‹ Recueil de piéces sur la FlorideChapitre 12 sur 16 · A LYON · texte numérisé non relu

A LYON

PAR IBAN SAVGRAIN.

M. D. LXYI.

Auec prioilége.

Exiraici du priuilége»

Il est permis à leaa Saugrain , libraire , faire imprimer , veadre et distribuer , yn petit liure iatitolé : Histoire mémarabk du dernier voyage aux Indet , lim

appelé la Floride, fait par le capitaine lean Ribaui , e$ etUreprim par le commandement du roy en Van 1565. Et est défendu à tous autres imprimeurset libraires de Lyon, d'imprimer ou faire imprimer , ni mettre en vente la snsditte Hietoire du dernier voyage aux Indes ; nonobstant que FintitulatiOD sdt changée , ou autrement desguîsée par quelque manière que ce soit , auât trois ans escheus et reuolnz, à conter du iour et datte que ladite Histoire aura esté acheuee d'imprimer , sur peine de confiscation des liures qui se trouueront auoir esté imprimez par autres que par ledit Saugrain , et d'amende arbitraire ^ eomme il est plus amplement contenu audit priuilege. Fait à Lyon , ce premier iour d'aonst 1566.

Signé : Dr Biràgue. De l'Ange»*

Ou Histoire merueilleuse de ce qui est aduenu au dernier Voyage du capitaine Iean Ribaut , entrepris par le commandement du roy , à l'isle des Indes , que vulgairement on appelle la Floride.

Le roy et plusieurs princes et seigneurs en son conseil; auparauat que les troubles et tumultes de la guerre civile s'csieuassent en ce royaume , auoit arresté d'enuoyer vn bon nôbre d'hommes auec plusieurs nauires en Fvne des contrées des Indes, nommée la Floride^ nouuellement cognue et descouuerte par lesFrSçois, parquoy l'éditde pacification publié de l'autorité de sa maiesté y le propos se continua et pour exécuter l'entreprise, Iean Ribaut, home de cœur et de conseil , etgrandemêt exercé en la marine , fut mandé à la

cour et receut la comission du roy de faire équipper sept nauires^ qui portassent hommes, viures et munitions par de là , l'honorant du titre de son lieutenat , et chef de tous ces geos de guerre, qu'il luy auoit commandé leuer, à Tcxpédition d'vne telle entreprise , et luy Alt expressément défendu de n'attenter aucune descente en quelque autre pays ou isie que ce fust, singulieremêt en nulle qui seroit sous la seigneurie dn roy d'Espagne^ ains <)iie singl&t la grand' mer Oceane, il fîst route droit à la Floride. Les nouuelles de ce Yoyage à feire jflirent incontinët divulguées par tout, et plusieurs furent persuadez à se submettre au commandement de ce capitaine , et sous l'autorité du roy , menez toutes fms 4'aifectiens dîtierses , car tes vus estoyent incitez dfvn des^p boneste et kniabbe d'auaneer en la cogfioIssSce de runiver», pour en rapporter ta smenoe telle que le cœur de l'homme bien a^is désire naturellement, ayaiit opinîmi qu'a cela la nauigation leur apporteroit gpSd auantage,

les autres eschauffez encor en leur cœur guer* rier^ si rendirent aussi : aimSs mieux encourir la faseherie des eaux^ que posans les armes se retirer à leur première codition ^ ce qui pounoit aussi bien fort inciter les vns et les autres » c'estoit le bruit qui couroit par deçà^ cVst à sauoir que la Floride promettoit le suf^ lisant contentement de tout ce que l'homme pourroit désirer en la terre ^ d'autant que ce pays^ reeeuoit du ciel vne ffaueur et demeure singulière^ quand il ne seroit ne glacé ne gelé de la roide froidure du septentrion , ne rosty 6t brusM de l'ardeur du midi : que les champs sans estre labourez ou aucunemët exercer , produisent asses de quoy soustenir et suffis samment entretenir la vie dtt peuple qui y habitarmt : ^'il semble que pour en faire vu 'p9Ly% des plus fi»rtiles et riches de toute la r0Kideifr<les terres y ne seroit requis smoa qu'iiommea ddi^ës et industrieux qui cm-ployassent \k bonté et graisse de )a terre , à Inutilité du genre humain^ qu'ayant son esk

tedue de l'aquilon au septêtrion, quasi en pareille longitude que nostre Europe, et la latitude de 23 degrez , souuent qu'elle est frappée des rayons de son haut soleil , reçoit en elle force chaleur, laquelle toutes fois est tempérée , non seulement de la fraischeur de la nuit ou de la rosée du ciel , mais aussi de gracieuses pluyes en abondance, dont le gazon en deuient fertile, voires de sorte que l'herbe forte y croist en hauteur admirable , qu'elle est riche d'or et de toutes sortes d'animaux : qu'ayant les champs^ pleins et spacieux; ce neantmoins aussi ses montagnes sont assez hautes, les fleuves plaisans à merueilles , arbres diuers , rendant la gomme odoriférante.

