‹ Recueil de morceaux choisis de prose et de vers, avec des notes pour l'intelligence du texte et l'étude de la langueChapitre 450 sur 466 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

ensuite la duchesse de Bourgogne * vient avec beaucoup de dames, et on demeure là pendant que je dîne. Il semble donc qu'au moins voilà un temps employé pour moi ; mais vous allez voir comment. Je suis en peine si M"*" la duchesse de Bourgogne ne fait rien de mal à propos, si elle en use bien avec son mari; je tâche de lui faire dire un mot à celle-ci, de voir si elle traite bien celle-là. Il faut entretenir la compagnie, faire en sorte de les unir tous. Si quelqu'un fait une indiscrétion, je la sens ; je suis embarrassée de la manière dont on prend ce qui se dit ; enfin c'est une contention d'esprit que rien n'égale. Il y a autour de moi un cercle de dames, de manière que je ne puis demander à boire. Je me détourne quelquefois et je leur dis en les regardant : « C'est bien de l'honneur pour moi, mais je voudrais pourtant bien avoir un valet. » Sur cela, chacune veut me servir et s'empresse pour m'apporter ce qu'il me faut, ce qui est encore une autre sorte d'embarras et d'importunité pour moi.

Enfin ils s'en vont dtner... mais ordinairement monseigneur prend ce temps-là pour me venir voir, parce qu'un jour il ne dîne point ou il a dîné plus tôt pour aller à la chasse. Il vient donc après les autres; c'est l'homme du monde le plus difficile à entretenir, car il ne dit mot. Il faut pourtant que je l'entretienne, car je suis chez moi; si cela se passait chez un autre, je n'aurais qu'à me mettre derrière dans une chaise et ne rien dire si je voulais. Les dames qui sont avec moi peuvent faire cela, si elles le veulent; mais moi qui suis dans ma chambre, il faut que je paye ce qui s'appelle de ma personne et que je cherche quoi dire ; cela n'est pas fort réjouissant.

Après cela, on sort de table. Le roi avec toutes les princesses et la famille royale viennent dans ma chambre et apportent avec eux une chaleur effroyable. On cause, et le roi demeure là environ une demi-heure; puis il s'en. va, mais rien que lui; tout le reste est encore là ; et comme le roi n'y est plus, on s'approche davantage de moi. Ils m'environnent tous, et il faut que je sois là à écouter la plaisanterie de M"^ la maréchale de Qérambault, la raillerie de celle-ci, le conte de celle-là. Elles n'ont rien à faire, toutes ces bonnes dames; elles ont le teint bien rafraîchi et n'ont rien fait dans toute la matinée. Mais il n'en est pas de même de moi, qui aurais bien autre chose à faire que de causer, et qui porte souvent dans le cœur.un chagrin, une mauvaise nouvelle... Après qu'on a ainsi demeuré quelque temps on s'en va chacun

1. Ell6 était de la maison de Savoie et épouaa le daQphiji, étant enoore fort Jeune.

chez soi, et savez-vous ce qui arrive? C'est qu'il reste tovyours quelqu'une de ces dames qui veut me parler en particulier, fille me prend par la main, me mène dans ma petite chambre pour me dire souvent des choses désagréables et très^nnuyantes ^ , car vous jugez bien que ce n'est jamais de mes affaires^ qu'elles veulent m'entretenir ; c'est de celles de leur famille : Tune a un démêlé avec son man, l'autre veut obtenir quelque chose du roi; c'est un mauvais office qu'on a rendu à celle-ci; c'est un faux rapport qu'on aura fait de celle-là ; une méchante affaire aux uns, quelques embarras dans le domestique * des autres; et il iaut que j'écoute tout cela; et celle qui ne m'aime point ne s'en contraint pas plus «qu'une autre; elle me dit son ciffaire; il faut que j'aie la scène et que je parle pour elle au roi. La duchesse de Bourgogne a quelquefois à me parler; elle veut aussi que je l'entretienne en parti* culier. Tout cela me fait quelquefois penser, quand j'y faàa réflexion, que mon état est bien singulier, et qu'il faut bien que ce soit Dieu qui l'ait fait. Je me vois là au milieu d'eux tous; cette personne, cette vieille personne devient l'objet de leur attention! C'est à moi qu'il faut s'adresser, par qui tout passe 1 et Dieu me fait la grâce de ne voir jamais ma condition par ce qu'elle a d'éclatant; je n'en sens que la peine I

Quand le roi est revenu de |a chasse, il vient chez moi ; on ferme la porte et personne n'entre plus. Me voilà donc seule avec lui. Il faut essuyer ses chagrins, s'il en a, ses tristesses, ses vapeurs ' : il lui prend quelquefois des pleurs dont il n'est pas le pualtre... 11 vient quelque ministre qui apporte souvent de mauvaises nouvelles, le roi travaille. Pendant que le roi continue de travailler, je soupe ; mais il ne m'arrive pas une seule fois en deux mois de le faire à mon aise. Je sais que le roi est seul, ou je l'aurai laissé triste; ou bien le roi , quand M. de ChamiUard est près de finir avec lui, quelquefois me prie de me dépécher. Un autre jour, il veut me montrer quelque chose, de manière que je suis toujours pressée, et alors je ne sais point faire autre chose que de manger ^rès-promptement. Je me fais apporter mon fruit * avec ma viande pour me hâter ; tout cela le plus vite que je puis.

1. Trèt-eirnuyaniet. Oe mot ne ■*einploiortit plus âojonrd'hiii. RemarqiMr cependant qu'il ne «lareit être remplacé tel par ermujfewes, aUJectif qni s'appUque aox choses propres U ennuyer tout le monde, tandis que mnuifCuUea signlflo pénibles & entendre par M»» de Maintcnon dans la situation oh elle se trouTait.

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