LIVRE SECOND
Novs auos dit de lean Ribaud qu'il s'embarqua avec l'eslite de nos soldats pour aller trouuer les Espagnols , et les ayant cerchez par Tespace de cinq iours ne les trouua pas, mais il rencontra l'admirale de son équippage, nommée la Trinité, et résolu de cotihuer à défendre la coste contre la descente des Espagnols, ignorant ce qui nous estoit aduenu au fort, entra dedans : pour, selon la discipline ordinaire en mer, mieux commander à tous ses hommes : le têps leur estoit fort fascheux , d'autant que le vent estoit merueilleusement impétueux, et plouvoit incessamment. Le cinquième iour la tempeste se redoubla , et lés pressa de telle sorte, qu'onques ne se peurent garder d'estre eschoûez à la coste, au-dessus delà riuière de May, enuiron cinquante lieues : les vaisseaux furent tous rompus, et leurs mu-
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nitions perdues : tes hSmes toutes fois vindrent tous à terre, reserué le capitaine La Grange, qui se îetta sus vn mast, et futeur glouti des eaux : hSme entre les autres lequel est à regretter, tSt pour le bon conseil et adresse qui estoit en luy, que aussi pour les fruicts de son amiable accointanix, tant il estoit côinode à dresser les homes pour les rendre vertueux et semblables à luy. Noz gens alors estans sauuez à terre dé la furie des ondes, se trouuèrent incontinët en vne autre fascherie : car à la faim qui les tenoit ils n'auoyent aucun remède , sinon qu'ils le prinssent tel que la terre leur présentoit, c'est à sauoir, herbes, racines ou autres telles choses, desquelles ils pensassent appaiser leur abbayant estomach. Il n'y auoit aussi de quoy satisfaire à leur soif : sinon des vieilles cisternes. Ou l'eau estoit fort trouble, mesmement l'escume qu'elle iettoit, pouuoit tant seulement au regarder faire des plus sains les plus malades : neStraoins la rage de leur
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grande famine les emportoit à tout aiialer, combien qu'il leur semblast fort estrSge , et ftirent en telle misère rei{Mioe de huiet tours entîera. Le neufièmeiour ilstrouueret d'auenture vne barque assex petite^ et furent de cela aucunement recréez , espëriB que par ce moyeti ils pourroyent faite entedre leur naufttige à ceux du fort. Oi' entre eux et le fort, il y auoit distance de douze lieues par terre y et cinquante par mer, et eust lallu qu'ils eus^ sent trauersé la riuière des Dauphins qui est fort profonde et lai^, enuiron d'vn grand quart de lieuê, parquoy sans vaisseau ce leur estoit vne chose impossible de passer outré* QuSd donc ils eurent recouuré la barque^ ils la calfiidèrent de leurs chemises en lieu d'es* touppes. Adonc le capitaine lean Rtbaut, de sa grâce et modestie acconstumëe, en, appela pliKHcurs de son conseil, et leur fist enuîron telle remonstrance : C!ompii^m>ns et amis, il n'y a moyens de cotinuer la vie en telles mi*séres et calamitez ; la mort nous sm^oit plus à
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souhaitter, que de viure efitans chargez de telles afflictions y «non que nostre bon Dieu nous addnë la foy de sa prouidence, pour attendre. le secours t^l qu'il luy plaira nous donner, et cependant c'est à nous d'employer tout nostre entendement, si nouispourros trou* uer l'issue de ces angoisses. Je suis d'aduis, qu'il y en ait quelques vjqs d^entre nous , lesquels par ceste petite barque tendêt par deuers le fort, afin d'auertir noz gens qu'ils nous viennent donner secours en ceste extrême nécessité. Et sur le iiiap îettant grosaes laitues commença à inuoquer le nom de Dieu, se prosternant à terre , et tous ceux aussi de sa copagnie« Lies prières estant faites, ils com* meneérent à regarder qui seroit le pluis idoine à ù(fre le voyage; et nomérent Thomas le Vasseur de Dieppe, à qui lean Ribaut ddna charge , qu'au plustost il fist entedre à noz gens en quel désastre ils estoyët tombez , et aliènent auecques luy, Vincent Simon, Michel Gouor et autres Jusqu'au nombre de seize.
