‹ Recueil de farces, soties et moralités du quinzième siècleChapitre 9 sur 53 · C...«H^.ll.,ni:„UitXtern.ter*rXtj · texte numérisé non relu

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74 HIISTRE PIERRE PATHELIN.

LB DRAPPIBR.

Qu'est cecy ? Il ne cessera

Huy de parler divers langaige ?

Au moins, qu'il me baillast ung gaige,

Ou mon argent, je m'en allasse !

GCILLEMETTE.

Par les angoisses Dieu ! moy lasse !

Vous estes ung bien divers ' homme .' Que voulez- vous ? Je ne sçay comme Vous estes si fort obstiné.

Or cha, Renouart au Tiné *,

Bé dea, que ma couille est pelouse

Eir semble une catte pelouse,

Ou à une mousque à miel.

Bé ! parlez à moy, Gabriel?

Les playcs Dieu ! Qu'est-ce qui s'afaque

A men cul? Ëst-che or une vaque»

Une mousque, ou ung escari}ot?

Pathelm, au héros d'un roman du quinzième siècle, intitulé : le Chevalier Génin. (Yoy. Catalogue des livres ila duc de La Val^ Itère, n* 2843.)

* Etrange, bizarre.

' Édition de Le Garon, de Coustelier et de Durand : '

Or charnouart austioé.

« Renouart, dit Génin, est le héros d'une des brandies du roman épique de Guillaume au court nez, Renouart, avant d'être uiT héros dans la seconde bataille d'Aleschams, était mariniton dans les cuisines du roi. Prêt à suivre Guillaume d'Orange à la guerre, ce nouvel Hercule va couper dans les jardins un gros sapin qu'il fait cercler de fer... Il s'en escrime si bien, que, de ce tiiielf c'ebt'à-dire de ceUe massue, lui est demeuré le sobribriquet de Renouart au TitieU Ce personnage jouissait sans doute, grâce aux récils des jongleurs, d'une grande célébrité parmi le peuple, et Pathelin, feignant de prendre le* drapier Guillaume Jousseaume pour Renouart au Tinel, devait exciter l'hilarité de l'auditoire. »

Hé dea, j^ay le mau sainct Garbot ' ! Suis-je des Foyreiix de Bayeui * .' Jean du Quemin ' sera joyeux :

Mais qu'il sçache que je le sée...

Bé ! par sainct Jean ! je berée Voulentiers à luy une fés.

LE DllAPPIER.

Comment peut-il porter le fés De tant parler? Ha ! il s'afToIe 1

GOILLEMETTE.

Geluy qui Tapprint à 1 escole Estoit Normand * : ainsi avient Qu'en la fin il luy en souvient.

Il s'en va !

LE DRAPPIER.

Ab ! saincte Marie !

Vecy la plus grand* resverie Où je fusse oncques-raais bouté.

Jamais ne me fusse douté Qu'il n^eust huy esté à la Foire *î

' Le mal de saint Gerbold, c'est la dyssenterie, que ce grand saint, évêque de Bayeux, au septième siècle, envoya un jour à ses diocésains, qui l'avaient chassé de son siège. Génin, qui a trouvé ce détail dans son Ducange, au mot Seuescalltis, traduit par hémorrholdes le nuil saint Garbot, quoiqu'il cile l'épiUiphe du sénéchal qui en fut afiligé :

Den peu son ventre n'ut relague. «

* L'épitaphe, citée ci-dessus d'après Génin, ou plutôt d'après Ducange, prouve que ce dicton proverbial était venu du mal de saint Garbot, plutôt que des foires célèbres de Bayeux.

' 11 y a Jehan du Quaisnmj, dans l'édition de Le Caron.

* Si Palhelin était Normand, comme on l'a dit souvent, et si la pièce avait été faite pour être représentée devant des Normands, ce patois du pays ne serait pas ici trop à sa place.

* Ce passage et plusieurs autres indiqueraient que c'est dan» une foire de la Brie que l'alhelin a trompé le Drapier.

GUILLEMETTE

Vous le cuydez?

LE DRAPPIER,

Saint Jacques ! voire :

Mais j'apperçoy bien le contraire.

PATHELIN

Sont-il ung asne que j'os braire * ?

Halas ' ! halas ! cousin à moy !

Hz seront tous en grand esmoy, Le jour, quand je ne te verray.

Il convient que je te berray ; Car tu m'as faict graud trichery :

Ton faict, il est tout trompery.

Ha oui danda, oui eu ravezeie Corf ba en euf '.

GUILLEMETTE

Dieu TOUS aseie ^!

PATHELIN

Iluis oz bez on dronc noz badou bigaut an can en ho madou Empedit dich guicebnuan

* Les éditions de Leroy, de Le Caron, de Treppercl, et autre.-), portent : guej'orre braire, Génin, qui !»'y connaissait, a mis : que foft. Génin fait, en outre, une note grammaticale sur ce singulier mélange du pluriel et du singulier : Sout-il vn dM? pour - N'est-ce pas un âne?

* Pour : hélas! Panurgc crie aussi halas! pendant la tempête. ' Mous n'avons rien changé au ti'xte bas breton de ce passage.

que Emile Souvestre a pourtant essayé de restituer. « Il y a ici, dit-il, des vers de prophéties, d'autres empruntés sans doute à des poèmes bretons du temps, d'autres inventés; le tout entremêlé d'une manière grotesque, pour reproduire le désordre de la folie. »

* Génin a mis aystf qui ne rime pas; il y a dans plusieurs éditions gothiques : ist. Nous avons fait un changement arbitraire.

Quez que vient obdre dondiaman Men ez cachet hoz bouzelou Eny obet grande canou Maz recbet crux dan holcon, 'So ol oz menreil gant nacon, Âluzen ardiet episy, Har cals amour ha courteisy.

LE DRAPPIER.

HelasI pour Dieu, entendez-y!

n s^en ?a! Gomment il gargouille?

Mais que dyable est-ce qu'il barbouille? Saincte Dame ! comme il barbote !

Par le corps bien! il barbelote^ Ses mots, tant qu'on n'y entent rien'.

Il ne parle pas chrestien, Ne nul langaige qui apere^.

GUILLEMETTE

Ce fut la mère de son père, Qui fut attraicte* de Bretaigiie...

11 se meurt : cecy nous enseigne Qu'il fault ses derniers sacremens.

PATHELIN

Uê, par sainct Gignon^, tu ne m<fns!

Vualx te Deu, couille de Lorraine

' Manuscrit de Bigot :

Par le saint corps bieu ! il radote...

' Manascrit de Bigot :

5e langaij;e qui y appaire.

<^'est-à-dire : Ni langage qui ressemble à celui d'un chrétien.

' Attirée, amenée.

* Génin veut reconnaître ici saint Gengoulf, qu'on appelait Oigon ou Gengùn dan& les Pays-Bas; mais ce saint Gignon (du latin gignere) est plutôt le fameux saint Guignolet, qui faisait des enfants aux femmes stériles en Bretagne.

78 HAISTRE PIKRRE PATHELIN.

Dieu te mette en maie sepmaineM Tu ne vaux mve une vieilz nate Va, sanglante botte chavate.

Va, coquin; va, sanglant paillard^ :

Tu me refais trop le gaillard .

Par la mort bien! Cà, vien t'en boire, Et baille-moy stan grain de poire :

Car vrayement je le mangera.

Et, par sainct George, je boura A ty î . .. Que veux-tu que je die?

Dy, viens-tu niant de Picardie?

Jacque niant, que t'es ebaubis*?

Et bona dies sit vobis *, Magister amaniissime, Pater rev'erendissime .

Quomodo brûlis ? Qux nova ?

