I.E HARSfilLLAIS
On les signale tous les jours devant nos ports.
LE mMois.
Poiir voir lequel des fédérés ou de la montagne tient pour la république, cette menace seule me suffit; la montagne a été un moment la plus faible , la commotion paraissait générale. A-t-elle cependant jamais parlé d'appeler les ennemis ? Ne sayez-\ous pas que c'est un combat à mort que celui des patriotes et des despotes de l'Europe. Si donc vous espérez des secours de leur part, c'est que vos meneurs ont de bonnes raisons pour ^n être acceuillis 9 mais j'ai encore trop bonne opinion de votre peuple pour croire que vous soyez les plus forts à Marseille dans l'exécution d'un si lâche projet.
LE MniTAniE.
Pensez-vous que vous feriez un grand tort à la république, et que votre menace soit bien effrayante.^ Evaluons- la.
Les Espagnols n'ont point de troupes de débarquement ; leurs vaisseaux ne peuvent pas entrer dapis votre port : si vous appeliez les Espagnols , ça pourrait être utile à vos meneurs pour se sauver avec une partie de leur fortune ; mais l'indignation serait générale dans toute la république ; vous auriez 60,000 hommes sur les bras
358 PltlCES SUR LE PRISOMMIfiR
ayant huit jours , les Espagnols emporteraient de Marseille ce qu'ils pourraient, et il en resterait encore assez pour enrichérir les vainqueurs.
Si les Espagnols avaient 5o ou 4o,opo hommes sur leur flotte , tout prêts à pouvoir débarquer , votre menace serait effrayante; mais, aujoor-^ d'hui, elle n'est que ridicule, elle ne ferait que hâter votre ruine.
LE FÀBRIGÀI9T DE MOIfTPELLIER.
Si vous étiez capable d'une telle bassesse, il ne faudrait pas laisser pierre sur pierre dans votre superbe cité, il faudrait que d'ici à un mois le voyageur , passant sur vos ruines , vous crût détruits depuis cent ans.
LE HUITAIRE.
Croyez-moi, Marseillais, secouez le joug du petit nombre de scélérats qui vous conduisent à la contre-révolution , rétablissez vos autorités constituées ; acceptez la constitution ; rendez la liberté aux représentans ; qu'ils aillent à Paris intercéder pour vous; vous avez été égarés, il n'est pas nouveau que le peuple le soit par un petit nombre de conspirateurs et d'intrigans; de tous temps la facilité et l'ignorance de la multitude ont été la cause de la plupart des guerres^ çiyiles.
LE MARSEILLAIS
Eh ! monsieur qui jpeut faire le biep à Marseille? Seront-ce les réfugiés qui nous arrivent de tous les côtés du département ? Us sont intéres- .ses à agir en désespérés. Seront-ce ceux qui nous gouvernent? Ne sont-ils pas dans le même cas? Sera-ce le peuple ? Une partie ne connaît pas sa position , elle est aveuglée et fanatisée ; l'autre partie est désarmée, suspectée, humiliée; je vois • donc, avec une profonde afflictioa, des malheurs sans remède.
LE MILITAIRE
Vous voilà enfin raisonnable ; pourquoi une pareille révolution ne s'opérerait-elle pas sur un grand nombre de vos concitoyens qui sont trompés et de bonne foi ? Alors Albitte, qui ne peut que vouloir épargner le sang français, vous enverra quelque homme loyal et habile; l'on sera d'accord; et, sans s'arrêter un seul moment, l'armée ira sous les murs de Perpignan faire danser la carmagnole à l'Espagnol enorgueilli de quelque succès; et Marseille sera toujours le centre de gravité de la liberté : ce sera seulement quelques feuillets qu'il faudra arrachera son histoire.
Cet heureux pronostic nous remit en humeur , le Marseillais nous paya de bon cœur plusieurs
36o PIECES SUR LE PRISONNIER
bouteilles de viu de Champagne, qui dissipèrent
entièrement les soucis et les sollicitudes. Nous
allâmes nous coucher à deux heures du matm, nous donnant rendez-vous au déjeûner du lenrdemain, où le Marseillais avait encore bien de» doutes à proposer, et moi bien des vérités inté» ressantes à lui apprendre.
