‹ Recueil de poésies calvinistesChapitre 21 sur 72 · DES LORRAINS · texte numérisé non relu

DES LORRAINS

Pour des puis-nez et cadets de Lorraine (!), Faut-il avoir si souvent des assaux !

Faut-il qu'un peuple endure tant de maux, Et que de tout il soit mis en ruine !

Est-ce raison que l'estranger domine (2) Le légitime, à force et à violence (3) ? Est-ce raison que nos princes de France Soyent déchassez, et leur bien en butine?

0 faulse race, et tygres de Guysars, On sçait assez que vieux traistres renards, Ainsi que vous, sont tous prêts à mal faire.

Mais tous ces maux vous seront chers ven-

[dus (4) :

Car, comme Aman, au bois serez pendus, Qui fut dressé pour l'innocent deftaire.

(i) Fonds Gaignières, n° 485, AB. —René II, duc de Lorraine, fut le pèie d'Antoine, duc de Lorraine après lui, et de Claude de Lorraine, d'abord duc d'Aumalc. Ce dernier, eu récompense des services rendus à la France, fut créé duc de Guise par François 1", et fut le chef de la famille qui devait immortaliser ce titre.

(2) La Lorraine n'était pas considérée comme terre française, mais le premier duc de Guise s'était fait naturaliser

(3) Allusion a la lutte des maisons de Guise et de Bourbon.

(4) Ces derniers vers permettent de croire qu'ils furent composés après la conjuration d'Amboise et l'arrestation du prince de Condé.

AU DUC DE GUYSE

Cœur decrappaut crevant d'ambition (1), Et bruslant tout d'un désir d'estre roy, Ne feis-tu pas des trefves fraction, Dont France feust en très grand désarroy, Quand tupensois Naples prendre pour toy (2)? Puis désirant exterminer la race De Hué Cappet, ne prins tu pas l'audace De te vanter extrait de Charlemaigne (3) ?

(1) Collection de Basse de Noeux, t. I, p. 72.

(2) L'auteur fait allusion aux prétentions de la famille de Lorraine au trône de Naples : elle descendait effectivement des anciens souverains du pays par Yolande d'Anjou» femme de Ferry, duc de Lorraine, et tenta de faire valoir ses droits jusqu'au milieu du XVIIe siècle. — En fait, en 1555, le duc de Guise, à la tête d'une armée française, avait passé les monts, d'abord pour délivrer le pape Paul IV, menacé par l'empereur, et ensuite pour chasser les Espagnols des Deux-Siciîes. Peut-être le duc de Guise, si les circonstances l'eussent permis, eût-il profité de l'occasion pour faire valoir ses droits ; mais la perte de la bataille de Saint- Quentin changea ses plans. Il abandonna ses rêves de royauté pour revenir en France arrêter la marche du duc de Savoye, et eut l'honneur de repousser l'invasion.

(3) Charles de France, duc de la Basse-Lorraine, héritier légitime du trône de Charlemagne et compétiteur malheureux de Hugues Capet, mourut en prison. Il laissa deux fils^ dont l'histoire est inconnue. Leur fin mystérieuse permit aux courtisans de la maison de Lorraine, dont le berceau, d'ailleurs, se perd dans la nuit des âges, de lui dire qu'elle représentait cette race déshéritée. MM. de Guise firent la faute de sourire à cette flatterie ; mais ce ne fut alors qu'une affaire de vanité : quelques historiographes complaisants

Ha! fin renard, on descouvre ta trace, Et on sçait bien pour quoy ûle Taraigne.

dressèrent même, à cette occasion, des arbres généalogiques qui faisaient descendre en ligne droite la maison de , Lorraine des derniers Carlovingiens (V. de Thou, t. III, liv. 7S.) Cependant Richard de Wassebourg, le premier historien des ducs de Lorraine (t 549), fut contraire à cette fantaisie vaniteuse.

A l'époque où parurent les chansons que nous éditons, vivait François de Rozières, érudit et clerc. Il publiait à Reims, chez J. de Foigny, vers 1569, un Traité de politique, et en 1571, un Sommaire des vertus. — La protection de Charles de Lorraine le fit arriver à la place d'archidiacre de roui. Plus tard, après la mort du cardinal, alors que ses neveux, plus ambitieux que leur père, prétendirent renverser la maison de France et lui succéderais furent assez fous pour prendre au sérieux les fables qui les rattachaient aux enfants de Charles, duc de la Basse-Lorraine ; et à leur instigation, François de Rozières eut l'audace de les soutenir gravement dans un volume petit in-folio qu'il publiait sous ce titre : Stemmata Lotharingiœ et Barri ducum tomi VIII — ab Antenore Trojano, ad Caroli III durit tempora. — Paris, Chaudière, 1580. (Chaudière était l'imprimeur de la maison de Lorraine.) Comme on le voit, l'auteur ne faisait pas les choses à demi, puisqu'il rattachait l'origine de la maison de Lorraine à la ruine de Troie eu Troade. — Le scandale fut grand et le gouvernement, cette fois, fut inquiet. — Pontus de Thiard, évêque de Chàlon sur'Saônc, répondit par de savantes pages à cette imprudente publication. Le parlement la fit saisir, et, par arrêt du 20 Avril 15S3, le volume de F. de Rozières fut lacéré publiquement, en présence de l'auteur. Ce malheureux dut faire amende honorable, à genoux, et «avouer ses mensonges, Il fut do plus condamné pour crime d. majesté, mais Henri III lui

fit grâce. — Leduc de Lorraine et MM. de Guise finirent par avoir honte du rôle aussi ridicule que coupable qu'il! avaient accepté : dans une brochure qui fit grand bruit, ils désavouèrent le malencontreux généalogiste : ce pauvre diable finit même par être mis en prison par ordre du due de Lorraine. Sévère leçon donnée par l'histoire aux gens de lettresquimetteut leur plume à lasolde des prineesambiticux.

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