EN FRANCE. XXII
mourir subîtemeDt sur le théâtre; les sépultures et les épi- Uphes de quelques-uns d'entre eux se voyaient encore, au dtx-septième siècle, dans diiTérentes églises de Parts.
Quant aux comédieAnes, elles ne furent pas plus excommuniées que ne Tétaient les comédiens, lorsqu'elles commencèrent à se produire sur la scène et à s'y montrer sans masque, pendant le règne de Henri III ou celui de Henri IV. Ces comédiennes n'étaient pourtant que les concubines des comédiens, et elles vivaient, comme eux, dans une telle dissolution, que, suivant l'expression de Tallemant des Réaux, elles servaient de femme» communes i toute la troupe dramatique. Elles avaient donc de tout temps fait partie des associations d'acteurs nomades ou sédentaires ; mais le public ne les connaissait pas, et leurs attributions pins ou moins malhonnêtes se cachaient alors derrière le théâtre; dès qu'elles revendiquèrent les rôles de femmes, qui avaient toujours été joués par des hommes, leur présence sur la scène fut regardée comme une odieuse prostitution de leur sexe.
Ces premières comédiennes étaient vues de si mauvais œil par le public, qui les tolérait à peine dans leurs rôles, que ces rôles ne leur revenaient pas de droit et que les comédiens les lem* disputaient souvent. Nous pensons que ce fut l'exemple des troupes italiennes et espagnoles, qui amena l'apparition des femmes sur la scène française . la troupe italienne avait été appelée par Henri III, de Venise i Paris, où la troupe espagnole n'arriva que du temps de Henri IV. Ces deux troupes causèrent beaucoup de désordres, et l'on doit en accuser les actrices qui ajoutaient, par l'immodestie de leur jeu et de leur toileltc, un attrait et un scandale de plus aux représentations.
a Le dimanche 19 may 1577, dit Pierre de TEsloile , les comedians italiens, surnommez i Gelosit commencèrent à jouer leurs comédies italiennes en la salle de l'hostel de Bourbon à Paris ; ils prcnoient de salaire 4 sols par teste de tous les François qui les vouloient aller voir jouer, cl il
s\Tv l'ancien théâtre
y avoit tel concours et afQuence de peuple, que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris n'en avoicnt pas trèstous ensemble autant quand' ils preschoient. » Ces représentations avaient un charme particulier pour les libertins, qui y allaient surtout admirer les dames ; a car, au dire de P. de TEstoile, elles faisoient monstre de leurs seins et poictrincs ouvertes et autres parties pectorales, qui ont un perpétuel mouvement, que ces bonnes dames faisoi«nt aller par compas ou mesure, comme une horloge; ou, pour mieux dire, comme les soufflets des mareschaux*. » Le Parlement crut devoir mettre un terme à ces impudiques exhibitions, et six semaines après l'ouverture du théâtre des Gelosi, défense leur fut faite de jouer leurs comédies, sous peine de 10,000 livres parisis d'amende applicable à la botte des pauvres; mais ces Italiens ne se tinrent pas pour battus, et le samedi 27 juillet, ils rouvrirent le théâtre de l'hôtel de Bourbon, <:; comme auparavant, ditTEstoile, par la permission et justice expresse du roy, la corruption de ce temps estant telle, que les farceurs, bouffons, putains et mignons avoient tout crédit. »
Quant aux acteurs espagnols, ils s'étaient établis en 1604 à la foire Saint-Germain, et leur séjour à Paris fut marqué parle supplice de deux d'entre eux, que le bailli do Saint- Germain fit rouer vifs comme coupables du meurtre d'une comédienne, leur camarade, qu'ils avaient poignardée et jetée dans la Seine. Cette belle jeune femme espagnole, âgée de vingt-djBux ans environ, dit l'Ëstoile, «. avoit dès longtemps privée et familière connoissance » avec ces deux hommes, qui la tuèrent sans doute pour se venger d'elle plutôt que pour la voler.
Telle est, à notre avis, l'origine de l'installation des comédiennes sur la scène française. On ne saurait dire cpielle fut la première qui s'exposa aux regards des spectateurs. On trouve le nom de la femme Dufresne, écrit à la main
* Voy. \e Journal de Henri 111, dans Tédit. publ. par MM. Cham pollion.
KN FBANCE. XXIX
leB a mères de ses ennemi»; il semblait n'avoir plus d'autre destination que de pervertir la jeunesse et d'enseigner ta débauche. Voici en quels termes un zélé catbotiquc. le dénonçait, en 1588, à l'horreur des bons citoyens et au châtiment des magistrats, dans ses Bemontronees trê*humbles au roy de France et de Pologne Henry troMesme de ce nom, sur les désorâret et misères du royaume. < En ce cloaque et maison de Sathan, nommée Vhoslel de Bour' gogne, dont les acteurs se disent abusivement conftéres de la passkm de Jésus-Qirisl se donnent mille assignations scandaleuses, au préjudice de fhonnesteté et pudicité des femmes et à la ruine des familles des pauvres artisans, desquels la salle basse (le parterre) est toute pleine^ et lesquels, plus de deux heures avant le jeu, passent leur temps en devis impudiques, jeux de cartes et de dez, en gourmandise, en ivrognerie, tout publiquement, d'où viennent plusieurs querelles et batteries... Sur l'eschafoud (le théâtre) , l'on y dresse des autels chargés de croix et d'ornements ecclésiastiques; Ton y représente des prostrés revestus de surplis ; ihesme aux farces impudiques, pour faire mariage de risées , l'on y lit le texte de l'Evangile en chants ecclésiastiques, pour^ par occasion, y rencontrer un •mot à plaisir, qui sert au jeu : et, au surplus, il n'y a force qui ne soit orde, sale et vilaine, au scandale de la jeunesse qui y assbte. »
Les farces du quinzième et du seizième siècle, qui forent le berceau de la vraie comédie, contribuèrent néanmoins au relâchement des mœurs, malgré l'esprit, la gaieté et la malice qu'on y trouve presque toujours et qui les recommandent .encore à l'étude des curieux ; la plupart n^ furent jamais imprimées ; presque toutes ont été perdues et anéanties : on ne les connaîtrait plus que par oui-dire, si deux publicat^ions récentes ne nous en avaient pas remis au jour environ ccncinquante, qui ont échappé ainsi à une destruction systématique. « On ne sçauroit dire, écrivait Antoine du Verdier, sieur de Yauprivas, dans sa Bibliothèque flrançoifte, im
XKX L*ANGIEN THEATRE
primée à Lyon en 1584, on ne sçauroit dire les farces qui ont été composées et imprimées, si grand en est le nom-bre; car, au passé, cbascun se mesloit d'en faire, et encore les histrions, dits Enfants-sans-Soucy, en jouent et récitent. Or n'est la farce qu'un acte de comédie, et la plus courte est estimée la meilleure, afin d'éviter l'ennuy qu'une pro** lexité et longueur apporteroit aux spectateurs. » Du Verdier ajoute que, selon VArt de réiharique de Gratian du Pont, il faut que la farce ou sotie ne passe pas cinq cents vers. Outre la farce proprement dite, il y avait aussi des dialogues joyeux i deux personnages, des monologues et des sermons joyeux , que récitait un seul comédien. De cette multitude de farces qui ont été représentées et imprimées souvent, dix ou douze seulement avaient été sauvées ; car les ecclésiastiques et les personnes dévoles étaient parvenus à faire disparaître tous les exemplaires de ces compositions libres ou obscènes : on ne s'explique pas autrement pourquoi tant dé farces imprimées, tant d'éditions successives ont disparu, sans.- laisser de traces.
On découvrit , il y a peu d'années , dans une vieille librairie d'Allemagne, un recueil de soixante-quatre farces, dialogues, monologues, sermons joyeux, imprimés la plupart à Lyon, vers i545; le Brituk Muséum de Londres s'est rendu acquéreur de ce recueil unique, dans lequel on ne trouva que six ou sept pièces déjà connues. C'est ce recueil de farces qui a été réimprimé par les soins de M. de Montaiglon, sous le -titre à' Ancien TMIUre françoUt dans la BUfliethèque elzévkienne (Paris, P. Jannet, 1854, 3 vol. in-i8). Précédemment, MM. Leroux de Lincy et Francisique Michel avaient publié (Paris, Techener, 1831-^7, 4 vol. in^), d'après un njanuscrit que possédait Ie«duc de La Va^ Hère (yoy. le Catai. rédigé par Guill. Debure, n* 3304), et qui est maintenant à la Bibliothèque impériale, soixantequatorze fiirces delà même époque, lesquelles ont été certainement imprimées dans leur nouveauté, et dont . les éditions originales furent anéanties comme tant d'autres.
BN PRANCE. XTiXt
Ces (feux recueils, si précieui pour l'hisloire du théâtre, suffisent pour nous apprendre combien la morale et la pudeur publiques avaient à gémir de la représentation des farces, où le jeu des acteurs exagérait toujours Tindé* cence du sujet et du dialogue.
La guerre implacable qu'on taisait aux farces imprimées avait déjà réussi, vers le commencement du dix-septième siècle, à les rendre assez rares, pour qu'un bibliophile, amateur de ce genre de littérature comique, se soit efforcé d'en sauver quelques-unes du naufrage, en faisant réimprimer, dès l'année 1612, chez Nicolas Roussit, libraire d« Paris, un Recueil de pluneurs farces tant anàettne» que modemeSt lesquelles ont esté mises eu meilleur ardre et langage qu'auparavant. Les auteurs de la Bibliothèque du théâtre français (\e duc de La Vallière, Marin et Mercier de Saint-Léger) ont analysé les sept Jarces que contient ce curieux recueil, de manière à nous prouver que le théâtre de ce temps-là ne se souciait guère de respecter les spectateurs, qui pardonnaient la plus grosse ordure, pourvu qu'on leur donnât à rire.
Une de ces forces, que La Fontaine a imitée dans le conté du Faiseur d^areilles, met en scène une femme grosse qui demande au médecin si elle aura un garçon ou une fille. Le médecin regarde dans sa main , et lui dit que cet enfant n'aura point de nez. La femme se désespère, mais le médecin la console et promet de réparer ce malheur : pour cet effet, il «e retire avec elle. La /emme rejoint son mari, qui l'attendait à la porte, et'accouche un moment après, a Comment, dit le mari, il y a treize moix que je ne me suis approchée de vous, et vous faites un enfant, tandis que la première année de notre mariage vous accouchâtes au bout de six mois I — C'est, répondit-elle, que la première fois l'enfant avait été placé trop près de l'issue, et la seconde, trop avants » Ce n'était rien que de faire accoucher une femme sur le théâtre; on voyait souvent les amants et les époux se coucher et continuer leur rôle entre les draps
XXXII i/ancien théâtre
(tu lit ! Souvent aussi, l'action se passait derrière la scène ou dans la niche fermée de rideaux ; mais, pour éviter un malentendu , on avertissait le spectateur de tout ce qu'on ne lui permettait pas de voir. Dans la Farce joyeuse et récréative (Tune femme qui demande les arrérages à son tnary, les deux époux, qui ont failli avoir un procès sur ce chapitre matrimonial, finissent par s'accorder et par sortir ensemble^ Un voisin, qui s'est employé à la réconciliation des parties, dit alors :
« Hz s^en sont allez là derrière.
Pensez, cheviller leur accord, Afin qu'il en tienne plus fort.
C'est aiosî qu'il fault apaiser Les femmes, quant veulent noiser. »
Il faudrait citer et analyser foutes les farces qui nous restent du seizième siècle, pour faire comprendre la part d'influence et de complicité qui leur revenait dans le relâchement de la morale publique. Une femme de bien, après avoir assisté à ces représentations, en revenait l'âme souillée et l'esprit tourné à la luxure ; car non-seulement les images les plus obscènes, les mots les plus crus, les maximes les plus honteuses émaillaient le dialogue des farceurs, mais encore leur pantomime et leurs jeux de scène étaient d'horribles provocations à la débauche. Nous citerons , comme exemple, la Farce de frère Guillebert , qualifiée très- bonne et fort joyeuse dans l'édition originale que contient le rccHeil du British Muséum de Londres; elle est, en effet, vraiment comique, et Ton peut se rendre compte du succès de folle gaieté qu'elle obtenait à la scène. Elle commence par un de ces sermons joyeux, qui formaient souvent à eux seuls l'intermède, dans les entr'actes d'une tragédie on . d'une comédie sérieuse. On aura une idée exacte du théâtre au seizième siècle, en lisant cet incroyable monologue, qui se débitait et se mimait eiT plein théâtre, au milieu des éclats de rire de l'assemblée entière.
G'étiit là le théâtre populaire jusqu'au commencement
EN FRAHCE. XXXin
da seizième siècle ; on pent imaginer la déplonble influence qu'il devait exercer sur les mœurs. Les farces de cette espèce étaient innombrables, comme le dit Du Verdier ; elles se jouaient par toute la France, même dans les plus petits villages; elles servaient de thème, pour ainsi dire, à la pantomime la plus indécente ; elles souillaient à ta fois les yeux et les oreilles des spectateurs, qui encourageaient, par des applaudissements et des éclats de rire insensés, le jeu impudique des acteurs. On conçoit que le clergé catholique ait signalé avec indignation ce déplorable abus de i'art scéniquc, et l'on ne s'étonne plus, en présence dépareilles ordures, que le théâtre tout entier se soit trouvé enveloppé dans l'anathème dont l'Église frappa plus tard les farceurs et les comédiens. Saint François de Sales, qui composait, vera cette époque, ses écrits de morale religieuse, comparait les représentations théâtrales aux champignons, dont les meilleurs ne sont pas salubrea.
Cependant l'autorité civile et judiciaire, qui avait mission de veiller k la police des mœurs, ne semble pas s'être émue de l'incroyable licence du théâtre (Vançais, avant la Gn du règne de Louis Xlll ; jusque-là , le lieutenant civil, dans quelques arrêts relatifs aux comédiens , avait enjoint i ceux-ci de ne représenter que < des pièces licites et honnestes, qui n'offensassent peraonne ; » mais les commissaires et les sergents ne paraissent pas avoir fait exécuter ces arrêts au profit de la décence publique. En revanche, la répression était très-prompte et très-sévère à l'égard de toutes les satires personnelles qui s'adressaient à des gens de qualité et à des particuliera notables. On emprisonnait alors, sans forme de procès, les comédiens qui s'étaient permis la moindre atteinte au respect des pereonnes et au secret de la vie privée. Quant aux farces qui n'étaient que graveleuses ou ignobles, on leur laissait la carrière libre, et on n'avait pas l'air d'en être scandalisé, d'autant plus que ces spectacles déshonnêtes faisaient le charme du peuple, qui y retrouvait la peinture de ses mœurs grossières, l'ex-
xxxiv l'anciem théâtre
pression fidèle de ses sentiments bas, Técho de son langage trivial.
Nous avons dit que le plus grand nombre des farces n'ont pas clé imprimées, et que celles qui le furent ont disparu en majeure partie. Il en existe encore assez pour qu'on puisse se faire une idée exacte d'un genre de spectacle que le peuple préférait à tout. autre, et qui exerça sans doute une fâcheuse influence sur les mœurs , tant que le théâtre fut déshonoré par la représentation de ces pièces licencicuses. Voici les intitulés de quelques-unes, qui tiennent d'ailleurs tout ce que promet leur préambule : « Farce nouvelle, très>bonne et fort joyeuse, des femmes qui demandent les arrérages de leurs maris, et les font obliger par nisi; à cinq* personnages, c'est assavoir: le mary, la dame, la chambrière et le voysin. — Farce nouvelle et fort joyeuse des femmes qui font escurer leurs chaulderons et deffendenl qu'on ne mette la pièce auprès du trou ; a tfois personnages, c'est assavoir : la première femme,, la seconde et le maignen. — Farce très-bonne et fort joyeuse de Jeninot, qui fist un roy de son chat, par faulte d'autre compagnon, en criant : Le roy boit! et monta sur sa maîtresse pour h mener à la messe ; à trois personnages, » etc. Tels étaient les titres, qui donnaient un avant-goût des furces que l'affiche annonçait au public. Ces farces, qui avaient une vogue extraordinaire, on les apprenait par cœur à force de les entendre, et chacun, au besoin, était en état d'y remplir un rôle , lorsque, à défaut de joueurs de pro* fession, une confrérie de compagnons, une corporation de métier, une société joyeuse, se constituait en troupe dramatique. Les associations d'acteurs bourgeois ou artisans s multiplièrent sur tous les points du royaume, dans la première moitié du dix-septième siècle, et la débauche, qui élait toujours le mobile de cette passion effrénée du théâtre, se multiplia également, en proportion du nombre des comédiens et des comédiennes, qui vivaient dans le désordre le plus rrnpuleux.
