‹ Recueil de poésies diversesChapitre 78 sur 100 · INTRODUCTION XCIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XCIII

blé mériter moins d'intérêt. Ce « déraciné, » d'origine vendômoise, devenu comme son père bourgeois de Paris, résolut, après tout, durant un demisiècle, le terrible problème de vivre de sa plume et de son esprit. Plus qu'aucun, il fut bien de son époque.

Il ne convient pas de le juger avec la sévérité qu'aime à affecter, aujourd'hui, la pruderie bourgeoise. Nous nous sommes fait une admirable austérité de façade ; mais, grattez le badigeon, les culs de lampe sculptés par quelque tailleur de pierres de la Renaissance apparaîtront, contournés et grimaçants, mais point obscènes. Nous ne sommes ni meilleurs, ni pires et l'hypocrisie de quelques-uns a seule créé la « délectation morose », alors que, à la cour et à la ville, les plus grandes dames se contentaient de s'abriter derrière leur éventail, quand une peinture était trop vive ou une situation trop risquée, époque charmante, à laquelle Casanova recevait, à Murate, des mains du cardinal de Bernis, sa maîtresse et son casino, avant de mener par le monde sa merveilleuse aventure.

Ne serait-ce pas là l'excuse de Robbé de Beauveset, s'il avait besoin d'une excuse?

Pierre Dufay.

Paris, 2} juillet iç20.

DE

LE DEBAUCHE CONVERTI (i)

Puissant médiateur entre l'homme et la femme,

qui du plaisir secret nous ourdissez la trame,

des feux de Prométhée ardent dispensateur

et de la gent humaine éternel créateur,

portassiez vous encore un plus superbe titre

du bonheur de nos jours vous n'êtes plus l'arbitre :

ce plaisir violent dont je fus enchanté

d'un tourment de six mois est trop cher acheté.

Qu'un autre que moi coure après un vain fantôme

j'en connais le néant grâce à Monsieur Saint-Côme

et ses sacrés réchauds sont l'utile creuset

où l'or faux du plaisir m'a paru tel qu'il est.

J'ai ruminé ces maux que sur son lit endure

un pauvre putassier tout frotté de mercure,

des conduits salivaux quand les pores ouverts

du virus repoussé filtrent les globes verts,

quand sa langue nageant dans les flots de salive

semble un canal impur que coule une lessive.

(i) Le Déhanché converti, satire, publié à Paris, en 1736, sans nom d'auteur, in-12, fut reproduit à la suite de la réimpression faite à Londres, vers 1789, de VArt de se reproduire, de Chevalier, dit du Coudray.

Ce serait là, au dire de M. Antony Méray, op. cit., p. 99-100, (s une des pièces les plus énergiques de la langue française ».

Ah ! que sur son grabat se voyant enchaîné

un ribaud voudroit bien n'avoir pas engainé,

qu'il déteste l'instant où sa pompe aspirante

tira le suc mortel de sa cruelle amante.

L'œil cave, le front ceint du fatal chapelet,

le teint pâle et plombé, le visage défait,

les membres décharnés, une joue allongée

sa planète atteignant son plus bas périgée

alors avec David il prononce ces mots :

La vérole, mon Dieu, m'a criblé jusqu'aux os,

car par mal de David entend l'humeur impure

qu'il prit d'Abigaïl comme je conjecture,

d'autant que cette femme épouse de Nabal

de son mari pouvoit avoir gagné le mal.

Ce Nabal en efifet est peint au saint volume

comme un compagnon propre au poil comme à la plume

et qui, quand il trouvoit fille de bonne humeur,

de ses bubons enflés méprisant la tumeur,

lui faisoit sur le dos faire la caracole ,

eût-il été certain d*y gagner la vérole. f

Aussi je suis surpris que David, ce grand clerc,

au fait d'Abigaïl ait pu voir si peu clair.

Certes besoin n'étoit d'être si grand prophète

et d'avoir sur son nez la divine lunette |

pour voir que de Nabal tout le sang corrompu 1

ayant poivré les flancs qui s'en étaient repus, f

c'étoit nécessité que son hardi priape ^

eût la dent agacée en mordant à la grappe, 1

Mais quoi ! vit-on jamais raisonner un paillard?

il prit les yeux fermés ce petit mal gaillard

dont quelque temps après sa flamberge en furie

entacha le vagin de la femme d'Urie.