Lettre, de M. Bonaparte à M. Matteo Buttafow , député de la Corse à rassemblée nationale»
Monsieur,
Depuis Bonifacio au cap Corse, depuis Ajaccio à Bastia ce n'est qu'un chorus d'imprécs^tioa» contre vous. Vos amis se cachent, vos parents vous désavouent , et le sage même, qui ne se lai^ jamais maîtriser par l'opinion populaire, est entraîné cette fois par l'efFervescence générale.
Qu'avez-vous donc fait ? Quels sont donc Içs délits qui puissent justifier une indignation 91 universelle, un abandon si complet? C'est , monsieur , ce que je me plais à rechercher en m'é^ clairant avec vous.
L'histoire de votre vie, depuis au moins que vous vous êtes lancé sur le théâtre des affaires , est connue. Ses principaux traits en sont trac(^
DE SAINTE-HÉLÈNE. 36t
ici en lettres de sang. Cependant , il est des détails plus ignorés : )e pourrais alors me tromper; mais je compte sur votre indulgence et espère dans vos renseignemens.
Entré au service de France , vous revîntes voir vos parens : vous trouvâtes les tyrans battus, le gouvernement national établi, et les Corses, maîtrisés par les grands sentimens , concourir à lenvi, par des sacrifices journaliers, à la pro^ périté de la chose publique, Vous ne vous l^i§sàtes pas séduire par la fermentation générale x: bien loin de là , vous ne vîtes qu'avec pitié ce bavardage de patrie , de liberté , d'indépendance , de constitution , dont on avait boursoufflé jusqu'à nos derniers paysans. Une profonde méditation nous avait dès-lors appris à apprécier ces sentimens factices qui ne se soutiennent qu'au détriment commun. Dans le fait le paysan doit travailler, et non pas faire le héros , si Ion veut qu'il né meure pas de faim, qu'il élève sa famille, qu'il respecte l'autorité. Quant aux personnes appelées par leur rang et leur fortune au commandement , il n'est pas possible qu'elles soient long-temps dupes, pour sacrifier à une chimère leurs commodités , leur considération , et qu'elles s'abaissent à courtoiser un savetier ; pour finale , de faire les Brutus. Cependant, comme il entrait dans vos projets de vous captiver M. Paoli , vous
36a PIÈGES SUR LE PRISONNIER
dûtes dissimuler : M. Paoli était le centre de tous les mouvemens du corps politique. Nous ne lui refuserons pas du talent, même un certain génie: il avait, en peu de temps » mis les aiBFaires de File dans un bon système: il avait fondé une université , où , la première fois peut-être depuis la création, Ton enseignait dans nos montagnes les sciences utiles au développement de notrexaison. Il avait établi une fonderie , des moulins à poudre, des fortifications qui augmentaient les 'moyens de défense : il avait ouvert des ports qui , ' en encourageant le commerce , perfectionnaient Fagriculture , il avait créé une 'marine qui protégeait nos communications, en nuisant extrêmement aux ennemis. Tous ces établis semens, dans leur naissance, n'étaient que le présage de ce qu'il eût fait un jour. L'union, la paix, la liberté, étaient les avant- coureurs de la prospérité nationale , si toutefois un gouvernement mal organisé , fondé sur de fausses bases , n'eût été un présage encore plus certain des malheurs de l'anéantissement total où tout serait tombé.
M. Paoli avait rêvé de faire le Solon , mais il avait mal choisi son original : il avait tout mis entre les mains du peuple ou de ses représen- • fans , de sorte qu'on ne pouvait exister qu'en lui plaisant. Etrange erreur ! qui soumet à un brutal, à un mercenaire, l'homme qui, par son
(éducation , l'illustra tion de sa naissance , sa fortune^ est seul fait pour gouyerner. A la longue un bouleyersement de raison si palpable ne peut manquer d'entraîner la ruine et la dissolution du corps politique , après l'avoir tourmenté par tous les genres de maux.