EU FRANCE. XXiT
c ]] y avait deux troupes alors à Paris, raconte Tallemant des Réaux', qui avait recueilli la tradition de la bouche de ses conternpordins ; c'étoient presque tous des filous, et leurs remmes vivotent dans la plus grande licence du monde : c'étoient des femmes communes et même aux comédiens de l'autre troupe, dont elles n'étoient pas. » Tallemant des néaux ajoute plus loin : a La comédie n'a été en honneur que depuis que le cardinal de Richelieu en a pris soin (vers 1025), et, avant cela, les honnêtes femmes n'y alloient point. 9 Les trois plus habiles farceurs de ce temps-là, connus sous leurs noms de théâtre, Turlupin, Gaultier Gargoille et Gros-Guillaume, jouaient la comédie sans femmes, et poussaient à l'envi le burlesque jusqu'au cynisme le plus éhonté. Tallemant des Réaux dit pourtant que Gaultier Garguille fut « le premier qui commença à vivre un peu plus règlement que les autres, » et que Turlupin, « renoliérissant sur la modestie de Gaultier Garguille, meubla une chambre proprement ; car tous les autres étoient épars çà et là, et n'avoient ni feu ni lieu. » Sauvai, qui écrivait son Histoire des Antiquités de Paris en même temps que Tallemant ses Historiettes, se garde bien de délivrer un certificat de bonnes mœurs à ces trois fameux boufTons; il dit même iù Gaultier Garguille, qu'il « n'aima jamais qu'en lieu bas ; 9 et l'épi taphe qu'on avait faite pour les. trois amis, enterrés ensemble dans l'église de Saint-Sauveur, renferme un trait qui pourrait bien faire allusion à la vilaine nature de leur association :
Gau!tier, Guillaume et Turlupio.
IgnoraDS en grec et lalio.
Brillèrent tous trois sur la scène Sans recourir au sexe féminin.
Qu'ils disoient un peu trop malin :
Faisant oublier toute peine, I^ur jeu de Ihéûlre badin
* Voy. t. X des Hhloriettes, édil. in-13, p. 40.
XXXVI l'ancien théâtre
Dissipoit le plus fort chagrin.
Mais la Mort, en une semaine, Pour venger son sexe mutin, Fit à tous trois trouver leur fin.
Gros-Guillaume jouait à visage découvet*t; mais ses deux amis étaient toujours masqués : chacun d'eux avait un costume caractéristique, qu'il ne changeait jamais dans la farce. Avant d'être incorporés dans la troupe de l'hôtel ^e Bour- (çogne, ils avaient établi leurs tréteaux dans un jeu de paume, qui ne suffisait pas à contenir tous les curieux que ces représentations y attiraient. Le cardinal de Richelieu voulut les vorr et les entendre ; il fut enchanté d'eux, et il les juga dignes de devenir comédieus de l'hôtel de Bourgogne, où ils transportèrent leurs farces et leurs chansons. On peut supposer que ces farces étaient d^ la composition de Turlupin, puisque le nom do turlupinades est resté aux canevas facétieux, qu'ils jouaient ensemble, d'abondance et à l'impromptu, comme les farces italiennes. On sait d'ailleurs, que les chansons, que nos trois amis chantaient d'une manière si plaisante n'avaient pas d'autre auteur que Gaultier Garguille, qui les fit imprimer luimême en 1652 (Paris, Targa, petit in-12), et. qui obtint, sous son véritable nom, à cet effet, un privilège du roi, octroyd, était-il dit dans ce privilège, « à nostre cher et bicnaimé Hugues Gueru, dit Fléchelies, l'un de nos comédiens ordinaires, de peur que des contrefacteurs ne viennent adjouster quelques autres chansons plus dissolues. » La Chanson de Gaultier Garguille , si dissolue qu'elle fût de son essence, avait passé en proverbe, et bien des gens, dit Sauvai, n'allaient à l'hôtel de Bourgogne, que pour l'entendre. Quant aux farces, dans lesquelles Turlupin ( Henri Légrand était son nom de famille) se distinguait par des a rencontres pleines d'esprit, de feu et de jugement, 8 elles n'eurent pas probablement les honneurs de l'impression : on ne les connaît que par des scènes qui ont (Hé reproduites dans de vieilles estampes de Briot, de Ma-
EM Fi(ANC£. XXXVll
helte et d' Abraham Bosse. Au reste, ces illustres farceurs s'étaient essayés aussi, avec succès, dans la comédie héroïque, qui descendait parfois aux trivialités de la farce.
L*hôtel de Bourgogne, où l'on représenta des farces proprement dites jusqu'au milieu du dix-septième siècle, possédait, au commencement de ce siècle, un comédien auteur, non moins fameux que le furent plus tard Turlupin, Gaultier Garguille, Gros-Guillaume et Guillot-^Gorju. C'était un Champenois, nommé Deslauriers, qui avait pris le sobriquet de BruscamMllef sous lequel il a publié lesp/atmntes imaginationt qu'il composait et débitait sur la scène, pour tenir en baleine l'auditoijre entre les deux pièces et paur le préparer à faire bon accueil aux folies de la farce. L'usage de ces intermèdes comiques et graveleux remontait certaine.iient au spectacle des Pois piles , et le ùadin , qui venait réciter au public un mono logue ou. un sermon Joyeux, n'épargnait ni grimaces ni gestes indécents pour faire rire le parterre, qui ne savait pas ce que c'était que de rougir d'un mot obscène ou d'une pantomime licencieuse. Aussi, on avait osé autrefois dire en plein théâtre le Sermon joyeux d'un despucelleur de nourrices, le Sermon des frappe-culs, et bien d'autres monologues en vers ou en prose non moins joyeux et non moins orduriers.
Du temps de Henri lY, Deslauriers ou Bruscambille s'était fait connaître par les harangues facétieuses qu'il adressait aux spectateurs, avant ou après la comédie et qui roulaient sur toutes sortes de sujets bizarres, grivois ou ridicules: tantôt,' dans le procès du pou et du morpion, il imitait les formes du Palais et l'éloquence pédantesque du barreau ; tantôt, dans un panégyrique en faveur des gros nez, il paraphrasait cette équivoque en latin macarouique : Ad formam nasi cogmscitur ad te levavi ; tantôt, il s'efforçait de découvrir sous la jupe des femmes les mystères du saut des puces ; tantôt, il prétendait avoir fait un voyage au ciol et aux enfers^ pour interroger les mânes et les ma-
XXXVlll L ANCIEN TUÉATRE
nans sur celle grande question : Uter vir an mulier se magis delectet in copuîatione. On savait assez de latin dans rassemblée pour comprendre celui de Bruscambille, et l'on riait aux larmes, lors même qu'on ne le comprenait pas, car son jeu muet en disait autant que ses paroles. Quelquefois, Deslauriers se mêlait de traiter gaiement des inatiè' res sérieuses qui plaisaient beaucoup moins aux habitués de l'hôtel de Bourgogne ; il revenait souvent sur l'apologie du théâlre et sur la justific^tion-du comédien, qu'il s'efforçait de relever de l'infamie où sa profession Pavait fait tomber ; niais il était bientôt obligé de reprendre le ton graveleux et de faire son métier, en accumulant, dans ses Fantaisies et Paradoxes, les turpitudes et les splctés les plus exccntriquci . Nous renvoyons le lecteur qui veut se faire une idée de la licence du théâtre sous Louis XIII, aux Nouvelles et plaisantes imaginations de Bruscambille, que l'auteur ne craignit pas de dédier à Monseigneur le Prince f c'est-à-dire à Henri de Bourbon, prince de Gondé. El tout cela fut imprimé et réimprimé avec privilège du roi, et tout cela fut débité et mimé, non-seulement sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, mais encore sur tous Tes théâtres de campagne qui lui empruntaient son répertoire ! Passe encore si le public , qui raffolait encore de ce.; vilenies, eût été« composé d'ivrognes et de llberlins, do gens sans'aveu et de prostituées; mais h boiirp^cois menait à la comédie sa femme et sa fille ; les jeunes gens étaient plus passionnés encore que les hommes mûrs, pour ce divertissement qui les poussait à la débauche, et partout lu théâtre faisait de folles amours et des adultères, des marii trompés, des femmes infidèles, des entremetteuses do prostitution, des docteurs d'immoralité. C'était I& que le peuple se perdait par les mauvais conseils et les mauvais exemples. Mais le peuple ne fût-il point allé voir les comrdiens de l'hôtel de Bourgogne, ceux de l'hôtel d'Argent ou du théâtre du Marais, ceux de la foire Saint-Germain et ceu>: qui dressaient leur théâtre de passage dans tous les jeux di
EiN FRANCE. XIXIX
paume, il aurait eu, pour ^e divertir, pour dégrader sa pensée et pour s'instruire à l'école du libertinage, les parades en plein vent de la place Dauphine et du pont Neuf : il pouvait y entendre, tous les jours, sans bourse délier, les rencontre», queitions, demandes, fantaisies, etc., du grand Tabarin et du baron de Gratelard, qui vendaient leurs drogues, leurs onguents, leurs parfums et leurs secrets, à l'aide de ces a. gaillardîses admirables, » de ces « conceptions inouïes 9 et de ces c farces joviales, » réimprimées tant de fois pour répondre i remprcssement des acheteurs, que n'effarouchaient pas l'impertinence du sujet, la hardiesse des détails (^l'incongruité du langage. Tabarin et ses émules avaient le droit de tout dire sur leurs tréteaux ; les passants, le droit de tout écouter, el, s'il y avait là d'aventure quelque commissaire enquêteur de, police au maintien grave et austère, il se gardait bien d'interrompre les plaisirs du petit peuple, en imposant silence aux acteurs effrontés des farces tabariniques; qui ne furent prohibées plus tard que par arrêt du Parlement.
La farce cessa de vivre, quand Li comédie lui eut pris son théâtre et son publie, avec l'aide des beaux esprits, et ^uils la protection des honnêtes gens.
MAISTRË
PRÉFACE DE L'ÉDITEUR
E suis bien sûr, dit Génin dans la préface de son édition f qu'il y a une filiation directe entre la farce de Paihelin et le Ugataire, et le Tanuffe^ et même le Misanthrope. — Cette farce est la gloire de notre vieux théâtre français ; on peut la regarder 'comme la première comédie écrite dans notre langue et représentée sur notre scène, comédie souvent imitée, souvent citée, qui a laissé (les souvenirs impérissables dans les traditions de la gaieté gauloise, a En outre de la verve comique et de l'esprit de mots, dit encore Génin, dernier éditeur et commentateur de cette farce célèbre, Tauteur possédait, à un- degré peu commun même aujourd'hui, l'entente dramatique, rart de faire rendre à une situation tout ce qu'elle renferme, sans la surcharger et la noyer dans les détails. » Deux siècles et demi avant Génin et son édition si magnifique et si pauvre à la fois, un écrivain illustre, Etienne Pasquier, exprimait avec encore plus d'enthousiasme la mcme admiration pour la farce de Pathelin^ qu'on ne jouait plus et qu'on ne Usait presque plus de son temps, «r Ne vous souvient41 point , dit-il , de la rcsponse que fit Yir-> gile à ceux qui lui improperoient l'estude qu'il eniployoit en la lecture d'Ennius, quand il leur dit qu'en ce faisant, il avoit appris à tirer de l'or d'un fumier? Le semblable m'est advenu naguère, aux champs, où, estant destitué de la compagnie, je trouvay^ sans y penser, la farce de mais-
4 PHEFÂCU
Ire Pierre Pathelin, que je leu et releu avec tel contentement, que j'oppose maintenant cet eschantillon à toutes les comédies grecques, latines et italiennes. » (Hecherdtes de la France f liv. VIII, chap. lix.)
Malgré le mérite littéraire et dramatique de cette farce, malgré l'immense vogue qu'elle obtint à son apparition, le nom de l'auteur est resté inconnu.
Cet auteur, on le cherche depuis longtemps et on a cru le retrouver successivement dans Guillaume de Lorris , dans Jehan de Meung , dans François Villon , dans Pierre Blanchet et dans Antoine de La Sale. Enfin , on a même supposé un joueur de farces, un bazochien, nommé Pierre Pathelin, qui aurait inventé lui-même celte farce, qu'il représentait, comme on disait autrefois, à'original.
Guillaume de Lorris, qui a fait la première partie du fameux roman de la Rose terminé par Jehan de Meung, mourut vers 1240 : il n'y a pas, dans la farce de Pathelin, un seul mot qui autorise à lui assigner une origine. aussi ancienne. Cette opinion erronée et insoutenable ne repose que sur une phrase un peu légère que le comte de Tressan a laissé passer dans ses Œuvres diverses publiées en 1776 : « Il est vraisemblable, dit-il (Réflexions sommaires sur (^esprit) y que Guillaume de Lorris est l'auteur de la charmante farce de Tavocat Pathelin, qui sera toujours le modèle de la plaisanterie la plus ingénieuse et la plus naïve. Ce qui peut servir à le prouver, c'est que Jehan de Meung cite des traits de cette pièce dans sa continuation du roman de la Rose. » Le comte de Tressan tenait à son système, car, déjà dans l'article Parade qu'il avait fourni à l'Encyclopédie de Diderot en 1765, il disait : « Quelques auteurs attribuent cette pièce à Jehan de Meung ; mais Jehan de Meung cite lui-même des passage, de Pathelin dans sa continuation du roman de la Rose, et, d'ailleurs, nous avons de bien fortes raisons pour rendre cette pièce à Guillaume de Lorris. » Le comte de Tressau ne cite pas un seul de ces passages, qu'il eût été si curieux de produire et qui par malheur n'existent nulle part dans le roman de la Rose, quoique nous ayons d'abord cru, sur sa parole, à leur existence. Il est possible cependant que l'auteur anonyme de la farce de Pathelin ait emprunté au
DE L'ioiTEUB. S
roman de la Roêef que tout le monde savait pafr cœur au seizième siècle , quelque locution proverbiale ou même quelque vers devenu proberbe.
En outre, il ne faut pas oublier un rappprochemcnt curieux, qui peut avoir été la cause d'une erreur littéraire> accréditée par l'ignorance et parle temps. Il y a une sorte de poème philosophique intitulé : le Testament de Jehan de Bteungyû y a une petite farce, qu'on doit considérer comme la suite de la grande farce de Paihelin et qui est intitulée : î^ Testament de Patheiin. De là, entre ces deux ouvrages si différents l'un de l'autre, une confusion de titre et d'auteur, qu'il n'est pas difficile d'expliquer.
Quant à François Yiilon , le système qui lui attribue la farce de Pathelin aurait du moins quelque vraisemblance ; car cette farce fut composée et jouée à l'époque même où Villon rimait aussi pour le théâtre son monologue du Franc-Archer, lequel, au point de vue du style et des idées, offre plus d'un point de comparaison avec cette farce que Villon a connue certainement et dont il se souvient dan» plus d'un endroit de ses poésies. Mais c'est surtout le TeS' tameni de Pathelin^ qui présente des analogies frappantes avec le grand et le petit Testament de Villon. Néanmoins, si Villon avait été lauteur de Maisire Pierre Pathelin ou du Testament de Pathelin^ ses éditeurs, ses amis surtout, entre autres Jean de Calais, qui a le premier recueilli les vers du poète dans le Jardin de Plaisance ^ n'eussent pas manqué d'ajouter l'une ou l'autre farce aux œuvres, si goûtées alors, de cet autre maître fourbe. Villon était, dit-on, un sobriquet donné à Francis Gorbueil, en témoignage de ses viliort" fiertés ou hircins ; le nom de Pathelin devint aussi le synonyme de trompeur et de finasseur.
Il est possible qu'un avocat du nom de Pathelin ait vécu au milieu du quinzième siècle et que la notoriété de ses tromperies se trouve constatée par la farce, qu'il aurait, dit-on, écrite et jouée lui-même dans une de ces troupes de comédiens qui follioient et fblâiroienty suivant l'expression technique , sous la protection de la Bazoche ; mais cette conjecture ne s'appuie sur aucun fait, et il faut la reléguer, comme tant d'autres, dans les espaces imaginaires de l'hypothèse.
G PRÉPAGE
Pierre RIanchet, au contraire, est à peu près en possession légitime de l'honneur qui doit retenir A l'auteur de la farce de Pathelin. Il est désigné comme l'auteur, sans conteste, de cette farce, dans une foule de livres imprimés depuis plus d'un siècle. Nous aurions un remords de conscience si nous cherchions, comme Ta fait M. Génin, à le déposséder de cette glorieuse paternité que le temps à consacrée, à défaut de droits authentiques.
Ce fut, en effet, Godard de Beauchamps qui signala pour la première fois, en 1735, Pierre Blanchet, comme pouvant être l'auteur de la farce de Pathelin. « Ce Pierre Blanchet pourroit bien être l'auteur de la farce de Pathelin^ » dit-il dans ses Becherches sur les Théâtres de la France (p. 133 de l'édit. in-4). Il ne faut pas croire que cette supposition soit purement gratuite de la part de Beauchamps. Cet historien du théâtre est le mieux renseigné de tous ceux qui ont écrit sur le même sujet ; il avait â sa disposition une quantité de manuscrits précieux et de renseignements inédits qui ont disparu ; il puisait à volonté dans plusieurs grandes bibliothèques dramatiques, qui ont été dispersées depuis et dont les livres portaient d'anciennes notes , qu'il a souvent recueillies. Nous sommes donc â peu près certain qu'il avait trouvé le nom de Pierre Blanchet, écrit à la main sur un vieil exemplaire de la farcede Pathelin.
