RETOURNÉ DU CONCILE
Soubz un regard bénin, une façon hon-
[neste (1), Un doux guygner des yeux, un pas bien
[mesuré, Un beau geste des mains, un parler afeseuré, Un rire contrefait, un beau bransler de teste (2),
Un accueil gratieux, à chascun faisant feste, Un habit estranger des François honoré (3) ; Brief, sous un beau semblant vouloir estre
[adoré, Et cependant avoir la conscience preste
A faire mille maux, à faire une entreprise
(1) Collection Rasse du Nohux, t. I, p. 55
(2) C'est-à-dire un sourire étudié.
(3) L'h:ibit de cardinal. — Ce portrait du cardinal de Lorraine est assez exact. Voici celui qu'en a donné l'auteur de la Conjonction des armes et des lettres (fol. 8). Ce rapprochement nous paraît curieux :
« Car affin que je ne touche point icy la beauté de sa forme et corsage, la gracieuseté de son front ouvert et large, les douces œillades de ses yeux azurez . la dignité de sa
A troubler un Estât soubz le nom de l'Eglise, Et à nous ramener à la guerre civile (1),
Voilà, voilà les biens que Charles de Lorraine, Revenu freschement de Rome et du concile, Dessoubs son grand manteau, en France nous
[raraeine.
bouche, de ses yeux et de sa face, en quoy relui soit mer veilleuseraent la grandeur et excellence de son esprit singulier, il avoit les membres bien proportionnez, le corps droict et médiocrement plain ; — estoit haut de stature, telle qu'on la voit communément es illustres princes lorrains, surpassant presque tous de toute la teste ; — la face un peu longuette, le regard droict, mais baissé en terre, quand il prioit ou méditoit quelque chose; — la face joyeuse et riante, gaye et allègre en compagnie, mais estant seul, portant le visage d'un homme pensif et qui discourt en son esprit des hautes entreprises et cogitations de conséquence ; — ia couleur bruue et rougeastre au-dessus des joues, mais, sur sa vieillesce, un petit resserré et terne, quelquefois aussi jaunastre, quand il estoit triste; — ouvrant aucunement la lèvre d'embas quand il parloit, et monstrant ses dens bien unies et serrées et courtes ; — le devant de la leste eslevé, ample et éminent, — ce qu'on dict appartenir à ceux qui sont de vif et subtil esprit à inventer et excogiter d'eux mesmes quelque haute chose, sans estre enseignez d'ailleurs ; — de compluxion corporelle autant forte et ferme qu'elle estoit nécessaire pour soustenir les travaux qu'il luy estoit besoing d'endurer au maniement des affaires de si grand poids qu'il avoit journellement en main. — Il avoit ia voix pleine et elère, sans s'efforcer aucunement : — brief, il avoit sa langue tellement à commandement, qu'il proféroit et pronouçoit autant distinctement et intelligiblement les mots, qu'il y eut homme au monde. »
(1) Ainsi que nous l'avons dit, Charles de Lorraine était au concile de Trente quand son frère fut assassiné. La paix fut faite, mais ia maison de ouise n'en demanda pas moins
justice contre les meurtriers du duc, et ne cessa d'accuser les protestants, et surtout Coligny, d'être les complices de Poltrot. Elle pouvait se tromper quant à ce dernier ; mais elle disait vrai quand elle soutenait que Poltrot n'était qu un instrument ; aussi le parti protestant s'inquiétait-il avec raison de ces poursuites énergiques. Il eût été plus glorieux pour lui, et plus heureux pour la France, de ne pas les provoquer.