De mes ébats ainsi j'ai tiré l'usufruit.

mais, grâce au vif argent, mon virus est détruit, mon sang purifié coule libre en mes veines et deux globes malins ne gonflent plus mes aines. Du trône du plaisir les parois resserrés ne laissent plus couler mille sucs égarés et ce moine velu que le prépuce enfroque de trois rubis rongeurs voit dérougir sa toque. Triste et funeste coup ! pouvois-je le prévoir qu'une fille si jeune pouvoit me décevoir ! Deux lustres et demi qu'un an à peine augmente voyoient bondir les monts de sa gorge naissante ; un cuir blanc et poli, mais élastique et dur, tapissoit le contour de son jeune fémur ; à peine un noir duvet de sa mousse légère couvroit l'antre sacré que tout mortel révère ; les couleurs de l'aurore éclatoient sur son teint elle auroient fait hennir le vieux mufti latin ! un front dont la douceur à la fierté s'allie la firent à mes yeux plus vierge qu'Eulalie. Aussi combien d'assauts fallut-il soutenir avant que de pouvoir à mon honneur venir; à mon honneur, je faux, disons mieux à ma honte, après deux mois d'égards, de soupirs, je la monte. Dieux ! quelle volupté quand sur elle étendu, je pressurois le jus de ce fruit défendu! sa gaine assez profonde, en revanche peu large entre elle et mon acier ne donnoit point de marge, le piston à la main, trois fois mon Jean Chouart dans ses canaux ouverts seringua son nectar, et trois fois la pucelle avec reconnoissance voitura dans mon sang sa vérolique essence. Mais quoi ! ma passion s'enflamme à ce récit, de mes tendons moteurs le tissu s'étrécit,

mes esprits dans mes nerfs précipitent leur course et de la volupté courent ouvrir la source. Quoi donc, irai-je en proie à de vils intestins de mes os ébranlés empirer les destins? Irai-je sur ces mers fameuses en naufrages, nautonier imprudent, affronter les orages? moi qui connus Jonas qu'un poisson engloutit ai servi de pâture à Tavide Petit.

Non, de la chasteté j'atteins enfin la cime, là, je rirai de voir cette pâle victime, que la fourbe Vénus place sur ses autels traîner les os rongés de ces poisons mortels. Que le ciel, si jamais je vole sur ce gouffre fasse pleuvoir sur moi le bitume et le soufre, que l'infâme rasoir qui tondit Abailard me fasse de l'eunuque arborer l'étendard, si jamais enivré, fût-ce d'une pucelle, mon frocard étourdi saute dans sa nacelle. Tout visage de femme à bon droit m'est suspect, quiconque a sa livré doit fuir à son aspect. Oui, m'offrît-on le choix des onze mille vierges, jamais leurs feux sacrés n'allumeroient mes cierges, le jaloux ottoman m'ouvrît-il son sérail, quand j'y verrois à nu l'albâtre et le corail briller sur ces beaux corps qu'embellit la nature, mon priape seroit un priape en peinture ! Je dis plus, quand le ciel exprès de mon côté tireroit la plus rare et plus sainte beauté Dieu sait si la chaleur de cette nouvelle Eve dans mon muscle allongé feroit monter la sève ! Beau sexe, c'en est fait, vos appas séducteurs ne m'apporteront plus vos esprits destructeurs, je fuirai désormais votre espèce gentille.

ainsi qu'au bord du Nil on fuit le crocodile ;

il est temps de penser, enfin, à son salut,

l'âme se porte mal quand le corps est en rut.

Lorsque l'affreuse mort au sec et froid squelette,

m'aura devant le Juge assis sur la sellette,

vos coups de cul passés ne me sauveront pas

du foudro3'ant arrêt de l'éternel trépas.

C'est vous qui le premier avez fait tomber l'homme

par l'attrait séducteur de la fatale pomme ;

et vos culs dans l'abîme en ont plus descendus

que ne feront jamais tous les fruits défendus,

c'est avec vos filets que Satan nous attrape ;

c'est vous qui nous poussez dans l'infernale trappe,

vous séduisez, morbleu, je crois tous les élus,

adieu, beau sexe, adieu ! vous ne me tenez plus.

ÉPITRE A PIPELET (i)

On doit tenir ce qu'on promet,

viens, ô toi que saint Côme accueille,

m'apporter du baume qu'on cueille

près du berceau de Mahomet.

