‹ Recueil de morceaux choisis de prose et de vers, avec des notes pour l'intelligence du texte et l'étude de la langueChapitre 242 sur 466 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Bâtard. — Pour moi, je ne puis jamais oublier que vous êtes ce grand connétable, ce prince du plus noble sang qu'il y ait dans le monde, et qui travaille à déchirer de ses propres mains sa patrie et le royaume de ses ancêtres.

BouRBOiN. — Quoi, Bayard! je te loue, et tu me condamnes! je te plains, et tu m'insultes !

Bâtard. — Si vous me plaignez, je vous plains aussi ; et je vous trouve bien plus à plaindre que moi. Je sors de la vie sans tache ; j'ai sacriC-S la mienne à mon devoir; je meurs pour mon pays, pour mon roi, estimé des ennemis de la France, et regretté de tous les bons Français. IMon état est digne d'envie.

BocRBON. — Et moi je suis victorieux d'un ennemi qui m'a outragé ; je me venge de lui ; je le chasse du Milanais * ; je fais sentir à toute la France combien elle est malheureuse de m'avoîr perdu en me poussant à bout : appelles-tu cela être à plaindre ?

Bâtard. — Oui : on est toujcurs à plaindre quand on agit contre son devoir; il vaut mieux périr en combattant pour la patrie, que la vaincre et triompher d'elle. Ahl quelle horrible gloire que celle de détruire son propre pays!

Bourbon. — Mais ma patrie a été ingrate après tant de services que je lui avais rendus. Madame' m'a fait traiter indignement par un dépit d'amour. Le roi, par faiblesse pour elle, m'a fait une injustice énorme en me dépouillant de mon bien. On a détaché de moi jusqu'à mes domestiques, Matignon et d'Ârgouges. J'ai été contraint, pour sauver ma vie, de m'enfuir presque seul. Que voulais-tu que je fisse?

Bâtard. — Que vous souffrissiez toutes sortes de maux, plutôt que de manquer à la France et à la grandeur de votre maison. Si la persécution était trop violente, vous pouviez vous retirer; mais il valait mieux être pauvre, obscur, inutile à tout, que de prendre les armes contre nous. Votre gloire eût été au comble dans la pauvreté et dans le plus misérable exil.

Bourbon. — Mais ne vois-tu pas que la vengeance s'est jointe à l'ambition pour me jeter dans cette extrémité? J'ai voulu que le roi se repentît de m'avoir traité si mal.

Bâtard. — Il fallait l'en faire repentir par une patience à toute épreuve, qui n'est pas moins la vertu d'un héros que le

Bourbon. -^ Mais le roi, étant si injuste et si aveuglé par

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