Que tout cela considéré , ne pouuoit autrement aduenir que l'home ne trouuast là grand plaisir et singulière délectation. Plusieurs donc alléchez de telles promesses , aucuns aussi d'vn auare désir de se faire riches en ce

voyage, à cause de l'or, se réndoyent par troupes en ceste ville, où la monsti'e se

deuoit faire > pour en choisir ceux qui^ au iugement du lieutenant du roy en ceste party se tronueroyent les plus idoines à continuer Tentreprise. Or, elle ne fut pas si tost mise en effect, corne aucuns le desiroyent, et ceux principalement qui auoyeùt receu les soldats en leur hostel ; car ils estoyentenuyez d'auoir hommes qui fissët telle chère sans payer leur escot , combien qu'on leur promit auec asseurance, qu'en bref temps ils seroyent contentez ei satisfaits, et furent quatre mois et plus en ceste ville à faire la piaffe; et finalemêt ils furent obligez, par serment solennel, de se porter fidèlement au seruice du roy , receuant la paye pour six mois, ce qui ne vint pas au contentement du coronal , car enuiron le mois de may , que de rechef le dénombrement des hommes se deuoit faire pour embarquer, aucuns de ceux mesmes qui auoyent touché la paye se formas vne conscience d'vti si long voyage , estonnez aussi de la face barbare de la mer, changèrent incontinent leur

propos , et se retirerët secrètement sans passer plus outre. Or, pour aller au deuat de oeste dissolution et desbaudiement d'hommes qui se promettoiët, ils furent de rechef instamment appelez , et leur fut commandé que tout incontinët et à la même heure s'embarquassent , qui fut le 10^ iour de may, et demeurasmes en ceste rade iusques au 22*^ iour du mesme mois, attendans quel-^ ques bestiails et farines. Le nombre des hô-^ mes qui monterêt pour le voyage estort de trois ces, comprins aucuns artisans auec leurs familles; et come nous attendions le commandement et cômodité de nostre lieutenant du roy, et vent fauorable , le mardi ^ 22 dudit mois, no' fusmes assaillis de vents impétueux, soufflants d'vne part et d'autre ; de sorte que les vagues s'entrerêcontroyët d'vne façon indicible, et donnèrent telle frayeur à nos ma*riniers, qu'ils ne trouuerent autre remède ni moyë propre, sinon couper les cables, quitter les ancres et nous abandonner au gré

du vent^ le plus violent qui fust, vn vent de nord-est ^ lequel nous chassa de telle vitesse, qu'incontinent nous volasmes au Haure-de- Grâce, etlàdemeurasmestrois iours, attendSs nouuelles de Dieppe , par vn brigândin que nous y enuoyasmes exprès; et puis noiis appareillasmes de cesterade le 26 du mesme mois; et comme nous tendions à singler droit à nostre route, nous trouuasmes incontinent vent contraire, et nous commanda d'aller terrir et poser les ancres en Tisle d'Wich, IVne des contrées d'Angleterre , où les Anglois voulurent cognoistre de nostre entreprise ; et nous ayans cogneus s'offrirent à nous faire plaisir. Or du iour que nous arrinasmes là , qui fut le 28 de ce mois , nous y demeurasmes ancrez iusques au 14 de iuin ; et le iour mesme nous eusmes le vent nord-est à souhait et leuasmes les voiles pour chasser droit à la Floride, laquelle nous appetions comme une nouuelle France, et demeurasmes singlans la grand'mer Oceanedeux mois entiers, premier que puis-

sions auoir aucune cognpissance des terres de la Floride, reserué Tviie des isles des En tilles,

appellee des paysans Vocaiouques , et en francois la Grand-Lucoise : aucuns des nostres la voulurent appeler du nom de Catherine-la- Roine , mère du roy ; et disent qu'elle est de 27 degrez de latitude ; nous trouvasmes aussi quelque nauire à deux cents lieues de là vers l'eau , mais nous ne l'upprochasmes de plus près que de trois ou quatre lieùes. Lorsque no' fusjnes arrivez en la terre de la Floride, qui fut le 14 d'aoust, nous apperceusmes le feu q' les Indes nous faisoyent; nous eniioyasmes le brigandin qui descouurit vnc petite riuierej et au-dessus de l'embracheure s'y trouuerent quelques sauuages qui troquèrent quelque argent à de la marchàdise que nous auions portée de ce pays , et disoyêt que l'argent leur estoit demeuré d'vn nauire là eschoùé, reuenant des Entilles; no' y trouuasmes aussi un seul Espagnol eschappé d'vn naufrage il y auoit vingt ans passez , lequel

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nous recueillismes auec nous , et nous en- ^ quismes s'il auroit entendu quelque chose des François , et où ils pourroyent estre campez ; lequel nous respondit ne rien sauoir autre chose que ce qu'il auoit entêdu des saunages, c'est qu'ils estoyct placez à cinquate lieues plus nord que le lieu où nous auions teri*i.

Or de là nous resinglasmes loin au long de la coste^ qui nous sembla basse et la terre sablonneuse, plantée d'arbres fort petis, et y sont aussi les marées qui viennent, du susuest, assez petites, et à min^emin , de là nous descouvrismes vne riuiere que nos gens auparavant auoyent appel lee la Riuiere de May, où mesmes les marées ne sont grandes, quiviennèt du nord nord-est, et peut-on voir, à cause de la basse eau , la bouche des ancres , et auons esprouué qu'à trois ou quatre lieues de la terre il n'y a que six ou sept brasses d'eau ou enuiron ; il me souuiêt aussi qu'entre la riuiere de May et vne autre qu'on appelle d' Ay , nous en cogneusmes vne autre

qui demeure nord de celle de May enuiron deux lieues, et là mouillans Tancre ehasque nuictà huit ou neuf brasses d'eau, trouuios fonds de sable , aucunes fois de grauiers , et aucunes fois de vase ; nous sondasmes aussi la riuiere des Pauphins, et la trouuasmes haute sur la barre de deux brasses ; mais la mer v croist de trois quartiers de brasse ; et après que nous eusmes , le long de la ooste , regardé à descendre, le 27 d'aoust no' vinsmes mouil^ 1er à la rade de la riuiere de May, à sept brasses d'eau , demeurans de l'eau à la terre enuiron deuxiieùes. Le mercredi, 29du mesme mois , nous entrasmes trois des petits nauires et chassasmes à mot la riuiere , droit au fort de la Carreline , que noz gens auoyent auparauant basti pour leur estre lieu d'asseurance et de retraite , place assez cômode , tant pour la riuiere qu'elle a d'vn costé et le bois de l'autre , qui n'est distant que d'vn bien petit quart de lieue , et le champ entre le fort et le bois, et un costau fort plaisant tout couuert

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d^herbcs fort grandç^ et e^pesses , et n'y a chemin au bois, sinon qwe la largeur dVn pas d'homme que no^ gQns AUQyèt i^it pour aller à la fontaine dans le bpis.