Pierre Blanchet, né à Poitiers vers 1459, avait d'abord suivi le barreau dans cette ville où la Bazoche donnait de si belles représentations théâtrales. H Ait avocat sans doute, probaîïlement avocat sous l'orme, suivant l'expression de la farce qu'on lui attribue; déplus, il était poëte, il composait des rondeaux , des satires et des farces. Ce n'était point assez pour le faire subsister. A l'âge de quarante ans , il quitta brusquement le Palais- et il embrassa l'état ecclésiastique ; on peut croire qu'il obtint un canonicat ou quelque bénéfice, dont les revenus lui permirent de vivre tranquille, pendant vingt ans encore, sans cesser toutefois de rimer ; mais les huitains, les noêls et les dictés ou dits avaient succédé aux farces et aux satires.
Dans une lettre en vers que Pierre Gervaise, assesseur de Toftirial de Poitiers, adresse à Jean Bouchet, poëte et
DE I.*ÉD1TEDR. 7
procureur dans la même ville (voy. les Éfdtrei fûmUièreiàe i. Bouchet, fol. 22) , la Rhétorique, personnifiée en muse, apparaît à l'auteur de la lettre et lui parle en ces termes :
Regarde aussi maistre Pierre Blanchet,
Qui sceut tant bien jouer de mon huchet (porte-voix),
Et composer satyres protenreuses,
Farces aussi, qui n'estoient ennuyeuses.
Maître Pierre Blanchet parait donc être le prototype de maître Pierre Pathelin.
L'auteur de ces farces était mort eu 1519, et son ami, son compagnon de la Bazoche , Jean Bouchet, avait com> posé ime épitaphe, qui vaut une biographie de Pierre Blan chet. La voici en entier :
Cy gist, dessoubz ce lapideux cadiet, Le corps de feu maistre Pierre Blanchet, En sou vivant, poëte satyrique, Hardy sans lettre et fort joyeux comiquo. Luy, jeune estant, il suyvoit le Palais Et composoit souvent rondeaux et laiz ; Faisoit jouer sur eschaffaulx Bazoche, Rt y jouoit par grant art sans reproche.
En reprenant, par ses satyricz jeux, Vices publiez et abus outrageux ; Et tellement, que gens notez de vice Le craignoient ]rfus que les gens de justicr Ne que prescbeurs et concionateurs, Qui n'estoient pas si grans déclamateurs, Et néantmoins, parce qu'il fut affable, A tous estoit sa présence agréable.
Or, quant il eut quarante ans, un peu plus, Tous ces esbats et jeulx de luy forclus, Il fut faict prestre, et en cest estât digne Duquel souvent se réputoit indigne.
Il demeura vingt ans, très-bien disant Heures et messe, et paisible gisant.
Et néantmoins, par passe-temps honneste, Luy, qui n'cstoit barbare ne agreste.
8 PBÉPACB
II compoâoit bien souvent vers, hiiylains, Noêlz, dictez, de bonnes clioses plains. Et, pour la fin, son ordonnance ultime Et testament feit en plaisante rithme, Où plusieurs legs à tous ses amis feit, Plus à plaisir qu'à singulier profQt :
Fusmes trois que ses eiécuteurs nomme, Lesquels chargea de faire dire en ^omme. Après sa mort, des messes bien trois cens. Et les païer de nostre bourse, sans Rien de ses biens, lesquels laisseroit, prendre, Gomme assuré qu'à ce voudrions tendre.
Après mourut, sans regret volunliers, L'an mil cinq cens et dix-neuf, à Poitiers, Dont fut natif. Priez donc Dieu, pour l*ame ' Du bon Blanchet, qui fut digne qu'on l'ame!
Cette curieuse cpitaphe, dont le dernier éditeur du Pathelin ne cite que des lambeaux, renferme, à notre sens, tout ce qu'il faut pour démontrer que Pierre Blanchet est bien réellement Tauleur de la farce qu'on lui dispute. II est bon d' établir d'abord qu'à l'époque où cette farce fut écrite, c'est-à-dire vers 1467 ou 4470 au plus tard, le meilleur poète satirique, le meilleur joyeux comique^ a été maître Pierre Blanchet. Il était alors avocat à Poitiers et il jouait par grand art dans les farces qu'il faimt jouer sur eschafpiutx par ses confrères de la Bazoche. Quand il se fut fiiit prêtre, à l'âge de quarante ans, il se réputait indigné de sa nouvelle profession, et il continuait son métier de poëte. A sa mort, il vè^gesi en plaisante rUhme son testament bouffon, dans lequel il fondait plus de trois cents messes, en chargeant ses exécuteurs testamentaires de les payer de leur bourse et en distribuant entre ses amis plusieurs legs plus à plaisir qu'à singulier profit.
Voilà bien le testament que dicte maître Pierre Pathelin dans la farce intitulée le Testament de Pathelin et composée évidemment après la mort du héros de la première farce pathelinoise. Il est même probable que nous n'avons qu'une petite partie du testament satirique et joyeux, que laissa maître Pierre, dans ce qui nous reste de ce testament : il n'y est pas question des trois cents messes,
DE l'Éditeur. 9
mais on y voit que Pathelin lègae ses éeus à GulUemettc en cas qu'elle les trouve dans la cassette où Us ne sont pins. Parmi les legs faits plus à pUtUir qu'à singulier jfTOfUj on remarque celui-ci, que Pathelin ou plutôt maître Pierre Blanchet assigne à ses anciens amis de la Bazocho de Poitiers et du théâtre des Enfants-Sans- Souci :
Après, tous vrays gaudisseurs.
Bas percez, gallans sans soucy, Je leur laisse les routisseurs, Les bcHines tavernes aussi.
Il faut encore, dans cette farce du Testament de Pathelin, noter un passage qui se rapporte très-probablement à maître Pierre Blanchet, lequel , d'avocat, s'était fait prêtre et n'avait pas renoncé à ses vieilles habitudes du poêle satirique. Guillemette lui dit, en le voyant chercher son sac aux causes perdues :
Je ne sçay quel mouche vous poinct f... Par celuy Dieu qui me fist naistre, Je cuyde que, se estiez prestre, Vous ne chanteriez que de sacs Et de lettres!...
Enfin, dans la farce de Pathelin, il y a une équivoque évidente à l'occasion du mot blanchet , qui signitiait à la fois une chemise ou une camisole blanche et un petit blanc ou denier ; équivoque très-intelligible que l'auteur oppose, par une autre équivoque gaillarde, au mot brunette, qui s'entendait en même temps d'une fille brune et d'une étoffe d(* laine. On peut imaginer de quels rires l'auditoire accueillait ce double jeu de mots, sortant de la bouche de maître Pierre Blanchet lui-même :
J'achèteray ou gris ou verd :
Et pour un blanchet, Guillcmclle, Me fault trois quartiers de hrunctte Ou une aulne...
Il nous semble donc très-juste et très-convennble do laisser à Pierre Blanchet ce que Génin a voulu rendre ù Antoine de La Sale.
.\ntoine de La Sale est le rédacteur ou Yacteur de ce
PBEFAGE
chef-d'œuvre de joyeuseté gauloise, qu'on nomme les Cent NouffeUes nouvelleSy recueil de cent àiapitres ou histoires, oUy pour mieulx aire, nouveaulx comptes à plmsance^ racontés en 1450 au château de Genappe par le Dauphin Louis, qui fut depuis Louis XI, par le comte de Charolais, qui fut depuis Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, et par les gentilshommes de ces deux princes. C'était une tâche difficile que de se faire le secré^ire de cette belle assemblée où Ton narrait tant de bons contes. Antoine de La Sale s'acquitta de cette tâche avec infiniment de bonheur et de talent. Son livre fut pendant longtemps le bréviaire égrillard des gens de cour. Cet Antoine de La Sale, qui devint, peut-être à cause de ces plaisants livres, gouverneur des fils du roi René d'Anjou, écrivit d'autres ouvrages de genre différent ; le plus connu est V Histoire et plaisante chronique du petit Jehan de Saintré et de la dame des Belles-Cousines ; le plus remarquable est celui qui a pour titre les Quinze Joyes du marioQe.
Génin a voulu augmenter le bagage littéraire d'Antoine de La Sale, en y ajoutant la farce de Pathelin^ que le spirituel acteur des Cent Nouvelles nouvelles n'a jamais songé à s'approprier de la même façon que Pathelin emporta son drap. On ne prête qu'aux riches ; c'est la raison la plus valable que Génin ait mise en avant, pour rapporter à un prosateur l'œuvre d'un poète. Antoine de La Stile est un des joyeux conteurs des Cent Nouvelles nouvelles ; donc il est l'auteur de la farce de Pathelin ; Antoine de La Sale s'est montré naïf «t habile écrivain dans YHistOire du petit JeMn de Saintré ; donc il est l'auteur de la farce de Pathelin ; Antoine de La Sale a écrit les Quinze Joyes du mariage , œuvre qu'on est convenu de lui attribuer, faute de savoir à qui donner ce petit chef-d'œuvre de raillerie fine et de verve comique ; donc, il est l'auteur de la farce de Pathelin.
Telle est la force d'argumentation que Génin appelle à son aide, en se vantant d'avoir c cette délicatesse d'organe, cette sûreté de tact, cet instinct, cette finesse, » que réclame la chasse aux anonymes et pseudonymes. Ce n'est pas tout pourtant : Génin a découvert , dans la farce même de Pathelin, les uteuves d? l'attribution qu'il soutient et qu'il
DE l'Éditeur. il
défend avec une sorte d'aveugle frénésie. Oui, Génin a remarqué que le drapier vend du drap qui a le lé de Bruxelles : a Tjenappe est à une lieue de Bruxelles ! » s'écrie Génin triomphant de la trouvaille. Le même drapier jure par saint Gigon : « Saint Gigon est la forme flamande du nom de saint Gengoult! dit Génin, avec cette assurance qui ne l'abandonne jamais, surtout quand il se fourvoie ; Guillaume Joceaume est donc Flamand. » Pathelin , dans la scène ou il l'einl d'avoir le délire, après avoir parlé tour à tour limousinois, picard, normand et bas-breton, se met à gergoimer aussi en flamand : cela prouve, selon Génin, que la farce a été jouée d'abord iur le théâtre de Genappe! En dernier lieu, si l'on prend 1460 pour la date probable de la composition du Pathelin , l'auteur inventé par Génin, Antoine de La Sale, aurait eu alors soixante-deux ans : c Molière en avait cinquante-trois, nous fait observer Génin, lorsqu'il donna le Malade imaginaire. »
Que peut-on répondre à de pareils raisonnements? Bien, si ce n'est conseiller à maître Génin de laisser là maître Pathelin et de retourner à ses moutons... de jésuites; car on sait que Génin a fait aux pauvres jésuites une terrible guerre avec les armes de Pascal, avant de s'attaquer aux hommes d'érudition, tels que Paulin Paris, Francisque Michel et quelques autres, qui ont eu le tort de ne pas attendre la permission du dernier éditeur de Pathelin pour s'occuper avec succès de notre ancienne littérature.
Cette dernière édition de la farce de Patlielin est Vexegi monumentum de la critique hargneuse de Génin : splendide édition, beau caractère, beau papier, beau tirage ; mais le reste est peu de chose : une introduction pleine de paradoxes, d'erreurs et d'inutilités, le tout assaisonné de fine fleur de pédanterie; la farce de Pathelin. offrant» il est vrai, un texte plus correct et mieux étudie que les précédentes éditions; des notes verbeuseS) qui n'eicpliquent presque jamais le texte de l'auteur et qui pataugent ordinairement dans les champs vagues cle rétymologie. Yoilà ce que Génin noua a donné comme son testament littéraire. Mieux vaut encore le Testament de Pathelin.
Selon Génin, le nom de Pathelin, qu'il écrit arbitrairement Patelinj a pour ctymologie le mot patte, «t ou, selon
Tancienne orthbgraphe, pâte. Patelin est on cajoleur, un homme qui fait {wttc de velours : chez, les Latins palpa, chez La Fontaine et nos vieux auteurs, pate-pelu. » Génin, celte fois seulement, est en désaccord avec Ducange, dont il se fait partout le fidèle écho ; car Ducange avait cru que Paulin était le même mot que patalin et patarin^ nom donné aux hérétiques albigeois, et devenu, dit-il, un adjectif caractéristique, parce que ces hérétiques s'efforçaient de séduire et d'attirer à leur doctrine par des manières insinuantes: hos [Valdenêes) nastri patalins et patelins vocafUur...hmc patelins vulgo appellamus fallaceSt edulatores, Mandas assentatores, gui, ut sunt hœr^ticorum plerique, palpando decipiunt... i» Certes, il en a dû coûter â Génin pour rompre ainsi en visière à Ducange, dont il avait fait son complice dans toutes les aventures de son érudition de contrebande. Génin, qui comptait sur Pathelin pour s'immortaliser, n'a pas soutTert que LaMonnoye eût le dernier mot sur l'étymologie du nom de ce maître fourbe ; « n faut écrire Patelin, avait dit La Monnoye dans les notes de la Bibliothèque firançoise de Du Verdier, parce que ce mot ne vient ni de irado; ni de sTradov, mais du bas latin posta, de la pâte, dont on a fait le verbe appâter, dans la signification ^attirer par des manières flatteuses, comme par un appât, pour faire tomber dans le piège. >»
Après la Monnoye, après Ducange et même après Génin, il est téméraire déjouer à l'étymologie ; cependant on nous permettra de constater que les plus anciens textes donnent pathelin et non patelin, ce qui prouve que la lettre h avait sa raison d'être dans ce nom aussi bien que ôjmsmathelin, auquel nous assignons une origine contemporaine du premier mot. Or mathelin dérive de l'italien matto, qui veut dire fini : pourquoi pathelin ne viendrait-il pas aussi de l'italien patto, signifiant pacte, accord, contrat? Pathelin voudrait dire alors tout naturellement un avocat fin et retors qui marchande avpc le drapier et qui pactise avec le berger Agnelet.
Mais, quel que soit le sens primitif du nom de Pathelin, il ne se montre pas dans la langue avant la fin du quinzrème siècle. Dès l'année 1469, le mot pateliner apparaît dans une charte, qui a été publiée récemment (voyez la
BE L'éoITBOB. 1ô
Bibliothèque de VÉcole de» Chartet, 2* série, tome lY, page 259). Ce mot, qui procède évidemment du nom de Pathelin, est employé, dans des lettres de rémission, de manière à faire allusion à la farce dont Pathelin est le héros : c Vous cuidez pateliner et faire du malade, pour cuider eoucber céans. » Génin a prétendu trouver, dans les Certt N&ttvelUs nouvelleêf deux autres allusions qui seraient un peu antérieures à celles de la charte de 1400; mais Génin [ s'est lourdement trompé, n'en déplaise à Dacange. Dans Ui
nouvelle LXXXI, il remarque cette phrase : « Messeigneurs, pardonnes-moy queje vous ai fait payer la baye. »La farce I de Pathelin n'a rien à faire là dedans. < Il est évident, dit
I Génin, que le rédacteur de cette Nouvelle connaissait le
I déno(iment de Pathelin, et que déjà ce dénoûment avait
mis dans la langue cette expression : payer la baye, qui s'est modifiée depuis : payer en baye^ payer d*une baye. i> Génin anmit dû se rappeler que le mot baye, dans le t^ens de tromperie mystificative, était bien plus ancien que le procès du berger de Pathelin. Mais, dans le passage allégué, il faut lire certainement la bayée, et non la baye, suivant le texte de l'édition originale de 1486, dans lequel nous avions nous-même proposé, par erreur, le changement que Génin s'est trop empressé d'adopter à l'appui de son système. Or cette expression proverbiale : fitire payer la bayée, signifie seulement : « leurrer d'un faux espoir, faire attendre en vain ; » car bayée, c'est l'action d'attendre In bouche ouverte en bayant. Le second passage des Cent Nouvelles nouvelles, que Génin essaye de rattacher à cette même farce de Pathelin, est extrait de la XX* nouvelle, où certain mari, ayant invité à dîner les parents de sa femme, « les servoit grandement en son patois à ce dîner. » n n'y a pas là dedans le moindre mot de Pathelin ; mais Génin n'est pas en peine pour si peu. « C'est encore là, dit-il, un souvenir de la farce de Pathelin; carie motpa>tois est une syncope de patelinoiSf créé depuis dans fai scène des jargons, scène qui eut tant de succès, qu'on a dit, à partir de là, pour marquer un homme subtil et retors : Il entend son patelin; parler patelin ou patelinois; langage patelinois. C'est la vraie origine du mot patois, que Balzac Cait venir àepatavinitas, et Chevreau, de patacintis.ït
Faire venir paUfis de patelinois! Autant vaudrait prouver que Pathelin vient de Génin.
Suivant cet éditeur, qui ne doute de rien, la farce aurait été composée originairement sous le roi Jean, vers 1556, et depuis rajeunie, vers 1460, par Antoine de La Sale. Génin a fait intervenir le roi Jean dans la date de la composition primitive de cette farce, pour justifier des calculs absurdes sur la valeur relative des monnaies à cette époque et pour expliquer un passage de la farce où il est question de ces monnaies. Génin n'a pas songé qu'Antoine de La Sale, en refaisant, en récrivai^t une farce vieille de plus d'un siècle, n'y eût pas laissé substituer un semblable anachronisme dans la désigna ticm des espèces monétaires qui avaient cours de son temps. Au reste, Génin n'a fait que répéter ici l'allégation, assez mal fondée, du comte de Tressan qui avait dit avant lui : « Vers la fin du quinzième siècle, pour pouvoir jouer la farce de Pathelin com posée probablement aux environs du règne de Charles Y, il en fallut rajeunir le style.»