Si faut-il souder ma soupape,

d'oij ma triste postérité,

sans l'aide de la volupté,

sans cesse, malgré moi s'échappe,

(i) François Pipelet, membre de l'Académie de chirurgie, puis premier chirurgien du roi et conseiller de l'Académie ; né en 1722, à Coucy-le-Château, où il se retira en 1792 et où il mourut, le 14 octobre 1809.

du virus dont on m'englua

ton art a détruit le symptôme

je suis pourtant malgré cela

toujours de ces ribauds du psaume

mittentes seniina stia.

De cette impureté légale

fais que je sois enfin lavé

ma foi, pour ta science, égale

le plus gros grain de sénevé.

Oui, semblable à l'hémorrhoïsse

que je touche une fois le bord

de ta doctorale pelisse

et ma perte cesse d'abord.

Je sais que je n'ai rien à craindre

de ce vice extirpé par toi,

mais quoi, n'est-on pas bien à plaindre

de traîner toujours avec soi

un larmoyeur livide et blême

qu'on n'ose en bon lieu présenter

et qu'il vous faut empaqueter,

comme un triste saint de carême.

Ce déluge depuis six mois

tient mon énergie aux abois,

il n'est vigueur qui n'y succombe,

rends donc enfin mon terrain sec,

et mets à ma triste colombe

le rameau d'olivier au bec.

Le modérateur dont émane

la juste mesure du temps,

va pousser son chant diaphane

dans les trois signes du printemps,

bientôt de sa chaleur féconde,

naîtra la reproduction

et la terre qui la seconde

va déployer son action

de son ardeur périodique.

L'oiseau sent déjà le retour

et déjà son coup d'œil indique

à sa compagne son amour ;

les champs vont s'orner de verdure,

chaque fleur va s'épanouir,

tout pullule et dans la nature,

tout, excepté moi, va jouir.

Cependant dans quelle attitude

me faut-il être près d'Églé,

qui voyant par moi reculé

l'instant de sa béatitude,

se livre à l'inquiétude

sur les feux dont je suis brûlé

ou soupçonne ma turpitude?

Tu n'es pas comme ce pédant

qui, voyant l'écolier en proie

au flot qui sur lui se déploie,

vous le harangue, en attendant

que le pauvre diable se noie.

Ce n'est pas qu'au septième lustre

qui rend déjà mes cheveux gris

du joyeux mal qu'il avoit pris

on ne peut railler ton illustre,

qui loin d'user tous ses esprits

à les prodiguer comme un rustre

au service de quelque Iris,

devroit plutôt mettre son lustre

à les garder pour ses écrits.

J'applaudirois au paranymphe

si j'eusse accolé quelque nymphe

des bocages de la Paris ;

un guerrier qui d'une tranchée

court les redoutables hasards,

n'a point à se plaindre de Mars

quand il voit sa traîne tranchée

Mais, cher ami, le croiras-tu,

las ! c'étoit une affaire en règle

et ma maîtresse étoit un aigle

pour l'esprit et pour la vertu.

Au plus voluptueux manège

un janséniste avoit stylé

son avant-train ou l'amour siège

et lorsque je la lui soufflai

elle gagnoit le privilège

que Rome attache au jubilé :

rien n'indiquoit la perfidie

de l'aspic caché dans les fleurs,

ma prunelle étoit ébaudie

de son teint et de ses couleurs,

sa taille étoit légère et riche,

un téton ferme et bondissant

alloit sans cesse repoussant

la main qui lui faisoit la niche ;

tout connaisseur déterminé

qu'est sur ce point le grand saint Côme,

jamais il n'auroit deviné

tant étoit masqué le symptôme

qu'elle eût cela contaminé.

Je la croyais plus nette encore

que n'étoit la côte d'Adam,

quand en femme on la vit éclore,

Mais, las ! la coquine, à mon dam,

m'ouvrant la boîte de Pandore,

de virus saupoudra le sang

de l'heureux amant qui l'adore.

Après cela, pauvre chrétien,

fiez-vous aux femmes de bien ;

à ces louves qui vous détruisent,

à ces houris du faux Mahom,

qui vous pompent et vous réduisent

à votre capiit inortuum ;

à ces femmes dont la tendresse

n'est que lascivité traîtresse

et de qui, dans certain moment,

l'hypocrite tempérament

sait mettre en œuvre avec adresse

l'art de jouer le sentiment.

Non, des houlettes aux couronnes,

des grisettes jusqu'aux matrones,

cher Pipelet, il n'en est pas

dont on pût risquer les appas.

Pourquoi Dieu, dans notre origine,

ne fit-il pas l'homme androgyne,

comme l'a prétendu Platon?