Quand donc nou3 fusmes arriue2 près d'icelle place , nostre lieutenant fist deschar-* ger et porter les viures au fwt, et autres mu* nitions pour recréer la place, et commanda que nous artisans, femmes et petits enfans^ y allissions, et nous y fait conduire par le sieur d'Vlly, de Bcauchaireet autres , ausquels aussi il laissa la garde de son plus précieux bagage- Ceux qui nous attendoyët au fort fu^ rent grandemët resiouys de nostre venue, car ils estoyent angoisse? et troublez d'estre si long temps san$ rien ouir de la France : et qui plus augmentoit leur douleur, ils estoyent sans viures, sinon qu'ils se vousissent ren^ ger à la façon de viure des paisans saunages , desquels encor ne pouuoyent-ils rien auoir, si non par covrses, auec force et violêce, comme plus amplemêt nous dirons en son

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lien. Or quand nous fusmes de seiour, ie consideray la forme des habitans de la terre ^ qui me sembla bonne et assez humaine, car ]es homes sont droits et quarrez , et d' vn taint tirant au rouge. l'ay entendu dire qu'ils ont rois en chasque village, et pour ornement ils ont le cuir marqueté dVne estrange façon ; ils n'ont aucun accoustrement, non plus les hommes que les femmes; mais la femme ceint vn petit voile de pellisse de ciof ou d'autre animal , le nœud batSt le costé gauche sur la cuisse, pour couurir la partie de sa nature la plus honteuse ; ils ne sont ne camus ne lippus , ains ont le visage rond et plain , les yeux aspres et vigoureux; ils nourrissent leurs che» ueux fort longs, et les troussent proprement à l'entour de leurs testes , et ceste trousse de cheueux leur sert, comme de carquois, à porter leurs flèches quand ils sont en guerre; c'est merveilles que soudainement ils les ont en main pour en tirer loin et droit au possible. Quat aux mœurs, ils sont dissolus^ ils

fi^enseignent point leurs enfans et ne les corrigent aucunement; ils prennent sans cor science fet s'attribuent tout ce qu'ils peuuent secrètement emporter. Chacun a sa femme propre, et gardent le mariage, voire avec toute rigueur. Ils sont en guerre contre les pais frôtiers, qui sont de diuers langages. Les armes les plus insignes sont arcs et flèches^; leurs demeures sont de figure ronde et quasi a la façon des colombiers de ce pais , fondées et establies de gros arbres, couuertes ^u dessus de feuilles de palmiers, et ne craignët point les vents et tempestes; ils sont souuent faschez de petites mousches , lesquelles ils appellent en leur langage maringons, et faut qu'ordinairemêt aux maisons ils facèt feu, et expressemêt sous leurs lits, afin d'estre deliurez de ceste vermine; ils disent qu'elles piquet fort aspremêt , et la partie de la chair touchée ' de leur morsure cteuiêt çôme celle d'vn ladre. Ils n'estiment rien plus riche ou plus beau que plumes d'oiseaux de diuerses cou-^

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leurs; ils ont «n grand prix^petis calcule»

qu'ils font d'os de poissons , et autres pierres verdes et rouges; leurs riureà sont racines^ fruits j herbes et poisson^ de diuerses sortes ^ et le poisson leur est fort gras qu'ils sorissent ^ et l'appellent en leur langue bouquané ; ils en tirent la graisse et s'en seruent au lieu de beurre ou d'autre sausse ; ils n'ont pas de blé, mais ils ont le mil en abondance^ et croist à la hauteur de sept pieds ; il a son tuyau gros edme celuy d'vioe canne ^ et son grain est gros c5me vn pois, Tespy long corne d'vnpiedf sa couleur est ainsi que celle de là cire récente; le moyen d'en vser est premièretnent de le fN)isser et résoudre en farine; puis après \t defibnt par meslinge^ et en font leur migan ^ qui ressemble le ris que l'on sert eu ce pays ; il le fkut mSger aussitost qu'il est fhit, pource qu'il se change incontinent, et n'est point dt garde; ils ont force vignes bastaîdes^rami^tes à l'entour des arbred> aindi que nous voyons en q^iielqUes contrées de ce i*oyaume; mais il&*

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n'ont point Tvsage d'eh tirer le vin ; leur boisson^ qu'ils appellêt ca^sinneti se fait d'herbes composées I et In'a semblé de telle couleur f)ue la ceruojse de ee pays ; l'en ay goustë et ne Tay point trouué fort estrange. QvSt au pays il me semble montueux > et y a beaucoup de fbrests^ qui peut bien estime cause de tant de béstes sàuùageéi lestfUelles ils disent porter grande nuisance à ceux qui ne se donnent garde» le laisserày à dire beaucoup de choses des animaux rotranges^ desquels seulelnêt l'ai ouy parler ; ce m'est assez de raconter ici ce que i'ay veii et qui me semble digne de mémoire y pour la postéi^ité ; et singuliére-r ment des crocodilles que Ton voit dsse2 souu8t sortir du sable pour allëi^ à leur proye. Mous en auons veu plusieurs^ mesmes vn mort, et auons knangé de sa ehait", qui nous sembla tendre et blàdhe comme celle d'vn veau, et quasi de mesme goult f il auoit esté tué d'vn coup de harquebouzade , porté entre deux escailles ) que s'il n'eust esté là frappé, ses es-

