‹ Recueil de morceaux choisis de prose et de vers, avec des notes pour l'intelligence du texte et l'étude de la langueChapitre 466 sur 466 · La vtire cassée · texte numérisé non relu

La vtire cassée

Âvez-vous jamais été témoin de la fureur du bon bourgeois Jacques Bonhomme ', quand son fils terrible est parvenu * à casser un carreau de vitre? Si vous avez assisté à ce spectacle, à Goup sûr vous aurez aussi constaté que tous les assistants, fussent-ils trente, semblent s'être donné le mot pour offrir au propriétaire infortuné cette consolation uniforme : « A quelque ctiose malheur est bon. De tels accidents font aller l'industrie. Il faut que tout le monde vive. Que deviendraient les vitriers, si l'on ne cassait jamais de vitres? »

... A supposer qu'il faille dépenser six francs pour réparer le dommage, si Ton veut dire que l'accident fait arriver six francs à l'industrie vitrière, qu'il encourage dans la mesure de six francs la susdite industrie, je l'accorde, je ne conteste en aucune façon : on raisonne juste. Le vitrier va venir, il fera sa besogne, touchera six francs, se frottera les mains et bénira dans son cœur l'enfant terrible. Cest ce qu'on voit.

Mais si l'on arrive à conclure, comme on le fait trop souvent, qu'il est bon qu'on casse les vitres, que cela fait circuler l'argent, qu'il en résulte un encouragement pour l'industrie en général, Je suis obligé de m'écrier halte-là 1 Votre théorie s'arrête à ce ^'on voit, elle ne tient pas compte de ce qu'on ne voit pas.

On ne voit pas que puisque notre bourgeois a dépensé six francs à une chose, il ne pourra plus les dépenser à une autre. On ne voit pas que s'il n'eût pas eu de vitre à remplacer, il eût remplacé, par exemple, ses souliers éculés ou mis un livre de plus dans sa bibliothèque. Bref, il aurait fait de ses six francs un emploi quelconque qu'il ne fera pas.

Faisons donc le compte de l'industrie en général.

La vitre étant cassée, l'industrie vitrière est encouragée dans la mesure de six francs; c'est ce qu'on voit.

1. Jaeque» Bonhomme. Sarnom donné an moyen ftge i»ar les seigneurs aux pay- AS et aux bourgeois, c'esi-k-âire Jacques qui supporte tout, taiHabU eî corvéable

merci.

2. Expression peu Juste. Le sens demanderait quand il est arrivi à ton /î/l. arvenu indique an contraire l'intention, l'effort.

LIVRB III. S37

Si la vitre n*eût pas été cassée, Tiiidustrie cordonnière (ou toute autre) eût été encouragée dans la mesure de six francs; c*est ce^ qu'on ne voit pas.

Et 6i Ton prenait en considération ce qu'on ne voit pas aussi bien que ce que Von voit, on comprendrait qu'il n'y a aucun intérêt pour rindustrie en général à ce que des vitres se cassent ou ne se cassent pas.

Faisons maintenant le compte de Jacques Bonhomme.

Dans la première hypothèse, celle de la vitre cassée, il dépense six francs, et a, ni plus ni moins que devant, la jouissance d'une vitre.

Dans la seeonde, celle où Taccident ne fût pas arrivé, il aurait dépensé six francs en chaussure, et aurait eu tout à la fois la jouissance d'une paire de souliers et celle d'une vitre.

Or, comme Jacques Bonhomme fait partie de la société, il faut conclure de là que, considérée dans son ensemble, et toute balance faite de ses travaux et de ses jouissances, elle a perdu la valeur de la vitre cassée.

Par où, en généralisant, nous arrivons à cette conclusion : « La société perd la valeur des objets inutilement détruits. »

F. Dastiat.

43. — Bùlt dt» diverses classes dans la société ; comment elles s'élèvent et pourquoi elles tombent.

Sans doute on no veut pas dans la société un seul travail, le travail manuel. On veut aussi que Thomme puisse appliquer le compas sur le papier, pour mesurer la marche des astres, et apprendre à traverser les mers ; on veut qu'il puisse rester penché une partie du jour sur une partie des annales des nations, pour découvrir la cause de la prospérité ou de la chute des empires, et apprendre à les gouverner. Eli bien ! ce n'est pas Thomme qui d'un soleil à Tautre demeurera courbé sur le sol ou sur une machine, qui pourra trouver ces loisirs. Quelquefois, il est vrai, un paysan sera Sforce * , un ouvrier d'imprimerie sera Franklin *, mais ces exceptions sont rares. Ce sont les fils des hommes voués au travail manuel, qui, élevés au-dessus de leur condition par un père laborieux, monteront les degrés de l'échelle sociale, et par- ^viendrout aux sublimes travaux de Tintelligence.

