LIVRE III
EXPLICATION
DE LA FABLE DU GRILLON, AU POUTT DE TUI DE LA PRONONCIATION ET DU DEBIT.
L*art de bien lire et de bien réciter a plus d'importance qu'on ne croit. Les soins qu'un mattre éclairé donne à cette partie de renseignement n'ont pas seulement pour résultat de rectifier la voix et de préparer un débit agréable; ils ne servent pas moins à développer Tintelligence. Exercer les élèves à bien lire et à bien rt^citer c'est, par le fait, les exercer à mieux comprendre le sens de ce qu'ils récitent, à mieux entrer dans toutes les intentions de l'écrivain, à mieux sentir les nuances et les délicatesses de ses sentiments et de ses pensées.
La condition indispensable pour bien réciter, c'est de bien comprendre, et en second lieu, de savoir imperturbablement le morceau que Ton récite.
La première chose à faire est donc d'étudier avec attention le sens du morceau , de manière à pouvoir se rendre compte, nonseulement de sa signification générale, mais encore des nuances de chaque partie, de chaque phrase, presque de chaque mot. Cette première étude terminée, il reste à apprendre, mot à mot, le texte par cœur, jusqu'à ce qu'on le possède si sûrement, qu'on n'ait plus besoin d'effort ni de réflexion pour le réciter.
Lorsqu'un morceau est bien compris et bien su, on doit s'attacher à le bien prononcer. Pour cela, il faut que chaque mot, chaque syllabe soit articulée d'une manière distincte, nette, ferme, d'après la durée et l'intonation qui lui est propre \ avec l'accent que demande le sens de la phrase.
Le débit ne doit pas être trop rapide; cette précipitation le rendrait confus et indistinct. D'autre part il ne doit pas être trop
1. Consulter, ponr la durëe et Vlntonatlon des syllabes, la mëthode de lecture, de prononciation et d'orthographe de L. C. Michet, Orthographe et prononciation, chap. II, 22« et 23« leçon.
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lent, ce qui amèoerait la monotoûie et la langueur. Comme la voix varie de ton, le débit doit varier de mouvement, suivant la nature même du sentiment et le mouvement de la pensée.
Essayons de trouver quelques applications de ces principc3 généraux dans la récitation de la fable du Grillon:
Un pauvre petit grillon, Cache dans l'herbe flenrle, Regardait vn papillon Voltigeant dana la prairie.
Le ton d'intérêt avec lequel doit être prononcé le premier vers, est indiqué par les expressions mêmes un pauvre petit; après ces mots, celui de la phrase que la prononciation doit marquer plus spécialement est le verbe regardait, qu'il faut lier par Tinflexion de voix à son sujet dont il est séparé par la proposition incidente, caché dans Vherhe fleurie. Cette proposition doit donc être comme détachée par un léger changement de ton.
Linsecte ailé brillait des plus Tives coolenrt \ L*asar, le pourpre et l'or éclataient anr sea allea ;
Jeune, beau, petit-maître, 11 court de fleurs en fleurs, Prenant et quittant les plus belles.
Cette description, vive et brillante, du papillon, doit être indiquée par le débit. Les énumérations Va^ur, le pourpre et l'or^ présentent une gradation à faire sentir. Les trois adjectifs jeune, beau, petit^maltre, exprimant chacun une image différente, ne peuvent être dits sur le même ton. Beau commande l'admiration ; petit-maître dénote la fatuité. Exercez-vous à bien indiquer ces deux nuances, et à bien saisir le ton de chacun de ces mots.
Ah! disait le grillon, que son sort et le mioa
Sont différents! Dame nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
Je n*ai point de talents, encor moins de figure ; Nul ne prend garde U moi, Von m'ignore ici-bas ;
Autant raudrait n^ezister pas.
Cette rateijection douloureuse du grillon avertit d'un changement de ton complet, et forme avec ce qui précède un contraste facile à saisir et à rendre. C'est ici la voix du chagrin et du dépit. Elle s'exhale par l'ironie mécontente, dame nature, et par cette antithèse d'un dépit outré, pùur lui fit tout, et pour moi rien. Pour ne pas marquer d'une inflexion énergique et bien caractérisée chacun des mots de cette antithèse , pour lui tout , pour
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moi rieUf il faudrait ne rien comprendre aux paroles dii grillon. Les énuméraiions qui suivent j\e sont que le développement de ce cri de douleur : et pour moi rien. Dans son décovragement, le grillon semble se complaire dans Ténumération des injustices de la nature à son égard : Je n'ai point de talents, encor moins défigure. Pourrait-on dire ces vers sans les emtyreindre ûvl sentiment de jalousie et d'humiliation qui les inspire? Le ton de chagrin et d'humeur continue : NvÀ ne prend garde à moi, on m'ignore ici-bas. Puis la douteur éclate et arrive au désespoir dans le vers : joutant vaudrait iCexister pas.
Comme II parlait, dan^ la prstHB Anhre ane troupe d*enftuits s Ânasttdt lea Toilk oourants Aprbfl ce papillon, dont ils ont tont enyie.
Ici, nouveau contraste : la scène change; le récit reprend; la voix doit changer en conséquence. D s'agit de représenter un tableau dont chaque image, grâce aux heureuses inversions employées par Técrivaio, vient à sa place naturelle, et se groupe de manière à mettre devant les yeux Tensemble de la scène et ses plus intéressants détails. La récitation ne doit négliger aucun de ces effets, aucun de ces détails , non plus que la nuance qui est propre à chacun. Aussitôt^ toius, seront donc caraciérisés par une inflexion spéciale.
Chapeaux, monehoirs, bonnets, serrent k rattraper ; . L'insecte Tainement cherche & leur échapper ;
La scène s*anîme, on voit voler chapeaux^ mouchoirs, bonnets^ et cette ardeur des enfants contraste avec le vers suivant qui peint l'impuissance du pauvre insecte et laisse présager sa trisle fin. Aussi doit-il être dit avec un ton de tristesse, en insistant sur le mot vainement, qui fait prévoir le résuUal :
n devient l>IenfOt leur co'nqtiffte.
Après un court instant de repos, le récit continue en décrivant de quelle manière cette conquête a lieu.
L'un le saisit par Talle, un autre par le corps t Un troisième survient et le prend par la tète :
On voit que les mots l'un% Vautre, un troisième doivent être distingués par un changement de ton adapté à la part que chaque acteur prend à la mort de l'insecte.