Vous réussîtes à souhait. M. Paoli , sans cesse entouré d'enthousiastes ou de têtes exaltées , ne s'imagina pas que Ton pût avoir une autre passion que le fanatisme de la liberté et de l'indépendance. Vous trouvant de certaines connaissances de la France , il ne daigna pas observer de plus près , que vos paroles , les principes de votre morale: il vous fit nommer pour traiter à Ver* sailles de l'accommodement qui s'entamait sous la méditation de ce cabinet. M. de Choiseuil vous vit et vous connut : les âmes d'une certaine trempe sont d'abord appréciées. Bientôt au lieu du représentant d'un peuple libre, vous vous transformâtes en commis d'un satrape.: vous lui communiquâtes les instructions, les projets, lesi secrets du cabinet de Corse.
Cette conduite, qu'ici l'on trouve basse et atroce , me paraît à moi toute simple ; mais c'est qu'en toute espèce d'affaire il s'agit de s'entendre et de raisonner avec flegme.
La prude juge la coquette , et en est persifilée : c est en peu de mots votre histoire.
364 Pii:cEs SUE le prisonnier
L'homme à principes vous juge au pire ; mais ne croyez pas à l'homme à principes. Le vulgaire toujours séduit par de vertueux démagogues , ne peut être appiiécié par vous qui ne croyez pas à la vertu. Il n'est permis de vous condamner que par vos principes , comme un criminel par les lois ; mais ceux qui en connaissent le raflSnement , ne trouvent dans votre conduite rien que de très-simple. Cela revient donc à ce que noiift avons dit, que, dans toute espèce d'affaires, il faut d'abord s'entendre , et puis raisonner avec jQegme. Vous avez d'ailleurs par devers*vous une MUS -défense non moins victorieuse, car vous n'aspirez pas à la réputation de Caton ou de Catinat : il vous suf&t d'être comme un certain monde; et, dans ce certain monde, il est con^ venu que celui qui peut avoir de l'argent sans en profiter est un nigaud ; car l'argent procupe tous les plaisirs des sens, et les plaisirs des sens sont les seuls. Or, M. de Ghoiseul, qui est trèslibéral , ne vous permettait pas de lui résister , surtout lorsque votre ridicule patrie vous payait de vos services, selon sa plaisante coutume de l'honneur de la servir.
Le traité de Compîegne conclu, M. de Chauvelin et vingt -quatre bataillons débarquèrent sur nos bords. M. de Choiseul, à qui la célérité de l'expédition importait majeurement, avait
DE SAIl^TE-UELÈNE. 365
des inquiétudes que, dans ses épanchemens, il ne pouvait vous dissimuler. Vous lui suggérâtes de vous y envoyer avec quelques millions^ Comme Philippe prenait les villes avec sa mule, vous Ini
promites de tout soumettre sans obstacle
Aussitôt dit, aussitôt fait, et vous voici repassant la mer, jetant le masque ^ et Tor et le brevet à la main; entamant les négociations avec ceux que vous jugeâtes les plus faciles.
N'imaginant pas qu'un Corse pût se préférer à la patrie, le cabinet de Corse vous avait chargé de ses intérêts. ]N Imaginant pas, de votre côté , qu'un homme pût ne pas préférer l'argent et soi à la patrie, vous vous vendîtes, et espérâtes les acheter tous. Moraliste profond , vous saviez ce que le fanatisme d'un chacun valait, quelques livres d'or de plus ou de moins nuançant à vos yeux la disparité des caractères.
Vous vous trompâtes cependant : le faible fut bien ébranlé, mais fut épouvanté par l'horrible idée de déchirer le sein de la patrie. Il s'imagina voir le père, le frère, l'ami , qui périt en la défendant, lever la tête de la tombe sépulcrale, pour l'accabler de malédictions. Ces ridicules préjugés furent assez puissants pour vous arrêter dans votre course: vous gémîtes d'avoir affaire à un peuple enfant. Mais, Monsieur, ce rafinement de sentiments n'est pas donné à la multî-
366 PliCES SÛR LE PRISONNIER
tude ; aussi vit elle dans la pauvreté et la iiiisèr«^ au lieu que rhomme bien appris , pour peu que les circonstances le favorisent, sait bien vîte s'élever. C'est à peu près la morale de votre hisK toire.