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Noz gens, comme i'ay dit ci devàt, estoyent du costé de la riuière au delà du fort y et le iour mesme veirent de l'autre costé vers le fort vue trouppe d'homes en armes , renseigne desployée. Après qu'ils eurent cognu par coiectures , autant qu'ils en peurët prendre, en telle distance de lieu, que c'estoyent Espagnols* Noz François en telle abysme d'angoisse, pour extrême recours envoyèrët à nage quelques vns de la compagnie, pour leur faire ofire de se rendre leurs vies sauves* Les déléguez ftirent reçus de prime face assez humainement* Le capitaine de ceste compagnie Es* pagnole, lequel se faisoit ndmer Vallemande, protesta en foy de gentilhomme, cheualier et chrestien, de sa bienvueillance enuers les François, mesmement aussi que c'estoi|; la faço qui auoit esté de tout temps pratiquée en la guerre que l'Espagnol victorieux se côtentast, à l'endroit du François principalement, sans passer plus outre : exhortant en truchemet, Sfin q' tous fussent persuadez de ceste
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belle promesse, que iamats il ne voudroit faire faire en cest endroit , dequoy les nations se puissent en après ressentir, et prestement fist accoustrer vne barque, en laquelle il comada qu'il y eust cinq homes Espagnols qui entrassent dedans, et qu'ils passassent outre à nos gens, ce qu'ils firent* Or estans passez, et la harangue faite de la part du capitaine Vallemande , le capitaine lean Ribaut, entra des premiers en la barque avec les autres, iusques au nombre de trente, qui fut reçeu de Vallemande assez humainemët, mais les autres lesquels estoyent de sa compagnie furent menez assez loin arrière de luy et liez tous, deux à deux, les mains. derrière le dos. Alors le reste dœ nostres passoit, trente à la fois, cependant que Vallemande faisoit en- , tretenir de paroles feintes et simulées ce bon capitaine lean Ribaud, lequel s'attendoit simplement à la foy de ce Vallemande, à laquelle il s'estoit rendu. Or les nostres estans tous passez furet ainsi liez .ensemble deux à deux.
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et comme ik estoyent tous ensemble , François et Esfiagnols, cheminoyët vers le fort : le capitaine lean Ribaud et autres nommeiment le sieur d'Ottigny, quand ils veirent ainsi les nostres estans couplez ensemble , commencèrent à changer de couleur, et de rechef se re* commandèrent à la foy dudit sieur de Yalle* mande qui les asseuroit : leur disant, que ces liens estoyent seulemët pour les mener ius*ques au fort en asseurance, et que là il leur tiendroit ce qu'il auoit promis : et corne ils estoyent assez près du fort, il commëça à s'enquérirdeceux qui estoyent matelots, <^ar*pentiers de navire, eanoniers et autres, lesquels seroyent vtiles aux oflfiees de la marine, lesquels ëstans choisis se trouuèrent le nombre de trente bornes , et bientost après voici vne compagnie du fort, laquelle eompagoie venoit à l'encontre de noz gens, lesquds on faisoit marcher arrière du si^ur de Yaliemade et de sa compagnie, ainsi comme on feroijt vn trouppeau de bestes lequel on chasseroit à la
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boucherie y lors à son de phifires, tabourins et trompes^ la hardiesse de ces furieux Espagnols se besbêdessur ces poures François^ lesqueU estoyent liei: et garottez : la c'estoit à qui dofiDeroit le plus beau cousp de pteque, de hallebarde et d'espée , de sorte que en demye heure ils gagnèrët le diamp et empor* tèrent eeste glorieuse victoire, tuans ceux*la vaillamment qui s'^estoyent rëdua, et lesqttds ils avoySt receu à leur foy et sanuegarde.
Or durant ceste cruauté le capitaine lean Ribattd fait quelques remontrances k Yalle^ mande, pour sauuer sa vie : mesmes le sieur d'Ottigny se iettant à ses pieds, Tappelloit de sa promesse : mais tout cela ne leur servit de rien : car leur tournant le dos marcha quel-* ques pas arriére d'eux , et l'vn de ses bourreaux frappa par derrière d'vn coup de dague X le capitaine lean llibaud, tellement qu'il le fist tomber par terre, et puis bien tost après redoubla deux ou trois coups, tant qu'il luy eust osté la vie.
Voilà quel a este le traitemët que les nôstres (lesquels s'éstoyent rendus sous ombre de bonne foy) ont reçu de l'Espagnol. Et pour combler leur cruauté et barbarie : ils ont rasé la barbe du lieutenant du roy, pour faire monstre de leur expédition ^ et l'ont bien tost après enuoyée àCiuile, ainsicômeaucuilsde noz matelots , réseruez et employez pour ce mesme voyage ^ nous ont ces iours passez fidèlement raconté, nommément Christophe le Breton du Haure de Grâce, lequel s'est secrettement retiré de Ciuile à la ville de-Bourdeaux , et s'est fait porter par. les nauires de Bourdeaux à Dieppe , et poijur le trophée de leur renommée et victoire, démembrèrent le corps de ce bon et fidèle seruiteur du roy, et firent de sa teste quatre quartiers lesquels ils fichèrent en quatre picques, et puis les planterêt aux quatre coings du fort.
FIN DE LA FLORIDE y
acheuce d'imprimer le 25 d'aoust 1566.
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