' Dans l'édition de Beneaut, il y a bonne semaine^ et bolle semaine, dans l'édition in-8 gothique sans date.

* Manuscrit de Bigot :

Va te foute, sacré paillard !

^ Edition de Beneaut :

Jacques nyent ce sont ebobis*

* Voici la traduction de ce latin rimé, dans lequel Pathelin confesse 'sa tromperie au pauvre Drapier qui ne peut le comprendre : « Je vous donne le bonjour, mon maître bien-aimé, père révérendissimel Comment vous va? Quoi de nouveau? U n'y a pas d'œufs à Paris. Que demande ce marchand? Qu'on lui dise que le trompeur, qui est couché dans ce lit, veut lui donner, s'il lui plaît, à manger de l'oie. Si l'oie est prête à paraître sur la table, qu'on l'avertisse sans retard ! » Rabelais, dans sa lettre burlesque à maître Antoine Gallet, seigneur de .la Cour Compin, fait allusion à un passage de ces vers : « He, pater reverendissime, quomodo bru&lis? quae nova? Parisius nou sunt ova? Ces purolles, proposées devant vos révérences et translatées de Patelinois en noàtre vulgaire Orleanois, valent autant à dire que si je disois : Monsieur, vous soicz le très-bien revenu des nopces, de la festc, de Paris. Si la vertu Dieu vous inspiroit de transporter voslre paternité jusqu'en cestuy hermitage, vous nous en raconteriez de belles ! »

Pamius non sunt ova.

Quid petit ille mercator?

Dicat sibi quod trufator Illet qui in lecto jacel, Yult et dare, si placet, De ocâ ad comedendum :

Si sit bona ad edendum^ Pete sibi sine morâ.

GOILr.EHETTE.

PdT mon serment, il se mourra,

Tout parlant! Comment il escunie* !

Veez-vous pas comment il fume ?

A haultaine divinité,

Or s'en va son humanité !

Or demourray-je povre et lasse !

LE DRAPPIER, à pari.

Il fust bon que je m'en allasse, Avant qu'il eust passé le pas.

A Cuillèmette.

Je doute qu'il ne voulsist pas Vous dire, à son trespassement, Devant moy, si priveement.

Aucuns secrez, par aventure'?

* Éditions de Beneaut, de Leroy, de Trepperel, et autres :

Tout parlant, comment il l'a scume 1 Veez-vous pas comme il escume Haultement la divinilé?

Eir s'en va, son humanité !

Manuscrit de Bigot :

Tout parlant, comment il latine 1 Nostre-Dame ! comme il estime Largement la Divinité !

* Manuscrit de Bigot :

Devant moy, mais secrètement, Et prenez en gré l'aventure.

80 MAISTRE PIERRE PATUELIN.

Pardonnez-moy ; car je rous jure Que je cuydoie, par ceste ame, - Qu*il eust eu mon drap. Adieu, dame.

Pour Dieu, qu*il me soit pardonné !

GUILLEHETTE.

Le benoist jour vous soit donné I Si soit ^ k la povre dolente !

• LE DRÂPPIERy seul.

Par saincte Marie la gente ! Je me tiens plus esbaubely * Qu'onques!... Le dyable, en lieu.de ly, A prins mon drap pour moy tenter.

Benedicite ! Attenter Ne puist-il jà à ma personne !

Et, puis qu^ainsi Ta, je le donne, Pour Dieu, à quicoiiques l'a prins.

PATHRLIN, après le départ da Drapier.

Ayant! Vous ay-je bien apprins?

Or s'en va-il, le beau Guillaume !

Dieux! qu'il a dessoubz son heaulme' De menues conclusions !

Moult luy viendra d'avisions^ Par nuyt, quant il sera couchié.

GUILLEHETTE.

Comment il a esté mouchié * !

N'ay-je pas bien faict mon devoir ?

* Pour : ainsi soit-il.

* Pour : ébaubi.

' C'est-à-dire : Sous son bonnet.

* Pour : visions.

* Dupé, mystifié.

MAISTRE PIERRE PATHELIN. Hi

PATHELIN

Par le corps bieal à dire voir.

Vous y avez très-bien ouvré.

Au moins, avons-nous recouvré ' Assez drap pour faire des robes.

' 11 y a ici, dans le manuscrit de Bigot, cinquante-six vers que Génin regarde comme interpolés par les acteurs qui jouaient C4'ttc farce, longtemps après l'époque de sa composition. Voici co< vers, qui paraissent, en effet, d'une facture moins ancienne que ceux du PatheUn^ mais qui ne sont pas sans mérite, quoi qu'en dise Génin :

PàTBELIH.

Au moins aurons-nous recouvré

Assez drap, comme qu'il en voise.

Qu'en dites-vous donc, ma bourgeoise 7 '

Sçay-je rien d'avocasserie?

GDILLEMETTE.

Oui], dessus la draperie.

Vrayement, vous avez bien fait pestre Joceaulme? Qu'estes-vous boa raestre, u'embouifler gens, sainte Marie I Je n'eusse ceste Iromperie, Jour de ma ne, controuvée, Que vous avez cy esprouvèe.

Sacrement bieu I quand vous voulez, Je voy bien que vous y montez Bien parfont en Tadvocassage !

ie ne vous cuidoie pas si sage.

Mes je voy bien, sans vous louer, Que l'on vous peut bien appeler Dessus tous les aultres le mestre.

PATBEUN.

Je feray plus fort que Pierre {sic)

Encore ; mais que je aJy mette.

Ce n'est icy riens, Guillemette :

Je pense bien à aultre chose

Qui sera fait sans faire pose.

Car pourquoy? ung homme authentique

Ne doit point lesser sa pratique

Dormir au feu, ne reposer.

Mais se doit tousjours exposer

La procéder de mieuix en mieulx.

Et pour ce, belle seur, je veulx

Aller encore marchander.

82 MAISTRE PIERRE PÂTUELIN.

LE DRAPPIËR; chez lui.

Quoy, dea ! chacun me paist de lobes * ! Chacun m'emporte mon avoir, Et prent ce qu'il en peut avoir !

GUILLEHETTE.

Voulez-vous encore eschauder Ne sçay qui?

PATHELTK.

Ou il, par saint Pierre!

Ce sera mon gentil compère Le foiu*nier du bout de la rue.

Il a tant, que chacun luy rue; Mais où je faudray laidement A traire, ou certainement Il me rendra, ains que je fine, Ceans pain tout cuit et farine, Dès huy jusques au botit de l'an.

Et si sera payé en bran Ainsi qu'a esté Juceauhne.

GUILLEMKTTE.

Haro ! vous valiez un royaiilme !

Oucques-mais je ne vy nul tel.

PATHEUN.

Or gardez très-bien à l'ostel.

Je m'en vay par icy devant.

{Salvant Vauditoire.) Messeigneurs, à Dieu vous comment !

{lîssorleni, et lu scène se transporte dans la boutique du Drapier.}

LE ORAPPIER.

En dea, maugré saint Mathelin

Et mestre Pierre Pathelin

Pense-il ainsi à emporter

Mon drap, sans point le rapporter?

Encor ne scay-je, sur ma vie,

S'il l'a ou s'il ne l'a mie :

Ce ne fais mon, par le sang bieu !

Et qu'est checy, dea! Es-che geu?

Chacun emporte mon avoir.

Dont je me doy forment douloir.

Orsuis-je le roy des meschans!-.. '

* Folies, illusions; de lohe, on a fuit lubie, qui est resté dans In Innguc.

Or suis-je le roy des marchans * ?

Mesmement, les bergers des champs Me cabassent*; ores le mien, A qui j'ay tousiours faict du bien.