En rendant compte dés obstacles qui s'opposaient à la réalisation de vos promesses , vou9 proposâtes de faire venir le régiment Royal-» Corse. Vous espériez que son exemple désabu-^ serait nos trop simples et trop bons paysans , les accoutumerait à une chose où ils trouvaient tant de répugnance ; vous fûtes encore trompé dan» cette espérance. Les Rosci , Maringo et quelques autres fous, ne vont pas enthousiasmer ce fé« giment , au point que les officiers unis , protes^ lent par un acte authentique , de renvoyer leurs brevets, plutôt que de violer leurs sermens, et des devoirs plus sacrés encore ?
Vous vous trouvâtes réduit à votre seul exemple^ Sans vous déconcerter, à la tète de quelque^ amis et d'un détachement français, vous vous
jetâtes dans Vescovato ; mais le terrible Clément (ij vous en dénicha. Vous vous répliâtes sur
(i) Clément Paoli, frère aîné du général Paoli, bott guerrier 5 excellent citoyen, vrai philosophe. Au com-^ mencement d^uue action^ il ne pouvait jamais se ré* soudre à se battre personnellement : il donnait ses ordre»
Bastia avec vos compagnons d aventures et leur famille. Cette petite affaire vous fit peu d'honneur : votre maison et celles de vos associés furent brûlées. En lieu de sûreté, vous vous moquâtes de ces eJBTorts impuissans.
L'on veut ici vous imputer à défi d'avoir voulu armer Royal-Corse contre ses frères. L'on veut également entacher votre courage du peu de résistance de Vescovato. Ces accusations sont très*peu fondées ; car la première est une conséquence immédiate , c'est un moyen d'exécution de vos projets; et comme nous avons prouvé que votre conduite étoit toute . simple , il s'en suit que cette inculpation incidente est détruite* Quant au défaut de courage, je ne vois pas que l'action de Vescovato puisse l'arrêter : vous n'allâtes pas là pour faire sérieusement la guerre» mais pour encourager, par votre exemple i ceux
avec ce sang-froid qui caractérise le capitaine ; mais de» qu'il avait vu tomber quelqu'un des siens > il saisissait sesarnïes^ avec cette convulsion d'un homme indigné » en faisait usage, en*sécrîant: c Hommes injustes! pour-> f quoi franchissez -vous les barrières de la nature i pour- « quoi faut-il que vous soyez les ennemis de la patrie? » Austère dans ses mœurs, simple dans sa vie privée, il a toujours vécu retiré. Ce n'était que dans les grands besoins qu'il venait aussi donner son avis, dont on s'écartait rarement.
qui vacillaient dans le parti opposé. Et puis quel droit a*t-on d'exiger que tous eussiez risqué le fHiit de deux ans de bonne conduite, pourrons faire tuer • comme un soldat ! Mais vous dévies être ému^ de voir votre maison et celle^s de vog
amis en proie aux flammes Bon Dieu! quand
sera-ce que les gens bornés cesseront de votitoir tdut apprécier? Laissant brûler votre maison, vous mettiez M. de Choiseul dans la liécessité de vous indemniser. L'expérience a pWuvé la justesse de vos calculs: on vous remit bien audelà de l'évalué des pertes. Il est vrai que Yéh Se plaint que vous gardâtes tout pour vous, i]^e^ donnant qu'une bagatelle aux misérables que vous aviez séduits. Pour justifier si vous râvez* dû faire, il ne s'agit que de savoir si vous l'avez pu faire avec sûreté. Or de pauvres gens, qui avaient si besoin de votre protecAon, n'étaient ni dans le cas de réclamer, ni même dans celui de connaître bien clairement le tort qu'on leurfaî* sait. Ils ne pouvaient pas faire les méconténs , et se révolter contre son autorité : en horreur à leurs compatriotes, leur retour n'eût pas été plus sincère. Il est. donc bien naturel qu'ayant ainsi trouvé quelques milliers d'écus , vous ne les ayîez pas laissé échapper : c'eût été une duperie. Les Français, battus malgré leur or, leurs brevets , la discipline de leurs nombreux batail-
lotts , là légèreté de leurs îescadrons , ladrësse de leurs artilleurs, défaits à la Penta, à Vescovato ^ à LorettOf à San*Nicolao, à Borgo, à Barbaggioi àOletta, se relranchèrent excessivement décou^ rages. L^hiver, le moment de leur repos, fut pour vous, Monsieur, celui du pluâ grand tra-^ vail ; et si vous ne pûtes triompher de Tobstinà-^ tion des préjugés profondément enracinés dan$ l'esprit du peuple > vous pàrvinteà à éh séduire quelques chefs, auxquds vous réuâsites 9 qnoU que avec peine , à inculquer les bons sentimensi ce qui joint aux trente bataillons qu'au prin^ temps suivant M. de Vaux conduisit avec lui, soumit la Corse au joug, obligea Paoli et les plus fanatiques à la retraite.
