‹ Recueil de farces, soties et moralités du quinzième siècleChapitre 12 sur 53 · TESTAMENT DE PATHELIN · texte numérisé non relu

TESTAMENT DE PATHELIN

A QUATRE PERSONNAGES c*est à sçavoir

PATHELIN, GUILLEMETTE, L'APOTICAIRE, Messire JEHAN le curé

NAISTRE PIERRE commence.

Qui riens n'a plus que sa cornette, Gueres ne vault le remenant.

Sang bien ! vccy bonne sornette !

Où estes-vous, hau, Guillemette ?

Dieui .' s^il tous plaist, venez avant ? Qui riens n*a plus que sa cornette, Gueres ne vault le remenant.

GUILLEMETTE

Que vous fault-il ?

» Tout maintenant , Le éac à mes causes perdues.

Vistementy sans plus de tenues S

' Rélais, lenteurs ; en termes de trictrac, la tenue est la situation du joueur qui tient, Vest-à-dire qui, ayant gagné ou non, ne s« retire pas du jeu.

Despediez : car je n^attens Qu'à faire tauier^ les despens, Âinsj conome raison est'deue.

Dea, pourtant, se j'ay la barlue, Désormais je suis un vieillard Nommé Pathelin Patrôuillart ^, Qui très-haultement vous salue.

Las ! qu^est la saison devenue ?

Puis dix ans, en ma conscience, Je perds çiaintenant patience ; Car je souloye gnigner francz.

Là où ne gaigne petis blancz '.

Praticque si ne vault pas maille.

Hau, Guillemette?

GUILLEHETTE.

Gomment il bâille î Que demandez-vous, maistre Pierre ?

PATHELIN

Ne m'estes-vous pas allé querre Le sac où sont mes escriptures?

GUILLEMETTE

Et ouy.

PATHELIN

A toutes adventures. Apportez avec mes lunettes ; Et gardez qu'elles soient nettes.

Sus, hastez-vous de revenir :

Car aujourd'huy me fault tqpir J

Le siège en nostre auditoire.

* Pour : taxer.

* Ce surnom indique un avocat qvK patauge, qui touche à tout et n'avance à rien.

' Menue monnaie ; le petit blanc était un denier de billon.

DE PATHELin. 183

GUILLEMETTE

Et dictes-yeu8 ?

PÀTHELI^.

Il est notoire - Et certain, par mon sacrement î Je TOUS pry, faictes prestement.

Tout est dedans mon escriptoire^ Sur le comptouer ?

GUILLEITETTE.

Dieu ! quel m(»noire !

Ârsolr * le mistes sur le banc, Vostre sac? Bref, k parler franc, Vous vous troublez d'advocasser ; Et ne povez riens amasser.

Pour procès que à mener avez *.

PATHELIN

M*amye, et puis que vous sçavez Où tout est, appoiîez-les-moy, Et je vous donray, par ma foy, Je ne sçay quoy que je vous garde ?

GUILLEMETTE

Les m'avez-vous baillez en garde?

Par Dieu ! voicy bonne farcerie !

PATHELIN

Ma femme, ma très-doulce ainye, Irez-vous point quérir mon sac A mes causes?

* Pour : hier soir; c'est encore l'expression populaire.

* Allusion à ces vers de la farce de Maiire Pierre Palhelin (cidessus, p. 19).

Pour quelque paine que je melle A cabasser, ne ramasser.

Nous ne pouvons rien amasser.

GUILLEMETTE

Il est passé au bac ^»

Maistre Pierre, par Nostre Dame !

rATHELIN.

Hélas ! despechez-Yous, ma femme :

Il est jà tard, Theure s'approche.

Fauldray-je enhuy *? Las! quel reproche J'auray des autres assistans !

Çà, mon sac i je vous attens :

Ou dictes se ne Tauray point ?

GUILLBHETTB.

Je ne sçay quelF mousche vous poinct.

« Par céluy Dieu qui me fist naistre, Je cuyde que, se estiez prebstre, Vous ne chanteriez que de sacz Et de lettres !

PATHELIN

Que de fatras I En vous y a peu de sçavoir.

Somme toute, je veuil avoir Mon sac : il faut que je m'en voise ! C'est la façon de ma bourgeoise, De riens faire, se ne luy plaist.

GOILLEMKTTE.

Or, tenez! de par Dieu, ce soit :

Vêla toute vostre besongne.

PATHELIN

Par Nostre Dame de Boulongne'î Vous valez moins que ne cuydoye.

* Locution proverbiale, signifiant : il est bien loin , il est à vau-l'eau !

* Manquerai-je à Taudience aujourd'hui?