Il ne m'a pas pour rien gabé ^ :

Il en viendra au pied levé^, Par la Benoiste couronnée <^ !

THIBAULT AiGNELET, herçler.

Dieu vous doint benoiste journée Et bon vespre ^y mon seigneur doulx !

LE DRAPPIER.

Ha ! es-tu là, truant merdoux '' !

Quel bon varlet ! Mais à quoy faire ®?

Mais, qu'il ne vous vueille desplaire ;

* Génin a mis : le roi des meschans^ pour avoir Toccasion de se répandre en citations. Selon lui, mef.chant serait là pour mecheants malheureux, mal chanceux.

* Trompent. Génin, au mot cabossent, a préféré cabusent, parce qu'il a trouvé cabunare dans son Ducange. 11 faut dire cependant que les éditions de Lerov et de Beneaut portant : cabusent,

» ÉdiUon de 1762 :

Il ne m'a pour neanl gabé.

Jl C'est-à-dire : Il lui en coûtera cher de s'être joué de mo"

* C'est-à-dire : II faudra qu'il soit congédié et qu'il lève ie pied. Génin a mis, dans son édition : à pié l'abbéy sans nou« apprendre ce que fait là l'abbé. Plusieurs éditions anciennes portent: au Pont VAbbé, ce qui nous donnerait le lieu de la scène, car il y a une ville de Pont-l'Abbé en Bretagne et un village du même nom en Normandie.

* C'est-à-dire : la sainte Vierge.

* i»oir; du latin vesper.

^ Manuscrit de Bigot :

Ua, es-lu là, faulx gars, ordou x

* On qualiliait un bon valet, de valet à tout faire

84 MAISTR£ PIERRE PATHELIH.

Ne sçay quel vestu de royé *, Mon bon seigneur, tout desvoyé*, Qui tenoit ung fouet sans corde ^, M'a dict... Mais je ne me recorde Point bien, au vray, ce que peut cstre. Il m*a parlé de vous, mon maistre.

Et ne sçay quelle ajournerie.

Quanta moy, par sitincte Marie!

Je n'y entends, ne gros, ne gresle *.

Il m'a brouillé de pesle mesle, De brebis, et de relevée * ; El m'a faict une grant levée, De vous, mon maistre, de boucher^...

LE DRAPPIER.

Se je ne te fais emboucher^ Tout maintenant devant le juge, Je prie à Dieu que le déluge Courre sur moy, et la iempeste !

' C'est-à-dire : Un sergeut à verge, vêtu d'habit rayé ou miparti de plusieurs couleurs.

* G'est-à-du*e : Qtii avait quitté le grand chemin, qui paraissait être égaré.

° C'est la ver&re ou bâton d'ébènc que portaient les sergents dans l'exécution oe leur charge.

*' I^ution proverbiale qui équivaut à celle-ci : Je n'y entends ni a 1^9*

^ C'est-à-dire : que le Berger était assigné à telle heure de relevée ou de l'apiès midi.

* C'est-à-dire : il m'a fait une grande histoire, de vous, de boucher... Cet endroit est corrompu dans toutes les éditions, qui ipovienl: débonder^ ou de bouclier, ou de boucler^ comme s'il s'agissait d'une grande levée de ho xliers, ce qui serait de bien haut style pour un berger. Génin, en adoptant de boucler^ s'est bien gardé d'expliquer celte leçon. Dans l'édition de 1762, il y a : àeboticJier, en un seul mot.

' Comparaître. Le manuscrit de Bigot porto : embougler. Génin A mis emboucler, d après plusieurs anciennes éditions; mais, comme à son ordinaire, il n'explique rien.

IIAISTRË PIËRBE PATilELlJI. 85

Jamais tu n^assommeraS beste.

Par ma foy, qu'il ne t'en souvienne!

Tu me rendras, *îuoy qu'il advienne, Six aulnes.... dis-je, l'assommaige * De mes bestes, et le dommaige Que tu m'as faict depuis dix ans.

Ne croyez pas les mesdisans.

Mon bon seigneur; car, par ceste ame*...

LE DRAPPIER.

Et,' par la Dame que l'en reclame !

Tu rendras, avant samedy ', Mes six aulnes de drap... Je dy.

Ce que tu as prins suÂnes b^j^.

Quel drap? Ah! mon seigneur, vous estes, Ce croy, courroucé d'autre chose.

Par sainct Leu ! mon maistre, je n'ose Rien dire, quand je vous regarde.

LE DRAPPIER.

Laisse m'en paix, va t*en, et garde Ta journée*, se bon te semble !

Mon seigneur, accordons ensemble :

Pour Dieu! que je ne plaide point ^?

' 11 y a : jéf laynage, dans le manuscrit de Bigot : ' Manuscrit de Bigot :

?i'ay fait chose pour avoir biasm .

^ Édition de Beneaut :

Tu les rendras ains samedy.

* r/est-à-dire : Rends-toi à l'assignation. Manuscrit de Bigot :

Pour Dieu I que nous ne plaidons point !

80 HÀISTRE PIERRE PATHELIK.

LE DRAPPIKR.

Va, ta besongne est en bon poiqct* ;

Va t'en 1 Je n'en accorderay,

Par Dieu, je n en appointe ray

Qu'ainsi que le juge fera.

Ha, quoy ! chacun me trompera *

Mesouen ', se je n'y pourvoie.

A Dieu, sire, qui vous doint joye !

Il faut donc que je me défende.

Il frappe à la porte de Palhelin.

A-il ame là ?

»ATHfi#IN.

m me pende, S'il ne revient, parmy la gorge*!

GUILLEHETTE.

Et non faict, que bon gré sainct George ! Ce seroit bien au pis venir.

LE BERGIER, entrant.

Dieu y soit ! Dieu puist advenir î

PATHELIN

Dieu te gard, compaius! Que te fouit?

On me piquera en défaut, Se je ne voys à ma journée,

* C'est-à-dire : Ton affaire est en bon train. ^ Manuscrit de Bigot :

En dea ! chacun me volera.

"'' Dorénavant.

* Pathelin croit que c'est le Drapier qui revient

NÂiSlRE PIERRE PATHELIfi.

Monseigneur, à de relevée'.

Et, s'il vous plaist, vous y viendrez, Mon doulx maistre ; et me détendrez Ma cause ; car je n'y sçay lien.

Et je vous payeray très-bien , Pourtant, se je suis mal vestu.

pàthëlin.

Or vien çà? Parles! Qui es-tu?

Ou demandeur? ou défendeur?

J'ay affaire à ung entendeur

(Entendez- vous bien, mon doulx maistre?)

A qui j'ay longtemps mené paistre

Ses brebis, et les luy gardoye.*

Par mon serment! je regard oye

Qu'il me payoit petitement*....

Diray-je tout?

PATIIELIN.

Dea, seurement :

A son conseil doit-on tout dire.

LE fiERGIER.

Il est vray et vérité, sire.

Que je les luy ay assommées; Tant que plusieurs se sont pîismées Maintesfois, et sont clieutes mortes, Tant feussent-elles saines et fortes.

Édition de Beneaul :

Monseijfneur siet de relevie.

' Manuscrit de Bigot :

Ses brebis, et les y gardoye Trestout du mieulx que je pouvoye, Qui me payast petitement.

«8 MAISTRE PIERRE PAYUËLIN.

Et puis, je luy fesoye entendre,

Afin qu'il ne m'en peust reprendre,

Qu ilz rnouroient de la clavelée *.

< Ha ! faict-il ; ne soit plus meslée

Avec les autres : gette-la !

— Voulentiere î » fais-je. Mais cela

Se faisoit par une autre voye :

Car, par sainct Jean ! je les mangeoye,

Qui sçavoye bien la maladie.

