LES SŒURS GRISES
Maître Duclos(i), auteur de Louis On^e,
qui se croit fait un éternel renom
chez nos neveux, et pense que le bronze
n'est pas assez durable pour son nom,
qui de la gloire imagine la base
dans Acajou qui pense bonnement,
que sur les mœurs son grand ouvrage écrase,
ce peintre objet de notre étonnement,
ce La Bruyère, esprit solide et vaste,
écrivain pur, rival de Théophraste,
ce Duclos, dis-je, à qui la vanité
va grossissant son miroir peu fidèle
et lui présente un être illimité
fait pour servir aux autres de modèle,
sur moi, chétif, cet esprit radieux
ne daigneroit même jeter les yeux.
— Qu"a-t-il donc fait? dit-il à ceux qui vantent
les faibles dons que j'ai reçus des cieux,
des contes froids qui, tout au plus, présentent
(i) Charles Pinot Duclos, 1704-1772. — On ne songe guère à lire, aujourd'hui, son Histoire de Louis XV, supprimée, en 1745, par arrêt du Parlement, pas plus qa'Acajou et Zirphile, que n'ignorent, cependant, pas les fervents du XYliP siècle. Ses Considérations sur les mœurs de ce siècle suffisent à sauvegarder son nom de l'oubli.
des mots lascifs, des traits luxurieux.
Qu'avec ma force il écrive, s'il l'ose, romans, histoire et voyons de sa prose. — Eh! mon ami, je m'en garderoi bien, de ton aveu, je vaux si peu de chose; si je moulois mon style sur le tien, il est trop clair que je ne vaudrois rien. Je ne veux point, ambitieux génie, brusquer un art que le ciel me dénie, ni m'égarer dans de vastes projets.
Irai-je donc, né pour enfler sans peine un chalumeau propre aux légers sujets, sur la trompette épuiser mon haleine?
et, figurant sur le penchant du mont 011 volontiers l'ami Grécourt m'accoste, près de Voltaire, épique Rodomont, occuperai-je un ridicule poste?
Quoi ! le ruisseau que l'on voit serpenter modestement, entre deux tapis d'herbe, s'avisa-t-il jamais de projeter à s'égaler à nos fleuves superbes?
Cher Apollon, tout en iroit bien mieux, si, pour voler comme les sauterelles, nos auteurs nés, interrogeant leurs ailes, ne tentoient pas de voler dans les cieux. Le dieu, patron des feux illégitimes, qui des maris tresse tous les bandeaux, va m'inspirant et confie à mes rimes les bons tours faits sous l'ombre des rideaux. Il me remet des papiers, des registres qui des cocus constatent tous les titres et tout cela pour lui tourner le dos ? Non, des cagots je brave le faux zèle.
je fais ma charge en [lui] restant fidèle,
et puisqu'enfîn le sort en est jeté,
contons comment deux gentilles sœurs grises,
par bonté d'âme et pure charité,
en cas suspect, un jour, furent surprises.
Deux jeunes fils, au cours prenant le frais, assis sur l'herbe et devisant ensemble, lorgnent de loin deux sœurs pleines d'attraits qu'ils eurent mieux aimé tenir de près. Ami, dit l'un, vois ces sœurs, que t'en semble? la riche taille et le gentil maintien ! que, sous le lin, leur gorge est bien bombée; quel meurtre c'est, pour un pauvre chrétien, que telle chair soit chez nous prohibée : car de penser, par faconde ou par or, pouvoir jouir de ce double trésor scellé de Dieu, ce serait bien folie... — Tu connais mal ce genre de nonnain, répliqua l'autre, ami, gageons soudain que tout à l'heure, et par la plus jolie, je me fais, mo% soulager des dépôts qui, cette nuit, troubleroient mon repos... Le couple ainsi gage triple pistole.
Tout aussitôt, le facétieux drôle court au devant, contrefait le manchot en dérobant ses poignets sous les manches de sa chemise, et se plaint aussi haut que le feroient femmes de qui les hanches, n'en pouvant plus d'un fardeau de neuf mois, sont au moment d'en déposer le poids.
Il se tourmente, il s'agite, il tempête contre un valet qui lui manque au besoin.
De ses douleurs notre couple témoin auprès de lui, mû de pitié, s'arrête : — Ou a donc, Monsieur? dit avec onction la sœur Agnès. — Las ! reprit-il, je souffre, comme un damné, de ma rétention.
Maudit laquais, fusses-tu dans le gouffre! Hélas! mes Sœurs, vous voyez, comme moi, ce que l'on gagne au service du roi.
J'avois deux mains qui, dans une bataille, ont pris congé des deux bras que voici : mon mal exige à tout moment que j'aille, et pour m'aider, je n'ai personne ici... Si vous vouliez, d'une main secourable, me dégrafer, au défaut du pourpoint, vous rendriez au jour un misérable qui va mourir, si vous ne l'aidez point. Sœur Rosalie, encore un peu novice, refusoit fort à rendre ce service, car il falloit s'y prêter jusqu'au bout. Mais, sœur Agnès : — De ce scrupule, en somme, dit, [dégageons-nous] ma sœur, après tout, laisserons-nous mourir ce beau jeune homme? Les voilà donc aux grègues du galant, dont le coursier, sentant que l'on abaisse le pont-levis, prend l'essor et s'empresse à faire montre aux sœurs de son talent. L'énormité de sa fière encolure pas nos nonnains fut prise pour tumeur; car de penser que par jeu de nature il se fût mis ainsi de belle humeur, encore moins qu'elles en furent cause, les cris affreux que le sire jetoit trop hautement dissuadoient [de] la chose.
RECUEIL DE POESIES DIVERSES 4q
Nul filet d'eau, cependant, ne sortoit.
Le porteur donc du dieu qui ne voit goutte
leur dit : — Mes Sœurs, ici jusqu'à demain
nous resterons, si l'onde, goutte à goutte,
n'est distillée à l'aide d'une main.
Pour soulager de semblable gravelle
beaux doigts me sont médecine nouvelle.
Jà, le lecteur a deviné l'effet
qui résulta de l'agile topique
que sur le mal la jeune vierge applique.
Le scélérat, allégé, satisfait
d'avoir gagné sa gageure cynique,
aux deux nonnains qui tombent de leur haut,
montre en riant une double main blanche
qui proposoit de leur donner revanche.
Le couple saint, se signant comme il faut,
gagne en courant sa claustrale tanière,
bien affligé du malheur imprévu
d'avoir servi Satan, qu'il avoit vu
se transformer en ange de lumière.