Une partie des patriotes étaient morts en dé^ fendant leur indépendaiice ; l'autre avait fui une terre proscrite > désormais hideux nid des t^'ran»^ Mais un grand nombre n'avaient dû ni mourir ni fuir , ils furent l'objet des persécutions. Des âmes que l'on n'avait pu corrompre étaient d'une autre trempe : l'on ne pouvait asseoir l'empire français que sur leur anéanti^ement absolu Hélas ! ce plan ne fut que trop ponctuellement exécuté. Les uns périrent victimes des crimes qu'on leur* supposa; les. autres trahis par l'hos-^ pitalité, par la confiance , expièrent sur Féchafaud les soupirs , les larmes surprises à leur dissimu^ F. a4
570 PliCES SUR LE PRISONNIER
lation ; un grand nombre , entassé par Narbonne* Fridzelarddans la tour de Toulon , empoisonnés parles alimens, tourmentés par leurs chaînes, accablés par les plus indignes traitemens , ne vécurent quelque temps dans leurs soupirs , que
pour voir la mort s'avancer à pas lents Dieul
témoin de leur innocence, comment ne te rendis* tu pas leur vengeur I
Au mifteu de ce désastre général , au sein des cris^t des gémissements de cet infortuné peuplq, VOUS) cependant , commençâtes à jouir du fruit de voflf peines : honneurs , dignités , pensions , tout vous fut prodigué. Vos prospérités se sellaient encore plus rapidement accrues , lorsque la Dubarri culbuta M^ de Cboiseul, vous priva d'un protecteur , d'un appréciateur de vos services. Ce coup ne vous découragea pas : vous vous tournâtes du côté des bureaux ; vous sentîtes la nécessité d'être plus assidu. Us en furent flattés: vos services étaient si notoires ! Tout vous fut accordé. Non content de l'étang de Biguglia , vous demandâtes une partie des terres de plusi urs communautés. Pourquoi les en vouliez-» vous dépouiller, dit-on ? Je demande, à mon tour , quels égards deviez-vous avoir pour une nation que vous saviez devoir vous détester?
Votre projet favori était de partager Vîle entre dix barons. Comment! non content d'avoir .aidé
DE SAINTE-HÉLÈNB. 37!
à forger les chaînes où votre patrie était retenue^ vous vouliez encore Tassu jétir à labsurde régime féodal ! Mais je vous loue d'avoir fait aux Corses le plus de mal que vdus pouviez : vous étiez dans un état de guerre avec eux ; et dans l'état de guerre , faire le mal pour son son profit est un axiome.
Mais passons sur toutes ces misères-là : arrivons au moment actuel , et finissons une lettre qui, par son épouvantable longueur, ne peut manquer de vous fatiguer»
L'état des affaires de France présageait des événemens extraordinaires. Vous en craignîtes le contre-coup en Corse. Le même délire dont nous étions possédés avant la guerre , à votre grand scandale, commença à éniatir cet aimable peuple,. Vous en comprîtes les conséquences ; car , si les grands sentimens maîtrisaient l'opinion, vous ne deveniez plus qu'un traître , au lieu d'un homme de bon sens. Pis encore ; si les grands sentimens revenaient à agiter le sang de nos chauds coda* patriotes ; si jamais un gouvernement national' s'ensuivait, que deveniez vous ? Votre conscience alors commence à vous, épouvanter : ii^iquiqt > affligé , vous ne vous y abandonnâtes pas ; vous résolûtes déjouer letout poiu: le tout, mais vous le fîtes en homme de tête. Vous vous mariâtes,! pour accroître vos appuis. \Ju honnête homm^
qui avait , sur votre parole , donné sa sœur à votre neveu » se trouva abusé. Votre neveu, dont vous aviez englouti le patrimoine pour accroître un héritage qui devait être le sien , s'est trouvé réduit dans la misère avec une nombreuse fa* mille.
