La barbue de l'émlgr
On dit qu'un Français, obligé de fuir pendant la Terreur, avait acheté de quelques deniers qui lui restaient une barque sur le Rhin; il s'y était logé lui et ses deux enfants. N'ayant point d'argent, il n'y avait point pour lui d'hospitalité. Quand on le chassait du rivage, il passait, sans se plaindre, à l'autre bord. Souvent, poursuivi sur les deux rives, il était obligé de jeter l'ancre au milieu du fleuve. Il péchait pour nourrir sa famille ; mais les hommes lui disputaient encore les secours de la Providence. La nuit, il allait cueillir des herbes sèches, pour faire un peu de feu, et sa femme demeurait dans de mortelles angoisses jusqu'à son retour. Obligée de se faire sauvage entre quatre nations civilisées, cette famille n'avait pas sur le globe un seul coin de terre où elle osât mettre le pied : toute sa consolation était, en errant dans le voisinage de la France, de respirer quelquefois
un air qui avait passé sur son pays.
Chàtbaubriand.