qu'à faire tauier^ les despens, Âinsj conome raison est'deue.
Dea, pourtant, se j'ay la barlue, Désormais je suis un vieillard Nommé Pathelin Patrôuillart ^, Qui très-haultement vous salue.
Las ! qu^est la saison devenue ?
Puis dix ans, en ma conscience, Je perds çiaintenant patience ; Car je souloye gnigner francz.
Là où ne gaigne petis blancz '.
Praticque si ne vault pas maille.
Hau, Guillemette?
GUILLEHETTE.
Gomment il bâille î Que demandez-vous, maistre Pierre ?
PATHELIN
Ne m'estes-vous pas allé querre Le sac où sont mes escriptures?
GUILLEMETTE
Et ouy.
PATHELIN
A toutes adventures. Apportez avec mes lunettes ; Et gardez qu'elles soient nettes.
Sus, hastez-vous de revenir :
Car aujourd'huy me fault tqpir J
Le siège en nostre auditoire.
* Pour : taxer.
* Ce surnom indique un avocat qvK patauge, qui touche à tout et n'avance à rien.
' Menue monnaie ; le petit blanc était un denier de billon.
DE PATHELin. 183
GUILLEMETTE
Et dictes-yeu8 ?
PÀTHELI^.
Il est notoire - Et certain, par mon sacrement î Je TOUS pry, faictes prestement.
Tout est dedans mon escriptoire^ Sur le comptouer ?
GUILLEITETTE.
Dieu ! quel m(»noire !
Ârsolr * le mistes sur le banc, Vostre sac? Bref, k parler franc, Vous vous troublez d'advocasser ; Et ne povez riens amasser.
Pour procès que à mener avez *.
PATHELIN
M*amye, et puis que vous sçavez Où tout est, appoiîez-les-moy, Et je vous donray, par ma foy, Je ne sçay quoy que je vous garde ?
GUILLEMETTE
Les m'avez-vous baillez en garde?
Par Dieu ! voicy bonne farcerie !
PATHELIN
Ma femme, ma très-doulce ainye, Irez-vous point quérir mon sac A mes causes?
* Pour : hier soir; c'est encore l'expression populaire.
* Allusion à ces vers de la farce de Maiire Pierre Palhelin (cidessus, p. 19).
Pour quelque paine que je melle A cabasser, ne ramasser.
Nous ne pouvons rien amasser.
GUILLEMETTE
Il est passé au bac ^»
Maistre Pierre, par Nostre Dame !
rATHELIN.
Hélas ! despechez-Yous, ma femme :
Il est jà tard, Theure s'approche.
Fauldray-je enhuy *? Las! quel reproche J'auray des autres assistans !
Çà, mon sac i je vous attens :
Ou dictes se ne Tauray point ?
GUILLBHETTB.
Je ne sçay quelF mousche vous poinct.
« Par céluy Dieu qui me fist naistre, Je cuyde que, se estiez prebstre, Vous ne chanteriez que de sacz Et de lettres !
PATHELIN
Que de fatras I En vous y a peu de sçavoir.
Somme toute, je veuil avoir Mon sac : il faut que je m'en voise ! C'est la façon de ma bourgeoise, De riens faire, se ne luy plaist.
GOILLEMKTTE.
Or, tenez! de par Dieu, ce soit :
Vêla toute vostre besongne.
PATHELIN
Par Nostre Dame de Boulongne'î Vous valez moins que ne cuydoye.
* Locution proverbiale, signifiant : il est bien loin , il est à vau-l'eau !
* Manquerai-je à Taudience aujourd'hui?
3 C'était sans doute le serment favori de l'avocat Pathelin; voy., ci-dessus, p. 93. L'image miraculeuse de Notre-Dame, à Boulogne-sur-Mer, attirait une immense quantité de pèlerins depuis le onzième siècle.
D£ PATHKLIN. 185
Mais sçavez-Tous que je pensoye.
Devant qu'aller en Fauditoire ^ ?
Je ne sçay que faire de boire Un hoiion * ; c'est le plus seur.
GVILLEIIBTTB.
Pourquoy n'estes-vous pas usseur ' ?
Vous doubtez-Yous d'aucune chose, Maistre Pierre ?
PATnELlN.
Je présuppose Que le temps ne soit dangereux^ :
Et, d'autre part, je suis jà vieulx ; Cela faict à considérer.
GDILLEMETTE.