3 C'était sans doute le serment favori de l'avocat Pathelin; voy., ci-dessus, p. 93. L'image miraculeuse de Notre-Dame, à Boulogne-sur-Mer, attirait une immense quantité de pèlerins depuis le onzième siècle.

D£ PATHKLIN. 185

Mais sçavez-Tous que je pensoye.

Devant qu'aller en Fauditoire ^ ?

Je ne sçay que faire de boire Un hoiion * ; c'est le plus seur.

GVILLEIIBTTB.

Pourquoy n'estes-vous pas usseur ' ?

Vous doubtez-Yous d'aucune chose, Maistre Pierre ?

PATnELlN.

Je présuppose Que le temps ne soit dangereux^ :

Et, d'autre part, je suis jà vieulx ; Cela faict à considérer.

GDILLEMETTE.

Sus, sus, il faut délibérer ^.

Ne pensez qu'à faire grant chère ?

PATHELIN

Ainsi ne fais-je, m'amye chère :

Gardez tout jusques au retour.

GDILLEMETTE.

Ne faictes gueres de séjour; Revenez disner à l'hostel?

PÂTHELIN.

Si feray-je : tenez-le tel.

Seurement» je n*y fauldray pas ^.

Aux plaids je m'en voys tout le pas.

Mon baston noilleux ^ en ma main.

Jour est assigné à demain Contre un homme de la Voirie...

* Audience.

* Cest-à-dire : je m'abstiendrai même de boire une lampée. ' Pour: a$8Uti^ rassis» tranquille.

* Malsain.

* L'édition de Guculetle porte : dexjuner*

* Ici Pathelin sort de sa maison et se parle à lui-même en marchant.

' Ifouetix. •

L^entcndement si me varie :

Ce n^est pas ce que je demande.

Colin Thevot est en l'amende.

Et aussi Thibault Boutegourt, S'ils ne comparent^ vers la Court, En la somme de cent tournois.

Appelez la femme au Dannois Contre sa voysine Machault ; Ou mises seront en deffault, S'ilz ne viennent appertement?

Messeigneurs, oyez Tappointement Enhuy donné en nostre Court :

fl Fut présent Mathelin le Sourt, Attourné* de Gaultier fait-nyent'... »

Qu'est cecy? Dea, nuUy* ne vient !

Seray-je cy longtemps sans feu ?

Sainct Jehan! je n'entens point ce jeu! Quoy ! je me sens un petit fade, Et crains que ne soye malade :

Je me tiens fort foyble et cassé.

A mon hostel, par sainct Macé ^ !

Je m*en revoys tout bellement.^...

Hau, Guillemette ! appertement, Venez à moy ; ou je me meurs !

GUILLEMETTE

Et dont vous viennent ces douleurs Que vous seuiïrez, mon doulx amy ?

Tour : comparaissent.

Accompagné, assisté.

Sobriquet, pour fainéant, faignant.

* Pour : nul; du )atia, nullnx.

^ Nous ne connaissons pas de Macé dans le martyrologe. C'est ans doute un nom corrompu par la légende populaire , comme suint Macairc, ou saint Malacliie, ou saint Macha})ée, ou saint Matthieu, etc.

" Ici l'athelin retourne chez lui cl frappe à la porte de sa Inaison.

DE PATBBLm. iSI

PATHELIN

Je suis demouré et failly* ; Et cuide que la mort m'assault...

Venez à moy ! Lecueurme fault...

Je voulsisse un peu reposer Sur mon lict.

GUILLEM-ETTE

Je ne puis gloser*, Dont vous procède tel meschef *î

PAT0ELIN.

Aussi, ne scay-je... Un couvrechef, Ma mye, pour mettre en la teste?

Voirement, il est enhuy feste Pour moy ! . . .. Dois-je point desjuner ? Un peu de brouet * à humer ?

Je suis basi *, se Dieu ne m'ayde !

GUILLEHETTE,

Pour vous donner quelque remède, Feray-je venir TApoticaire?

PATHELIN

Baillez donc premier à boire, • Et mettez cuire une poire, Pour sçavoir s'il m'amendera « ?

aUILLEMETTE.

Ayez en Dieu bonne mémoire :

« Cesl-à-dire : je suis resté en route et tombé en défaillance, s

* Deviner, soupçonner, dire.

' Blal subit, mésaventure.

* Bouillon gras, potage,

» Mis à bas. Peut-être faut-il lire: rasi, pour : rasé, 11 y a, dans ane édition gothique : transy.

* Si cela me fera du bien, me guérira.

186 LE TESTiHSNT

El ainsy, comme je puis croire, Vostre douleur allégera.

PATHCLIN.

Las l Gttillemette, qui sçaura TrouTer, que ce soit çà ou lô, Que j'aye une fois de bon vin?