Semblable à cet être suprême,

chacun eût joui de soi-même,

mais tout est sur un autre ton,

et la volupté, ce rayon

de la pure essence divine,

n'est rien, si quand nous y nageons,

toujours nous ne la partageons

avec l'espèce féminine.

Le mieux seroit d'y renoncer

j'en ai fait cent fois le vœu sage ;

mais quand le vent vient à cesser,

se resouvient-on de l'orage ?

AVENTURE DE DUVODIER Conte

O Duvodier, je te connus grand clerc

onc il ne fut de plus riche faconde,

tu parles d'or et plus prompt que l'éclair

le verbe part de ta bouche féconde

en traits de feu : las ! combien je gémis,

quand tu quittas la lice de Thémis,

de n'ouïr plus cette éloquence utile

qui protégeoit la veuve et le pupille.

Fallait-il donc qu'un cordon sans crachat

si jeune encor du barreau t'arrachât,

serrât ainsi ton sonore sifflet

comme vouloit le cordon de Bizance

de ses bâchas rétrécir le collet.

L'art oratoire est ton lot sans conteste,

mais j'ignorois qu'à ce talent céleste,

fût joint encore le spécifique don

de guerroyer au chant de Cupidon

comme un Alcide, en sorte que ma plume,

s'il lui falloit de ton joyeux brandon

tracer les faits, rempliroit un volume.

Tu n'en a pas, mon cher, toujours voulu

à de grands noms, aux dames, aux princesses;

plus d'une fois, ton appétit goulu

à la bourgeoise abaissa tes tendresses.

Et ton amour, volage papillon,

s'accommodant d'un simple cotillon

souvent passa d'un lit parfumé d'ambre

dans les draps bis de la femme de chambre.

Parmi cent traits que je pourrois choisir pour amuser mes heures de loisir, je vais tomber sur ce combat nocturne d'une contre un qui, donné sur les toits, rendit témoin de ces mâles exploits l'astre argenté, Jupiter et Saturne.

Prète-moi donc ce ton intéressant dont te doua la nature en naissant, ce style vif, ces tours unis, ces grâces, qu'on voit régner dans tout ce que tu traces et fais qu'enfm mon génie épuisé, contre le tien fortement aiguisé, rappelle encor quelque vive étincelle du feu caché que mon cerveau recelle, si que ce conte à ta gloire entrepris puisse se lire au boudoir de Cypris.

Dans Alençon, étoit une pucelle,

dont les appas n'étaient point escortés

de parchemins en naissant apportés,

mais de cornets, dont savants en épices

ses bons parents munissoient les offices.

Bien que d'Adam en ligne droite issu

son sang avoit passé par ces filières,

que l'homme noble et qui se croit tissu

différamment appelle roturières.

Mais en revanche elle avoit bien reçu

en doux attraits ses lettres de noblesse,

traits dessinés avec délicatesse,

tête charmante et que portoit un corps

où la nature épuisa ses trésors.

Œil noir, d'où part un trait qui toujours blesse,

seins a ressort, telle étoit Béatrix,

digne de plaire aux cieux comme au Stix.

Lavoir, l'aimer, appéter jouissance,

puis désirer avoir en sa puissance,

entre deux draps, un objet si flatteur,

ce fut tout un pour le jeune orateur :

nos deux amants se virent et se plurent

sans préambule et tout d'abord conclurent

code d'amour et les saints instituts

par le patron si souvent rebattus

l'avoient tant mis au fait de la rubrique,

qu'ils lui faisoient brusquer sa rhétorique,

et n'ai connu d'avocats en effet

près du beau sexe allant plus droit au fait.

Quoi qu'il en soit, un rendez-vous à prendre

et sans qu'honneur fût en rien hasardé

n'étoit aisé ; notre tendron gardé

de tous ses pas avoit bon compte à rendre

à ses parents ; emprunter des amis,

qui se seroient en ce cas compromis?

une maison n'est difficulté mince,

on a des mœurs encor dans la province !

Si falloit-il trouver quelque recoin

qui pût servir en ce pressant besoin :

nécessité, des ressources la mère,

vint s'empresser à les tirer d'affaire.

Le compagnon logeoit chez un curé,

dont le manoir touchoit au cimetière,

fait en terrasse et dûment remparé

d'une maison dont le toit en dos d'âne

sembloit offrir son canapé profane.

C'est sur ce toit que maître Duvodier

du fol amour va monter le métier.