Que voulez-vous que je vous die?

J'ay cecy tant continué.

J'en ay assommé et tué

Tant, qu'il s'en est bien apperçeu *.

Et quand il s'est trouvé deçeu,

Maist dieu ! il ^n'a fait espier :

Car on les ouyt bien crier ',

(Entendez- vous?) quand on le sçait *.

Or, j'ay esté prins sur le faicl :

Je ne le puis jamais nier.

Si vous voudroye bien prier

(Pour du mien^ j'ay assez finance)

Que nous deux luy baillons Tavance *.

' Manuscrit de Bigot :

Que c'esloit de la clavelée.

* Manuscrit de Bigot :

J'en ay tant batu et tué,

Qu'il s'en est très-bien apperçeu.

-^ Manuscrit de Bigot :

Midieux I il me fist espier.

Car on les oit trop hault crier.

** Il y a : fait, dans l'édition de Génin, comme dau;» plusieurs éditions gothiques.

* Locution proverltinle; ùailler l'avance, suivant Génin, c'est enhardir quelqu'un à s'avancer, le pousser pour le faire tomber dans le piège. Suivant nous, bailier Vavance, c'est offrir un arrangement, proposer une transaction.

MAISïRE PIERRE PATHEMN. 8»

Je sçay bien qu'il a bonne caufte ; Mais vous trouverez bien tel clause, S<i vouliiz*, qu'il Taura mauvaise.

Pat' tu foy, seras- tu bien aise?

Que donras-tu, si je renverse Le droit de ta partie adverse, Et si je t'en envoyé absoulz ?

Je ne vous payeray point en soulz, Mais en bel or à la couronne '.

PATHELIN

Donc auras-tu ta cause bonne.

Et, fust-elle la moytié pire,

Tarit mieulx vault, et plustost l'empire,

Quaijd je veulx mon sens aplicquer

Que tu m'orras bien descliquer ',

Quand il aura fait sa demande ! •

Or, vien çà : et je te demande,

Par le sainct Sang bien précieux * !

Tu es assez malitieux

Pour entendre bien la cauteile ^.

Comment est-ce que l'en t'appelle?

Par sainct Maur! Thibault TAignelet.

' Le manuscrit de Bigot porte : S'il vous plaist-

* Les premiers écus d'or à la couronne furent frappés sous f *hilippe le Bel, comme le dit Génin en citant à propos Ducange; mais cette vieille monnaie avait encore cours sous Louis XI.

' faire grand bruit de paroles, comme celui des cliquettes •i*un moulin.

* C'est-à-dire : Par le saint et précieux sang de Jésus-Christ 1

* Ruse, finesse; du Xàiin cautela.

PATIIELIN.

L'ÂigneIct, maint aigneau de laict Tu as cabassé a ton maistre?

Par mon serment ! il peut bien estre Que j'en ay mangé plus de trente En trois ans.

PATHELIN

Ce sont dix de rente, Pour tes dez et pour ta chandelle * .

Je croy que luy bailleray belle!...

Penses-tu qu'il puisse trouver Sur piez, par qui ces faicts prouver?

C'est le chief de la playderie *.

Prouver, sire ! Saincte Marie !

Par tous les saincts de paradis !

Pour ung, il en trouvera dix, Qui contre moy déposeront.

PATHELIN

C'est ung cas qui bien fort desrompt Ton faict'... Vecy que je pensoye :

Je faindray que point je ne soye Des tiens, ne que je te visse oncques?

Ne ferez, dieux!

* Locution proverbiale, signifiant : pour tes profits. Plus tard, dans les réunions bourgeoises, qui avaient lieu le soir, chacun payait une légère redevance pour les cartes et pour la chandelle,

* Manuscrit de Bigot :

C'est la clef de la plaiderie.

* C'est-à-dire : Voilà une circonstance qui peut nuire beaa coup à ta cause.

«ATSTRE PIERRE PATHELlN. 91

PATHELIN

Non, rien quelconques.

Mais vecy qui te conviendra * :

Se tu parles, on te prendra, Coup à coup, aux positions *; Et, en telz cas, confessions .

Sont si très-prejudiciables, Et nuysent tant, que ce sont dyables ! Et, pour ce, vecy qu'il faudra ' :

Jà tost, quand on t'appellera Pour comparoir en jugement, Tu ne respondras nullement , For* Jiée, pour riens ^ que Ton te die. Et, s'il advient qu'on te mauldie.

En disant : « Hé, cornart puant; Dieu vous mette en mal .an, truant !

Vous mocquez-vous de la justice? »

Dy : Bée. « Haï feray-je; il est nice^; Il cuide parler à ses bestes. »

Mais, s'ilz dévoient rompre leurs testes. Que autre mot n ysse de ta bouche :

Garde-t'en bien !

Le faict me touche.

Je m'en garderay vrayement,

* Manuscrit de Bigot :

Mais vecy qu'il esconviendra.

* C'est-à-dire : En le posant des questions embarrassantes. ' Edition de Lerov :

Et pour ce, vecy que fera.

* Riens^ dans la vieille langue, était synonyme de quelque chose.

* Nigaud, niais, simple.

t92 MAISTRE PIERRE PATUËLIN.

Et le feray bien proprement , Je vous promets et afferme *.

PATHELIN

Or t'en garde ; tiens-toy bien ferme.

A moy-mesme, pour quelque chose Que je te die, ne gropose, Si ne respondz point autrement.

Moy I Nenny, par mon sacrement !

Dictes hardiment que j'affolle *, Se je dy huy autre paroUe, A TOUS, ne à autre personne, Pour quelque mot que Ton me soime.

Fors Bée, que tous m'avez apprins.

PATHELIN

Par sainct Jean ! ainsi sera prins Ton adversaire par la moe '.

Mais, aussi, fiiis que je me loe, Quand ce sera faict, de la paye?

Monseigneur, se je ne vous paye A vostre mot *, ne me croyez Jamais. Mais, je vous pry', voyez ^ Diligemment, à ma besongne.

' Manuscrit de Bigot :

Je le vous promets et afiie.

— Ores t'y garde bien, non mye.

* Que je perds la raison, que je suis fou.

' Pour : moue^ grimace. C'est la mine que le Berger fera.

* Selon ce que tous demanderez; au prix que vous fixerez -vous-même.

* Manuscrit de Bigot :

Jamais !... Je vous pry, pourvoyet...

1IAI8TRB PIERRE PATHELIR. 95>

PATHELIN

Par Nostre Dame de Boulogne !

Je tiens que le juge est assis ; Car il se siet tousjours à six * Heures, ou illec environ.

Or Tien après moy : nous n'iron Pas tous les deux par uneVoye -.

G^est bien dit : afin qu^on né voye Que TOUS soyez mon adTOcat ?

PATHELIN

Nostre Dame ! moquin, moqilat', Se tu ne payes largement !...

Dieux ! à Tostre mot Trayement, Monseigneur, n^en faictes nul double ^.

PATHELIN, seul.

Hé dea, s'il ne pleut, il desgouie ^,

^ Manuscrit de Bigot :

Car il se sied, de cinq à six Heures, illec ou environ.

* Édition de Génin :

Nous deux ensemble i>as en voye.

' Locution proverbiale, signifiant : Prends garde à toi, gare & toit Cénin cite une vieille chanson, dite du Lo/zp conjuré^ âùHi< laqudle ce loup est sommé, moquin moqnat, de sortir du bois. « Suivant les localités, on disait en variante : Compère Brocard, ou ntûquin, moquât. *

* Manuscrit de Bigot :

Monseigneur, et n'en doublez goutte.

* Locution proverbiale, signifiant : Si ce ne sont pas de gro» honoraires, du moins sera<«e un petit profit.