Une appréciation plus exacte de la valeur des monnaies qui sont citées dans la farce de Patiielin nous autorise à fixer la composition de cette farce entre les années 1467 et 1470. Quant à savoir positivement en quelle ville de France elle a été composée et d'abord représentée, c'est ce que l'étude la plus minutieuse du style et de tous les détails de la pièce ne nous a pas fait découvrir. On avait pensé, à vue de pays, que Pathelin devait être iHormand ; mais on a trouvé aussi de très-bonnes raisons pour démontrer qu'il était plutôt Français, c'est-à-dire natif de l'Ile-de-France, et on a fini par placer le lieu de la scène en pleine Brie, où il y a toujours eu tant de moutons et de bergers. Il faut choisir entre Meaux ou Brie -Comte-Robert, pour y établir le théâtre des faits et gestes de maître Pathelin ; car l'auteur anonyme de la farce désigne, dans la folie feinte de son personnage, un abbé d'Hyvernaux, qui devait être bien connu de tout l'auditoire devant lequel la pièce était jouée. L'abbaye d'Hyvernaux se trouvait justement à une lieue de Brie-Comte-Robert^
Il est question de Pathelin, pour la première fois, dans les Repues franches^ attribuées à Villon, et riméa« vers 1480:
DE l'Éditeur. 1
Les hoirs de défunt Pathelifi, Qui sçavez jargon Jobelin.
Dans le même recueil des Repues francheêy les disciples de VîUon, adressant la parole à un maître fripon de leur troupe, lui disent :
Passe tous les sens Pathelin, Car, se venir peux en la fin I>e Villon et Poquedenaire, Passé seras maistre ordinaire.
Coquillart, qui écriyait aussi vers 1480, fait allusion à In farce de Pathelin dans le Monologue des Perruques :
Les ungs, par leur fin Jobelin, Les autres, par leur Pathelin, Fournissent à l'appointement D*un cedo bonis nettement.
Le même Goquillart, dans ses Droits ncuwauXy se sert do yesthQ patheUner :
Danser, joncher, pathelioer.
Quelques années plus tard, Pierre Gringoire, qui était à la fois un célèbre auteur de farces et un très-habile comédien, n'a garde d'oublier la farce de Pathelin, où il <ivait peut-être figuré comme acteur dans les représentaions de la Mère-Sotte et du Prince des Sots. Il enregistre ce proverbe déjà populaire, dans les Feintises du monde :
Tel dit : Venez manger de Toye I Qui cheuz luy n*a rien appresté.
Dans le même recueil de proverbes rimes, il emploie encore proverbialement le mot patheHn, qui reparaît ensuite avec la même acception dans une multitude de livres en vers et en prose :
Tel sait bien faire une maibon, Qui ne sçauroit faire un moulin ;
16 PJtEFAGE.
Tel a Targenl par beau blason, Qui n'entend pas son PaUielin.
Enfin, Charles Botirdigné, dans la ballade ()ui prcccdo la Ugende de maktre Pierre Fatfeu^ publiée en 1526, p»rle de la farce de Pathelin comme d'un de ces ouvrages populaires qu'on était las de lire et d'entendre citer partout :
De Pathelin n'oyez plus les cantiques, De Jehan de Meung la grant jolyveté, Ne de Villon les subtiles trafficques, Car, pour tout vray, ils n'ont que nacqueté.
En effet, depuis longtemps la farce de Pathelin f râpan« due de tous côtés par de nombreuses réimpressions succès^ sives, avait passé à l'étranger et était devenue aussi |>'' pulaire en Allemagne qu'en France : le savant proie -our Reuchlin, qui avait eu sans doute occasion de la v:>ir représenter, lorsqu'il suivait les cours de l'Universitc d'(!rléans, la paraphrasa en vers latins et fit jouer par ses éicvos. en 14\>7, cette mauvaise imitation de la pièce fi-fiiu^tùse {Scenica progymnasmata) à Heidelberg, devant rcvôi|ue de Worms, qui distribua des bagues et des pièces d'oi^siix jeunes acteurs. La paraphrase latine de Reuchlin eutlce» Iwaineurs de plusieurs éditions, et elle encouragea sans d*.»ii(cun Français, Alexandre Gonnibert, à entreprendre une traduction latine, plus littérale, de la fameuse farce qu'on mettait dès lors au niveau dc)i comédies de Plauteet de Té* rence. L'ouvrage de Gonnibert, intitulé Patelinus tifias veteratOTj nova comœdéa, fut imprimé à Paris chez GiiiK- Inume Eustache en 1512.
Les manuscrits de la farce de Pallielin sonti^are.?, p.«>rce que la première édition est presque conlemporaii'c do la composition de cette farce. On en cite seulemi^ut li\ns ou quatre : l'un, provenant de la collection du duc de lia Vallière et conservé aujourd'hui à la Bibliothèqui; impériale, serait, suivant Gén in, « l'œuvre tronquée et rajeunie en beaucoup de lieux d'une main du seizième siècle i|pio. rante et précipitée. » Le second manuscrit, conservé cvalement à la Bibliothèque impériale, appartenait au Ktvaut
I>B L*iDITB0l. 17
Émery Bigot : il paraît être d'une date pins aftciennr et présente un teite plus authenticpie , dans lequel le propriétaire du manuscrit a introduit de bonnes corrections. Enfin, le manuscrit, malheureusement incomplet, qui frisait partie de U bibliothèque de Soleinne, a passé dans celle de M. le baron Taylor; c'est un manuscrit sur vélin, de la fin du quinzième siècle, très-précieux, surtout à cause des excellentes leçons qu'on y remarque et qui n'ont pas encore été recueillies.
Au reste, la première édition imprimée est peut-être aussi ancienne que ce manuscrit; car, sans admettre que l'édition sans date, sortie des presses de Pierre le Garon, remonte à l'année 1474, comme Ta dit La Monnoye, trompé par une finusse indication qu'il a puisée dans VHûUrire de ilmpnmfirie et delà librairie de Parié, on peut croire que la farce de Pathehn a paru d'abord vers 1486 ou 1488, k Paris et à Lyon. Il existe plusieurs éditions in-4', sans date, de cette époque : Tune attribuée à Guillaume Leroy, imprimeur de Lyon ; Tautre portant le monogramme de Pierre Levet, imprimeur de Paris. L'édition de Pierre Le Garon, sans date , est de 1489. Il y a une édition, datée de 1490, imprimée à Paris chez Guillaume Beneaut, in-4" goth. avec fig. sur bois. Ensuite, les éditions sans date et avec date, in-4'>, in-8", et ft^l6, se multiplient de telle forte, qu'on en compte plus de vingt-cinq jusqu'à la fin du seizième siècle.
Hais ce n'était déjà plus le vrai Pathelin, restitué à Sun naturel; c'était un Pathelin mis en meilleur langage^ comme on disait audacieusement, en mutilant et en gâtant nos vieux auteurs pour les rendre plus intelligibles. Le dix-septième siècle ne compte que deux de ces éditions à la moderne ; il y a deux éditions aussi dans le dix-huitième siècle, mais du moins on y a respecté le texte original, qui, après un siècle d'intervalle, reparaît de nos jours, en 1853, par les soins de M. Geoffroy-Château, et en 1854, dans la grande édition publiée avec tant de fracas par Génin. G'est à la comédie de VÂvocat Pathelin, par Brueys, qu'il fout attribuer l'espèce d'abandon, sinon le dédain, dans lequel était tombée la farce originale, que Molière et La Fontaine avaient pourtant recommandée à leurs contemporains : on
iS PRÉFACE DB L^ÉDITEUR.
se contentait de la comédie de Brueys, qui était restée au répertoire du Thefttre*Français et qui revenait souvent divertir le parterre ; mais l'édition publiée par le libraire Gouatelier en 17^ remit en honneur ce précieux monu* ment de notre ancien théâtre, et prouva combien Brueys^ avait défiguré la vieille farce de PatheHnf qui est encore aujourd'hui, quoique âgée de quatre cents ans, un chefd'œuvre d'esprit, de malice, de comique et de naïveté.
MAISTRE PIBRRB, commence*.
SAiHCTB Marie ! Guillemette, P^ur quelque paine que je mette A cabasser, n'a ramasser *,
* La premidre scène se passe chez Palhelin. Le théâtre était divisé en plusieurs compartiments et, sans doute, en plusieurs étages. Génin, en essayant de recomposer le décor tel que le réclamait la représentation de cette farce, a complètement oublié que la seconde partie, sinon le second acte, se passait aux assises du juge, car il a seulement partagé son théâtre en trois sections dififtrentes : l'iniérienr de la maison de Pathelin, la rue, et la boutique du drapier. 11 ne faut pas oublier que cette boutique est une échoppe sur un champ de foire. On doit supposer qu'à chaque scène nouvelle, indiquant un changement de lieu, on faisait descendre une toile de fond, qui représentait successivement le logis de Pathelin, le champ de foire, et le tribunal. Mais ces trois décors pouvaient exister à la fois sous les yeux du spectateur, au moyen de trois échafauds superposés, entre lesquels on communiquait par des échelles ou des plans inclinés. En tous cas, Génin, qui a travaillé sur Pathelin pendant toute sa vie, ne s'est pas souvenu de ménager la place de son juge.
* Kdition de Beneaut :
A brouiller ne ii baracher.' Génin n'a pas été gatisfait du vers que donnent la plupart
20 HAISTRE PIERRE PATIIELIN.
Nous ne povons rien amasser : Or vy-je que j'avocassoye.
GOILLEMETTE.
Par Nostre Dame ! je y pensoye, Dont on chante en avocassaige ; Mais on ne vous tient pas si saige De quatre pars S comme on souloît^.
Je vy que chascun vous f ouloit Avoir, pour gaigner sa querelle ; Maintenant chascun vous appelle Par tout : Avocat dessoubz Terme ^.
PATHELIN
Encor* ne le dis-je pas, pour me Vanter; mais n'a, au territoire Où nous tenons nostre auditoire, Homme plus saige, fors le maire.
GUILLEHETTE.
Aussi, a-il leu le grimoire *, Et aprîas à clerc longue pièce '.
des éditions; il l*a remplacé par celui-ci, qu^ nous lui avons
laissé :
A cabuser, n'a ravasser.
Cabosser, qui voulnil dire aussi tromper, signifie, au propre : gra~ piller^ recueillir dans un cal>as ; ramasser est ici dans le sens de glaner, prendre çà et là.
* C'est-à-dire : du tout ; car les quaire parts font le içut,
' Gomme on avait coutume de faire.
' C'est-à-dire : attendant des causes qui ne viennent point ; avocat sans cause. Autrefois, le juge assignait les parties sous l'orme du village. Génin remarque avec raison que le proverbe : Attendez-msi sous Vorme î doit remonter au temps où saint Louis rendait la justice sous un arbre à Yincennes.
^ Gramaire, dans le manuscrit de Bigot; grandmaire, dans quelques éditions ; pour Guillemette, c'était ià le grimoire.
^ tdition de Beneaut :
A Paris, il y a grant pièce.
Cette variante, tirée d'une des première» éditions de Pathelin,
MAISTRE PiSHAE PATHELIM. 21
PATHELIN
A qui veez-vous que ne despiedie Sa cause, si je m'y Tueil mettre?
£t H n'aprios oncques h lettre, Que ung peu ; mais je m*ose vanter Que je sçay aussi bien chanter Au Ûvre S avccques nostre prestre, Que se j'eusse esié à maistre Autant que Charles en Espaigue *,
GUILLEIIBTTE.
Que nous Tault cecy ? Pas empeigne ^.
Nous mourons de fine^ famine ; Noz robes sont plus qu'estamine Reses'; et ne povons sçavoir Comment nous en peussons avoir.
Et que nous vault vostre science?
PATHELIN
Taisez*vous. Par ma conscience, 81 je Tueil mon sens o^prouyer, Je sçauray bien où en trouver.
Des robes et des chapperons !
sufiirail seule, selon Génin, pour prouver que la farce n'a pa» été composée ni jouée d'abord à Paris.
* Au lutrin ; locution proverbiale.
* Allusion proverbiale au début de la Chanson de Roland :
Caries li reis nostre emperere magne, Set anz tux pleins ad ested en Espagne.
' C'est-à-dire : néant; pas mime l'empeigne d'un vieux soulier. Génin a Tait ici un changement très-heureux; il a écrit, d*aprJs l'édition in-8, goth., sans ôale: pis ung peigne ; mais ce changement n'était pas indispensable.
* « Fin, dit Génin, dans l'ancienne langue, se joignait à un substantif ou à un adjectif, pour lui donner la force superlative. •
* Raaetf râpées.
iâ MAISTRE PIERRE PATHELtN.
Se Dieu plaist, nous eschapperons, Et serons remis sus en Theure '.
Dea, en peu d'heure Dieu labeure * :
Car, s'il convient que je m'applicque A bouter avant ma practique, On ne sçaura trouver mon per.
^ GUILLEMETTE
Par saint Jacques! non, de\romper; Vous en estes un tin droict maistre.
PATHELIK.
Par celuy Dieu qui me fit naistreî Mais de droicte avocasserie...
GUILLEMETTE
Par ma foy ! mais de tromperie :
Combien vrayement je m'en advise, Quant, à vray dire, sans clergise ', Et de sens naturel, vous estes Tenu l'une des saiges testes Qui soit en toute la paroisse.
11 n'y a nul qui se cognoisse •ii hault en avocation.
GUILLEMETTEi
M'aist Dieu^ mais en trompacion.
Au moins, en avez-vous le los.
* C'est-à-dire : Nous serons ramis à flot, au-dessus de nds affaires, quand il en sera tem]p!$.
• Vieux proverbe, témoin ces vers d'Un fabliau public par Barbazan, t; 111, p. G7 :
Eu petit d'eure, Diex labeure ; Tel rit au main, qui le soir pleure.
^ Sans être grand clerc, sans avbir étudié en Droit canon.
MAISTRE l'IËKRE PATHELIN. :Î3
PATHELIN
Si ont ceulx qui de camelos Sont Testuz, et de camocas ^, Qui dient qu^îlz sont avocas, Mais pourtant ne le sont-ilz mie.
Laissons en paix ceste baverie ^ ; Je m^en yueil aller à la foire.
GUILLEMETTE
A la foire?...
PATHELIN
Par saint Jehan ! foire ; A la foire, gentil' marchande, Vous desplaist-ily se je marchande Du drap» ou quelque autre suffrage^ Qui soit bon à nostre mesnàge ?
Nous n'avons robe qui rien vaille.
Vous n*avez ne denier ne maille , Que ferez-vous ?
PATHELIN
Vousnesçavez.
Belle dame» se vous n'avez Du drap» pour nous deux largement, Si me desmentez hardiment.
Quel' couleur vous semble plus belle ?
D'ung gris vert ? d'ung drap de Brucelie ? Ou d'autre ? Il me le faut sçavoir.
I Le camelot était une étoffe de laine, tissée comme du poil \ie diameau {camelu8)\ le cauiocab, une étoffe de boie, eu bas lalin camoca, sorte de moire.
* Conversation. Ce vers ayant une i>yllalM3 de trop, îl est pro- Wblequ*on prononçait: se ou barr'.e.
' Objet, denrée, marchandise.
6UILLEMETTE.
l'el que vous le pourrez avoir :
Qui empruncte ne choisit inye.
PATHELIN, en comptant sur ses doigts*.
Pour vous, deux aulnes et demye.
Et, pour moy, trois, voire bien quatre, Ce sont... " *
GCILLEMETTE.
Vous comptez sans rabattre ^ :
Qui dyable les vous prestera ?
Que vous en chauU qui ce sera?
On me les prestera vrayement, A rendre au jour du Jugement :
Car plus tost ne sera-ce point.
GUILLEHETTE.
Avant, mon amy, en ce point.
Quelque sot en sera couvert.
PATHELIN
J'acheteray ou gris ou vert.
Et, pour ung blanchet, 6uillemettc< Me fault trois quartiers de brunette ^, Ou une aulne.
* Ge jeu de scène est indiqué dans Védition de Beneaul.
* Locution proverbiale équivalant à celle-ci : Vous comptez sans votre hôte.
' Equivoque sur les mots hrnnetle et blanchet. La brunètle était une étoffe très-fme, de couleur noire; blanchet% ce n'est pas une chemise, un vêtement de dessous, comme le dit magistralement Génin, en jurant par Ducangc ; c'est un petit blanc, un denier. Ce mot semble être une allusion au nom de Tauteur, à ce Pierre Blanchet que Génin s'est efforcé de faire rentrer sous terre.
XAISTRE PIBRftE PATHELIR. Ti
GUILLEMRTTB.
Se m'aist Dieu, Toire !
Allez, n'oubliez pas à boire.
