‹ Recueil de morceaux choisis de prose et de vers, avec des notes pour l'intelligence du texte et l'étude de la langueChapitre 451 sur 466 · LIVRE III. 8Î · texte numérisé non relu

LIVRE III. 8Î

Après tout cela, vous jugez qu'il est bien tard. Je suis debout de)»uls«ix heures du matin, je n'ai pas respifé de 4oi»l «le jour ; il me prend des lassitudes, des bâillements, et, plus que tout cela, je commence à sentir ce que fait la Vieillesse; je me trouve enfin si fatitiuée que je n'en puis pluô. Le roi s*en aperçoit et mie dit quelquefois : « Vous êtes bien lasse, n'est-ce pas? il faudrait *vdus coucher. » Je me couche donc; mes femmes viennent me dé'dbabiller; mais je sens que le roi veut mô parler ei qu'il attend 'qu'elles soient sorties, ou bien il reste encore quelque ministre, 'et il a peur qu'oti entende. Cela l'inquiète et moi aussi. Que faire? Je me dépêche, et je me dépêche jusqu'à m'en trouver mal..V.., Enfin me voilà dans mon lit; je renvoie mes femmes; le toi à'approche et demeure à mon chevet. Pensez-vous bien ce que jetais ■îà? h suis couchée, mais j'aurais besoin dé plusîeui^ choses, C$ir je ne suis pas un corps glorieux •. Je n'ai là personne à qui je puisse demander ce qu'il me faut; j'aurais besoin quelquefois qu'ôb me chauffât des linges, mais je n'ai pas là unefemme; ce n*est pas que je n'en puisse avoir, car le roi est plein de bonté, et s'il pensait que j'en voulusse, il en souffrirait plutôt dix, mais 11 ne croit pas que je m'en contraigne. Comme il est toujours le mattre partout et qu'il fait tout ce qu'il veut, il n'imagine pas qu'on soit autrement que lui, et il croit que si Je n'en ai pas, c'est que je n'en veux pas. Vous savez que ma maxime est de prendre sur moi et de penser aux autres. Les grands ordinairement ne sont pas aînéf. Ils ne se contraignent 'jamais, et ils ne pensent pasmômeque les Bulres se contraignent pour eux ou ne leur en Savent point de gré, parce qu'ils Sont tellement accoutumés de voir que tbiit se fait par rapporta eux qu'ils n'en sont plus frappés et n'y prennent pas •garde.

Le roi demeure chez moi jusqu'à ce qu'il aille souper, et environ un quart d'heure avant le souper du roi, M. le dauphin, M. Île duc et la duchesse de Bourgogne viennent chez mol. A dix heures ou dfx heures un quart, tout le monde sort: Voilà ma journée. Me voilà seule, et je prends les soulagements dont j'ai besoin; ihais souvent les inquiétudes et les fatigiies de la journée m'empêchent de dormir •. »

Mme DS MAiKTSiroN.

1. Genre d'hyperbole nommée euphémisme. On entend par ce mot une eiprei-

sion noble ou brillante pour déguiser une idée basse ou désagréable.

2. Ce tableau peint avec une vérité saisissante les peines et les tristesses d'une existence parvenue au faite des honneurs, et dont les personnages les plus brillanti de la cour la plus brillante qui fut Jamais enviaient la (fbstinée et se disputaient la ihveiir.

2SI4 BËCUEIL DE tfORGEAUX CHOISIS.

98. — Gommeiit on peut «tre vleni, pauvre, avcogle, et lieiireax.

c Mais vous, père Dutemps, parlons de vous. Demeurez-vous toujours seul là-haut dans cette petile chaumière, à une lieue de tout voisin, dans la bruyère, au bord du bois des hêtres? Quel âge avoz-vous? Qui est-ce qui pioche pour vous la colline de sable? Qui est-ce qui bat les châtaignes? Qui est-ce qui soigne vos âuesses et vos chèvres? Depuis quand avez-vous perdu tout à fait la vue? Et comment passez-vous le temps que Dieu vous a mesuré plus large qu'aux autres hommes? car je crois que vous êtes le plus vieux de la vallée. »