On étoit lors dans la saison que brûle

de tous ses feux l'ardente canicule ;

jà le soleil au char doré plongeant

SOUS les climats des peuples antipodes,

laissoit sa sœur de son trône d'argent

darder sur nous des traits moins incommodes.

Des doux Zéphirs l'éventail agité

brassoit les airs à coups précipités

et de leur nitre ayant semé les plaines,

on respirait leurs plus fraîches haleines.

L'heure étoit prise, on étoit convenu

que Béatrix, avec quelques compagnes,

prendroit ce soir le frais dans la campagne

et le congé venoit d'être obtenu.

Mais Duvodier, chemin faisant, propose

d'aller danser au logis du curé :

la troupe y tope, on accepte la chose

et l'on se rend au manoir vénéré.

Tandis qu'on saute et que chacun folâtre,

de Béatrix notre amant idolâtre,

s'esquive avec son dessein poursuivant,

va chez les morts faire acte de vivans,

et dans ces lieux faits pour la sépulture,

court réparer les torts de la nature.

O froid glacis que l'amour échauffa,

que tu parus un commode sopha,

à notre couple et quel brûlant délice

goûta le sire en ouvrant le calice

de cette fleur qu'il fait épanouir !

O doux moments, ô moment de jouir,

où de confort, où d'extase on [se] pâme

des dieux l'essence a passé dans leur âme

tout autre objet paraît s'anéantir

et l'on ^n' • existe alors que pour sentir.

ï6 ROBBÉ DE BEAUVESET

Tandis qu'en paix l'orateur qui sait plaire

plaide à huis-clos au siège de Cythère,

qu'en son harnois il se démène à point,

et qu'il en est à son troisième point,

voilà-t-il pas qu'une maudite bête,

un dieu d'Eg3^pte, un vieux chat trouble-fête,

au même toit pour même fin rendu

s'arrête court et regardant la belle

fait flamboyer sa lascive prunelle.

La peur la prend, le plaisir suspendu

sous Duvodier ne bat plus que d'une aile.

La froide crainte amène le remords

dans sa jeune âme : elle croit que les morts,

dont elle osa ainsi troubler les mânes

vont se venger de ses actes profanes.

Elle avoit tort, car enfin, supposé

que Dieu donnât un tel pouvoir aux ombres,

en quoi pouvoit, dans leurs demeures sombres,

les offenser ce qu'elle avoit osé?

On leur a fait un joyeux hécatombe

du pucelage immolé sur leur tombe,

et l'innocent, sous le glaive amoureux

du fier pontife, a trépassé comme eux.

Prêt à combler leurs impuissants désirs

qu'on laisse là pour les menus plaisirs

du beau premier des défunts qui l'empaument ;

c'est ce que dit, pour mieux la rassurer

mons Duvodier à la belle inquiète ;

ce fut en vain... fallut se retirer,

et moi, conteur, qui voit l'affaire faite

j'aurai sonné la charge et la retraite.

ÉPITRE A DUMONT LE ROMAIN, PEINTRE, (i)

Dévot Dumont dans qui se développe

ce caractère aigrement vertueux

dont notre Plaute a peint le Misanthrope,

toi dont le zèle austère, impétueux,

portant un œil armé du microscope

sur mes écrits par trop voluptueux,

grossit l'objet et veut me faire un crime

du crayon libre avec quoi je m'escrime,

ne crains-tu pas qu'avec même rigueur

examinant cette célèbre toile

où tes pinceaux exercent leur vigueur,

je n'aille aussi lever ce léger voile

qui semble, là, ne couvrir qu'à regret

de tes beautés l'appas le plus secret,

et fait trotter notre imaginative

sur ces beaux lieux que ta grâce captive.

Tel est, ami, ce tableau gracieux

où tu nous peins une nymphe ingénue,

le corps penché, la croupe demi-nue,

faisant hennir un faune furieux.

Jamais gaillarde et lubrique attitude

si puissamment n'excita l'habitude

qu'ont mes esprits de regimber chez moi

(i) Jean Dumont, dit ie Romain, né et mort à Paris, (1700- 1781), l'un des peintres du xviii" siècle dont la réputation, bien tombée aujourd'hui, fut grande. Outre ses tableaux d'histoire on lui doit, dans le genre familier : la Mère Savoyarde et la Charmante Catin que grava DauUé

l8 ROBBÉ DE BEAUVESET

tout aussitôt qu'on leur montre de quoi,

que le fit, lors, cette nymphe charmante

qui mit en rut ton satyre effronté ;

l'illusion fut en moi si puissante

que je devins ce satyre emporté

et si les dieux dans le siècle où nous sommes

réalisoient les chimères des hommes

on m'aurait vu, de ta naïade épris,

leur adresser au pied du sanctuaire,

le même vœu qu'à l'enfant de Cypris

fit autrefois l'amoureux statuaire.