94 MAISTRE PIERRB PATHELUI.

Au moins, auray-je une espinoche *■ :

J'auray de luy, s'il chet en coche *, Ung escu ou deux, pour ma paine.

Devant le Juge.

Sire, Dieu vous doint bonne estraioe, Et ce que vostre cueur désire ' !

Vous soyez le bien venu, sire !

Or vous couvrez. Çà, prenez place.

PATIIELIN.

Dea, je suis bien, sauf voslre grâce : Je suis icy plus à délivre *,

' LE JUGE

S'il y a riens, qu on se délivre Tantost, affin que je me lieve ^ ?

LE DBAPPIER.

Mon advocat vient, qui achieve Ung peu de chose qu'il faisoit.

Monseigneur; et, s*il vous plaisoit.

Vous feriez bien de l'attendre.

LE JUGE

Hé dea ! j'ay ailleurs à entendre.

* C'est-à-dire : Cette affaire me rapportera au moins quelque chose. L'épinoche est un petit poisson qui doit son nom aux épines qu'il a sur le dos. Pêcher aux ép'inoches^ ipinocher, c'est perdre son temps à des riens.

' Locution proverbiale, signifiant : Si raffaire tourne bien, s'il arrive h son but, comme un voyageur qui se rencontre justement à l'heure du départ d'un coche.

' Dans le manuscrit de Digot, ces deux vers sont attribués au Drapier.

* rius à l'aise, plus lilire de mes mouvements.

" C'est>à-dire : S'il y a quelque procès pendant, qu'on se hâte de plaider l'affaire, alin que je lève la séance.

MAISTRE PIERRE PATUEUN. 95

Se vostre partie est présente, Délivrez-vous *, sans plus d'attente.

Et n'estes-vous pas demandeur ?

LE DRAPPIER.

Si suis.

LE JUGE

Où est le défendeur?

Est-il cy présent en personne ?

LE DRAPPIER.

Ouy : veez-le là qui ne sonne Mot; mais Dieu scet qu'il en pense.

LE JUGE

Puisque vous estes en présence Vous deux, faites vostre demande ?

LE DRAPPIER.

Vecy doncques que luy demande, Monseigneur. Il est vérité Que, pour Dieu et en charité.

Je Tay nourry en son enfance ; Et, quand je \y qu'il eut puissance D'aller aux champs, pour abregier, Je le fis estre mon bergier, Et le mis à garder mes bestes :

Mais, aussi vray comme \ous estes Là assis, monseigneur le juge, Il en a faict ung tel déluge * De brebis et de mes moutons.

Que sans faulte...

' C'est-à-dire : Dites votre fait, posez vos conclusions. ^ Ravage, abatis, destruction.

96 HAISTRE PIERRE PÂTHELIN.

LE JUGE

Or, escoutons :

Au Drapier.

Estoit-il point vostre a loué * ?

PATHELIN

Voire ; car, s'il s'estoit joué Â le tenir, sans alouer...

LE DRÂPPIER, reconDaissant Pathelin, qui se couvro le-

visage avec la main. .

Je puisse Dieu desaTouer,

Se n'estes-vous sans nulle faulte * !

LE JUGE

Gomment vous tenez la main haute?

AVous ' mal aux dents, maistre Pierro ?

PATHELIN

Ouy ; elles me font telle guerre, Qu'oncques-mais ne senty tel raige :

Je n'ose lever le visaige.

Pour Dieu, faites-les procéder *?

* Mercenaire, domestique à louage.

* Édition de Génin :

Se ce n'estes-Tous, vous sans faulte.

Manuscrit de Bigot :

, Se ce n'est-il. C'est-il sans faulte?

' Pour : avez-vou8. A a fin du seizième siècle, Théodore de Bèze autorisait encore cette façon de parler : « Il est d'usagé, dit-il, d'employer l'apostrophe dans certaines locutions : a' vffus, sa* vous, pour : avez-vous^ ëavex-voua. »

* Édition de Leroy :

Pour Dieu, fiiites-le procéder.

LE JUGE

Avanty achevez de plaider.

Suz, concluez appertement ?

LE DRAPPIBR, à part.

G'est-il, sans autre, yrayement !

A PalheliD.

Par la croix où Dieu s'estendy !

C'est à vous à qui je* vendy

Six aulnes de drap, maistre Pierre?

LE JUGE

Qn*est-ce qu*il dit de drap?

PATHELIN

Il erre.

11 cuide à son propos venir ; Et il n'y scet plus advenir, Pour ce qu'il ne l'a pas apprins.

LE DRAPPIER.

Pendu soyc, se autre Ta prins, Mon drap, par la sanglante gorge !

Comme le meschant homme forge De loing, pour fournir son libelle !

Il veut dire (il est bien rebelle?) Que son bergier avoit vendu La laine (Je Pay entendu), Dont fut faict le drap de ma robbc, Comme il dict qu'il le desrobe, Et qu'il luy a embléla laine De ses brebis.

Mauu:)Crit de Bigot :

Et que iuy ,1 ciieilly la laine.

08 MAISTRE PIERRE PATDELIN.

LE DRAPPIER.

Maie semaine M'envoye Dieu, se vous ne Tavez !

LE JUGE

Paix ! par le dyable ! vous bavez !

Et ne sçavez-vous revenir A vostre propos, sans tenir La Court de telle bavepie?

PATHELIN

Je sens mal, et faut que je rie.

Il est desja si empressé, Qu'il ne scet où il Ta laissé :

11 faut que nous luy reboutons * .

Suz, revenons à ces moutons * :

Qu en fut-il?

LE DRAPPIER.

Il en print six aulnes De neuf francs.

LE JUGE

Sommes-nous bejaunes, Ou cornarts '? Où cuidez-vous estre?

' C'est-à-dire : Que nous le remettions dans sa voie.

* Toutes les éditions modernes, en s'autorisant de la leçon adoptée par Pasquier, écrivent : à nos moutons. C'est avec cette variante que le vers de Pathelin est devenu proverbial.

^ Dans plusieurs anciennes éditions, il y A:conards ou conars. Ce mot-là était synonyme de sot en Normandie, où les clercs de la Buzoche de Bouen s'étaient organisés en confrérie joyeuse, sous le nom d'Albaye des Couards; tous les ans, ils faisaient élection d'un abbé,, h l'époque des jours gras, et ils donnaient des représentations dramatiques, après avoir parcouiii la ville en masque. Cette confrérie des Couards exista jusqu'à la fin du seizième siècle, comme celle de la Mère Sotte, qui nommait encore nn Prince des Sots, à Paris, sous le règne de Louis XIII.

MAlfTRB PIERRE PATHELIN. 90

PATHELIN

Par le sang bieu! il vous fait paistre * ! Qu'est-il bon homme par sa mine !

Mais, je le loz, qu'on examine * Un bien peu sa partie adverse?

Vous dictes bien : il le converse ' ! Il ne peut qu'il ne le cognoisse.

Viençà?Dy?

L"E DRAPPIER.

Bée!

LE JUGE

Vecy angoisse * !

Quel Bée est-ce cy? Suis-je chievre ?

Parle à moy?

Bée!

LE JUGE

Sanglante fièvre Te doint Dieu! Et te moques-tu?

PATHELIN

Croyez qu'il est fol, ou testu,

Ou qu'il cuide estre entre ses bçsles?

C'est-à-dire : 11 vous traite comme une bête, il se moque de vous.

' Edition de Galyot du Pré :

Mais, je le ^eux, qu'on examine...

Génin a corrigé ainsi ce vers :

Mais je loe qtfon examine...

'' Il le fréquente; du latin conversari.