1. François Sfona , fils d'un paysan Mmbard, qui soldat, chef de condottlen» pnfa dac de Milan en 1447, fut Tun des princes les plus remarquables de Tltalie.

3. Franklin. Un des fondateurs de la république des l^tats-Unts au xyiiis siède. Les pages que nous avons empruntées aux écrits de Franklin disent assez qu'il fat aussi un des écrirains les plus sages et les plus ingénieux de son temps.

f38 RECUEIL DE MORCEAUX CHOISIS.

' Leipère était paysan, ouvrier dans. uro manufacture, raà^ot sur un navire. Le fils, si le père a été laborieux et économe, le fils sera fermier, manufacturier, capitaine de navire. Le petitr fila sera banquier, notaire, médecin, avocat, chef d'Étal peut-^tre. i Les générations s'élèvent ainsi les unes au-dessus des autres, Tégètonl.en quelque sorte, semblables à cet arbre qui, à chaque retour de la belle saison, pousse des rejetons nouveaux, lesquels^ frais, tendres et verts comme Therbe au printemps, prennent à yautornne la couleur et la consistance du bois; puis, devenus petites branches Tannée suivante,' se couvrent à leur tour d'autres rejetons, finissent avec le temps par être grosses branches, par lemplacer même le tronc prindpal, et, pareil phénomène se produisant en tous sens, embrassent enfin le sol de leur magnifique ombrage. * . .

. Ainsi s'opère la végétation humaine, et peu à peu se forment ees classes riches de la société, qu'on appelle oisives, qui ne le sont pas, car le travail de l'esprit vaut le travail des mains, et doit lui succéder, si on veut que la société ne reste point bar-^ bare. Je reconnais que, parmi les riches, il y en a qui, indignes fils de sages, pères,, la nuit au milieu des fsstins, enivrés de bois-i sons qui troublent leur esprit, consomment dans l'oisiveté et la débauche leur jeunesse, leur santé, leur fortune. Cela n'est. que trop réel ; mais ils seront bientôt punis. Leur jeunesse flétrie avant le temps, leur fortune détruite avant le terme de leur carrière, ils passeront tristes, défigurés et pauvres *, devant ces palais que leur avaient léguée leurs pères, que leur folle prodigalité aura livrés aux mains de riches plus sages, et en une génération on aura vu le travail récompensé dans le père, l'oisiveté punie dans le filsl 0 envie 1 implacable envie, n'êtes-vous pas consolée*?

D'ailleurs, les enfants du riche sont-ils tous oisifs, débauchés, dissipateurs? lî est bien vrai qu'ils ne travaillent pas tous comme celui qui laboure, file ou forge. Mais encore une fois, n'y a-t-i! donc que le travail des mains? Ne faut-il pas, je le répète, qu'il y ait des hommes voués à étudier la nature, à découvrir ses loiâ pour en user au profit de l'espèce humaine, pour apprendre à employer l'eau, le feu, les éléments ; pour apprendre à conslituei^j à gouverner les sociétés? 11 est encore vrai que ce n'est pas le riche qui fait le plus souvent ces sublimes découvertes, bien que

%, B«Ue image, y/téoédée d*nn galUcisme d'an bon effet qui la pr^ve. I 8. AUttsion aux lentiments de Jalousie et de haioe que les clastes richea exel^ tent trop souvent.

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ce soit lui quelquefois, mais c'est lui qui les encourage, c'est lui qui contribue à former ce public instruit pour lequel travaille lé savant modeste et pauvre, c'est lui qui a (Je vastes bibliothèques, c'est lui qui lit Sophocle *, Virgile *, le Dante ', Galilée*, Des cartes*, Bossuet, Molière, Racine **, Montesquieu, Voltaire*. Si ce n'est lui, c'est chez lui, autour de lui, qu'on les lit, les goûte, les apprécie, et qu'on réunit cette société éclairée, polie, au goût exercé et fin, pour laquelle le génie écrit, chante et couvre la toile de couleurs! Quelquefois ce riche est lui-même un bonjuge, quelquefois il est aussi l'un de ces esprits éminents, qui ne se bornent pas à jouir des œuvres du génie, mais qui en produisent d'éclatantes. Il est le riche Salluste '', le riche Sénèque •, le riche Montaigne', le riche Buffon*^, le riche Lavoisier**; il est aussi l'homme d'État éminent qui préside aux destinées de sa patrie.

Thibbs.

ttd. — L'taomme lieoreaz par la sagesse et l'lD4osir|e.

Quand il m'arrive de fermer les yeux pour rêver un monde idéal, je ne vois pas un lac artificiel entouré de chalets ^' factices^ des allées où roulent d'innombrables calèches achetées d'hier et

1. Sopfiocie. Poëte dramatique athénien, ainsi qu'Eschyle et Euripide. Tous trois appartiennent au grand siècle littéraire de la Grèce, ou siècle de Fériclès (v« siècle avant J. -C.)

