LETTRE VIL
Après avoir présenté , à titre de cftoyeif , quelques^ idées générales sur l'institution de la garde nationale y je vais, comme ministre, soumettre à Votre Majestéun tableau rapide , mais exact , de sa situation actuelle (i).
J'ai besoin de répéter, Sire, et Votre Majesté se pTaft à l'entendre, que si c'est dans l'institution de la garde
(*) Correspondance de Napoléon, pages 384 et s»iiv* (i; Conforme aa Rapport fait par le Ministre de llnfërieiir aux Chambres, le i3 juin i8i5.
DE SjLIHTR-uiLÈKE. 4^9
nationale que réside la plus solide garantie de notre itidtSpepdance j c'est aussi dans la prudence de son organisafion que réside la forcé de ses moyens , l'utilité de son objet et la perpétuité de sa durée.
Sa première formation , au mois de jnîftet 1789 , décida du iriomphe|de la liberté des peuples. Lejdespotisme^ si éloigné sans doute de la pensée du monarque, se montrait cependant dans toutes les institutions , et l'arbitraire, si l'ose le dire , était dans la moelle de l'état. Depuis Louis XV surtout 5 la douceur du chef , et peut être même la pdiitesse des ministres > avalent un peu ennobli ces formes dégradantes ; et l'on avait assez bien défini Toligarchie française un despotisme tempéré par dô$ chansanê. Mais, contre l'épigramme et les couplets, le pouvoir avait Pierre eji-Scise, les lies d'Hières et ta Bastille. Celle-ci, par son nom, par ses huit tours , par son antiquité, était la terreur des peuples, l'espérance des oppresseurs et la garantie des ministres. C'est contre elle aussi, qu'à la voix de Mirabeau se dressa, se hérissa l'opinion , et que s'armèrent tous les bras. Sur une ru meur adroitement propagée , toute la population se remua, et, de proche en proche, le dernier paysan de la Bretagne ou des Céveniies retrouva, dans la gothique batterie de sa carabine rouillée , un contre-poids à l'antique oppression , un point d'appui à ses nouvelles espérances. C'est ainsi qu'un grand exemple vint appuyer I4 définition anticipée que le patriotisme donnait d'une garde nationale ; c'est , disait -on dès-lors , c'est la nation armée. Le général La Fayette, MM. Lameth, la Tour-Maubourg, Rochambeau , venaient de rapporter d'Amérique , avec le feu de la liberté , l'exemple appuyé sur les moyens de le propager , et surtout de le rendre
4^0 Plie» SUB. LE PaiSOVKIEH
durable. Rien n'éudt plus facile ^ en «'adressant aux Français. Dans leurs cœurs^ en effet , eirclile avec le aang le sentiment de Findépendance, parce que dans elle seule ils font consister Thonneur; ^en vérité, iin*en est, il n'en peut être d'autre, m. de la Fayettfî Pav^ senti bien vivement, lorsqu'il courut les cberchcir a|t|z Jâ^ats- Puis : il le comprit plus intknement emcori^^ quand de l'Amérique il l^ur apporta d^s alimeus et dea ino^èles. Il était donc naturel qu'à sa voix la nation, rcunuéç^ par Mirabeau, organisât ses r^ssoi|rçes:et regiilarîsât ses mouvemens. L'immense surface dei la Francesebérissa de baïonnettes, et l'oligarchie ministérjeUep^lit. Quand elle vit l'ordre s'introduire dani^ cette ginnd>sr commotion^ elle tremb^; el(, 4^ ce mon]^eia, une JNÔson calculée, une volçnté forte ayant succédé , mais sans le détruire, au premier jet de l'enthousiasme, la cause du despoUsme fut irrévocablement perdre» cetfede la 13>erté gagnée à tout jamais.
Je n'insiste sur ces sonveiiirs qui sont si préaena à Votre Majesté , que parce que lesévénemens d'aujourd'hui les rappellent, et que le brf» qui vient de fiûre tomber les barrières d'une nouvelle oligarchie, semble être un de ceux qui brisèrent celles de l'ancienne. Le ao mars dpit nous faire remonter tout d'une hfileine au 14 juillet.
Je continue cette intéressante matière. Les bataillons sortis du sein de la garde nationale, apportèrent dans nos armées non seulement la force numérique devant laquelle s'arrêtèrent les efforts de la première coalition , ipnais encore tous les septimens généreux qu^^nfafite l'amour de la gloire , lorsqu'il s'exalte par l'amovir de la patrie: c'est cette force morale qui renversa tous les obstacles , et qui porta si haut le renom de nos armées.