* L'est-à-dire : Voici du tracas, de l'ennui. On dirait aujourd'hui proverbialement : Voilà le hic! On dit encore, parmi le peuple, dans le même sens : Voilà la grêle ou la grève 1

ICO MAISTRE PIERKB PATHELIN.

LE DRAPPIER, à PaUielin.

Or regnie-je bieu, se tous n'estes Geluy, sans autre, qui avez Eu mon drap?... Ha! vous ne sçavez, Monseigneur, par quelle malice...

LE JUGE

Et taisez-vous ! Estes-vous nice ?

Laissez en paix cest accessoire ' , Et venons au principal.

LE DRAPPIER.

Voire, Monseigneur ; mais le cas me touche :

Toutesfois, par ma foy, ma bouche Meshuy un seul mot n'en dira.

Une autre fois, il en yra Ainsi qu'il en pourra aller :

Il le me convient avaller Sans mascher •... Or çà, je disoye, A mon propos, comment j'avoye Baillé six aulnes... Doy-je dire Mes brebis... Je vous en pry, sire, Pardonnez-moy?... Ce gentil maistre.

Mon bergier, quant il devoit estre Aux champs... Il me dit que j'auroye Sixescus d'or, quant je viendroye...

Dy-je, depuis trois ans en çà.

' Manuscrit de Bigot :

Vous estes trop grand bretoire !

Laissex-moy tout cest accessoire; Et revenez au principal?

— Voire-mais il me fait trop mal, Monseigneur, car cecy me touche.

* C'esl-à-dire : comme une pilule.

HAISTRE PIEHRE PATHELIN. 101

Mon bergier me convenança *■

Que loyaument me garderait

Mes brebis, et ne m'y feroit

Ne dommaige ne yillenie....

Et puis, maintenant il me nie

Et drap et argent plainement !

Ah! maistre Pierre, vrayement,

Ce ribaut-cy m*embloit * les laines

De mes bestes ; et, toutes saines.

Les fesoit mourir et périr.

Par les assommer et fôrir

De gros baston sur la cervelle. . .

Quant mon drap fut soubz son aisselle,

11 se mist en chemin grant erre ',

Et me dist que j'allasse querre

Six escusd'or en sa maison...

LE JUGE

11 n*y a rime ne raison

En tout quant que vous rafardez *,

Qu'est cecy ? Vous entrelardez

Puis d'un, puis d'autre. Somme toute.

Par le sang bien ! je n'y voy goûte !

Il brouille de drap, et babille

Puis de brebis, au coup la quille ^ !

Chose ^ qu'il dit ne s'entretient ''.

Edition de Génin :

Mon bergier m'enconvenança.

Enconvenemeer^ faire une convention avec quelqu'un.

* Me dérobait.

, ' A grands pas, à grande hâte.

* Ou re fardez, comme on lit dans Téilition de 1490; refmtkf est le verbe itératif de farder.

^ Expression' proverbiale empruntée au jeu de quilles cl signifiant : coup sur coup, sans transition, s Le manuscrit de Bigot met r:ent, au lieu de chose, '' C'est-à-<1ire : Tout ce qu'il dit est décousu, ne se lie pas.

102 NAISTRE PIERRE PATHÊLIN.

PATHELIII.

Or, je m'en fais fort, qu'il retient Au povre bergier son salaire?

Par Dieu ! vous en peussiez bien taire ! Mon drap, aussi vray que la messe ^..

Je sçay mieux où le bas m'en blesse, Que vous ne un autre ne sçavez...

Par la teste bien ! vous Tavez !

LE JUGE

Qu'est-ce qu'il a?

LE DRAPPIER.

Rien, monseigneur.

Certainement *, c'est le greigneur * Trompeur. . . Holà ! je m'en tairay, Si je j)uis, et n'en parleray Meshuy, pour chose qu'il advienne.

LE JUGE

Et non! Mais qu'il vous en souvienne!

Or, concluez appertement?

PATPELIN.

Ce bergier ne peut nullement *

Respondre aux fais que l'on propose,

S'il n'a du conseil ; et il n'ose

Ou il ne scet en demander.

S'il vous plaisoit moy commander i

Que je fusse à luy, je y seroye?

• Manuscrit de Bigot :

Du drap est vray comme la messe. ' j

' Edition de Génin : !

Par mon serment !...

' Le plus grand; du latin grandior.

* Les éditions gothiques portent : aultrement.

MAISTRE PIERRE PÂTHELIN. 103

LE iDGE.

Avecques luy? Je cuideroye Que ce fust trestoute froidure :

C'est peu d'acquest *.

PATHELIN

Mais je vous jure Qu'aussi n'en veuil rien avoir :

Pour Dieu soit î Or, je voys sçavoir Au pauvret, qu'il voudra me dire.

Et s'il me sçaura point instruire Pourrespondre aux fais de partie.

Il auroit dure départie De ce, qui ne le secourroit'!

Vien çà, mon amy? Qui pourroit Trouver... Entens?

Bée!

PATHELIN

Quel Bée, dea !

Par le sainct Sang que Dieu créa ^ !

Es-tu fol ? Dy-moy ton affaire ?

Bée!

* C'eàt;à-dire : Je crois que ce serait une pénible corvée pour vous, et de peu de profit. Génin a vu dans peu d'acquest un sobriquet donné au berger !

* Cette phrase est peu intelligible ; nous sommes forcés de la paraphraser pour lui donner un sens ; elle peut donc s'inlerpré ter ainsi : Ce pauvre diable serait condamné aux dépens, si quelque âme charitable ne lui venait en aide.

' Il faut lire : rea^ suivant Génin. Les éditeurs du seizième siècle ont changé rea en créa, parce que le sens leur a paru obscur. 11 y a : desrsa^ dans le manuscrit de Bigot. hcSainlSang^ qu'on invoquait souvent au moyen âge, c'est le Sa'.nt Graal, qui a été chanté par les trouvères dans plusieurs grands romans épiques du treizième siècle.

i04 HAISTRE PIERRE PATHELIIf.

PATHELIN

Quel Bée ! Oys-tu tes brebis braire?

C'est pour ton prouffit : enlens-y,

Bée!

PATHELIN

Et dy : Ouy ou Nenny, C'est bien faict. Dy tousjours? Feras?

LE BERGlEft.

Bée!

PATHELIN

Plus haut ! Ou tu t'en trouveras En grans dépens, ou je m'en doubte ?

LE BEBGIER.

Bée! ^

Or est plus fol cil qui boute Tel fol naturel en procès !

Ha ! sire, renvovez-ren à ses Brebis? Il est fol de nature *.

LE DBAPPIER.

Est-il fol? Sainct Sauveur d'Esture^ !

Il est plus saige que vous n'estes.

PATHELIN

Envoyez-le garder ses bestes,

' Idiot de naissance.

* La province à'Esture ou d'Asturie fut le berceau de l'Espague chrétienne. Au moyen âge, on jurait par les saints d*Eature. Cette invocation à saint Sauveur d'Esture s'adresse peut-^tre à Tordre militaire de Saint-Sauveur ou San Salvadorë, qui avait été créé au douzième siècle pour protéger l'Asturic contre tes Maures de Grenade.

MAiSTRK PIERRE PATHELIN. 105

Sans jour que jamais ne retourne * ?

Que maudit soit-il qui adjoume * Tels folzy que ne fault adjoumer^I

LE DRAPPIER.

Et Ten fera-l'en retourner, Avant que je puisse estre ouy?

PATHELIN

M'aist Dieu ! Puis qu'il est fol, ouy. Pourquoy ne fera?

lié dea, sire.

Au moins, laissez-moy avant dire Et Élire mes conclusions?