Se TOUS trouvez Martin Garant '.
PATHSLIN.
Gardez tout.
Ilaorl.
6U1LLEMSTTE, seule.
Hé dieux ! quel marchant !
Pleust or à Dieu qu'il n'y veist goutte I
PATHBLIR, deTanl la boutique dn drapier. N'est-ce pas ylà ? J'en fais doubte.
Or si est; par saincte Marie!
Il se meslc de drapperie.
n entre.
Dieu y soit'!
GUILLAUME JOCBAUME, drappier.
Et Dieu TOUS dointjoye!
PATHBLIN.
Or ainsi m'aist Dieu, que j'aroye De vous veoir grant vouleoté !
Gonunent se porte la santé?
Estes-vous sain et dru ', Guillaume?
LE DRAPPIER.
Guy, par Dieu !
' G'est-à-dire : Si vous rencontrez quelqu'un qui paye pour ^ous. < Le peuple, dit Génin, a de tous temps aimé à forger de ces espèces de noms significatifs pour des types imaginaires. » Génin ne remarque pas que garant est synonyme de pleige, qui tient tète le verre à la main.
* Formule de salut, pour : Dieu soit Mec vous!
' Celait la formule en usage pour s'informer de la saule de quelqu'un.
â6 MAISXRË PIEBRS PATHËLIM.
PATIlELIR.
Ça, ceste paulme ' Gomment vous va ?
LE DRAPPIER.
Et bien, v payement , Â Yostrebon commandement.
Et vous ?
PATHELIN
Par sainct Pierre Tapostre ' Comme celuy qui est tout vostre.
Ainsi, vous esbatez ' ?
LE DRAPPIER.
Et voire !
Mais marchans, ce devez-vous croire, Ne font pas tousjours k leur guise.
PATHELIN
Comment se porte marchandise ^?
S'en peut-on ne soigner ne paistre*?
LE BRAPPIER.
Et, se m'aist Dieu, mon doulx maistre, Je ne sçay ; tousjours hay ! avant ^!
PATHELIN
Ha ! qu'estoit ung homme sçavant !
* C/est4-dire : la main.
* C'est-à-dire : vous êtes bien aise?
' Commerce.
* Toutes les éditions, exeeplé celle de Leroy, ccrivctlt neignèr. l!c vers signifie : Gagne-t-on assez pour se vèlir et pour manger.
* C'est ainsi que les charretiers excitent leurs chevaux, en Icur (-riant : haye! ou hue! avant! Celle expression figurée signilie Qubi qu'il soit, bn va toujours, on traîne son fardeau.
MAISTRE PIEBBE PATHELIN. 27
Je requier Dieu, qu'il en ait Tame S De vostre père. Doulce Dame !
11 m'est ad?is tout clei^ement, Que c'est-il die vous proprement.
Qu'estoit-ce * ung lion marchand et saige ! Vous luy ressemblez de visaige, Par Dieu y comme droicte painture.
Se Dieu eut oncq* de créature Mercy, Dieu vray pardon luy face A Tame ' !
LE OBAPPIER.
Amen, par sa grâce *t Et de nous, quand il luy plaira !
PATHELIN
Par ma foy, il me desclaira, Maintefois et bien largement.
Le temps qu'on voit présentement.
Moult de fois m'en est souvenu.
Et puis lors il estoit tenu Ung des bons...
LE DRAPPIER.
Seez-vous, beau sire :
Il est bien temps de le vous dire ; Mais je suis ainsi gracieux.
* Une ballade de Charles d'Orléans sur la mort de sa maîtresse a pour refrain :
Je prie à Dieu, qu'il en ait l'ame 1
» Pour : Que c'était.
' Génin remarque ici que, l'élision ne se faisant pas alors d'un interlocuteur à l'autre, ce vers n'a pas une syllabe de moins, comme on pourrait le croire.
* Manuscrit de La Yallière :
Amen. Jesus-Christ, par sa grâce!
2$ MAISTRE PIERRE PATHSLJM.
PATHELIN
Je suis bien, par Dieu, précieux ^ H avoit... , •
LB DRAPPIER.
Vrayement, vous seerez...
PATHELIN, acceptant un siège.
Voulentiers. Hâ ! que vous ferrez Qu'il me disoit de grans merveilles!
Ainsi, m'aist Dieu ! que des oreilles, Du nez, de la bouche, des yeulx, Oncq' enfant ne ressembla mieulx A père. Quel menton forché !
Vrayement, c*estes-vou8 tout poché * :
Et qui diroit à rostre mère.
Que ne fussiez filz Tostre père, Il auroit grant faim de tancer '.
Sans faulte, je ne puis penser Comment Nature en ses ouvraiges Forma deux si pareilz Tisaiges,
* Manuscrit de La Vallière :
Je suis bien. Des biens temporeulx Il avoit...
Édition de Leroy, et autres :
Je suis bien, par le Corps precieulx !
C'est-à-dire : Ne faites pas attention; je ne me dorlote pas comme un corps saint.
* Il y a : tout traehé, pour tracé, dans le manuscrit de Bigot. Les peintres disent encore pocher, dans le sens de dessiner vivement d'après nature. Cestes-voui, pour c'est vous. Génin a fait un prodigieux remue-ménage d'érudition, pour démontrer que poché veut dire ici pâté d* encre î
' C'est-à-dire : Il aurait grande envie de contredire, de disputer.
NAI8TRE PiERBE PATHELIN. i'J
Et Tung comme Tautre tache :
Car quoy? Qui tous aurait craché Tous deux encontre la parroy, I D*une matière et d'ung arroy *, Si seriez-Tous sans difterence.
Or, sire, la bonne Laurence, Vostre belle anto. *, mourut-elle ?
LE DRAPPIER.
Nenny dea.
PATHBLIIf.
Que la vy-je belle.
Et grande, et droicte, et gracieuse !
Par la Mère- Dieu précieuse, Vous luy ressemblez de corsaige, Comme qui vous eust fait de naige ^.
En ce pays n^a, ce me semble, Lignage qui mieulx se ressemble. Tant plus vous voy, par Dieu le père, Veez vous là, veez vostre père :
Vous luy ressemblez mieulx que goutte D'eaue ; je n^en fais nulle doubte.
Quel vaillant bachelier c*estoit, Le bon preud'bomme ! et si prcstoit Ses denrées ^ à qui les vouloit.
Dieu lui pardoint ! Il me souloit Tousjours de si très-bon cueur rire l Pleust k Jesus-Ghrist, que le pire
* D'un sea) ordre, train, arrangement. Les élymologistps veulent faire dériver ce mot du latin arare!
* Pour tante. Rabelais, dans son Pantagruel (liv. III, ch. \ii). parait s'être souvenu de la tante Laurence.
* Pour : neige.
* Edition de Trepperel :
Ses deniers à qui i^ vouloit.
30 MAISTRE PIERRE PATHKLIN
De ce monde lay ressemblast !
On ne tollist pas, ne n'emblast L'ung à Tautre, comme l'en faict...
Maniant le drap d'une pièce qui est près de loi. Que ce drap icy est bien faict 1 Qu'est-il souef, doulx, et traictis * !
LE DRAPPIER.
Je Tay faict faire tout faictis * Ainsi des laines de mes bestes.
PATHELIN
Hen, hen, quel mesnagier ^ vous estes 1 Vous n'en ystriez pas de Torine * Du père : vostre corps ne fine * Incessament de besoingner ^ !
LE DRAPPIER.
Que Toulez-Tous ? Il faut soingner.
Qui veult vivre, et soustenir paine.
PATHELIN
Gestuy-cy est^il taint en laine ?| Il est fort comme ung courdouen ^ .
* Souple; du bas latin tractiiius.
* Fait exprès; du bas latin factitius.
^ Travailleur, homme de ménage.
* C'est-à-dire : vous ne sortiriez pas de l'origine, Ystriez, du verbe isftir, en latin exire; orine, par ellipse; c'est aussi une équivoque sur urine.
Manuscrit de Bigot :
Vous tenez trop bien la doctrine.
* Ne cesse, ne finit pas.
* Edition de Beneaul :
Tousjours, tousjours, de besoigner.
^ Cuir de Cordoue, maroquiiv
NAISTBB PIERRE PATHBLIN. 31
LE DRAPPIER.
C*est ung très-bon drap de Rouen , Je vous prometz, et bieh drappé.
PATHBLIN.
Or vrayement j'en suis attrapé * ; Car je n'avoye intention '
D'avoir drap, par la passion De Nostre Seigneur ! quand je vins.
J'avoye mis à part quatre vingts Escus*, pour retraire une rente '^ :
Mais vous en aurez vingt ou trente, Je le voy bien ; car la couleur M'en plaist très-tant, que c'est douleur.
I LE DRAPPIBR.
I Ëscus ? Voire, se peut-il faire
Que ceulx, dont vous devez retraire Ceste rente, prinssent monnoye *?
PATHBLIN.
Et ouy dea, se je le vouloye ; Tout m'en est ung en payement ^.
Quel drap est cecy ? Vrayement, Tant plus le voy, et plus m'assotte ®.
* Alléché, attiré, épris.
* Ce sont des écus d'or.
' Acquérir, retirer un litre de rente .
* C'est-à-dire : Que vous changiez une partie de vos écus. A cette époque où l'or était rare, on n'acceptait pas un gros payement en monnaie blanche.
'^ Edition de Beneaut :
Tout m'est ung or ou paiement.
Edition de Beneaut :
Tout m'est un quant au payement.
* Plus il me rend fou de dé^ir.
o2 NAISTRE PIERRE PATHELIH.
Il m'en fault avoir une cotte, Brief, et à ma femme de mesme.
LE DRAPPIER.
Certes, drap est cher comme cresme !
Vous en aurez, se vous voulez :
Dix ou vingt francs y sont coulez Si tost !
PATHELIN
Ne m'en chault, couste et vaille !
Encor' ay-je denier et maille Qu'oncq' ne virent père ne mère *.
LE ORA.PPIER.
Dieu en soit loué! Par sainct Père *, Il ne m'en desplairoit empiece '.
PATHELIN
Brief, je suis gros * de ceste pièce; . Il m'en convient avoir.
LE DRAPPIER.
Or bien.
Il convient ad viser combien Vous en voulez? Premièrement,
i C'est-à-dire : un trésor caché, un magot. Manuscrit de La VaUière :
Que ne vit onc père ne mère.
Uanuscrit de Bigot :
Si tost I Ne vous chaille !
Encor ay deux deniers et maille Que ma mère ne vil onc frère.
* Pour : Pierre. I.a cathédrale de Chartres se nomme S^ini Père.
' Nullement, pas du tout, pieçi,
* Désireux, convoiteux, amoureux
NAISTRE PIERRE FATHELIN. 7Z
Tout est à vostre commandement S Quant que 'il y en- a en la pille ; Et n^eussiez-vous ne croix ne pille' !
PATHELIN
Je le sçay bien : vostre mercy !
LE DRAPPIEB.
Voulez-vous de ce pers * cler cy 5?
FATHELIN.
Avant, combien me coustera La première aulne? Dieu sera Payé des premiers; c*est raison :
Vecy ung denier • ; ne faison Rien qui soit, où Dieu ne se nomme.
LE DRAPPIER.
Par Dieu, vous estes un bonbonnne, Et m'en avez bien resjouy !
Voulez-vous à ung mot ^?
FATHELIN.
Ouy.
* Vostre, dans ce vers, se prononçait vos'r* ou vo. Edition de Beneaut :
Tout est en vo commandement..
* Combien quMl y en ait; en latin, quanlHmCHmque* ' N*eussiez-vous pas un sou marque en poche.
* Bleu; du bas latin, persus, .
* Edition de Beneaut :
Voulez-vous de ce drap icy?
* C'est ce qu^on nomme encore le ilenier à Dieu, les arrhes.
' C'est-à-dire : au dernier mot, au dernier prix.
34 MAISTRE PIERRE PATBELIN.
LR DRAPPIER.
Chascune aulne vous coui?tera Vingt et quatre solz *?
PÂTHELIN.
Non sera.
Vingt et ({uatre solz ! Saincte Dame !
LE DRAPPIER.
Il le m^a cousté, par ceste ame !
Autant m'en fault, se vous Tavez. . . .
PATHELIN
Dea, c'est trop.
LE DRAPPIER,
Ha ! vous ne sçavez Gomment le drap est enchery?
Trestout le betai! est pery, Cest yver, par la grant froidure^
Vingt solz, vingt solz.
LE DRAPPIER.
Et je vous jure Que j'en auray ce que je dy.
Or attendez à samedy * :
Vous verrez que vault? La toyson, Dont il souloit estre foyson, Me cousta, à la Magdeleine ^,
' Le sol d'alors équivaut à notre franc d'aujourd'hui ; c'était une monnaie de compte depuis plusieurs siècles.
* Le samedi est encore jour de marché dans la plupart des villes de France.
* O'est-à-dire : le 22 juillet, jour de la fête de sainte Madeleine.
MAI8TRE PIERRE PATHELIN. Ti^
Huict blancs, par mon serment, de laine ^, Que je soulois SToir pour quatre.
PATHELIN
Par le sang bieu ! sans plus debatti*e, Pais qu'ainsi Ta, donc je marchande *; Sus, aulnez ?
LK DRAPPIER.
Et je TOUS demande Combien vous en faut-il avoir?
PATHELIN
11 est bien aysé h sçavoir.
Quel lé a-il?
Lé de Brucelle ^.
PATHELIN
Trois aulnes pour nioy, et pour elle (Elle est haute) deux et demye.
Ce sont six aulnes... Ne sont mye...
Et ne sont.... Que je suis bec jaune ^!
LE DRAPPIER..
11 ne s'en fault que demye auhie^ Pour faire les six justement.
* Les mots : par mon serment, sont jetés au milieu de la pliraso, de manière à faire entendre : mon serment de laine. Ce genre de plaisanterie était fort goûté alors. Rabelais fait dire à son seigneur de Humevesne (Pantagruel, liv. II, chap. xii) : « Considetezqu'à la mort du roy Charles, on avoit en plein marché la toison ^ pour six blancs, par mdn serment, de laine. »
* Je suis marchand, j'achète.
' Le drap de Rouen avait la largeur du drap de Brutellcs^ parce que les grandes jfoires, où se vendait le dtap, se tenaient à Bruxelles, à Anvers, à Arias et dans le:» auti*es villeb des Pays- Bas.
* Ou b^aMne, sot, (uminc un i-oucou, tiu serin, Ou tout aulic oibcau qui a le bec jau
j6 XAISTRE pierre PATHBLIN.
PATHELIN
J'en prendray six tout rondement ; Aussi Die faut-il chaperon.
LB DBÂPPIER.
Prenez-la ^, nous les aulneron.
Si sont-elles cy, sans rabattre : Empreu *, et deux, et trois, et quatre, Et cinq, et six.
PATUELIN.
Ventre sainct Pierre ' !
Rica rie!
LE DBAPPIER.
Aulneray-je amere ^?
PÂTHELIN.
Nenny, ce n^est qu'une longaigne ^.
Il y a plus perte ou plus gaigne.
En la marchandise. Combien Monte tout?
LE DRAPPIER.
Nous lesçaurons bien.
* En disant cela, le drapier lui montre l'aune.
' Un; du lat^'n primus et imprimis. Les enfants disent encore preUt pour : p emier; êeUf pour : second.
' Manuscrit Je Bigot, où manque un vers pour rimer avec ventre saint Piei "f :
Si rie à rie !
— Se vous voulei ce, sans replie, liz seront encor mesurez?
— Nenny, de par Dieu, c'est assez.
Foy que doy les Sains de Bretaigiie...
* En plus, davantage.
* Gcnin n'a pas compris ce mot, qu'il traduit par perte de temps I II s'agit ici du chef de la pièce de drap, ou de la lisière;
MAISTHE F1ERR£ l'ATHELl.N 57
A vingt et quatre solz cbascune :
Les six, neuf francs^.
PATHELIN
Hen, c'est pour une'....
Ce sont six escus?
LE DRAPPIER.
M'aist Dieu ! voire.
PATHELIN
Or, sire, les voulez-vous croire ^,
ralheliu veut dire que le Drapier lui offre ce qui ue vaut rien.
Kdilion «le Beneaut :
Kenny, en saiif;lanle estrai lu.
Edition de Leroy et de Trepperel :
Nenny, de par une longaigiie.
Manuscrit de La Vallière :
Kenny, par saint Jacques d'£spaigim !
Editiou de 1614 :
Nenny, tant de peine m'engaigne.
' « Car quand vous voyez le drapier vendre «es six aulnes de drap neuf francs, et qn'à Tinstant mesme il dit que ce sont six cscus , il faut nécessairement conclure qu'en ce temps-là l'escu ne valoit que traite sols. Nais comment accorder ces passages, en ce que tous les endroits où il est parlé du prix de chaque aulne, on ne parle que de 24 sols, qui n'est pas une somme suf- Osante pour faire revenir les six aulnes à 9 francs, ains à 7 livres 4 sols seulement. C'est encore nne auU'e ancienneté digne d'cstre considérée, qui nous enseigne qu'en la ville de Taris, où ceste farœ fut faite, et, par avanlure, représentée sur l'esebaflaut, quand on parloit de sol simplement, on l'entendoit pariais, qui valoit 15 deniers tonrnois (car aussi estoit-il de noslre ville de I^aris); et entends que les 24 sols faisoicnl les 30 sols tournois.» (PASQriEn, Hecherehes de la France, liv. YiU, cliap. lix.)