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cailles autrement sont assez fortes pour le garentir de tous coups; il auoit lagueulle fort^ grankle^ et les maschoùares renuersees d'vne horrible façon, desquelles les dents s'entretenoyët ainsi quVn peigne , et pouuoit ouurir la gueulle assez grande pour deuorer vne génisse ; il estoit long de corps de douze à treze pieds ; il auoit les iabes fort courtes à la proportion du corps; ses ongles estrages et cruels y sa queue forte et longue , en quoy gist et cosiste sa vie et sa principale défense. Aussi ie n^ay veu en sa gueulle aucune appapêce de langue, si elle n'estoit cachée en son palais, car il auoit (comme i'ay dit) lamasehoùere de dessous dessus, chose monstrueuse, et qui seulement à r^arder pouuoit donner frayeur aux homes ; i'ay veu aussi vn serpent mort, assez près du bois, qui auoit este tuë par Tyn de noz gens, duquel les saunages vindrent eoupper la teste, et Têporterët auee vn grand soin etdiligêce; ie n'ay seu savoiF la raison pourquoy il auoit ailes par les*^

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quelles il pouuoit aucunemêt voltiger sur la terre. Aucuns des nostres estimoyent que les sauuages faisoyët cela par quelque superstition, et à ce que i'en ay veu , ils ne sont pas sans opinion de divinité, mesines aussi ay-ie prins coniecture de ({uelques circostances que facilement on les pourroit dresser, non seulement à ciuilité et honnesteté, mais aussi à saincteté et religion , si le décret du Seigneur le permettoit; car aussitost que la cloche du fort auoit sonné pour faire les prières, ils se tournoyenten la place, et là come nous dressovent les mains au ciel , voire auec reuerence et attention. Ce temps, après nostre coronal , estoit après pour s'acquitter fidèlement de sa chaîne, et donoit ordre que la place fust tellement remparee et munie , qu'elle servist après de sauuegarde, si d'auenture les sauuages nous eussent voulu courir sus, lorsque le lundi, troisième de septembre, arriuerët^ près de nostre equippage , cinq nauires espagnols. L'admirai se monstrant à la grandeur

de quatre cens tonneaux, la barque de eent cinquante, suiuis de trois patenas qui vitidrêt mouiller l'ancre à Fenfonseure de nos quatre nauires, environ les neuf heures dli soir. La nuict ils parlementèrent ensemble , et sur ce que lés nodtres demandèrent pour^ quoy et à quelle Ûû ils les ceréhoycnt, respondirent qu'ils estoyent ennemis et que la guerre estoit suffisamment déclarée. Lors les nostres regardant à la force des Espagnols , à leur enuie et niauuais vouloir , déshabillèrent et mirent ied voiler haut, et les Espagnols firët chassé apreâ eux; mû\H ils ne les peurent auôir à la voile. Par quoy ils se retirerët en la riulére des Dauphins; ôar là iU auoyet de^ libéré dé fait^e deséeté, apred avoii^ o5munique de nodti'é t^iiiHë auoé \eA Saunages ^ oomme risètïé de leur entreprise l'a feit ânaléAient cogrtOistre ; et de bcàtë riuiew eHUOyéfent de leurs homes par émbtiséàdé»^ atltàfit que ils pensèrent édtré de neéeteité pàtit exécuter îeur entreprise. Et auôM depuis entehdu dés

sauuages, qu'ils estoyent en armes enuiron six cens hommes | test après trois de noz nà^ uires reuenus à la rade, car la Trinité , nostre admiralle, aiioit esté ernportée vers Teau; le capitaine lean Ribautseddibét^aauec ces trois d'aller trouuet* les Espagnols. Apres atloir résolu en soh conseil qu'il es toit ilécessaire de se mdstrer contré eux sur les eaux, sinon que nous vousissious êncourîl' la perte de noz Taisseaux. Car noz hdmes estans à teH'e, rië ne les eust empeschë d'âbôrder îioà nâuireô, de les croçher , qui nous sembloit vttë pértè intolérable^ pour ce regard principalement; c'est à sauoir que n'auriôs pour l'auenil^ comodité d'ettuoyer en France, pour fairfe^ entendre k la fuaiesté du t*ov , de Testât de Dostt^e êntteprise. Parquoy le lundi > dixiènie iour dé septembre , trois heures apréà ïUldi , le capitaine et lieutenant dé roy voulut r«ôéuôir ses hdtnes , et api*e^ les auoir exhortez: de bien ftifiè pour lé fcerUiee du roy , s'éttl^ l^i^ua ensemble àuéc eUx ; prenant pour Sa