Vos affaires domestiques arrangées , vous jetâtes un coup d œil sur le pays : vous le vîtes fumant du sang de ses martyrs , jonché de victimes multipliées, n'inspirera tous pas que des idées de vengeance. Mais vous y vîtes l'atroce miK-^ taire, l'impertinent robin, l'avide publicain, y régner sans contradictions, et le Corse , accablé sous ses triples chaînes , n'oâer ni penser à ce qu'il fut , ni réfléchir sur ce qu'il pouvait être encore. Vous vous dites , dans la joie de votre cœur : les choses vont bien , il ne s'agit que de les maintenir; et aussitôt vous vous liguâtes avec le militaire , le robin et le publicain. Il ne fut plus question que de s'occuper à avoir des députés qui fussent animés par ces sentimens 9 car, pour vous , vous ne jpouviez pas soupçonner qu'une nation , votre ennemie , vous choisit pour la représenter. Mais vous dûtes changer d'opinion , lorsque les lettres de convocation , par une £j>surdité peut-être faite à dessein , déterminèrent que le député de la noblesse serait nommé dans une assemblée eom*posée seulement de vingt-deux personnes : il nq
DE SÀINTE-HÉLÈNE. 5j5
sagissait que dobtenir douze suffrages. Vos coassociés du conseil supérieur travaillèrent avec activité : menaces , promesses , caresses , arg^t , tout fut mis en jeu : vous réussites ! Les vôtres ne furent pas si heureux dans les communes : le premier président échoua ; et deux hommes exaltés dans leurs idées « l'un fils , frère , neveu des plus zélés défenseurs de la cause commune ; l'autre avait vu Sionville et Narbonne ; en gémissant sur son impuissance , son esprit était plein des horreurs qu'il avait vu commettre : ces deux hommes furent proclamés , et rencontrèrent le vœu de la nation , dont ils devinrent l'espoir. Le dépit secret , la rage que votre nomination fit dévorer à tous , fait l'éloge de vos manœuvres et du crédit de votre ligue.
Arrivé à Versailles , vous fûtes zélé royaliste : arrivé à Paris , vous dûtes voir avec un sensible chagrin que le gouvernement que l'on voulait ot*ganiser sur tant de débris , était le même que celui que l'on avait chez nous noyé dans tant de sang.
Les efforts des méchants furent impuissants : la nouvelle constitution, admirée de l'Europe, est devenue la sollicitude de tout être pensant ; il ne vous resta plus qu'une ressource , ce fut de faire croire que cette constitution ne convenait pas à notre tie , quand elle était exactement
574 PIÈCES SUR LE PRISONiriER
la même que celle qui opéra de si bons effets , et qipi'il fallut tant de sang pour nous l'arracher, ^ous les délégués de l'ancienne administration, qui entraient naturellement dans votre cabale, vous servirent avec toute la chaleur de l'intérêt personnel : l'on dressa des mémoires où l'on prétendit prouver l'avantage dont était pour nous le gouvernement actuel , et où Ton établissait que tout changement contrarierait le vœu de la nation. Dans ce même temps ,'la \ille d'Âjaccio eut indice de ce qui se tramait : elle leva le front, forma sa garde nationale, organisa son comité. Cet incident inattendu vous alarma; la fermentation se communiquait partout. Vous persuadâtes aux ministres , sur qui vous aviez pris de l'ascendant pour les affaires de Corse , qu'il était imminent d'y envoyer votre beau-père , M. Gaffory, avec un commandement; et voici M. Gaffory, digne précurseur de M. Narbonne, qui prétend, à la tète de ses troupes, maintenir par la force , la tyrannie que feu son père , de glorieuse mémoire , avait combattue et confondue par son génie. Des bévues sans nombre ne permirent pas de dissimuler la médiocrité des talents de voire beau-père; il n'avait que l'art de se faire des ennemis. L'on se ralliait de tous côtés contre lui. Dans ce pressant danger , vous levâtes vos regards et vîtes Narbonne ! Narbonne, met-
tant à profit un moment de faveur, avait projeté de fixer dans une lie qu il avait dévastée par des cruautés inouïes , le despotisme qui le rongeait» Vous vous concertâtes : le projet est arrêté; cinq mille hommes ont reçu les ordres ; les brevets pour accroître d'un bataillon le régiment provincial sont expédiés; Narbonne est parti. Cette pauvre nation, sans armes, sans courage, est livrée^ sans espoir et sans ressources, aux mains de celui qui en fut le bourreau.