* Génin, qui était si bien fait pour entendre sou l'athclin, dit que c'est uuc expression du voeabulaire des joueurs I
' Prêter, donner à crédil; en latin, credere aliquid alivHi,
Jusques à jà quand vous viendrez?
Non pas croire, mais les prendrez A mon huys, en or ou monnoye.
LE DRAPPIER.
Nostre Dame ! je me tordroye * De beaucoup, à aller par là?
PATRELIN.
Hé ! vostre bouche ne parla
Depuis, par monseigneur sainct Gille,
Qu'elle ne dit pas évangile.
C'est très-bien dit ; vous vous tordriez 1
Oh ! c'est cela : vous ne voudriez -
Jamays trouver nulle achoison ^
De venir boire en ma maison :
Or y burez-vous ceste fois.
LE DRAPPIEK.
Et, par sainct Jaques, je no fais Guercs autre chose que boire.
Je yray; mais il faict mal d'accroire, Ce sçavez-vous bien, à Testraine*?
PATHELIM.
Souttîst-il, se je vous estraine D'escus d'or, non pas de m<mnoye?
' Je nie détournerais de mou chemin, je rac dérauj^el-ais.
• Ce vers, dans lequel nous avons ajouté l'exclamation oh! pour lui donner le nombre de syllabes nécessaires, manque dawb plusieurs éditions.
Editions du quinzième siècle :
C'est cela! vous ne vouldricz...
' Occasion. On avait fait d'abord aceison et acholae, du latin ôceasio, casHn.
* C'est-à-dire : un marchand ne doit pas vendre îr crédit quand il étrenuei
NAISTAE PIERRE PATHELIN. 59
Et si mangerez de mon oye.
Par Dieu ! que ma femme rostit ' .
LE DRAPPIBR.
Vrayement, c*e^t homme m'assotist !
Allez devant : stis, je yray doncques, Et les portëray.
PATHELIN
Rien quiconque».
Que me grevera-il? Pas maille *, Soubz mon aisselle.
LE DHAPPIEK.
Ne vous chaille :
11 vaut mieulx, pour le plus homiestc, Que je le porfe.
PATHELIN
Malefeste N'envoyé la saiucte Magdaleiiie, Se vous en prenez jà la paine !
(j'est très-bien dit : dessoubz Faisselle. Gecy me fera une belle
I De là le proverbe rimé par Pierre Uringore, dans ses Feiii^ Ikes dn inonde :
Tel dit : « Venez manger de Toye ! m Qui çlieuz luy n'a rien i)p])restéi
A celle époqae, Toie était le mets favori des Parisiens; ii y avail partent des rôlisseurs, et la rtie aux Ours se nommait alors rue aux oit€8.
* Ce vers et les dix suivants sout remplacés, dans le nianu^' crit de Bigot, par cinq vers seulement que dit Pallielin :
Soubs mon aisselle, ne vous chaille, Que nie grevera-l-il? Pas maille.
lia, dea, que c'est trop bien allé!
11 y aura beu et galle &ur inoy, aiiis que vous eu alliez <'
40 NAISTRE PIERRE PATHËblN.
Bosse!... Hiî C'est très-bieaallé * l
Il y aura beu et galle '
Chez moy, ains que vous en saiUez.
LE BRAPPIER*
Je vous prie que vous me baillez Mon argent, dès que j'y seray?
PATHCLIN.
Feray. Et, par bieu, non feray, Que n'ayez prins vostre wpas Très-bien : et si ne voudroye pas Avoir sur moy dequoy payer.
Au moins, viendrez-vous essayer Quel vin je boy? Voslre feu père, En passant, liuchoit bien : Compère !
Ou QuediS'lu? ou Que fais tu^t Mais vous ne prisez un festu, Entre vous riches» povres hommes !
LE DRAPPIER.
Et, par le sang bieu ! nous sommes ^ Pluspovi'es...
PATIIELIN.
Votre. Adieu, adieu.
* Eu disant cela, il met le drap sous sa robe.
* Fait galett ripaille.
' Manuscrit de Bigot :
Quel vin beuvoit feu voslre pare f Iluclioil bie.), en piissaul : « Compefti Uaul que dis-tu? ou que fais-tu? s
* Ce vers u'ayaut pas le nombre de syllabes nécessaires à 4i incbure, Gcuin l'a rectifie aiubi :
Et, jKir le saint sang bieu 1 noua somiues-o
MAISTBK PIERAR PATHEMN. * 4|
Rendez 'TOUS lantost audict lieu; Et nous beurons bien, je me Tant' !
LE DRAFPIER.
Si feray-je. Allez devant S Et que j'ajeor!
PATIIELIN, seul, dans la rue.
Or? et quoy doncqiics?
Or! dyalile! je n'y failly oncqiies!
Non. Or! Qu'il puist cstre pendu ^ I Eodea, il ne m'a pas vendu, A mon mol ; ce a esté au sien ; Mais il sera payé au mien.
Il luy faut or? On le luy fourre ' I Pleust à Dieu qu'il ne fist que courre, Sans cesser, jusques à fm de paye !
Sainct Jehan ! il feroit plus de voye, Qu'il n*y a jusque h Tampelune.
Il rentre chez lui.
LE DRAPPIER, dans sahoutique.
l'z ne Tôrront soleil ny lune, LesesGuz qu'il me baillera.
De l'an, qui ne les in'eniblcra *.
' Edition de Beneaut :
Si reray-je. Or alKï devant. ..
' Edition de Génin :
Or ! par le col soil-il pendu !
* « Celte façon de parler, dit Le Diichat (nucaHma , l. Il, p. 501), bit allusion à ces pièces de monnaie qu'on appelle fjurrée»f parce que le faux mounayeur y a fourré un flaon do faux ak)i, que couvre dessus et dessous une feuille do Ion or. *
* Edition de Niverd :
De l'an, qui ne les emblera.
C'es-t-à-dirc : à moins que quelqu'un ne me los di^roh^ Qui «2>t un latinisme, pour si quis, ou w»*f quis.
4î * NAISTRE Pl'ËRRE PATHBLIN.
Or, q' est-il si fort enteadeur, Qui ne treuve plus fort vendeur :
Ce trompeur-là est bien bec jaune.
Quand, pour vingt et quatre solz Taulne, A prins drap qui n'en vaut pas vingt !
PATIIELIN, renlranl chez lui.
En ay-je * !
6U1LLENRTTF..
Dequoy ?
PATHELIK.
Que devint
Vostre vieille cotte hardie * ?
GUILLEMETTE
Il est grand besoin qu'on le die !
Qu'en voulez-vous faire?
PATBBLIN.
Rien, rien.
En ay-je? Je le disoye bien.
Est-il ce drap-cy?
Saincte Dame !
Or, par le péril de mon ame, Il vient d'aucune couverture *.
* Dnns le manuscrit de Bigot, Pathclin commence ainsi :
Çà, Guiliemelte, que devint...
• On appelait cotte hardie ou eoturdie un votoment long oi ample, une jupe, une houppelande.
•'* CVst-à-dire : de l'argent qu'un plaideur aurait payé d'avanoe à l'îivocal Palholiii, \kï\\v couvert vre.
MAISTRE PIRRRR PATHRI.IN. 4:»
Dieu! d*où nous vient ceste avcntiiro?
flelas ! helas ! qui te payera ?
PATHBLIN.
Demandez-Yous qui ce sera ?
Par sainct Jehan ! il est jà payé.
Le marchand n'est pas desToyé * ,
Belle seur» qui le m'a vendu.
Parmy * le col soye pendu,
S'il n'est blanc comme ung sac de piastre!
Le mcschant vilain challeniastre ',
En est ceint sur le cul ♦ !
GUILLEMETTE
Combien Couste-il doncques?
Je n'en doy rien ; Il est payé : ne vous en cbaille ^.
GUILLEMETTE
Vous n'aviez denier no maille !
Il est payé ? Kn quel' monnoye?
Egaré, fou', insensé.
* Parmi était synonyme de pur.
* Ce mot, qui n'a jamais été expliqué, même par Génin, flanqué (le Ducange, nous parait signifier : vendeur de roquilics de noix, en terme de mépris; nMstre est là pour maître; chai le vput dire coquille, écaille.
* Locution proverbiale qui veut dire : Il en est le mauvais marchand \ il en a dans les fesses. On ceignait sur le cul les condamnés qui devaient recevoir le fouet. C'él;iicnl aussi les pauvres diables qui portaient alors la ceinture attachée au-dessous des reins et très-serrée.
* Ne vous on souciez, ne vous en inquiétez pa**; du vcibo kaloîr.
4i 3IAISTRE PIBRRE PATHEMN.
PATHELIN
Et, par le sang bieu ! si avoye, Dame : j^iYoye ung parisi *.
GUILLSMETTE*
G*est bien allé ! Le beau nisi ^ Ou ung brevet * y ont ouvré :
Ainsi Tavez-vous recouvré.
Et, quand le terme passem, On viendra, on nous gagera^; Quanque avons, nous sera osté ■'.
PATHELIN
Par le sang bieu ! il n'a cousté Qu'ung denier, quant qu'il en y a.
QUILLEMETTB.
Benedicite! Maria ^!
Qu'ung denier? Il ne se peut faire !
PATHELIN
Je vous donne cest œil à traire,
* Le denier parisis yalait un quart de plus que le denier tournois ; il représente environ un franc de notre monnaie. (Voy. cidessus, p. 37, une note extraite des Hecherchen de la France.)
* Obligation sous la foi du serment.
^ « C'est, selon Rageau, la première note ou schètle de l'obligation personnelle, que le notaire délivre en papier au créancior. »
* Gager, selon Rageau, c'est prendre gages; pignori capere res dehitorU, vel delinquentis. Saitir par autorité de justice, est synonyme de gager,
^ Manuscrit de Bigot :
On vendra, on ei^agera :
Quan que j'avons sera osté.
^ Génin dit que henedicUe était alors une eiclamation d'effroi ou d'admiration, et que les femmes manifestaient leur étonnement, en s'écriant : Ave, Maria,
MA16T1I PIEftRB PATHEL1N. 43
S'il en a plus eu, ne n'aura, Jà si bien chanter ne sçaura. .
GUILLENETTE.
Et qui est-il?
PATHELIN
C'est ung Guillaume, Qui a surnom de Joceaume *, Puisque tous le voulez sçavoir.
GDliLEMBTTE.
Mais la- manière de Tavoir Pour un denier ? et à quel jeu?
PÂTBELIN.
Ce fut pour un denier à Dieu :
Ëi encore, se j'eusse dict :
« La main sur le pot ^ ! » par ce dict, Mon denier me fust demeuré.
Au fort, est-ce bien labouré'?
Dieu et luy partiront * ensemble Ce denier-là, si bon leur semble ; Car c'est tout ce qu'ilz en auront, Jà si bien chanter ne sçauront, Ne pour crier, ne pour brester *.
' Edition de Beneout :
Qu'on sourappelie Joceaulme.
* On avait Tbabitude de traiter les affaires de vente ou d'achat, en les arrosant du vin du marché. Voyez, dans Durangp, les motà mercipotni et vinum.
' Opéré, travaillé.
* Partageront le dénier à Dieu.
* Piper, selon Génin; quereller, disputer, selon de TAutnaye, qui a probablement raison, quoiqu'il ne ciie )ias Ducange, comme le fait Génin.
ÂG . MAfSTRE PIERRE PATHEtlN.
GUILLEMETTE
Comment Ta-il voulu prester, Luy, qui est homme si rebelle < ?
PATHELIN
Par saincte Marie la belle !
Je Tay armé et blasonné *, Si qu'il me Ta presque donné.
Je hiy disoye que feu son père Fut si vaillant, c Ha ! &is-je, frère, Qu'estes-vous de bon parentaige !
Vous estes, fais-je, du lignaige D'icy autour plus à louer ! »
Mais je puisse Dieu avouer, S*il n'est attrait d'une peautraille ^ La plus rebelle villenaille Qui soit, ce croy-je, en ce royaume ; « Ha ! fais-je, mon amy Guillaume, Que vous ressemblez bien de chère Et du tout à vostre bon père ! »
Dieu sçait comment j'eschaffauldoye.
Et, à la fois, j'entrelardoye, En parlant de sa drapperie !
c Et puis, fais-je, saiocte Marie !
Gomment prestoit~il doucement Ses denrées si humblement?
* Dans le sens de coriace, dur à la détente.
* Lecution proverbiale signifiant -. je Tai comblé d'honneur et «réloges.
^ Noël du Fail, dans ses Contes (FEutrapel, fait allusion à ee passage quMl explique : « 11 vantoit et trorapetoit sa noblesse, combien, ainsy que dit Pathelin^quHl fust issu de la plus vilaine peautraille. » Peautraille équïy&nt k canaille ; peautre signifiait une femme de mauvaise vie, un bateleur ou quelqne autre malotru, que complétait la syllnbe aille:
MAISTRE PIERBE PATHELIN. 47
C'estes-vous, fais-je, tout craché ! >
Toutesfois, on eust arraché
Les dents du villain marsouin
Son feu père, et du babouin
Le fils, avant qu'ilz en prestassent
CecyS ne que ung beau mot parlassent.
Mais, au fort,. ay-je tant bresté*
Et parlé, qu'il m'en a»presté '
Six aulnes?
GUILLEHETTE.
Voire, à jamais rendre.
PATHELIN
Ainsi le devez-vous entendre.
Rendre? On luy rendra le dyable*?
GUILLBHBTTB.
Il m'est souvenu de la fable Du corbeau, qui estoit assis Sur une croix, de cinq à six Toyses de hault; lequel tenoit Un formage au bec : là venoit^ Un renard qui vit ce formaige :
Pensa à luy : « Comment l'auray-je? »
* L'édition de Beneaut porte : Nenny.
• Génin dit que bresler, c'est prendre à la glu, piper; Génin (levait s'y connaître; mais ici bres.'é, que nous écririons plutôt bretté, veut dire bataillé. (Voy. ci-dessus, p. 45, la note 5.)
' Manuscrit de La Vallière :
Mais je l'ay tant dorelotû, Que le roeschant si m'a preste.
♦ Manuscrit de La Vallière :
Jj'on luy rendra, mais le grand diable ( ^ Edition de Beneaut :
Ung fonnage qu'en bec avoit.
Loi^ se mist dessoubz le corbeau :
« Ha! fkt-il, tant as le corps beau, Et ton chant plein de mélodie ! »
Le corbeau, par sa conardie^ Oyant son chant ainsi vanter, Si ouvrit le bec pour chanter, Et son formaige chet à terre ; Et maistre renard vous le serre A bonnes dents, et si l'emporte ^.
Ainsi est-il (je m'en fais forte) De ce drap : vous Tavez happé Par blasonner', et attrapé, En luy usant de beau langaige, €omme fist renard du formaige :
Vous Ten avez prins par la moe*.
PAinSLIN.
Il doit venir manger de Toe' :
Mais voicy qu'il nous faudra faire.
Je suis certain qu'il viendra braire.
Pour avoir argent piromptement.
J*ay pensé bon appoinctement^ :
11 convient que je me couche. Gomme un malade, sur ma couche ; ' Et, quand il viendra, vous direz,
* Géuin met comardie, de son autorité privée. H y a conartite, daRà quekiue» éditions. C'est conardie, bêtise, niaiserie.
' La Fontaine, qui savait par coeur son Patkeiin, s'en est $on> venu en composant sa fable : le Renard et le Cerbéan.
* Flatterie.
* Manuscrit de La Valli^e :
Voag l'avez grippé par léll' voye.
* Manuscrit de La Vallicre :
il doit venir manger d'une ouaye.
* Exi>ôdi?nl, stratagème.
ITAISTRE PIERRE PATIIELI?!. 40
« Ua! pjrlez bas! » et gémirez, En faisant une chiere fade* :
« Las ! ferez-vous, ii est malade Passé deux moys, ou six semaines ! »
Et, s'il TOUS dit : « Ce sont tnidainos*! Il vient d'avec moy tout venant, v « Uelasî ce n'est p<i6 maintenant (Ferez-vous) qu'il faut rigoller ! > Et le me laissez flageoUer'; Car il n'en aura autre chose.
QUILLBMETTE.
Par Tame qui en moy repose 1 Je feray très-bien la manière.
Mais, si vous rencheez arrière^, Que justice vous en reprengne.
Je me doubte qu'il ne vous prengue Pis la moitié, qu*à l'autre fois ?
Or, paix : je sçay bien que je fais.
Il faut faire ainsi que «je dy.
6UILLBIIETTE.
Souviengne-vous du samedy, Pour Dieu, qu'on vous pilloria * :
Nine déconfite, visage chagrin.
» Faussetés, haliveraes. Génin, qui cite ici ruc;.iigc commf? toujours, dérive ce mot du bas latia irutania.
* Mystifier, jouer.
* C'est-à-dire : si vous tombez encore dans un mauvais pas Pathelin avait eu déjà des démôlés avec la justice.