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défense 9 non seulement les soldats qu^Isf auoyent Douuellement amenez , mais aussi les plus signalez de ceux qui tenoyent la place auparauant^ nômement l'enseigne , caporal et sergent du capitaine Lauduniere. Ce capitaine , ennuyé de n'avoir entendu nouuellës de France, et fasché d'estre privé de viures, vn peu auparavat que nous fussions là ar-** rivez, pensoit à retourner, et cependant ne se soucioit beaucop si ceux de sa compagnie faisoyêt choses aux sauuages ; de quoy leur bône affection se destournast des François; ains il les permettoit forcer et amener pri-^ sonniers dans le fort, prendre et rauir leur mil et autres choses que la nécessité , laquelle ne peut estre so'aucune loy, leur commandoit. Et d'autant que le désir de $e venger est naturellement planté au cœur de l'homme, mesmes aussi l'appétit commun à tous animaux de se défendre , son corps et sa vie , et de destourner les choses qui semblent apporter quelque nuisance; il ne faut douter que ce

sauuagc ne côplota et prattiqua auee TEspagnol , comme il se pourroit deliurer de ceste gent) de laquelle il estoit et en son corps et en ses biens trauaillé. Leroardy^ onzième de septembre , à hiiict heures du matin ou enuiron , lorsque noz gens estoyêt assez près des Espagnols, se leua un tourbillô de vent qui continua long temps, auec de grosses pluyes, esclairs et tonnerres; de sorte qu'à la fois l'air estoit comme en feu, et les parties effrayées des menaces du ciel s'escarterent ; les nostres trois nauires furent contraints de ponger; et les autres, admirai et barque espagnole, de faire le vët bon; et dura la malice de ce temps iusques au vingt troisième iour de septembre.

Or les Espagnols descëdus à terre eurent assez de loisir de nous espionner et mesmes de s'informer des moy es qu'ils tiendroyëtpour nous surprendre, estans bien aduertis que noz forces estoyent sur les eaux, et que le reste qui estoit demeuré au fort, estoit corn-

posé partie de malades ^ encor altérez de l'air de la mer : partie aussi d artisans , de femmes et petits enfansy le tout montant au nombre de deux cens quarate âmes , recomandees à \e^ gfirde et diligence du capitaine Lauduniere qui ne se doutoit aucunemêt qu'au* çune force peust venir par terre pour les endommager. Parquoy la garde leua pour s'en aller rafraischir, à cause des mauvais temps qui auoient eôtinué toute la nuict, vu peu deuat soleil levant , la pluspart des nostres au fort dormans et en leurs licts : le guichet ouuert , l'Espagnol ayant tracassé bois , estags et riuieres, coduit par le saunage , et arrivé le ieudy vingtième iour de septembre au matin , temps fort pluuieux ^ et entrent sans nulle resistence dans le fort, etfontvne horrible exécution de la rage et furie qu'ils auoyëtconceue cotre nostre nation ; c'estoit lors à qui mieux mieux esgorgeroit homes , sains et malades , femmes et petits enfans^ de sorte qu'il n'est possible de sqger vn massacre qui puisse

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cstraesgalé àces)ui-ci^ en cruauté et barbarie. Aucuns des nostres les plus habiles sortans de leurs licts s'eseoulerët y et se sauuerent de vistesse dans les nauires qui eatoyeqten la riuiere , laissez du coronal à la garde de laques Ribaut, capitaine dVn navire noroiué la Perle , et de Lovs Ballard . son lieutenant : les autres surpris sautèrent pardessus la pairlissade^ singulièrement le capitaine Lauduniere se sauua par la ^ auec celle qui le seruoit à la chambre, le ftis aussi surprin s allant à ma besongne , le fermoir à la main ; ear sortant de )a cabane, je rencontray les ennemis , et ne trouUfiy autre moyen deschapper, sinon tourner le dos, et me haster au possible de sauter aussi pardessus la pallissadc; eav i'estoye aussi povirsuivi c^e pas à pas d'vne picque et pertizane , et ne say çôment autremët, sinon de la grâce de Dieu , mes fbrees a? i^oublerêt, de moy, dis-ie , poure viellard que ie suis , et tout gris : toutes fois ie sautay le rSpartjCe qu'a loisir ie n'eusse peu faille en

plus n'en puis. Et cqpendant que ie faisois ce discours ^ trauersant le bois fort espès et comme tissu de ronces et espines ^ au dessous des hauts arbres , ou il n'y auoit chemin ne sentier aucun , à peine auoy-ie tracassé le chemin de demie heure , quand ie vins à entendre vn bruit ^ come de pleurs et gemissemens d'hommes qui estoyent à l'entour de moy. Et m'auançat au nom de Dieu et en la confiance de son secours , ie descouuri l'yu des nostres, nommé le sieur de la Blonderie ^ et un peu arrière de luy, un autre , nommé maistre Robert, assez cognu de no' tous, d'autat qu'il auoit charge de faire les prières en nostre fort. Tost après aussi nous trouuasmes le laquais du sieur d'YjIy , le neueu de M. Lebeau, maistre laques Tousé, et plusieurs autres : et nous assemblez conférions de nos misères , en comun , et deliberîôs de ce que nous aurios a faire pour sauuer noz vies : l'vn des nostres , assez estimé d'estre fort exercé en la leçon desEscritures sainctes^

proposa quasi en ceste manière : Freines y nous voyons en quelle extrémité nous somes^ quelque part que nous tournios les yeux , nous ne voyons que barbarie. Le ciel, la terre, la mer, le bois, les hommes : bref, rien ne no' fauorise : que savons^nous si nous rendas à la miséricorde de l'Espagnol, il nous fera grâce ? Bien encor qu'il nous tue, ce sera pour souffrir vn peu de temps : ils sont homes , et ce peut faire que leur fureur appaisee, ils nous receuront à quelque composition ; autrement que pourrions-nous faire ? Ne vautil pas mieux tomber en la main des hommes , qu'en lagueuUe des bestes sauuages, ou bien se laisser mourir de faim en ceste terre estrange? Apres qu'il eut ainsi parie, la plus part de notre compagnie fut de son aduis , et loua son côseil. NSobstant queîe remôstrasse la cruauté encor toute sanglâte des aduersaires, et que ce n'estoit point seulement pour vne cause ou débat humain qu'ils auoyent exécuté d'vne telle fureur leur entreprise ,

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mais principalement pour l'aduertissement qu'on leur auroit donné » que nous serios de ceux qui se seroyent reformez à la prédication de TÉuagile] que nous serions lasches de regarder plustost aux hommes qu'à Dieu qui fait viure les siens au milieu de la mort, et donne ordinairement son assistance , lorsque l'espérance des hommes est en défaut.