Ou mourir il me conviendra l De faulte point il n'y aura ; Car je me sens près de la fin.

GDiLLEMETTE.

Ha ! maistre Pierre Pathelin, Le droict ^ joueur de jobelin *, Ayez en Dieu confidence :

Point ne vous fault de médecin ^ Se près estes de vostre fin :

Pensez de vostre conscience?

PATHBLIN.

Las ! Guillemette! Ma science »

Qui procède de sapience ',

Est, se je meurs, pour moy perdue.

Il est vray, par ma conscience.

Il faut prendre en gré, quant j^y pense :

Geste reigle est à tous due *.

PATHELIN

Un peu la main?... Le front me sue, De fine frayeur; je tressue ,

Vrai, véritable.

* Sot, niais, nigaud, dont on sejobe on moque. On dit eooore dans le même sens : un moqueur de sots.

'Du latm sapientia. (/est ici la connaissance du droit et de la chicane. On appelait la Normandie : pays de sapience.

♦ Gomme dit la Danae macabre : ^

C'est qu'il fiiut que chascun meure.

DE PÀTHELIft. 1S9

Tant je double' à passer le pas.

Je n^yray plus à la cobue Où chascun jour on brait et bue*!

Se j'alloye de vie à trespas...

Tout beau , ma cbere amve ! hclas !

Choyez-moy ! Certes, je décline !

GOiLLEMETTfi.

Jésus! mon*ainy!

PÂTHELIN.

Guillemine, Se je mouroye tout maintenant, Je mourroje de la mort Rolant ^.

A peine je puis papyer *...

Je vous pry que j'aye à pyer * Un coup de quelque bon vin vieulx ?

Et vous despechez ; car j'en veulx.

Le nouveau si m'est fort contraire.

GUILLEHETTE.

Ha ! maistre Pierre, il vous fault taire. Vous vous rompez tout le cerveau>

l'ATlIELIN.

N'apportez point de vin nouveau ; Car il faict avoir la va tost^.

Et si vous pry

* Je crains, j'appréhende.

* C'est à-dire : le palaii^, l'audience.

' C'ebt-à-dire : de soif; car, dans les anciennes épopées, paladin Roland, assailli à Roncevaux par les i^arrasins, qui pour, suivaient l'armée de Charlemagne, souffre tellement de la soif, qu'il cherche à l'étancher en buvant le sang de ses blessures.

* Ou pépier, pialler, crier. C'est un vers du Grand Testament de Villon, qui dit à la soixante-neuvième strophe :

Jh sens mon cueur qui s'affoibUst, El plus je ne puyis papver.

* Boire; du grec iztsiv.

* Ce qu'on appelle encore familièrement la courante.

«UILLEMBTTE.

De quoy ?

PÂTIIELIN. f

Que tost Vous allez querre le prebstre.

El puis après, allez chez niaistre Âliborum * l'apoticaire ?

Qu'il vienne à raoy : car j'ay affaire De lu y très-nécessairement.

Et vous hastez ; car autrement Je mouiTay, se Ton n'y prent garde.

6niLLEMETT2.

Las! maistre Pierre, fort me farde Que jà ne sont icy tous deux*!

Souvienne-vous du Hoy des ciculx.

Qui pour nous en croix mort souffrit.

PATHELIN

On vous entent bien : il soufHt !

J'en auray bien tousjours mémoire.

Mais pourtant laissez-moy à boire, Avant qu'aller h ce Curé.

Je ne vueil cidre ne peré ' :

Bien au vin je me passeray.

GUILLEMETTE

Tousjours du inieulx que je sçauray, Feray pour vous , jusqu'au mourir.

Je voys nostre' Curé quérir :

C'est messire Jehan Langelé.

f obriquet qu'on donnait alors aux sots infatués d eux-mê» mes. Il y a une pièce de vei*s, attribuée :\ Pierre Griugore, sous ce titre : Maistre Aliborum qui de tonl se mente et scel faire tous tnestiers et de tout rien. Kdit. Gotli.

* Le Prêtre et l'Apolliicaire.

■ Pour: cidre ni lOi ré.

DE PATIIELIM. 191

PATHELIN

Sang bieu ! On m*a le vin meslc ; Ou il faut dire qu*il s*esvent«..»..

Je ne sçay quel vingt ne que trente.

Je n'en puis plus» à brief parler.

GUILLEHETTE.

Je ne sçay où pourray aller, Pour plustost un voyage faire.

Je m'en voys chez TApoticaire; Puis j'iray chez messire Jehan.

Bon soir, sire ^ !

l'apoticaire.

Et vous, bon an, Vrayement , ma mye, et bonne estreine ! Qui a-il ?

GUILLEMETTB.

Quoy? Soucy et peine, Se vous n'y mettez brief remède.

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