* On condamnait alors au pilori les faussaires et les fripons. Le pilori était l'exposition publique sur un échafaud pendant un certain nombre d'heures, et de préférence les jours de marché, c'ost-à-tlirc le samedi.
80 MAISTRE l'IERRE PATHEMN
Voiis sçavcz que chascun crÎR Sur vous, po«r vostre tromperie?
PATHEL1R.'
Or laissez ceste baverie*.
Il viendra; nous ne gardons Theure.
11 faut que ce drap nous demeure.
Je m'en voys coucher.
GUILLEMETTE
Allez doncques.
Or ne riez point !
GOILLBHBTTE.
Rien quiconques, Mats pleureray k chaudes larmes.
PATHELIN
Il nous fault estre tous deux fermes *, Affîn qu'il ne s'en apperçoive.
* Ils sortent.
LE DRAPPIER, chez lui.
Je croy qu'il est temps que je boive.
Pour m'en aller? Ha ! non feray.
Je doy boire, et si mangeray De l'oe, par sainct Mathelin', Cheuz maistre Pierre Pathdin ; Et là recevray-je pecune :
• Pour : bavarderie, paroles inutiles.
^ Fidilion de Beneaut :
Il fault que nous nous tenons fermes.
' Pour : sainl Malhurln^ patron des fou>^; par allusion au mot italien matto.
MAISTRB PIERRB PATHRLIN. 51
Je happeray là une prune*,
A lout \e moins, sans rien despendre *^
J*y voys; je ne puis plus rien vendre.
Il frappe à la porte de Pathelin.
Hau! maistre Pierre?
GUILLEHETTE, allant ouvrir.
Helas! sire, Par Dieu ! se vous voulez rien dire, Parlez plus bas !
LE DRÀPPIER.
Dieu vous gard, dame !
6UILLEMETTE.
Ha ! plus bas !
LE DRAPPIER.
Et quoy?
GUILLEMETTE
Bon gré, m'a me....
LE DRAPPIRR.
Où est-il?
GUILLEMETTE
Las! OÙ doit-il estrc?
LE DRAPPIER.
Le qui?
GUILLEMETFZ.
Ha ! c'est mal dit, mon maistre :
Où est-il? et Dieu, par sa grâce, Le sache ! 11 garde la place
C'pst-à-dire : J'allraperai lîi iidIiati mArceaii. • Pour : dipewtefi
9Î MAISTRE MSailR PATHBLIN.
Où il est, le povre martir, Unze semaines, sskns partir....
LE DRAPPIER.
De qui?
GUILLENETTE.
Pardonnez-moy, je n*ose Parler haut ; je croy qu'il repose :
Il est un petit aplommé ^.
fielas ! il est si assominéy Le povre homme
LE DRAPPIBR»
Qui?
GUILLENETTE.
Maistre Pierre,
LE dràppier.
Ouay ! n*esl-il pas venu querre « Sin aulnes de drap maintenant?
G0ILLEHETTE.
Qui, Uiy?
LE DRAPPIER.
Il en vient tout venant»
N*a pas la nioytié d*ung quart d'heure. Delivrez-moy * ; dea! je demeure* Beaucoup. Çà, sans plus flageoller^, Mon argent?
* Assoupi, accablé.
* Manuscrit de Bigot :
De quoy? N'est-il }Mis «nu querre...
' Payez-moi.
* Je reste iei beaucoup plus qu!il »e faut. '• 'fiantemer, baguenaudor. .
MAISTRR PIERIie PAtHELIN. nr>
6U1LLEHBTTE.
Hë! sans rigoller*?
Il n^est pas temps que Ten rigoUe.
LE DRAPPIER.
Çà, mon argent? Estes-vous folle!
Il me fauU neuf francs.
GUILLEHBTTE.
Ha! Guillaume!
Il ne fault point couvrir de chaume* Icy, ne bailler ces brocards.
Allez sornèr ' à vos coquardz *, A qui TOUS vous voudrez jouer !
LE DRAPPIER.
Je puisse Dieu desavouer.
Si je n'ay neuf francs *!
* Sans plaisanterie.
* « Dissimuler, user de feinte, dit Génln; cette métaphore se rapporte à l'usage de recouvrir de paille les meules de hic qui passent l'hiver dans les champs. »
' Dire vos sornettes. ^
* Sots.
" « Six aunes à 24 sous font 144 sous, dit Génin; el, cette somme étant égale à la fois à six écus et à neuf francs, on tire, pour la valeur de Técu, U sous, et, pour la valeur du franc, 16 sons. A quel règne, à quelle année correspond cette valeur du franc et do l'écu? Au règne du roi Jean. * Génin, tout en s'appoyant de l'autorité de Ducange, s'est grossièrement trompé. Ce fut sous le règne de Charles VU que l'écu à la couronne valut 24 ou 25 sous, tandis que le franc d'or, émis alors au cours normal de 20 sous, fut bientôt déprécié et ne représenta plus que 16 sous, quund on eut reconnu que cette monnaie était à la fois liasse et légère. Voilà comment six ccus faisaient neuf francs vers 1460. Le Duchat fait une observation analogue à la nôtre, en indiquant l'année 1470 comme la date de la compositiou de Mûitre Pathell», « puisque, dit-il dans ses notes sur Rabelais (liv. I» chap. X»), les écus d'or vieux ou à la couronne, qui en ce tempslà furent mis à 30 sols tournois, haussèrent de prix en 1473. »
GUILLBMETTE.
Helas! sire, Ghascun n'a pas si fahn de rire, Comme vous, ne de flagorner*.
LE DRAPPIER.
Dictes, je vous pry', sans sorner :
Par amour, faites^raoy venir Maistrc I*ieiTc?
GUILLEMETTE
Mesavenir Vous puist-il! Et est-ce à meshuy?
LBDRAPPLBR.
N'est-ce pas céans que je suy Cheuz maistre Pierre Pathelin?
Ouy. Le mal sainct Mathelin',
Sans le mien, au cueur vous tienne ^ !
Parlez bas !
LE DRAPPIER.
' Le dyable y avienne î
Ne le oseray-je demander ?
GUILLEMETTE
A Dieu me puisse commander !
Bas, se ne voulez qu'il s'esveille ?
* Gausser, railler.
» C'est-à-dire : la folie; de l'italien matl4. Il y a dans l'i-dittoii de 1490 : le mal sainct Hatliurin.
^ Edition de Nivcrd :
A la lesle vous tienne.
Mnnnscrit de Bigot :
Sans Ift bien, heait sire, vons tienne.
NAI^TRB PIBKRE PATIlÊLIIf. S5
LE DRAPriEB.
Quel bas? Voulez-vous en roreille.
Au fons du puysy ou de la cave ?
GUILLEVETTB.
Hé Dieu ! que vous avez de bave !
Au fort ^, c'est tousjours vostre guise.
LB DRAPPIER.
Le dpble y soit! quand je m'avise:
Se voulez que je parle bas, Payez-moy sans plus de debas ; Telz noises n'ay-je point aprins '.
Vray est que maistre Pierre a prins Six aulnes de drap aujourd*huy.
GUILLEHETTB^
Et qu'est-ce cecy? Est-ce à meshuy?
Dyable y ait part ! Aga^! quel prendre?
Ha ! sire, que Vea le puist pendre,
Qui ment 1 II est en tel party,
Le povre homme, qu'il n est part y
Du lict, y a unze semaines I
Nous baillez-vous de vos Irudaines ?
Maintenant en est-ce raison ?
Vous vuiderez de ma maison.
Par les angoisses Dieu, moy lasse ^!
* Au fait, au demeurant, au surplus.
* C'est-à-dire : Je n'ai pas appris à m' entendre contester une dette.
Edition de Niverd :
DicfiBs ; car, quand est de debas itek, je ne Tay point aprins.
' • Aga, pour regarde; agardes, pour regardes, dit Théodore t\e Bèxe (De Hngu» francicm recta pronHntialione\ sont des formules abandonnées ^ la popukce de Paris. »
* Manuscrit de Bigot :
De vos haverips je suis lasse.
oG NAISTRR PIERRE PATHELIN.
LE DRAPP1ER.
Vous disiez que je parlasse Si bas, saincte benoiste Dame ?
Vous criex !
OOILLEMETTE.
C'estes vous, par m*ame, Qui ne parlez, fors que de noise !
LE DRAPP1ER.
Dictes» afîn que je m'en voise :
Baillez-moy?
GUILLEMETTE
Parlez basî Ferez?
LE RRAPPIER.
Mais vous-mesmes Tes veillerez ; Vous p«irlef plus hault quatre fois, Par le sang bien I que je ne fais.
Je vous requier qu^on me délivre * ?
GUILLEMETTE
Et qu'est cecy? Estes -vous yvrç.
Ou hors de sens? Dieu nostre père!
LE DRAPPIER.
Yvre? Maugré en ait sainct Perc * !
Voicy une belle demande !
GUILLEMETTE
Helas ! plus bas !
LE DRAPPIEn.
Je vous demande
C'esl-à-dire : qu'on me paye.
• Pour : Pierre.
HAISTAE PIEBRE PATHELIN. 57
Pour SIX aulnes, bon gré saint George, De drap, daiuo...
guillehbti;e.
On le TOUS forge !
El à qui l'avez-vou8 baillé ?
LE DRAPPIER.
A luy-mesme.
GUILLEMETTB.
Il est bien taillé D'avoir drap ! Uelas ! il ne bobe' !
11 n'a nul besoin d'avoir robe :
Jamais robe ne vestira, (Juc de blanc ; ne ne parlini D'ond il est, que les picdz devant ^ !
L£ DRAPPIER.
(Vcst doncq depuis soleil levant ?
Car ]'aj à luy parlé sans faute.
GUILLEHETTE.
Vous avez la voix si très-haute ; Parlez plus bas, en charité !
LE DfiAPPlËR.
C'estes-veus, par ma vérité, Vous-mesme, en sanglante estrainc ^ '
* Il ne l^ougc d'ici.
* Cest-àHlire, qu'il ne sera plus velu que d'un linceul, cl qa'oj^ l'en^porlera, les pieds devant, pour lu conduire au eiine> tière.
* C'est-à-dire : C'est vous-mvme qui ries en mauvaise passe.
Géoin fait remarquer que l'abus de Tudjeclif sa^glnnl dans une j
fouk de phrases était un tcnno violent et grossier, une espèt e de juron. Oh emploie mainteuunt le. mot furieux^ de la uién c manière que sanglanl autrefois*
58 MAISTBK PIERRE PÀTHELIN.
Par le sang bieu ! Teez-cy grant paiue î Qui me payast, je m'en allasse ^ !
Par Dieu ! oncques que je prestasse ', Je n'en trouvay point autre chose !
PATHELIN
Guillemette? Un pcud'eaue rose'!
Haussez-moy» serrez-moy derrière !
Trut*! à qui parlay-je? L'esguiere?
A boire? Frottez-moy la plante ^ ?
LE DRAPPIER.
Je roy là ?
Voire.
PATUELIM.
lla,mescbaute !
Vien çà? T'avoye-je fait ouvrir Ces fenestres? Vien moy couvrir ! • Ostez ces gens noirs ! . . . Marmara, Carimarif carimara^.
Amenez-les-moy, amenez !
< Pasquier nous apprend que ce vers était devenu proverbe. ' C'est-à-dire : Toutes les fois que j'ai fait un prêt. ' L*eau rose était employée, comme cordial, pour ranimer les forces des malades.
* Interjection d'indignation, selon la Grammaire de Palisgravc. Géiiin, qui n'avait rien trouvé sur ce mot dans le Glossaire de Ducange, s*e^t bien garde de Vexpliqucr. On disait i Trut, avanl ! dans le sens de : Truand, avance donc! Génin a oublié son trufanut, ainsi que son Palsgrave. Plusieurs éditions écrivent i<-i tost^ au lieu de trut.
^ Plante des pieds.
* Ce sont des termes insignifiants que les magiciens cm-i> ployaient dans leurs conjurations et qui avaient été compris dans la grande famille des jurons, (iéniu les a laissés i>asscr, sui-^ leur dire leur fait) Duuange ù lu nialu.
MAISTRB PIERRE PATHELIR. 59
GDILLEHBTTB,
Qu*est-ce? Gomment vous demcuez !
Ëstes-Tous hors de vostre sens?
Tu ne vois pas ce que je sens :
Vêla un moine noir qui vole?
Prens-le, baille-luy une estole'...
Au chat, au chat ! Gomment il monte !
GDILLEHETTE.
Et qu'est cecy ? N'a' vous pas honle^* ? Et, par Dieu ! c'est trop remué.
PATUELIN.
Ges physiciens ' m'ont tué
De ces brouilliz^ qu'ilz m'ont fait boite
Et toutesfois les faut-il croire,
Hz en oeuvrent comme de cire ^.
GUILLEHETTE.
Helas ! venez-le voir, beau sire :
Il est si très-mal patient ^.
Ou passait «ne élole autour du cou des possédés, pour douipler le démon.
' Manuscrit de Bigot :
Et qu'esse icy ".' N'avez- vous lionle ?
' Médecins. Géftin, qui est ici fort couimc Dutangc, dit qUc le mot physicien, « venu du grec, n'est tout au plus que de la seconde époque de notre langue, d*unc époque déjà pédante; le tuol primitif est mire. » Et là*dess.us il renvoie son monde ali mira du Glossaire de DuCaUgc. Mire signifiait chirurgien pluUH que médecin.
* Tisanes, drogues.
^ EiHtion de Nlvel'd :
lis en usonl coniiiie de ci^e•
l!H)ulïrani) du latin palkHn.
ou HAISTRE PIERRE PATHELIR.
LB DRAPPIER.
Est-ii matade, à bon escient, Puis omns ' qu'il vint de la foire ?
GUILLEMETTB.
De la foire?
LE ORAPPIEK.
Par sainct Jehan, Yoire !
Je cuide qu'il y a esté.
Du drap que je vous ay preste, 11 m'en fauUTargent, maistre Pierre?
PATIIELIN.
Ha! Hi«iisti^ Jehan ! Plus dur que pierre, J*ay chié deux petites crottes Noires, rondes comme pelotes.
Pi-endray-je ung autre cristere *?
LE DRAPPIER.
Et que sçay-je? Qji'en ay-je à faire ? Neuf francs m*y fiiult, ou six escus.
Ces trois petis morceaulx becuz ', Les m'appellez-vous pilloueres*?
* Depoiâ un instant.
* Pour clystère. « Le peuple a retenu crhtere, dit Gënin. L'étymologie n*a que faire ici, parce que la permutation des deux liquides / en r est continuelle. » Génin était parfois plaisant.
' Noirs; du lias latin bechm.
Edition de Beneaut :
Ces trois morceaux noirs el becux.
* .Vanu^cril de Bigot :
Dites-vous que ce sont piUoiivs?
Hz m'ont tout roinpu les nusclioires :
MAISTRE PIERRE PATHELI». 61
Hz m'ont gasté les machoueres»
Pour Dieu ! ne m'en fiiites plus prendre, Maistre Jehan : ilz m'ont hk tout rendre. Ha ! il n'est chose plus amere !
LE DRAPPIER.
Non ont S par Taroe de mon père!
Mes neuf francs ne sont point rendus.
GUILLEHETTE.
Farmy le col soient-ik pendus, Tels gens qui sont si empeschahles ' ! Allez-Tous-en, de par les dyables, Puis que de par Dieu ne peult estre !
LE DRAPPIER.
Par cehiy Dieu qui me fist naistre, J'auray mon drap, ains que je fine ^, ^u mes neuf francs l
£t mon oiine Vous dit-elle point que je meure ^?...
Pour Dieu! Faites qu'il ne demeure'?
Que je ne passe point le pas !
GUILLEHETTE.
Allez-vous-en l Et n'est-ce pas Mal fiiict de luy tuer la teste?
* Cest-2t-dire : les pillulcs ne vous ont pas fait tout rendre.
* Importuns, gênants.
' Avant que je sorte d'ici.
* Les médecins alors attachaient une grande importance 6 TexameD de Turine du malade; il y avait nièuTe une médecine spéciale des urines, qui a subsisté jusqu'au dix-huitième siècle.
* Edition de Beneaut :
Pour Dieu, pour Dieu, quoy qui demeure!
6^ NAISïRE PiKKRE PATHELIN.
LE DKAPPIER.
Dame ! Dieu eu ait maie feste ' ! .
Six aulnes de drap maintenant, Dictes, est>ce chose avenant *, Par vostre foy, que je les perde?
PATHELIN
Se peussiez esclaircir ma merde, Maistre Jehan : elle est si très-dui'C, Que je ne sçay comment je dure, Quand elle yst hors du fondement ^.
LB ORAPPIEll.
il me fault neuf francs rondement, Que, hon gré sainct Pierre de Romme...
GGILLEMETTE.
lielas ! tant tourmentez cest homme! *
Et comment estes-vous si rude ?
Vous voyez clerement qu''il cuide
Que vous soyez physicien?
lielas ! le povre chrestien
A assez de maie meschance *• :
Unze semaines, sans laschance ^
A esté illec, le povre homme... «
LE J)RAPP1ËR.