Aussi alleguoy-ie quelques exemples de l'Escriture à propos de loseph , de Daniel , d'Elie et des autres prophètes , mesmes des apostrès, come de S. Pierre et de S. Paul, qui tous ont esté tirez hors d'affliction , voier par moyes extraordinaires et estrages au sens et à la raison de l'home : son bras, disoy-ie , n'est amoindri ne afFoibli aucunemet , sa main est touiours vne. Ne uous souuiët-il poït, disoy-je, de la fuite des Israélites dcuant Pharaô ? Quelle esperâce auoit le peuple d'eschapper des maïs de ce tyran puissant et cruel? il leur marchoit quasi sur les talons. Deuant eux ils auovêt la mer.

aux deux costez les montagnes inaccessibles.

Quoy donc? celuy qui a ouuert la mer pour faire la voye à son peuple , et pour puis après engloutir ses ennemis, ne pourroit-il nous conduire par les lieux champestres de ce pays estrage? Quoy que ie tinse tels propos , six de la compagnie suiuirent la première proposition ; et nous abàdonnerent pour se retirer à la part de noz ennemis, espérant trouuer grâce deuant eux ; mais ils cogneurent incontinent, et par expérience, quelle folie c'est de se fier plus aux hommes qu'aux promesses du Seigneur. Car estans sortis hors le bois , côme ils descendoyent au fort, ils furent incontinent saisis des Espagnols , et traittez à la façon des autres. Ils furent donc esgorgez et massacrez , et puis trainez au bord de la riuiere, où les autres tuez au fort estoyent par monceaux, le neveux pas ici me taire d'vn exemple d'extrême cruauté. laques Ribaut , capitaine de la Perle, tenoit les nauires à l'ancre, à cent pas près de ceste boucherie , où il re-

ceut beaucoup de ceux qui eschapperëtdeceste tuerie. Or les Espagnols ayant le cœur gros k cause de leur victoire , et acharnez à partuer le reste des François , braquèrent les cations du fort contre les nauires et batteaux^ mais à cause du temps pluuieux, et que les canons aussi estoyent mal apprestez, ils ne feirent aucun dommage à noz gens ; mais ils firent marcher vne trompette jusqu'à eux pour les sommer de se rendre. Et qu3d ils veirent que cela ne les intimidoit aucunement , ils enuoyèrët un de leurs hommes iusques aux nauires , mettant en auant l'authoritë de Don Pedre de Malucudo, coronal de leur compagnie, pour composer auec noz gens, à telle condition qu'ils quittassent les nauires et qu'ils se retirassent auec les batteaux, leurs bagues saunes, aux autres nauires qui estoyent bas à

l'embouchure de la riuiere , distant du fort enuiron deux lieues ; à quoy noz gens respondii^nt qu'il y eust aucune guerre entre eux , que depuis six mois ils avoycnt receus com-

mandement du roi pour faire ce voyage^ que tant s'en faut qu'il fust entrepris pour faire tort ou exaction à aucun y quand il leur estoit expressémet défendu de sa maiesté y et mesmes de son admirai y de ne faire descente en aucune terre d'Espagne , ni meames en approcher de peur de les offenser. Nous au6s gardé etobserué inuiolablemët le commandement du roy , et ne pouuez dire contre nous que nous ayons esté cause du massacre que vous auez fait de noz hommes cotre tout vsage de guerre y ce qui nous fait seigner le cœur et de quoy pourrez bien vous ressentir en tëps et lieu. Quant au nauire que vous demandez, vous auriez plustost noz vies; et OIS vous n' voudrez parforcer , nous employerons le moyen que Dieu et nature nous a donné pour nous défendre. L'Espagnol retourné rapporta que noz gens ne se mouuoyent pour rien, ains qu'ils estoyêt délibérez de se bien défendre. Lors ceste furieuse troiipe reietta sa colère et sanglant despit sur les

morts 9 et les exposèrent en monstre anx François qui restoyent sur les eaux^ et tas-' choyent a naurer le cœur de ceux desquels ils ne pouuoyenty comme ils eussent bien voulu , desmembrer les corps; car, arrachant les yeux des morts , les fichoyent au bout des dagues ^ et puis auec cris ^ heurlemens et toute gaudisserie , les iettoyent contre noz François vers Teau. Quant à nous qui demeurasmes au bois 9 nous continuasmes à trauerser, tirans k nostre iugement au plus près de la mer. Et comme il pleut à Dieu de conduire noz pas et dresser noz voyes , bientost nous paruinsmes à la croupe d'vne montagne, et de là començasmes à voir la mer. Mais il y auoit encor grande distance; et qui pis estoit^ le chemin que nous auions à tenir se monstroit merueilleusement estrange et difficile; premieremêt, la montagne de laquelle descedre il nous estoit nécessaire, estoit de telle hauteur et si roide qu'il n'estoit possible à homme , en descendant, se tenir debout, et iamais n'eus-