Dès les premières campagnes 5 les frontières de la république furent promptisment recotéeâ par les plus* mémorables opérations de guerre (1)5 et, depuis celte époque 5 les conquêtes du plus grand capitaine qU^ait eti les Français 9 portèrent si loin, couvrirent si long-teitipk les limites de Tempire, que les services de la gardé nationale 9 spécialement vouée à la défense dû territoire, offrit moins d'intérêt Les modifications de son organisation avait peu d'importance^ quand la victoire , fidèle à nos aigles, confondait les projets de nos éternels ennemis, et trompait les vœux impuissans d'une faction presque éteinte (a).
Cependant votre prévoyance « Sire, provoqua une réorganisation qui fut l'objet du sénatus-consulte du 2 vendémiaire an 1 4* Cette mesuré ne fut encore appliquée qu'aux départemens frontières, jusqu'à la fin de 181 3. Mais quand les temps de mauvaise fortune de la France furent arrivés, la garde nationale réparut et s'organisa. Bile s'accrut au milieu de nos reverâ, en par-^ tageant les fatigues et les dangers, conmie eUe avait partagé la gloire et les malheurs de l'armée. ,
(i) Presque toutes conçaes et ordonnées par Carnot, don(:le, génie , alors confiné dans les bureaux du Comité de Salut public , préparait', dans la gloire de la nation , une compensation aux coupables absurdités de- ses gouvemans.
(a) Presqu'éteintè !,„ Avec quelle violence ' elle s'est- ranlifvée en i8i5, à la fin de 1818, et tont récemment encore (i8i9.«ti8ai) an sujet de la loi des élections ! Qui l'a plus cruellement éprouyé que l'auteur de cette lettre? Le 5 mars 1819 a-t-ileu des suites plus efficaces que le 5 septembre i8i6?Dieu ne l'a pas voulu, pour le salut de* la France et pour la consolidation du gouvernement constitutionnel, que les efforts de la faction ont réduit à n'en éfrc encore qu^k son litre nominal !
47^ PIltCKS SUR LE FEISq«[IfI£&
A Moutmirail) ^ Montereau, dans toutes les places, les gardes nationales eurent part à cette gloire*
Le dernier gouvernement qui détruisit les élëmens de l'armée , n'osa dissoudre ceux de la garde nationale. La grande masse, toujours soutenue par son esprit patriotique , garda son caractère dUndépendaqce.
Aussitôt qu'ep reprenant les rênes du gouvernement y Votre Majesté eût reconnu la situation des gardes natio« . i|ales , elle s'est hâtée de faire revivre une institution dans laquelle 1^ nation trouve la garantie la plus positive de son indépendance, et le plus prompt déploiement de ses forces.
Votre décret d'hier lo avril, basé sur les anciennes lois I V£( réorganiser les gardes nationales 4Ç l*empire , ramener à uqe formation simple et partout semblable , les masses détachées ^ les corps isolés et composés d'éléniens divers, comme les diverses circonstances qui les ^vaiçnt fait créer.
Cette organisation générale avancera rapidement (i), et déjà elle est commencée partout avec succès. Dans son déyeloppeinent , elle ne présenta pas moins de 2,^54» 320 gardes nationaux, qui, régulièrement formés et encadrés dans 3,i5i bataillons, comprennent à peu près le treizième de la population.
IJne élite de 761,440 hommes de vingt à quarante ans, formés en compagnies de grenadiers et de chasseurs > pouvant être extraite de cette masse, et rendue mobile, vous ordonnerez, Sire^ par des décrets successifs, la formation de 2,5oo compagnies de grenadiers et chas-
(i) Elle était complète au i3 juia i8i5, époque d^un rapport miaifttériel au:i Chsui^bres, parfaitei^ent coaTorme aux principales (iQnnées de cette lettre. ~~
seurs formant 417 bataillons, et présentant une force de 3oo,a4o hommes uniquement destinée à la défense des places, des postes fermés, des défilés retranchés.
Il faudra soustraire des bataillons à former ceux de quelques départemens maritimes qui , à cause de la défense des côtes, ne seront pas mobilisés, et ceux des frontières des Pyrénées , dont la formation doit être différente et sera soumise à des dispositions particulières réclamées par des localités.
Le ministère de Votre Majesté peut lui assurer que les départemens de l'intérieur et ceuiç du nord, en excep-* tant trois à quatre arrondissemens de l'extrême frontière, sans cesse travaillés et menacés par les intrigues de Té* tranger], rivaliseront de zèle. Ceux de Test ont déjà donn)^ l'exemple du dévouement , et la plus forte impulsion.