Par le saug Dieu ! je ne sçay comme Cest accident luv est venu :
* 0'e:*t-à-(lirc : Tant pis! que Dieu ait l'cuiiui de lo jUper !
* Agréable.
^ Edition de Beueaul :
Quant cil' saull hors de ruiiJeineiil.
* Mauvaise cliauce.
* ï?aiis relàclic;
Car il est aujourd'huy venu, Et avons marchandé ^ ensemble :
A tout le moins, comme il me semble, Ou je ne sçay que ce peult estre !
GUILLEMETTE
Par Nostre Dame ! mon douh maistre, Vous n'estes pas en bon mémoire ^.
Sans faute, si me voulez croire, Vous yrez un peu reposer ; Car moult de gens pourroient gloser ^ Que TOUS venez pour moy céans.
Allez hors ! Les physiciens Viendront icy tout en présence.
Je n'ay cure que Ten y pense A mai; car je n'y pense point.
LE DRAPPIER.
Et maugrebieu! suis-je en poinct?
Par la feste Dieu ! je cuidoye Encor.... Et n'avez -vous point d'*oye Au feu *?
GUILLEMETTE
C'est très-belle demande !
Ah, sire ! ce n'est pas viande
i Fait une^ affaire de commerce.
* c £ff bon mémoire f au quinzième siècle, dit G^nin, doit être un de ces archaïsmes qu'on trouve dans la bouche des vieilles gens et des bourgeoises comme Guillemelte ou madame loar< dain. »
' Manuscrit de La Yallière^
Hoult de gens pourroient supposer.
* Génin ne voit, dans cette question, que la gourmandise du drapier obstiné à manger de Toie: mais Génin comprend mal ce drapier, qui commence à douter de lui-même et qui se rattache à tous les souvenirs de sa récente entrevue avec Pathelin, pour s'nssurer qu'il est bîpn dans son bon sens.
Ci MAISTRE PIERRE PATHEMK.
Pour malades. Mangez vos oes, Sans nous venir jouer des moes ^ !
Par ma foy, vous estes trop aise !
LE DRAPPIER.
Je vous pry^ qa^il ne tous desplaise ; Car je cuidoye fermement...
Encor*, par le sainct sacrement * Dieu !... Dea ! or voys-je sçavoir *.
Il sort et retourne dans sa boutique.
Je sçay bien que je dois avoir Six aulnes, tout en une pièce :
Mais ceste femme me despiece *
De tous poinetz mon entendement
Il les a eues vrayement * ?
Non a, dea ! il ne se peut joindre ! J^ay veu la mort qui le vient poindre ; Au moins, ou il le contretaict...
Et si a ^ ! il les print de faict, Et les mist dessoubz son aisselle, Par saincte Marie la belle!...
Non a ^ ! Je ne sçay si je songe.
Je n^ay point aprins que je donge ^ Mes drapz, en dormant, ne veillant?
* Faire des grimaces, montrer les dents. ' Edition de Génin .
Encore... Par le sacrement...
* Edition de Beneaut *
Adieu, dea! Or je voy<; srnvoir.
* Trouble, dérange, brouille.
" Editions gothiques :
Je les avoye vrayement!...
* C'est-à-dire : Certes, il a mes six aunes de drap. ^ Non, il ne les a pas.
* Donne; du vieux verbe dningncr, que C.énin n'a pas rbenhé dans Ducange.
MAISTBS PlERIlé PATnRLIN. QS
A nul, tant soit mon bien yucillant ', Je ne les eusde point accrues*....
Par le sang bieu ! il les a eues. ..
Et, par la mort! non a, ce tiens-je, Non a!... Mais à quoy donc en viens-je? Si a, par le sang Notre-Dame!
Meschoir puist-il ' de corps et d'ame, Si je sçay qui sçauroit à dira Qui a le meilleur ou le pire D'eux ou de moy î Je n'y voy goutc ! . . .
PATHELIN, h GuillemcMp .
S'en est-il allé?
GUlLLfiMETTE.
Paix ! J'escoute Ne sçay quoy qn*il ya flageoHant *.
Il s'en va si fort grumelant^, Qu'il semble qu'il doive desver ^.
PATHELIN
11 n'est pas temps de se lever '?
Comme il est arrivé à poinct !
GUILLENETTE.
Je ne sçay s'il reviendra point.
Neimy dea, ne bougez encore I Nostre fait seroit tout frelore^.
S'il vous trouvoit levé.
' Pour : bienreiUanl ; mon ami, mon compéro.
* Accroire, prôler, livrer & crédit.
' ruisse-t-ii choir en mal, être malheureux.
* Parlant tout seul, murmurant comme s'il jouait du (l.itffol,
* Pour : grommelant.
® Desver, pour endéver^ enrager.
"^ Manuscrit de Bigot :
Certes, s'il vous Irouvoil Icvéf — Haro! qu'il esl li*ii(lre sevré*
* Prnlu; de l'allemand verloreu.
Hii MAISTRB PIERRE PATHRLIN.
PATHELIN
Sainct'ijoorge!
Qu'il est venu à bonne forge*, Lu y qui est si trèf^mescreant^ !
Il est en luy trop mieux séant ^ Qu'ung crucifix en ung monstier^. <
GUILLEMETTÉ.
En ung très-ord vilain bronstier^, One lard es pois n'escbeut si bien !
Et, quoy, dea, il ne faisoit rien ^ Aux dinienches!
PATHELin.
Pour Dieu ! sans rii^ !
■ S'il venoit, il pourroit trop nuyre. Je m'en tiens fort qu'il reviendra.
GUILLEMETTE
Par mon serment, il s'en tiendra ^, Qui vouldra ; mais je ne pourroye !
* ipresùon proverbiale, signifiant : Il a trouvé son raailro, il a été traité de la belle manière.
* Si dur au prêt, si peu confiant.
' G'est-à-dire : Ce qui lui arrive est aussi bien fait \wùt lui, qu'un crucifix pour un couvent.
* Ou mouitlety du latin monastfrium, monastère.
* C'est ainsi que ce mot est écrit dans l'édition de 1490. On lit dans les autres éditions : broulUr, pnlier, bruHiier, bmUyer, GéniUf qui cite Ducange, en renvoyant son monde au mot broueta^ dit que c'est un chasse-marée! Nous croyons, sans citer Ducange, que hronslier^ pour broitslier, signifie tout simplement brouet, potage, où le lard aux pois est mieux à sa place que dans le chassewnarée de maître Génin.
* Manuscrit de Bigot :
Car, certes, il ne donnoit rien Ne pour fesic ne pour dimcnches.
Mais, dans le manuscrit, le vers suivant est incomplet et ne rime pas avec dimeiickes.
1 r.V-^t-s^-dire : Se retienne de riro qui voudra.
MAISTRE PIERRE PATHELIK. 67
LE DRAPPIER, seul, chez lui.
Et, par le sainct soleil qui roye*, Je retourneray, qui qu'en grousse *, Gheuz cest advocat d'eaue douce Hé, Dieu ! quel retrayeur de rentes, Que ses pareris ou ses parentes Auroient vendu'! Or, par sainct Pierre, Il a mon drap, le, faux tromperre^ !... Je Iny baillay en ceste place.
GUILLEMETTK, chez elle.
Quand me souvient de la grimace Qu*il faisoit en vous regardant, Je ris! U estoit si ardant A demander...
PATHELIN
Or, paix, riace*!
Je regnie bieu, que jà ne face :
S'il advenoit qu'on vous ouist.
Autant vaudroit qu'on s'enfouist.
Il est si très-rebarbatif.
LE DRAPPIER, chez lui.
Et cest advocat portatif^,
* Pour : rayonne.
* Pour : glose. Il y a grousse dans toutes les éditioas. Ce Qui qu'en glousse rappelle le fameux Qui qu^en grogne, qu'on employait aussi incidemment. Génin a fait une bien belle note pour démontrer comment grousse (du latin croeitare) s'est transformé en glouste, « par substitution d'une liquide à l'autre. » Génin semble avoir un faible pour les liquides.
' Le Drapier se souvient que Pathelin lui a dit qu'il allait retraire une rente.
* Pour : trompeur,
* Rieuse.
* Quelques anciennes éditions mettent polatif, qui a le même sens : avocat sans cause. On appelait po'ûlifs les évt'ques &an<i ftsfiehh,inpartihufi.
es NAISTRE PIERRE PATHELIN.
A trois leçons et trois pseaumes * !
Et tient-il les gens pour Guillaumes?
Il lesty par Dieu! aussi pendable, Gomme serait un branc prenable *, Il a mon drap, ou je regnie bien !
Et il m^a joué de ce jeu...
Il va frapper à la porte de Pathelin.
Hola! Où estes-votts fouye?
6UILt.EN£TTE.
Par mon serment, il m*a ouyc!
Il semble qu'il doye desyer.
PATHELIN
Je feray semblant de resver.
Allez là?
6UILLEMETTE, ouvrant ail Drapier.
Gomment vous criez !
LE DRAPPIBR.
Bon gré en ayt Dieu ! Vous riez ?
Gà, mon argent !
6UILLBMETTE.
Saincte Marie !
De quoy cuidez-vous que je rie ?
Il n'a si dolente en la feste !.. .
11 s'en va ^ : oncques tel tempeste N'ouystes, ne tel frenaisie :
* Cc»t comme s'il disait: avocat de rien. Cette locution proverbiale était très-usitée, surtout en ?)ormandle, pour exprimer une chose aussi réduite que possible : « C'est un bréviaire de Fécamp, à trois psaumes, et rien du tout qui ne veut. »
* Génin a mis ùta c, au lieu de brane, sans savoir re qu'il jugeait pendubte. Nous croyons qu'il s'agit (Tune vieille épée qu'on su»pendail par la garde à la muraille.
* C'est-à-dire : Mon -nari se meurt.
MAISTRB PIERRE PATIIRMN. CH
11 est encore en resrerie : Il resTe ; il chante, et puis fatrouille ^ Tant de langaiges, et barbouille :
Il ne vivra pas demye heure.
Par ceste ame ! je ris et pleure ^ Ensemble.
LE DRAPPIER.
Je ne sçay quel rire, Ne quel pleurer. A brief vous diro, Il faut que je soye payé.
GUILLEMETTE
De quoy? Esles-vous desvoyé • ?
Recommencez-vous vostre verve '?
LE DRAPPIER.
Je n'ay point apprins qu'on me serve De tels mots, en mon drap vendant.
Me voulez-vous faire entendant De vessies, que sont lanternes ?
PATHELIN, simulant le délire.
Sus tost I la Royne des Guitemes * !
A coup, qu'eir me soit approucliée?...
Je sçay bien qu'elle est accouchée De vingt et quatre Guitemeaux ^»,
* Fairastâ, remue, fait sonner comme un fctlrm de clefs.
* Insensé, hors de sens.
^ Vertige, folie. Gcnin pense que vene déiive du ver coqvin que le peuple logeait dans la cervelle des fous.
* Guitares. « Depuis douze ou quinze ans en ça, disait Dona- V. nture Des Periers ( Discours non plus mèlanco'.iques q«e divers), tout le monde s'est mis à guiterncr, le lue presque mis en obly, pour estre en la guilerne je ne sçay quelle musique et icelle lieaucoup plus aisée que celle-là du \m\ »
^ Manuscrit de Bigot :
De qiialre petis gtiilerneaiix.
;0 MAISTRE PIEBRE PATHELIN^
Enfans de Fabbé d'herneaux * :
Il me fauU estre son compare.
6UILLEMETTE.
Helas! pensez à Dieu le père, ^cn amy, non pas à guiternes?
LE DRÂPPIEB.
Ha ! quels bailleurs de balivernes Sont-ce cy?... Or tost, que je soyc Payé, en or ou en monnoye, De mon drap que tous avez prins ?
GUILLEHETTE.
Hé, dea, se vous avez mcsprins ^ Une foys, ne souffit-il mye ?
LE DRAPPIER.
Sçavez-Tous qu'il est, belle amye ?
M^aist Dieu, je ne sçay quel mesprendre ! . . .
Mais quoy ! il convient rendre ou pendre ^.
Quel tort vous fais-je, se je vien
Geans, peur demander le mien?
Quel ? Bon gré sainct Pierre de Rommc !
GUILLEMETTE
Helas ! tant tonnentez cest homme !
Je voy bien, à vostre visaige,
* L'abbaye d'Iveraeaux, ou Hiverneaux, ou IveYnel {de lîibernali), à une lieue de Brie-Comte-Robert, appartenait à l'ordre de Saint-Augustin. Cette désignation d'une localité de la Brie, et en même temps d'un personnage sans doute connu dans cetto province par sa vie débauchée, viendrait à l'appui d'une opinion qui fait de la farce de Pathelin une production indigène de la ville de Meaux.
* Si vous avez fait une méprise.
* « Pendre, qui est aujourd'hui verbe actif, dit Génin, était dans l'origine verbe neutre, comme le \i\i\n peuifetf, et signifiait être pendu. »
MAISÏRB PIERHE PATHKLIN. 71
Certes, que vous n'estes pas saige.. .
Par ceste Pécheresse lasse *, Si j'eusse ayde, je vous lyasse !
Vous estes trestout forcené.
LE DRAPriËA.
Helas ! j'enraige que je n'a y Mon argent !
GUILLEHETTË.
Ha ! quel niceté ^ * Seignez-vous ? Benedicite !
Faites le signe de la croix ?
LE DRAPPIER.
Or, regnie-je bicu, se j'accrois ',
De l'année, drap I... Hen î quel malade !
PATHELIN
Mère de Diou, la Goronade, Par fyé, y m'en voul anar, Or renague biou, outre mar î Ventre de Diou ! zen dict gigone, Castuy carrible^ et res ne donne.
Ne carillaine, fuy ta none ; Que de l'argent il ne me sone *.
* Est-ce la Madeleine ou s-ainte Marie i'Égyplicinic que llé^îgue cette qualification, dont Gcnin ne daigne pas s'occuper, jiarce que Ducange ne lui souffle pas ce qu'il doit dire? Kous propotoou^ de poucluer ainsi ce vers :
Par ceste Pécheresse, lasse,
en rapportant ce dernier mot à Guillemctte.
• Solli^e, niaiseHe, naïveté ' Si je vends à crédit.
♦ Nous avouons ne rien comprendre à ce jargon limousin qUe Géniu n'a {kis tenté d'expliquer, quoiqu'il se vante d'entendre le firtjo n de Villon sans le secours de Ducaugei
7i MAIS'IRE PIERRE PATOELIR.
Au Drapier.
Avez enteudu, beau cousin * ?
GUILLEHETTE.
il eut ung oncle Lymosin, Qui fut frère de sa belle ante :
G^est ce qui le faict^ je me vante, Gergonner^ en Lymosinois.
LE DRAPPIER.
Dca, il s*eu vint en tapinois,
A -tout ^ mon drap soubz son aisselle.
PATHELIN
Venez ens *, doulce damiselle?...
Et que veut ceste crapaudaille?
Allez en arrière, mardaille !
Cba tost, je reuil devenir prestic- Or cha, que le deable y puist estre £n chelle riele prestrerie !
Et faut-il que le preste rie, Quand il deust canter sa messe?
GUILLEHETTE.
Uelas! bêlas 1 ilieure s^appresse Qu'il Êiult son dernier sacrement !
LE DRAPPIER.
Mais comment parle-il proprement ■Picard? D'ond vient tel coquardie *?
* C^était une appellation d'honneur et d'étiquette, à la cour et purmi les grands seigneurs. Les rois se donnent encore réciproquement le titra de : mon cousin.
* Pour : JargoMter, parler comme une pic. ' Avec.
* Pour : cédttSt ivÀ dedans.
* BètiïC, sotti!ïC«
MAISTBE PIERRE PATHELIN. 7j
OUILLBMETTE.
Sa mère fut de Picardie; Pour ce, le parle maintenant.
PATHELIN <
D'ond viens-tu, caresme prenant?
Wacarme liefve, Gonedman, Tel bel bighod gheueran.
Henriey, Henriey, conselapen ' Ich salgned, ne de que maignen ; Grile, grile, schole houdeu, Zilop, zilop, en nom que bouden, Disticlien unen desen Tersen Mat groetfestal ou truit den herzen. Hâu, Wattewille ! come trie.
Cha, à dringuer, je vous en prie ?
Commare, se margot de Teaue • Et qu'on m'y mette ung petit d'eaue ?
Hau ! Watwille ! pour le frimas, Faictes venir sire Thomas *, Tantost, qui me confessera.
greitan. qu'il .i. .^igé de ^ i^inCu^Z.TreZ':: de Soisse et de Bourgogne : . Parmi les of/Iciers du duc Sûr
ment un da nom de Watteviluf!»^, ' '' ^ "" "T"" 'mnm-
pordoe pour nou«. . Puisc^MCénin tenait à son w^Zfn °" e»t émt f«f« tiulie dan? le. éditionsmhiZ. n^ '• '"' «an» aUer si bin, en «onnandie au°.i~ ™. ^ .' ' .**' '"""*• «ées VateriUe. et deu, T^Ts t^2 S"' 1*^'"^' »<""-
dans le roman de Baudom ^1,»».^ .?",' """^"^ ^ «e»»