LE QUIPROQUO
Conte
Un archevêque à deux bizarres lois avoit soumis son clergé franc-comtois ; l'une moins dure aux lévitiques nuques interdisoit l'usage des perruques,
l'autre, plus dure à tout porte-collet, leur défendoit tout féminin valet, et nul d'entre eux n'eût osé, sans dispense du fier pontife, enfreindre l'ordonnance. Par deux curés, l'un chauve, l'autre vieux, lui fut donnée une double requête.
L'un demandoit à remplumer sa tête toute pelée avec de faux cheveux, l'autre, attendu sa vieillesse pesante, avoit, du moins, besoin d'une servante.
Sur le bureau, les deux placets posés, le patriarche ayant pris des besicles les examine;, et les deux cas pesés bien mûrement, convient des deux articles. Mais le prélat se trompant de placet : met sur celui du requérant perruque soit accordé, au cas pourtant qu'elle ait trente ans servi, et le curé caduque, que d'une fille on veut favoriser, a sur le sien : soit permis d'en user, pourvu qu'elle ait poil roux, large tonsure au beau milieu. Du mandat satisfait l'antique Eson s'en retourne à sa cure tout rajeuni, puis choisit en effet gentille Agar, d'appas tant décorée qu'Amour ne vit onc rien de si parfait, fors qu'elle avoit la crinière dorée.
Entre ses mains le talent confié tant et si bien se vit fructifié, qu'après neuf mois, la chaste Sulamite du vieux pasteur accoucha d'un lévite.
Dans le pa3^s l'affaire fit éclat et le curé tancé par le prélat
qui lui reproche un si honteux désordre
dit : — Monseigneur, lisez : j'ai suivi l'ordre.
Celle qu'ai prise a belle toison d'or
suivant le rite, et quant à la tonsure,
pour qu'elle fût plus canonique encor,
j'en ai si bien élargi la mesure
qu'elle la porte aussi grande que nous.
Au demeurant, il est écrit que j'use
de la susdite. — Eh bien ! permis à vous,
reprend l'évêque, en riant de l'excuse,
je ne prétends me rétracter ici
plus que Pilate, et qtiod scripsi scripsi.
LA PENDUE Conte
Dame Justice un jour menoit une commère expier certain méfait :
c'étoit d'avoir cruellement défait ce qu'elle avoit goûté tant de plaisir à faire. Malgré l'approche du tombeau, ses yeux partout portaient encor la flamme, on se sentoit naître dans l'âme plus que de la pitié pour un objet si beau. Georges, l'exécuteur, la trouvant si gentille, fut tellement épris de ses attraits qu'il résolût de besogner la fille
quand on eût du le pendre après.
Le compagnon, au patibulaire angle adroitement attache deux cordeaux, l'un suspendoit la belle par le dos,
et, de peur qu'elle ne s'étrangle, le nœud fatal n'arme pas le licol
qui devoit lui serrer le col et, pour passer sa dague sycophante, le compagnon avoit fait une fente à son jupon, justement aux endroits où l'Amour tient le bureau de ses droits.
Après quoi le licteur la jette, puis, fortement empoignant le chevron, pour point d'appui il pose à ce tendron le beau moule de sa brayette ;
et le drôle de secouef de bas en haut la créature, la nuit, prête d'éclore, aidoit à l'imposture.
Il le fit, mais non sans suer, ni sans être aperçu du greffier funéraire
qui, lui lançant des regards de courroux
lui dit : — Coquin, que te vois-je donc faire"?
L'autre reprend pour mieux bâcler l'affaire :
— Je la serre par les deux bouts.
Le juge en rit, et s'adressant à Georges : — Tu n'auras jamais fait, dit-il, y penses-tu, tu fais sortir son âme par la gorge et la fais rentrer par le cul.