Ce ne sont pas abusions Que je vous dy, ne mocqueries* î

LE JUGE

Ce sont toutes tribouilleries ^, Que de plaider à folz ne à folles 1 fiscoutez : à moins de paroUes ^, La Court n'en sera plus tenue.

I rv

C'est-à-dire : Sans qu'on puisse le faire reparaître h l'audience pour aucune cause.

* Manuscrit de Bigot :

Qu« mauldict 8oit-il qui l'adjoume !

^ Edition de Génin :

Telz folz ne ne fait adjourner.

* Manuscrit de Bigot :

Que je dy, ne hoqueleries.

' Confusions, perturbations, casse-lète. On trouve encore k verbe tribouilUr dans Holiôre.

'^ Manuscrit de Bigot :

Escoutez au moins des paroles.

LB DRAPPIER.

S*en iront-ilzy sans retenue De plus revenir * !

LE JUGE

Et quoy donoques ?

PATHELIN

« Juge.

Revenir ? Vous ne veistes oncques Plus fol, ne en faict, ne en response :

Montrant le Drappier.

Et cil ne vault pas mieuk une once*.

Tous deux sont folz et sans cervelle ^ : Par saincte Marie la belle !

Eux deux n*en ont pas un quarat.

LE DRAPPIER.

Vous l'emporta stes, par barat*, Mon drap, sans payer, maistre Pierre?

Par la chair bieu, ne par sainct Pierre! Ce ne fut pas faict de preud' homme.

PATHELIN

Or, je regny sainct Pierre de Romme, S'il n'est fin fol , ou il affolle !

* C'est-à-dire : Les parties seront-elles renvoyées, sans que le juge retienne la cause pour les faire revenir devant lui?

* Les quatre vers suivants sont remplacés par deux vers seulement dans le manuscrit de Bigot :

L'aultre n'en vault pas œieulx une once, Eux deux ne valent ung carat.

' Les trois vers précédents sont évidemment altérés dans la plupart des éditions gothiques :

Plus fol n'en faictes neanl response. Et s'il ne vault pas mieulx une once L'aultre : tous deux sont folz sans cervelle-

* Tromperie, do) ; du bas latin baratnm.

MAISTRE PIERRB PÂTHELIM. 107

LE DRAPPIER, i Patheiin.

Je VOUS cognois à la parolle, Et à la robbe, et au visaige.

Je ne suis pas fol ; je suis saige, Pour congnoistie qui bien me faicl.

Au Juge.

Je vous compteray tout le faict.

Monseigneur, par ma conscience?

PATHELIN, au Juge.

Hé, sire, imposez-luy silence *■ !

Au Drappier.

^ N'avous honte de tant debatre A ce bergier, pour trois ou quatre Vieilz brebiailles ou moutons, Qui ne valent pas deux boutons?

Il en faict plus grand kirielle.... !

LE DRAPPIER.

Quelz moutons? C'est une vielle* :

C'est à Tous-mesme que je parle, A vous! Et me le rendrez, par le Dieu, qui voult' à Noël estre né!

LE JUGE

Veez-vous? Suis-je bien assené^?

n ne cessera huy de braire.

Je luy demande

* La plupart des éditions portent : Imposez-leur tilenee! Géain adopte cette leçon et la défend.

* (i'est-à-dire : Ce bavard répète toujours la môiii0 chose, comme une vielle fait entendre une note continue.

> Pour : voulut.

. * Ai-je^resprii bien sain?

iiïfi MAISTRE PIERRE PATUELIX.

PATHELIN, au Juge.

Faictes-le taire?

Au Drappier.

Et, par Dieu, c'est trop flageollé'.

Prenons qu'il en ait afïbllé Six ou sept, ou une douzaine, Et mengez en sanglante estraine :

Vous en estes bien meshaigné ^ !

Vous avez plus que tant g:ûgné, Au temps qu'il les tous a gardez?

LE DRAPPIER.

Regardez, sire ; regardez !

Je luy parle de drapperie,

Et il respond de bergerie !

Six aulnes de drap, où sont-elles,

Que TOUS mistes soubz vos aisselles ?

Pensez-vous point de me les rendre?

PATHELIK.

Ba ! sire, le ferez-vous pendre Pour six ou sept bestes à laine? Au moins, reprenez vostre balainé :

Ne soyez pas si rigoureux Au povre bergier douloureux, Qui est aussi nud comme un ver !

LE DRAPPIER.

C'est très-bien retourné le ver ' !

* Babillé, bavardé, pipé.

' Malade, chagrin, offensé.

* Expression proverbiale signifiant : C'est répondre blanc à qui parle noir. Le ver ou vair^ c'est le mcnu-vair dont les habits des deux sexes étaient garnis. Retourner' le ver, c'est endosser un vêtement fourré^ surtout une aumusse, du côté de la fourrure. & cause du froid. Génin dit que retourner sur-le-champ un vers qui va mal, c'est la marque d'un esprit subtil et fécond r>n ressources 1

MAISTRE PIERRE PATHELIIT. 100

Le Dyable me fist bien vendeur De drap à ung tel entendeur !

Au Juge.

Dea, monseigneur, je luy demande

LE JUGE, au Drapier.

Je Pabsoulz de vostre demande, Et vous deffens le procéder.

C'est mi bel honneur de plaider Au Berger.

 ung fol!... Va-t'en à tes bestes?

Bée!

LE JUGE, au Drapier.

Vous monstrez bien quel tous estes.

Sire, par le sang Nostre Dame!

LE DRAPPIER.

Hé^ea, monseigneur, bon gré m'ame*, Jeluy vueil

PATHELIN

S'en pourroit-il faire?

LE DRAPPIER, â Pathelin,

Et c'est à vous que j'ay affaire :

Vous m'avez trompé faulcement,

Et emporté furtivement *

Mon drap, par vostre beau langaige?

PATHELIN, au Juge.

Ho ! j'en appelle à mon couraige :

Et vous Toyez bien, monseigneur?

* Bon gré m'ame! nous paraît vouloir dire : Grâce, par mon âme! Dans plusieurs éditions gothi<jues, il y a : mauigré m* urne.

Ita MAISTRE PIERRE PATUELIU.

LE DRAPPIER.

M'aist Dieu ! vous estes le greigneur

A a Juge.

Trompeur'... Monseigneur, quoy qu'on die '...

LE JUGE

C'est une droicte couard ie^

Que de tous deux : ce n'est que noise.

Il se love.

M'aist Dieu, je loe que je m'en voise*.

An Bergier.

Va-t'en, mon aray ; ne retourne Jamais, pour sergent qui f adjoume.

La Court t'absout : entens-tu bien ?

PATHELIN, au Bergier.

Dy grand mercy?

Bée!

LE JUGE, au Bergier.

Dy-je bien?

Va-t'en, ne te chault; autant vaille.

LE DRAPPIER.

Mais est-ce raison qu'il s'en aille Ainsi?

' Manuscrit de Bigot :

Trompeur... Oh ! monseigneur, que je die !

* Dans l'édition de Beneaut, il y a : comédie; dans l'édition de Trepperel : resverie, Génin tient pour comardie ; chacun son goût.

' Manuscrit de Bigot :

ITaist Dieu ! il faut que je m'en voise! Edition de 1490 et autres :

U'aisl Dieu I je lox que il s'en voise.

Ouy. J'ay afi'aire ailleurs.

Vous estes par trop grands railleurs' : Vous ne m'y ferez plus tenir :

Je m'en voys. Voulez-vous venir Souper avec moy, maistre Pierre ?

PÂTIIELTN.

Je ne puis.

Le Juge s'en va.

LE DRAPPlERy à Palhelio.

Ha ! qu'es-tu fort lierre * !