SUR LA FLORIDE^ 28t

sions osé nous mettre à descendre sans Tesperace que nous auions de nous cotretenir par les braches des buissons qui estoyët fréquens sur le costau de la montagne ^ et pour sauner la vie^ n'espargnant point les mains ^ lesquelles nous avions toutes gastees et san* glantes , mesmes les iambes et quasi tout le corps deschiré. Or, descendus que nous fus* mes de la montagne , no' perdismes la veué de la mer, à cause dVn petit bois qui estoit cotre nous planté sur vne petite colline, et pour aller au bois il nous falloit trauerser vne grande pree toute de vase et de fondrière , couuerte de roseaux et autres sortes d'herbes fort estrages ; car le tuyau estoit dur comme bois, et les fueilles nous decoupoyent pieds et iambes iusques au sang, estans tousiours en l'eau iusques au fourc, et qui redoubloit nostre misère et calamité; la pluye tomboit tellemët du ciel sur nous que , côme en vn déluge, nous estions tout ce temps-là entre deux eaux; et plus nous marchions auant,

aussi nous trouuios Teau profonde. Et lors , pensant bien estre au dernier période de nostre vie, nous embrassasmes IVn l'autre , et d'affection commune nous commencasmes à souspirer et crier au Seigneur , accusant noz péchez, et recc^noissans sur nous la rigueur de ses iugemens. HelasI Seigneur, disiosnous, que sommes-nous plus q' poures vermisseaux de terre? noz âmes , toutes altérées de douleur, se rendent entre tes bras; ô Père de miséricorde et Dieu de charité ! deliurenous de ce pas de la mort ; ou si tu veux qu'en ce désert nous tirions le dernier soupir de la vie , assiste-nous à ce que la mort, de toutes choses la plus terrible, nous venant saisir, ne nous estonne d'auantage, mais que nous demeurions fermes et stables au sens de ta faneur et bien vueillance que nous auons tant et tant esprouvee à cause de ton Christ , pour dôner lieu à l'esprit de Satan , esprit de desespoir et de deffiance; car, soit que nous mourions, nous protestos maintenat deuant ta

niaiesté^ que nous voulons mourir à toy; soit que nous viuions y ce sera pour racon-* ter tes merueilles au milieu de l'assemblée de tes seruiteurs. Nos prières faites^ nous marehasmes à grand'peine droit au bois ^ tat que nous arrivasmes près dVne grosse riuiere q' ecNiroit au milieu de ceste pree; le canal estoit assez estroit ^ mais fort profond ^ et l'eau y coulloit de grande vistesse, d'autant que tout le champ pendoit vers la mer. Ce fut vne autre augmentation de noz angoisses ^ car il n'y auoit homme des nostres qui osast entreprendre à passer la riuiere à nage; mais en ceste cofusion de noz pensées ^ quat à trouver moyen de passer outre ^ il me souuint du bois que nous auios laissé derrière nous ; après auoir exhorté mes frères à patiëce et à continuer à bien espérer du Seigneur^ ie retournay au bois , et y ooupay vne logue perche , auec vn fust d'vn fermoir assez grad qui me demeura en main , de l'heure que le fort fut pris y et retournay aux autres qui m'attendoyent

en grade perplexité. Or ça, dis-ie, frères, essaySs si Dieu , par le moyen de ce baston , nous voudra donner quelque auantage à parfaire nostre chemin. Lors nous couchasmes la perche dessus Teau; l'un des nostres, et chacun à son tour , la tenât par le bout et entrât en Teau , portoit la perche quant à soy ; et au milieu du canal , corne nous en perdions la veué , le poussasmes de force assez près de l'autre riue, où il print terre à l'aide des cannes et autres herbes qui estoyêt de l'autre bord; et, à son exemple, passâmes ainsi vn à la fois; mais ce ne fut pas sans grad péril et sans boire beaucoup de ceste eau salée , voire et tellement que nous, venans à l'autre bord, nous auions le cceur tout espousseté, et estions ainsi affadis comme si nous eussions esté à demi noyés. Apres que nous fusmes reuenus et que nous eusmes repris courage, tëdans touiours à ce bois que nous auions remarqué proche de la mer , la perche mesme no' fut nécessaire à passer vn autre bras d'eau , qui

ne nous donna pas moins de fascherie que le premier; mais^ grâces à Dieu^ nous le passâmes et entrâmes le soir mesme dedâs le bois y où demeurâmes la nuict en grande crainte et tremblement y estans debout contre les arbres. Et combien que nous fussions trauaillez tant et plus , si n'aviôs-nous pas volonté de dormir. Car quel pourroit estre le repos des esprits en telle frayeur. Mesmes no' vismes aussi enuiron le poinct du iour vne beste grande comme vn cerf, à cinquante passes près de nous^ qui auoitla teste fort grosse^ les yeuxflamboyans et sans siller, les oreilles pendantes^ ayant les parties de derrière eminëtes. Elle nous sembla monstrueuse à cause de ses veux fort estincellans et grans à merueilles ; laquelle toutes fois ne s'approcha de nous pour nous faire aucune nuisance. Le iour venu nous sortismes du bois et reuismes la mer y a laquelle nous aspirions après Dieu^ comme au seul raoyê de sauuer noz vies; mais nous fusraes de rechef faschez et troublez, car nous apper-

ceusmes vn pays de mareses et lieux fangeux , plein d'eau et couuert de roseaux , côme celui que nous auions passé le iour precedët.