O infortunés compatriotes ! de quelle tramé odieuse alliez-vous être victimes ? Vous vous en seriez aperçu, lorsqu'il n'eût été plus temps. Quel moyen de résister , sans armes , à dix mille hommes? Vous eussiez vous-mêmes signé l'acte de votre avilissement : l'espoir se serait exlfui;, l'espérance éteinte, et des jours de malheur se seraient succédés sans interruption» La France libre vous eût regardés avec mépris; l'Italie affligée , avec indignation ; et l'Europe étonnée de ce degré sans exemple d'avilissement, eût effacé de ses annales, les traits qui font honneur à votre vertu. Mais vos députés des communes pénétrèrent le projet, et vous avertirent à temps» Un roi qui ne désira jamais que le bonheur de ses compatriotes, éclairé par M. Lafayette, ce cons* tant ami de la liberté , sut dissiper les intrigues d'un ministre perfide, que la vengeanceinspii^
376 PIÈCES SUR X.E FRISOimiER
toujours à vous nuire. Ajaccio montra de la résolution dans son adresse, où était peint, avec tant d'énergie « Tétat misérable auquel vous avait réduits le plus oppressif des gouvernements. Bastia, engourdie jusqu'alors» se réveOla au bruit du danger , et prit les armes avec cette résolution qui l'a toujours distinguée. Arena vic^ de Paris en Balagne, plein de ces «sentiments qui •portent à tout entreprendre, à n'estimer . aucun danger. Les armes d'une main ,. les décrets de i'assemblée nationale de l'autre» il fit pâlir les ennemis publics. Achille Meurati, le conques jrant de Caprara qui porta la désolation jusque dUBs Gènes y à qui il ne manqua, pour êtfe un TutfBime, que des circonstances et un tbéàtre plus vaste, fit ressouvenir aux compagnons de sa gloire, qu'il élait temps d'en acquérir encore; que la patrie en danger avait besoin, non d'ion trigues où il ne s'entendit jamais, mais du fer et du feu. Au bruit d'une secousse si générale,. Gaffory rentra dans le néant , d'où mal à propos l'intrigue l'avait fait sortir : il trembla dans la orteresse de Corte. N'arbonne , de Lyon , courut ensevdSr dans Rome, sa honte et ses projets infernaux. Peu de jours après, la Corse est intégrée à la France, Paoli rappelé, et dans un iûstant la perspestive change, et vous offre une eat rièrc que vous n'eussiez jamais osé espérer^
Bï SAINTE-fiiLÈNG. 377
Pardonnez, Monsieur, pardonnez : j ai pria la plume pour tous défendre ; mais mon Cœur s est violemment révolté contre un système si ^uivide trahison et d'horreur. Eh quoi! fils de cette même patrie ^ ne sentites-vous jamais rien ^ur elle? Eh- quoi ! votre cœur fut-il donc sans mouvement à la vue des rochers, des arbres, des maisons , des sites , théâtrestles jeux de votre enfance? Arrivé au monde, elle vous porta sur ton sein, elle vous nourrit de ses fruits : arrivé à fâge de raison, elle mit en vous son espoir; elle vous hom^a dé sa coùfiauce, elle vous dit : t Mon fib , vous voyez l'état de misère où m'a « réduite Tinjustice des hommes : concentrée « dans ma chaleur , }e reprends des forces qui ^ me promettent un prompt et infaillible réta- « blissemeiit : mais l'on me menace encore! c Volez , mon fils , volez à Versailles , éclairez le « grand roi , dissipez ses soupçons , demandez- « lui son amitié. »
Hé bien ! un peu d'or vous fit trahir sa confiance; et bientôt, pour un peu d'or, l'on vous vit, le fer parricide à la main, entre-déchirer ses entrailles. Ahl monsieur, je suis loin de vous désirer du mal; mais craignez.....; il est des re«mors vengeurs ! Vos compatriotes à qui vous êtes en horreur , éclaireront la France. Les biens , lospenaîons , fruit dç vos trahisons, vous seront
ôiés. Dans la décrépitude de la vieillesse et de la misène, dans l'affreuse solitude du crime, vous, vivrez assez long-temps pour être tourmenté par votre conscience. Le père vous montrera à son fils, le précepteur à son élève, en leur disant : c Jeunes gens, apprenez à respecter la patrie , la «vertu, la. foi, Fhumanité.»