2. Virgile. Poëte latin du siècle d* Auguste (mort 19 ans avant r^re ehrétienné). n a laissé deux œuvres ImmorteUes : un poëme épique, YÉnèide, nn poëme didae* tique BUT Vagricnlture, les Géorgiques.

8. Dante. Le plus grand poëte de ritalie (1265-1321). Il était de Florence, la ville la plus féconde en hommes illustres de Vltalie moderne. H annonce glorieusement le brillant siècle littéraire italien, on siècle des Médicis.

•4. Galilée. Célèbre mathématicien du xvii« siècle, compatriote dn Dante. U démontia scientifiquement la vérité du mouvement de la terre autour du soleil.

5. Descartes. Géomèti*e, physicien, philosophe et écrivain de génie. A Descartes, Bossuet, Molière, Racine, il faudrait Joindre Pascal, Corneille, FéneUm^ La Fon^ taine, pour avoir tous les grands écrivains du grand siècle littéraire de la Franco, ou siècle de Louis XIV.

6. Montesquieu et Voltaire sont, avec /.-/. Rousseau ei Buffon, les principaux écrivains français du xviii« siècle.

7. Salluste. Historien latin (i" siècle avant Tère ehréilMine).

8. Sénètfue. Moraliste latin ( i" siècle de l'ère chrétienne).

9. Montaigne, Moraliste profond et écrivain du premier ordre ( xyi« siècle ).

10. Buffon n'est pas seulement un de nos premiers écrivains, U porta dans l'étude de l'histoire naturelle un génie vaste, patient et fécond.

11. Lavoisier. Le créateur de la chimie moderne. Il fut envoyé k l'échafand en X794 par le stupide tribunal révolutionnaire.

12. Clialets. Abris en planches ou an pierres oh les bergers suisses fabriquent les fromages, et par extension chaumières de paysans, habitations champêtres. Constructions d'apparence rustique, devenues Ik la mode et disposées pour flUre l'ornement d'un paysage factice.

qui seront probablement.revendues demain, toute une foule oisive et dorée au milieu d'un paysage ravissant, mais faux *, Je vois la réalité au lieu de Tapparence , une véritable campagne arrosée par une véritable rivière, semée d'habitations rustiques et peuplée de familles laborieuses. L'art de l'homme , corrigeant les inégalités de la nature, y a trouvé l'union de l'utile et du beau. La rivière, contenue dans ses bords, roule en paix ses eaux transparentes, et féconde par des dérivations latérales les plaines qu'elle traverse, au lieu de les dévaster par ses inondations. Les prairies, tout aussi vertes que des pelouses, s'étendent à perte de vue, et, fertilisées par la culture la plus attentive , nourrissent d'innombrables animaux , moutons chargés de laine, chevaux à la course rapide, vaches aux mamelles gonflées de lait.

Les routes, non moins bien entretenues que des allées de parc, circulent au milieu des champs couverts de blé et des vignes couvertes de fruits ; les chars qui portent la moisson ou la vendange se croisent facilement dans tous les sens. Les maisons, tout aussi élégantes mais plus commodes que les chalets les mieux découpés, s'entourent aussi de Qeurs et d'ombrages; mais ceux qui les habitent les ornent de leurs propres mains, et y goûtent en paix une aisance achetée par ]e labeur de chaque jour. A peu de distance apparaît la ville qui , aussi bien pavée , aussi bien éclairée qu'une capitale, n'a que quelques milliers d'habitants, tous livrés à la pratique des ^rts, des sciences, des industries, et garantis par leur petit nombre et par leurs épargnes contre les dangers des grandes agglomérations. Derrière des futaies* séculaires s'élèvent çà et là quelques châteaux, séjour respecté des influences utiles, des capitaux accumulés, des loisirs honorablement gagnés et honorablement remplis. Partout la richesse par le travail et l'honnêteté, nulle part la corruption, le luxe et le jeu ; et pour achever de donner à l'homme toute la somme de bonheur dont il peut jouir surjette terre , l'église, dominant cette scène à la fois active et paisible , rappelle à tous la pensée de Dieu et les console par la perspective de l'infini ', des maux inévitables de notre nature.

Db laYBBGNB.

1. FcMX, Qni n^est pas naturel, qne Vart plutôt que la nature a formé. Fadiee semblerait plus Juste.

2. Futaies. Arbres d^i hante venue, aux troncs élerës. Du radical fût, partie de la colonne entre la base et le chapiteau.

8. C'est-k-dire « les console par la perspective d*nne vie k venir, des maux In^ Tttables de la vie actuelle, soumise aux misères de la nature humaine. »

PASI8. — IVPRIIERIB DE J. CLAYE, SUB 8AINT-BBM0IT, 7.

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