Sus, sus, il faut délibérer ^.
Ne pensez qu'à faire grant chère ?
PATHELIN
Ainsi ne fais-je, m'amye chère :
Gardez tout jusques au retour.
GDILLEMETTE.
Ne faictes gueres de séjour; Revenez disner à l'hostel?
PÂTHELIN.
Si feray-je : tenez-le tel.
Seurement» je n*y fauldray pas ^.
Aux plaids je m'en voys tout le pas.
Mon baston noilleux ^ en ma main.
Jour est assigné à demain Contre un homme de la Voirie...
* Audience.
* Cest-à-dire : je m'abstiendrai même de boire une lampée. ' Pour: a$8Uti^ rassis» tranquille.
* Malsain.
* L'édition de Guculetle porte : dexjuner*
* Ici Pathelin sort de sa maison et se parle à lui-même en marchant.
' Ifouetix. •
L^entcndement si me varie :
Ce n^est pas ce que je demande.
Colin Thevot est en l'amende.
Et aussi Thibault Boutegourt, S'ils ne comparent^ vers la Court, En la somme de cent tournois.
Appelez la femme au Dannois Contre sa voysine Machault ; Ou mises seront en deffault, S'ilz ne viennent appertement?
Messeigneurs, oyez Tappointement Enhuy donné en nostre Court :
fl Fut présent Mathelin le Sourt, Attourné* de Gaultier fait-nyent'... »
Qu'est cecy? Dea, nuUy* ne vient !
Seray-je cy longtemps sans feu ?
Sainct Jehan! je n'entens point ce jeu! Quoy ! je me sens un petit fade, Et crains que ne soye malade :
Je me tiens fort foyble et cassé.
A mon hostel, par sainct Macé ^ !
Je m*en revoys tout bellement.^...
Hau, Guillemette ! appertement, Venez à moy ; ou je me meurs !
GUILLEMETTE
Et dont vous viennent ces douleurs Que vous seuiïrez, mon doulx amy ?
Tour : comparaissent.
Accompagné, assisté.
Sobriquet, pour fainéant, faignant.
* Pour : nul; du )atia, nullnx.
^ Nous ne connaissons pas de Macé dans le martyrologe. C'est ans doute un nom corrompu par la légende populaire , comme suint Macairc, ou saint Malacliie, ou saint Macha})ée, ou saint Matthieu, etc.
" Ici l'athelin retourne chez lui cl frappe à la porte de sa Inaison.
DE PATBBLm. iSI
PATHELIN
Je suis demouré et failly* ; Et cuide que la mort m'assault...
Venez à moy ! Lecueurme fault...
Je voulsisse un peu reposer Sur mon lict.
GUILLEM-ETTE
Je ne puis gloser*, Dont vous procède tel meschef *î
PAT0ELIN.
Aussi, ne scay-je... Un couvrechef, Ma mye, pour mettre en la teste?
Voirement, il est enhuy feste Pour moy ! . . .. Dois-je point desjuner ? Un peu de brouet * à humer ?
Je suis basi *, se Dieu ne m'ayde !
GUILLEHETTE,
Pour vous donner quelque remède, Feray-je venir TApoticaire?
PATHELIN
Baillez donc premier à boire, • Et mettez cuire une poire, Pour sçavoir s'il m'amendera « ?
aUILLEMETTE.
Ayez en Dieu bonne mémoire :
« Cesl-à-dire : je suis resté en route et tombé en défaillance, s
* Deviner, soupçonner, dire.
' Blal subit, mésaventure.
* Bouillon gras, potage,
» Mis à bas. Peut-être faut-il lire: rasi, pour : rasé, 11 y a, dans ane édition gothique : transy.
* Si cela me fera du bien, me guérira.
186 LE TESTiHSNT
El ainsy, comme je puis croire, Vostre douleur allégera.
PATHCLIN.
Las l Gttillemette, qui sçaura TrouTer, que ce soit çà ou lô, Que j'aye une fois de bon vin?
Ou mourir il me conviendra l De faulte point il n'y aura ; Car je me sens près de la fin.
GDiLLEMETTE.
Ha ! maistre Pierre Pathelin, Le droict ^ joueur de jobelin *, Ayez en Dieu confidence :
Point ne vous fault de médecin ^ Se près estes de vostre fin :
Pensez de vostre conscience?
PATHBLIN.