Indépendamment des bataillons d'élite de nombreuses compagnies de canonniers commencent à se former dans toutes les places , dans les villes fermées et nou-« vellement retranchées, et dans les principaux chefslieux. Toutes les écoles spéciales^ tous les lycées organisent des compagnies dont les canonniers sont déjà instruits , et s'exercent sous le commandement d'offîciers et de 'sous -officiers d'artillerie. Le nombre de ces canonniers volontaires , d'abord de moins de 10,000 , s'élève aujourd'hui au double, et continuant progressivement, surpassera dans peu celui de a5,ooo, en y comprenant les dix -huit compagnies de l'artillerie de
Paris.
Il rest^ encore une partie considérable de la popular
lion en état de porter les armes , qui ne se trouvant point, aux termes des lois, comprise dans la garde nationale (c'est un abus sur lequel je me propose d'appeler
474 PliCES SUR LE PRISONVIER
bientôt TattentioB^ de Votre Majesté ) , n'en montre pas moins la plus ferme volonté de conconrir à la défense de la patrie^ et de toutes parts demande des artneset une 'organisation regnlière. Vous avez compris, Sire, combien était reconmiandable cet élan qui, dans le péril de la patrie, négligeant de réclamer des droits, sollicite Taocomplissement des devoirs : en conséquence , j'ai ordonné la formation de ces volontaires fédérés, qui concourent de toutes parts à produire de fort beaux bataillons , dont un nombre nécessaire d'anciens officiers composent les cadres.
J'entretiendrai dans peu Votre Majesté de l'important et pressant objet de l'habillement et dé l'équipement , sur lequel j'attends encore quelques redseignemens pour les mettre sous les yeux de l'Empereur.
Paris , u BTril i8i5.
LETTRE VIII. n
GoflfPoailiMBiiT à leurs instructions, le général Morand ,^ après avoir fait arrêter le sous-préfet d'Argentan, l'a remplacé par l'anoien sons-préfet; et le maréchal prince de la Moskwa , qni a destitué le maire de Côndé, l'a aussi remplacé provisoirement. Votre Majesté m^ordonne de lui présenter un projet de décret à cet égard ; qu'il me soit permis, Sire, de le faire précéder de quelques, considérations.
{*) Correspondance de Napoléon, p. 387.
DE SAINTE-HÊLÈME. 4?^
Quand rarmée délibère , c'en est fait de la discipline: aussi toutes nos constitutions ont-elles déclaré en principe, que la force armée était essentiellement obéissante. La plus populaire lui a seulement permis de voter dans des cas prescrits ^ ce qui ne répugne ni à Tesprit de discipline, ni au génie de la liberté, et s'harmonie très-bien aux formes de la démocratie.
Mfiisparla raison que l'armée ne délibère pas, sesr membres ni ses chefs ne peuvent commander hors du perde militaire : leur empiétement sur Tordre civil amènerait bientôt la dictature démocratique , ou, pour ^'exprimer plus précisément , Toligarchie militaire. Alors^ adieu noD-seulement la liberté, mais jusqu'à l'apparence nième de la discipline. Le peuple serait conquis au lieu d'étrp gouverné , et le contre-coup de l'esclavage politique se ferait sentir dans l'anarchie fractionnaire de l'armée ; tristes et certains avant-coureurs de la dissolution de la nation, qui ne précède que d'un jour la dispersion, l'anéantissement de l'armée!
Votre Majesté n'a pas perdu de vue ces principes incontestables et conservateurs, quoique, par exception sans doute , elle ait permis à quelques-uns de s'en écarter. Mais l'Empereur n'ignore pas qu'il ne saurait permettre ce qui ne lui est pas permis à lui-même. Si la force des circonstances l'a investi de la dictature , elle est transitoire , lui est essentiellement personnelle', et d'autant moins ibcomimuiiîcable, qu'elle est plus illiihitée. Comme pouvoir royal, l'Empereur est inviolable; comme dictateur temporaire, il est affranchi de toute responsabilité : jusques-là rien de changé « et à l'extension près de l'action publique , et surtout de sa rapidité, tout parait continuer l'ordre établi. Mais cet ordre est renversé, du moment que l'inviolabilité passe de la
léte sacrée du chef sur les têtes de ses ageas. Cette pmfanatioD ébranle Tétat dans ses racines , el par les développonens fractionnaires de Tarbitraire , prépare les usurpations partielles.
Votre Majesté ne saurait donc trop tôt se hâter de prononcer sur ces destitutions illégales et même illégitimes , et de retirer aux chefs armés des pouvoirs politiques , dont un petit nombre d*agens civils 9 peuvent seulement è^ investis momentanément , par mandat exprès et spécial, et avec discrétion.
Paris, 3i mars 181 5.