— « J'ai quatre-vingts ans, me répondit le vieillard. Ma femme, la Madeleine^, est morte il y a sept ans; elle était bien plus jeune que moi. Tous mes enfants sont morts , excepté la Marguerite, qui était la dernière de mes filles ; elle a été veuve à vingt-huit ans, et elle a refusé de se remarier pour venir me soigner et me nourrir dans la petite cabane lâ-haut, où elle est née et où elle restera jusqu'à ma mort ; elle a une petite fille et un petit garçon, qui mènent les bêtes aux champs, et qui continuent à servir mes pratiques d'œufs et de pommes. Ce petit commerce, dont nous leur laissons les sot^s pour eux, servira pour leur acheter des habits, du linge et une armoire, quand ils seront en âge et en idée de se marier. Marguerite pioche le champ de pommes de terre et de sarrasin, ramasse le bois mort pour Thiver; elle fait le pain de seigle; et moi je ne fais rien que ce que vous voyez, ajouta-t-il en laissant tomber ses deux mains sur ses genoux comme un homme oisif. Je garde Tâne, ou plutôt Tâne me garde quand les enfants n'y sont pas ; car il est vieux pour un animal presque autant que je suis vieux pour un homme; il sait que je n'y vois pas, il ne s'écarte jamais trop des chemins ; et quand il veut s'en aller, il se met à braire, ou bien il vient frotter sa tète contre moi tout comme un chien, jusqu'à ce que nous revenions ensemble à la cabane. »

— « Mais le jour ne vous parait-il pas bien long ainsi, tout seul dans les sentiers de la montagne? » lui demandai-je.

— a Oh? non, jamais, dit-il, jamais le temps ne me dure. Quand il fait beau, hors de la maison, je m'assois à une bonne place au soleil, contre un mur, contre une roche, contre un châtaignier; et je vois en idée la vallée, le château, le clocher, les maisons qui fument, les bœufs qui pâturent, les voyageurs qui passent et

1. Dans le Lyonnais et les provinces voisines , le peuple fait pr^Mer lea noms propres ae Vwrticle : 1a Madeleine, le Louis, etc.

LIVBE III. 825

qui devisent en passant sur la route, comme je les voyais autrefois des yeux. Je connais les saisons tout comme dans le temps où je voyais verdir les avoines, faucher les prés, mûrir les froments, jaunir les feuilles du châtaignier, et rougir les prunes des oiseaux sur les buissons. J'ai des yeux dans les oreilles, continua-t-il en souriant; j'en al sur les mains, j'en ai sous les pieds ^. Je passe des heures entières à écouter près des ruches les mouches à miel qui commencent à bourdonner sous la paille, et qui sortent une à une, en s'éveillant, par leur porte, pour savoir si le vent est doux et si le 'trèfle commence à fleurir. J'entends les lézards glisser dans les pierres sèches, je connais le vol de toutes les mouches et de tous les papillons dans Tair autour de moi, la marche de toutes les petites bêtes du bon Dieu sur les herbes ou sur les feuilles sèches au soleil. C'est mon horloge et mon almanach à moi, voyez-vous. Je me dis : voilà le coucou qui chante? c'est le mois de mars, et nous allons avoir du chaud; voilà le merle qui siffle? c'est le mois d'avril; voilà le rossignol? c'est le mois de mai; voilà le hanneton? c'est la Saint-Jean; voilà la cigale? c'est le mois d'août; voilà la grive? c'est la vendange, le raisin' est mûr; voilà la bergeronnette, voilà les corneilles? c'est riiiver.

«Il en est de même pour les heures du jour. Je ire dis parfaitement l'heure qu'il est à l'observation des chants d'oiseaux, du bourdonnement des insectes et des bruits de feuilles qui s'élèvent ou qui s'éteignent dans la campagne, selon que le soleil monte, s'arrête ou descend dans le ciel. Le matin, tout est vif et gai ; à midi, tout baisse ; au soir, tout recommence un moment, mais plus triste et plus court : puis tout tombe et tout finit. Oh I jamais je ne m'ennuie ; et puis, quand je commence à m'ennuyer, n'ai-je pas cela? » me dit-il en fouillant dans sa poche, et en tirant à moitié son chapelet. « Je prie le bon Dieu jusqu'à ce que mes lèvres se fatiguent sur son saint nom et mes doigts sur les grains. Qui est-ce qui s'ennuierait en parlant tout le jour à son Boi, qui ne se lasse pas de l'écouter? » dit-il avec une physionomie de saint enthousiasme. « Et puis la cloche de Saint-Point' ne monte-elle pas cinq fois par jour jusqu'ici? Elle me dit que Dieu aussi pense à moi. »

— < Mais l'hiver? lui dis-je, afin de m'instruire pour moi-même de tous ces mystères de la solitude, de la cécité et de la

Page 1