Nous marchâmes donc au trauers de ceste pree , et assez près de la route que nous auios à faire. Nous apperceusmes parmi les roseaux vne troupe de gës que nous estimions estrc de prime face noz ennemis ^ qui fussent là venus pour nous coupper chemin ; mais quad nous eusmes veu de près que ils estoyent désolez comme nous, nuds et efirayez, nous entendismes incontinent qu'ils estoyent de nos gës; aussi estoit-ce le capitaine Lauduniere> sa fille de chambre , lacques Morgues de Dieppe, Fraçois Duval de Rouen, le fils de la couronne de fer de Rouen , Nigaise de la Grotte, Nicolas le menuzier^ la trompette du sieur de Lauduniere et autres, qui tous ensemble faisoyët le nombre de vingt-six hommes. Sur la délibération de ce que nous auions à faire, deux de nos gens montèrent au couppeau de IVn des arbres le plus haut, et des-

couvrirent l'un de noz petis nauires^ qui estoit celuy du capitaine Maillard , auquel ils donnèrent le signal ^ pour lequel il fut aduerti que nous auions besoin de son secours. Lors il nous fait arriver sa petite barque; mais pour approcher du riuage il nous estoit nécessaire de trauerser des roseaux et autres deux riuieres semblables à celles que nous auions passées le iour precedêt. A quoi nous furet grandement vtiles et nécessaires la perche que i'avoye couppce l'autre matin , et deux autres desquelles ceux du sieur de Lauduniere auoyent fait prouision , et vinsmes assez pi^s de la barque , mais lé cœur nous faillit et de faim et de travail , et fussions demeurez là ^ sinon que les matelots nous eussent preste la main ^ qui se monstrerët fort secourables ^ et nous portèrent les vns après les autres iusques dedàs la barque y et nous rendirent tous au nauire où nous fusmes bien et chèrement receus ; ils nous donnèrent pain et eau ^ et après avoir mangé nous commençasmes petit

à petit à reprëdre force et vigueur qui nous fut allument très-certain de recognoistre le salut du Seigneur, lequel nous auait sauuez cotre l'espérance dVne infinité de dagers de mort, desquels nous auions esté enuironnez et assiégez de toutes parts , pour luy en rendre grâces et louanges à iamais. Nous passasmes ainsi toute la nuict, racontans lesmerueilles du Seigneur 9 et nous consolasmes les vns les autres en la souuenance de nosti^ salut. Et le iour estant venu , laques Ribaut , capitaine de la Perle , nous aborda pour conférer auecques nous de ce que nous pourriôs faire y et du moyen que nous pourrions tenir pour sauuer le reste de noz homes et les vaisseaux. £t alors il fut remostré le peu de viures que nous auions, noz forces ix)mpues, noz munitions et apparats de défense saisis , l'incertitude de Testât de nostre coronal, ne sachant s'il cstoit eschoùé en quelque costé , au loin arrière de nous , emporté de la tourmente. Nous conclûmes donc que nous ne

pourrions mieux faire que d'essayer de retourner en Frâce y et furent d'aduis les plus grans de nostre copagaie de séparer en deux parties ceux qui estoyêt eschappez de la ioUr* née du fort^ et que l'une demeurâst en la Perle ^ et l'autre se retirast sous la charge du capitaine Maillard. Or le ieudi^ vingtcinquième iour du mois de septebré^ nous partismes de ceste coste à la faueur d'vn gi'os vent- du nord , estans délibérez de nous retirer en France; et, dès le premier iour, noz deux nauires ont esté tellement escartez , que plus ne nous sommes entre-trouuez sur les eaux.

Mous siiiglasmes cinq ces lieues assez heu* reusement ; et alors , un matin , enuiron soleil leuant, fusmes assaillis d'vn nauire espagnol , lequel nous soutinsmes au possible , et les canonnasmes d'vne telle sorte que nous les rendismes subiets à nostre deuotion , et les batismes tellement qu'ô voyoit le sang regorger par les naugeres; nous les teniôs

ainsi comme rendus et descendus tout bas ; mais il n'y auoit aucun moyen de les cram-ponner^ à cautt du temps qui estoit Ibrt im-pëtueuK ) car il y auoit danger en les cram^ ponnSt s'entrefroisser, qui eustestë pour nous enfondrer et fkire couler bas, eux^ aussi se c5- < tentans de ceste charge nous donnerët congé, et les laissâmes ioyeux , et remercians Dieu , de ce qu'aucun de nous ne fut blessé en ceste escarmouche ne tué, sinon nostre cuisinier.

Le reste de nostre nauigation a esté sans au-^ cune rencontre d'oinemis f mais nous auons esté fort tourméteE des yents , qui nous ont maintes fois menassez de nous jetter à la coste d'£spagne , qui eust esté . le comble de noz malheurs, et la chose que nous auions en plus grade horreur. Nous au'ôns aussi enduré sur les eaux beaucoup d'autres choses, oôme froit et faim, car, il faut bien entendre que nous auù'es qui estions eschappet de la terre de la Floride, n'auions pour tout vestement ou aocoustrement, tant pour le iour comme pour la

nuict^ fors que la simple chemise, ou quelque autre petit haillon, qui estoit bien peu de ohose pour nous défendre à rencontre de l'iniure du tëps : et qui pis est, le pain que nous mangiom, noua Icmangions fort escharsemêt, et estoit tout corrompu et gasté, mesmement aussi l'eau que nous auions estoit toute empuatie, de laquelle uéantmoins no' n'auios pour tout le long de la iournée que plein une petite tasse.

Ceste mauuaise nourriture a esté cause que nous estans descendus à terre, sommes to-^ beiB en beaucoup de diverses maladies , lesquelles ont emporté plusieurs des hommes qui estoyent en nqstre compagnie, et fusmes pour la fin de ceste nauigation périlleuse et lamentable, rendus à la coste de la Rochelle , où nous auons esté receus et traitiez fort humainement et gracieusemët des habitans du pays et de ceux de la ville , nous donnât de leurs biens autant que nostre nécessité le requàroit : et assistez . que auons esté de leur

grâce, nous auons eu assez de quoy chacun retourner en son pays.

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