Et vous de qui Ton prostitua la jeunesse,, les grâces et l'innocence, votre cœur pur et chaste palpite donc sous une main criminelle? femme respectable et infortunée ! Dans ces momens que la nature commande à l'amour, lorsqu'arrachée aux chimères delà vie, des plaisirs, sans mélange sesuccèdent rapidement; lorsquel'ame, agrandie par. le feu du sentiment, ne jouit que de faire jouir, ne sent que de faire sentir, vous pressez contre votre cœur, vous vous identifiez à l'homme froid, à Tégoïste qui ne se démentit jamais, et qui , dans le cours de soixante ans , ne connut que les calculs de son intérêt, Tinstinct de la destruction, l'avidité la plus infâme , les plaisirs, les vils plaisirs des sens ! Bientôt la cohue des honneurs, les lambris de l'opulence, vont disparaître; le mépris des hommes vous accablera. Chercherez-vous , dans le sein de celui qui en est l'auteur, une consolation indispensable à votre âme douce et aimante ? Chercherez-vous sur. ses yeux des larmes pour mélanger, aux
DE SAINTE-HÉLÈNE. 5']f)
TÔtres ? Voire main défaillante , placée- sur soa^ seîn, cherchera-t-elle à se retracer Tagîtation du^ vôtre? Hélas! si vous lui surprenez des larmes, ce seront celles du remords : si son sein s'agite^ ce sera des convulsions du méchant qui meurt en abhorrant la nature , lui et la main qui le guide.
O Lameth ! ô Robespierre! ô Pétîon ! ô Volnay ! ô Mirabeau ! ô Barnave ! ô Bailiy ! ô La Fayette ! , voilà rhomme qui ose s'asseoir à côté de vous l, tout dégouttant du sang de ses frères; souillé^ par des crimes de toute espèce , il se présente?^ avec confiance sous une veste de général, inique récompense de ses forfaits ! il ose se dire repré-, sentant de la nation, lui qui la vendit, et vous le souffrez ! il ose lever les yeux, prêter les oreille^ a vos discours, et vous le souffrez! Si c'est la voix du peuple , il n'eut jamais que celle de douze nobles; si c'est la voix du peuple , Ajaccio , Bastia-, et la plupart des cantons ont fait à son effigie ce qu'ils eussent voulu faire à sa personne.
Mais vous , que l'erreur du moment, peut-être les abus de l'instant, portent à vous opposer a^x nouveaux changements , pourrez-vous souffrir un traître? celui qui, sous l'extérieur froid d'un homme sensé, renferme, cache une avidité de valet? je ne ^saurais l'imaginer. Vous serez les premiers à le chasser ignominieusement, dès
38o PIÈCES SUR LE PRISONNIER,
que l'on vous aura instruits du tissu d'horreurs dont il a été l'artisan.
J'ai l'honneur, etc. Bonaparte.
De mon c|d)inet de Mileili, le a3 janfier , Tan a.