De ton tableau, enfin, l'effet fut tel

que j'en fus, moi, pour un péché mortel.

Crois-moi, Dumont, nos fautes sont pareilles,

tu peins aux yeux, comme nous aux oreilles.

Penses-tu donc que ce gentil téton,

tourné si bien, où ton pinceau folâtre

a fait au centre éclore le bouton

dont malgré soi l'œil devient idolâtre,

imprime moins qu'en mes badins écrits

ne feroient ceux que ma muse a décrits.

La poésie, ainsi que la peinture,

également exprime la nature,

toutes les deux roulent sur ce pivot,

si tu permets à ton pinceau dévot

de s'égayer sur une image libre,

pourquoi rompant entre nous l'équilibre,

veux-tu, qu'astreint à plus austère loi,

mon Apollon soit plus transi que toi?

Tu garderas le renom de sagesse

encor qu'ainsi tu peignes cuisse et fesse,

et moi, je suis un indévot titré

qui par Thémis doit être chapitré

et qu'elle doit dans le sinistre gouffre,

faire descendre en chemise de soufre,

pour avoir su rendre sur le papier

ce qu'à la toile on te voit confier.

Eh ! mon ami, dont le pieux zèle outre

le caractère...

tu vois fort bien la paille dans mon œil

et dans le tien, tu n'y vois pas la poutre.

Au scribe vain ce reproche adressé

dans le bon Dieu m'a paru très sensé

et voilà l'homme : en effet, dans les autres

nous découvrons trop bien chaque défaut,

trop bien savons les gourmer comme il faut,

sans nous douter qu'ils sont aussi les nôtres,

Que si dans l'art du Titien versé

l'ami Dumont ne se fût exercé

qu'à peindre Dieu dans sa grâce éternelle,

qu'à safraner le visage des saints

ou crayonner dans ses pieux dessins

d'un ex-voto l'image solennelle,

je conviendrois que mon peintre a raison

et son courroux sembleroit de saison.

Mais quand je vois de sa palette altière

de Cupidon sortir l'armure entière,

quand sous ses doigts, par les puissants accords

de ses couleurs, je vois que la nature

étale là ses plus riches trésors,

proportions admirables de corps,

seins bien formés, dangereuse posture,

dont par les yeux la naïve imposture

du dieu des sens fait mouvoir les ressorts,

bref, quand Dumont en tous points m'est conforme

et comme moi fait abus de son art.

je dis qu'il faut ainsi que le renard être sans queue en prêchant la réforme. Sur mes écrits tout son fiel répandu, à dire vrai, n'est qu'un malentendu et quelques grains d'une saine logique, en tempérant l'âcreté des humeurs, corrigeroient son âpreté cynique.

Qu'il sache donc que des écrits aux mœurs on conclut mal et qu'un auteur austère dont l'Apollon gourmande les plaisirs dément souvent son grave caractère, dans la pratique, en suivant ses désirs ; tandis qu'enclins à conter des sornettes, des écrivains, que le dieu de Cypris pour le chanter à ses gages a pris, dans le bourbier gardent leurs âmes nettes. Fut-il dévot notre Horace français quand du sublime éprouvant les accès il s'élançoit jusqu'à l'Être suprême et louoit Dieu mieux que David lui-même? Pas plus, ami, qu'il ne fut libertin, quand déployant sa joyeuse Minerve sur nos frocards, il égayoit sa verve avec des traits qu'avoueroit l'Arétin ; toi-même, enfin, que ma muse regarde comme un zélé pour qui le pape garde de saint futur un brevet tout signé, serois-tu pas à bon droit indigné, si sottement, pour ta libre peinture, du Paradis, j'allois vouloir t'exclure?

Promets-moi donc de te servir pour moi du même poids dont j'userai pour toi, ou si jamais Rome est sollicitée

de t'adjuger la palme méritée

qu'on met es mains d'un saint qui fît éclat,

du diable alors je me fais l'avocat,

et portant là ton satyre et ta nymphe,

si joliment j'en fais le paranymphe

que sur l'autel t'eût-on déjà perché

tu t'en verras dans l'instant déniché.

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