Las ! Guillemette! Ma science »
Qui procède de sapience ',
Est, se je meurs, pour moy perdue.
Il est vray, par ma conscience.
Il faut prendre en gré, quant j^y pense :
Geste reigle est à tous due *.
PATHELIN
Un peu la main?... Le front me sue, De fine frayeur; je tressue ,
Vrai, véritable.
* Sot, niais, nigaud, dont on sejobe on moque. On dit eooore dans le même sens : un moqueur de sots.
'Du latm sapientia. (/est ici la connaissance du droit et de la chicane. On appelait la Normandie : pays de sapience.
♦ Gomme dit la Danae macabre : ^
C'est qu'il fiiut que chascun meure.
DE PÀTHELIft. 1S9
Tant je double' à passer le pas.
Je n^yray plus à la cobue Où chascun jour on brait et bue*!
Se j'alloye de vie à trespas...
Tout beau , ma cbere amve ! hclas !
Choyez-moy ! Certes, je décline !
GOiLLEMETTfi.
Jésus! mon*ainy!
PÂTHELIN.
Guillemine, Se je mouroye tout maintenant, Je mourroje de la mort Rolant ^.
A peine je puis papyer *...
Je vous pry que j'aye à pyer * Un coup de quelque bon vin vieulx ?
Et vous despechez ; car j'en veulx.
Le nouveau si m'est fort contraire.
GUILLEHETTE.
Ha ! maistre Pierre, il vous fault taire. Vous vous rompez tout le cerveau>
l'ATlIELIN.
N'apportez point de vin nouveau ; Car il faict avoir la va tost^.
Et si vous pry
* Je crains, j'appréhende.
* C'est à-dire : le palaii^, l'audience.
' C'ebt-à-dire : de soif; car, dans les anciennes épopées, paladin Roland, assailli à Roncevaux par les i^arrasins, qui pour, suivaient l'armée de Charlemagne, souffre tellement de la soif, qu'il cherche à l'étancher en buvant le sang de ses blessures.
* Ou pépier, pialler, crier. C'est un vers du Grand Testament de Villon, qui dit à la soixante-neuvième strophe :
Jh sens mon cueur qui s'affoibUst, El plus je ne puyis papver.
* Boire; du grec iztsiv.
* Ce qu'on appelle encore familièrement la courante.
«UILLEMBTTE.
De quoy ?
PÂTIIELIN. f
Que tost Vous allez querre le prebstre.
El puis après, allez chez niaistre Âliborum * l'apoticaire ?
Qu'il vienne à raoy : car j'ay affaire De lu y très-nécessairement.
Et vous hastez ; car autrement Je mouiTay, se Ton n'y prent garde.
6niLLEMETT2.
Las! maistre Pierre, fort me farde Que jà ne sont icy tous deux*!
Souvienne-vous du Hoy des ciculx.
Qui pour nous en croix mort souffrit.
PATHELIN
On vous entent bien : il soufHt !
J'en auray bien tousjours mémoire.
Mais pourtant laissez-moy à boire, Avant qu'aller h ce Curé.
Je ne vueil cidre ne peré ' :
Bien au vin je me passeray.
GUILLEMETTE
Tousjours du inieulx que je sçauray, Feray pour vous , jusqu'au mourir.
Je voys nostre' Curé quérir :
C'est messire Jehan Langelé.
f obriquet qu'on donnait alors aux sots infatués d eux-mê» mes. Il y a une pièce de vei*s, attribuée :\ Pierre Griugore, sous ce titre : Maistre Aliborum qui de tonl se mente et scel faire tous tnestiers et de tout rien. Kdit. Gotli.
* Le Prêtre et l'Apolliicaire.
■ Pour: cidre ni lOi ré.
DE PATIIELIM. 191
PATHELIN
Sang bieu ! On m*a le vin meslc ; Ou il faut dire qu*il s*esvent«..»..
Je ne sçay quel vingt ne que trente.
Je n'en puis plus» à brief parler.
GUILLEHETTE.
Je ne sçay où pourray aller, Pour plustost un voyage faire.
Je m'en voys chez TApoticaire; Puis j'iray chez messire Jehan.
Bon soir, sire ^ !
l'apoticaire.
Et vous, bon an, Vrayement , ma mye, et bonne estreine ! Qui a-il ?
GUILLEMETTB.
Quoy? Soucy et peine, Se vous n'y mettez brief remède.