Dictes : seray-je point payé ?

PATHELIN

De quoy? Estes-vous desvoyé?

Mais qui cuidez-vous que je soye?

Par le sang de moy ! je pensoye Pour qui c'est que vous me prenez ?

LE DRAPPIER.

Jlé, dea!

PATHELIN

Beau sire, or vous tenez.

Je vous diray, sans plus altendre, Pour qui vous i»e cuidez prendre ' :

Est-ce point pour escervellé?

* Manuscrit de Bigot :

Vous n'estes icy que railleurs.

* Ou lerrCt larron. Manuscrit de Bigot :

Qu'estes- vous fort tricherre !

> Edition de 1490 et autres :

Pour qui vous me cuidez prendre.

Manuscrit de Bigot :

Pour qui c'est que me cuidiez prendre?

Est-ce point ung escervelé?

ut MAISTRE PIERRE PATOELIN.

Voy : nenny, il n'est point pelle, Comme je suis, dessus la teste'.

LE DRAPPIBB.

Me voulez-vous tenir pour beste?

C'estes-vous en propre personne, Vous de vous* : vostre voix le sonne, Et ne le croy point aultremenf*.

PATUELIN.

Moy de moy *? Non suis, vrayement.

Ostez-en vostre opinion.

Seroit-ce point Jehan de Noyon'*?

11 me ressemble de corsaige.

LE DBAPPIER.

Hé dea ! il n'a pas le visaige Ainsy potatif®, ne si fade^.

Ne vous laissay-je pas malade Orains^ dedans vostre maison?

PATUELIN.

Ha ! que vecy bonne raison !

* Ces deux vers sont trèsK>bscurs. Pathelin semble se parler à luinnême, en faisant allusion à L'ppaisse chevelure du Drapier; quant à lui, il reconnaît que sou chef est pelé, ce qui est l'indice de l'expérience' et de la sagesse.

* Dans le manuscrit de Bigot, daus les éditions du seizième siècle et dans Tédition de 1762, il y a : votis-mesme.

' Edition de Beneaut et autres :

Et ne le croyez nullement.

* Voire, moy! dans le manuscrit de Bigot.

* Génin a conjecturé, avec force érudition et très-peu de logique, que ce Jean de Noyon était le fou du roi Jean !

* Ou portatifs comme on lit dans plusieurs éditions. Ce mot veut dire hanta n^ effronté. Génin le traduit par: face d'ivrogw,

^ Triste, défait.

* Naguère, il y a peu de temps.

MAISTRE PIERRE PATHELIK. 115

Malade? Et quelle maladie?

Confessez vostre conardie :

Maintenant elle e^t bien clere.

LE DRAPPIER.

C'estes vous ! je regnie sainct Pierre ! Vous, sans aultreje le sçay bien Pour tout vray !

PATHELIN

Or n'en croyez rien ; Car, certes, ce ne suis-je mye.

De vous, onc aulne ne deaiye Ne prins : je n*ay pas le loz tel*.

LE DRAPPIER.

Ha ! je voys veoir en vostre hostel.

Par le sang bieu, se vous y estes*. Nous n'en debatrons plus nos testes Icy, se je vous treuve là.

PATHELIN

Par Nostre Dame, c*est cela :

Par ce poinct, le sçaurez-vous bien.

Le Drapier sort.

Dy, Aignelet?

fiée!

PATHELIN

Vien çà, vien?

Ta besogne est-elle bien faicte?

Béel

* G'est-Â-dire : Je ne passe pas pour un voleur.

* Ce proverbe était ou est devenu populaire. Regnard a dit, dans le Diêiratl :

Rentrei el I& dedans allez voir si j'y suis!

114 HAISTRE PIERHE PÀTHELlN.

PATIIBLIN.

Ta partie est retraicte * :

Ne dy plus Bée; il n'y a force*.

Luy ay-je baillé belle estorse^?

Tay-je point conseillé à poinct ?

Bée!

PATHELlN.

lié dea ! On ne te orra point !

Parle hardiment : ne te chaille?

Bée!

PATHELlN.

Il est jâ temps que je m'en aille.

Paye-moy ?

Bée

PATHELlN.

A dire voir*, Tu as très-bien faict ton devoir, Et aussy bonne contenance ^.

Ce qui luy a baillé Tadvance®, C'est que tu t'es tenu de rire.

Bée!

* Cest-à-dire : Le demandeur est mis hors de cause . ' Il n'y a plus nécessité.

' Pour : entorse.

* Vrai.

^ Edition de Beneaut :

Et aussy bien la contenance.

* (Test-à-dire : Ce qui l'a déferré, démonté. On appelait o^troitce le premier coup de lance, d'épée ou de hache d'armes, qu'un champion recevait de son adversaire dans un combat singulier.

VAISTRE PIERRE PATHELIN. 115

PATIIELIN.

Quel Bée ? Il ne le fault plus dire.

Paye-moy bien et doulcement?

Bée!

PATHELIN

Quel Bée ? Parle sagement, Et me paye ? Si m'en iray.

Bce!

PATHELIN

Scez<-tu quoy je te diray ?

Je te prie, sans plus m*abayer^ Que tu penses de moy payer?

Je ne nteil plus de barerie^.

Paye-moy?

Bée!

PATHELIN

Est-ce mocquerie?

Est-ce k tant que tu en feras ?

Par mon serment! tu me payeras, Entends- tu? se tu ne tVnvolles!

Çà, argent?

Bée!

PATHELIN

Tu ta rigolles ' !

* Aboyer, pour : bêler ^ dire bée.

* Il faut lire bayer ie^ comme dans l'édition de Génin. D'an • «iennes éditions portent braire.

' Ta te moques, tu plaisantes, tu m'amuses.

116 UAISTRE PIEBRE PATHELIK.

A lui-même.

Comment ! Ken auray-jc autre chose?

Béet

PATOELIN.

Tu fais le i imeur en prose !

Et à qui Tends-tu tes coquilles?

Scez-tu qu'il est? Ne me babilles Meshuy de ton Bée, et me paye ?

Bée!

PATHELIN

N'en auray-je autre monnoye?

A qui cuides'tu te jouer?

Et je me devoye tant louer De toy ! Or fay que je m'en loë?

Bée!

PATHELIN

Me fais-tu manger de l'oë * ?

Maugré bieu ! Ay-je tant ?escu, Qu'un bergier, un mouton vestu, Un?iUain paillart, me rigolle?

Bée!

PATHELIN

N*en auray-je autre parolle?

Se tu le fais pour toy esbatre, Dy-Ie : ne m'en fais plus debatre.

Vien-t*en souper à ma maison?

* Pathelin se souvient de sa propre tromperie à Tégard du Drapier.

Bée!

PATHELIN

Par sainct Jean ! tu as bien raison : Les oysons mènent les ucs paistre.

A lui— même.

Or cuidois-je estre sur tous maistre Des trompeurs d*icy et d'ailleurs.

Des forts coureuxS et des bailleurs De paroUes en payement, A rendre au jour du Jugement :

Et un bergier des champs me passe !

Au Bergier.

Par sainct Jacques ! se je trouvasse Un bon sergent, te feisse prendre?

Bée!

PATHELIN

Heu, Bée ! L'en me puisse pendre, Se je ne voys faire venir Un bon sergent ! Mesavenir Luy puisse-il, s'il ne t'emprisonne !

LE BERGIER, s'enfuyant.

S'il me treuve, je luy pardonne I

* CourratierSf courtiers, maquignons, qui étaient alors et qui Mnt peut-être encore des dupeurs. Les éditions du seizième siècle ont remplacé fort9 coureux, par corbineurs^ aigre-fins rapaces.

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