RECUEIL DE LA VIE, MORT ET MIRACLES
Duchesse d'Alençon, comtesse d'Armagnac et du Perche et patronne de la ville de Mortaigne (1).
Le Perche est une petite province érigée en tout temps en comté , de l'appanaige des enfaus de France , comprise en la
(1) Add. « Les anciens Romains, qui ont été seigneurs de tout le monde, dès le commencement de leur empire, avoient défendu d'enterrer les morts dans leurs villes; mais, pour conserver la mémoire des hommes illustres, ils permirent que les cendres tant de ceux qui avoient remporté l'honneur d'un triomphe que des autres grands chets de guerre qui avoient étendu les bornes de leur empire, augmenté la gloire de leur république, fussent placées au lieu le plus éminent de tous, se figurant que les autres monuments de leurs vertus ne feroient point autant d'impression sur les cœui's de leurs citoyens que la présence de ces victorieuses cendres serviroit à les animer et échauffer leur courage du désir de les imiter. Cela fut l'occasion qu'ils firent dresser des temples magnifiques, des pyramides superbes et des sépulcres admirables en leur construction, que l'on appeloit mausolées, du nom de la sépulture de Carie que la reine Artémise fit dresser pour enfermer les cendres de Mausole, son mari, si renommé pour sa structui'e qu'il est au nombre des sept merveilles du monde.
« Les fidèles chrétiens, élevés à l'école de Jésus-Christ, se sont montrés prudents et respectueux envers les cendres de leurs défunts, honorant si fort leurs reliques qu'ils s'écrièrent souvent avec Tobie : « Filii sanctorum sumus; » aussi est-il bien raisonnable que nous imitions nos ancêtres, ayant eu de saints et religieux ]jei'sonnages pour pères. Car, comme le sage enfant est la gloire du père, aussi la louange des saints résulte à la plus grande gloire de Dieu et entre tous les traits que le prophète Isaïe
haute Beausse, qui a Morlaigne pour sa ville capitale, laquelle se doit bien glorifier d'avoir en son continent le corps d'une très noble et très vertueuse princesse , appelée madame Marye d'Armagnac (1), duchesse d'Alençon, comtesse d'Armagnac et du Perche, espouse de Jehan, deuxiesme duc d'Alençon et vingtiesme comte du Perche, lieutenant général pour le Roy contre les Angloys en 1424. Ils eurent pour enfans René, troisiesme duc d'Alençon et vingt-ungiesme comte du Perche, qui espousa Marguerite de Lorraine, princesse renommée pour sa saincteté et dont le corps repose en la ville d'Argentan, qui a été trouvée entière et visitée par raessire Révérendissime Jacques Camus, evesque de Sees (2),
vante de la magnificence du Messie, il dit que sa sépulture sera toute belle et son tombeau plein de gloire et d'excellence et evit sepulchrum ejus gloriosum ; ce qua ie ti^ouve admirable que Jésus-Christ, qui avoit tout négligé, n'a pas voulu négliger l'honneur qui est dû aux morts et qui regardait sa sépulture, laquelle a été vraiment glorieuse, puisqu'il a été accompagné d'onguens et d'aromates très précieux et dans un sépulcre entaillé dans le roc où personne n'avoit encore été mis. Ce bon Seigneur n'a-t-il pas témoigné avoir un soin particulier des corps de ses imitateurs qui sont pour sa cause, en donnant des révélations à quantité de saints personnages, à saint Ambroise, en la découverte des saints Gervais et Protais, frères, et à saint Nazaire en lui montrant le Heu de leur première sépulture afin qu'il les transportât plus honorablement ailleurs ; sur lequel propos Gaudentin, évêque de Bresse, parlant de ces bienheureux corps, auxquels avec les autres évéques il dédioit une basilique, dit ainsi : c Nous avons aussi leur sang qui est témoin de leur passion, désirant de bon cœur graver en nos âmes la souvenance de leur cruelle mort en nous laissant pour mémoire de leur passioti ce mêyne sang que la violence des tourments a tiré de toutes les parties de leurs corps. »
« Ce n'est pas peu de gloire que d'avoir quelque précieux gage de ces saintes reliques et le royaume de France peut bien se vanter par dessus tous d'avoir en dépôt une grande partie de corps glorieux tout entiers ; témoignage infaillible qu'il est chéri et aimé de Dieu par dessus tous les royaumes du monde. Pai'is, cet abrégé de l'univers, à bon droit met au trône de sa plus grande gloire l'honneur de posséder une quantité de ces glorieuses reliques et, entre autres, le corps entier de sa chère patronne, sainte Genevière, qui lui causa une infinité de biens tant spirituels que temporels. Je pourrais rapporter sur ce sujet tant d'autres villes qui possèdent plusieurs glorieux corps, mais mon dessein n'étant pas tel, je me contenterai de vous dire que
Le Perche est une noble petite province »
(Ms. de M. de La Sicotièrc.)
(1) Fille de Jean IV, comte d'Armagnac, de Fezensac et de Rodez, et de Isabelle de Navarre, fille de Charles III, roi de Navarre, comte d'Evreux, et d'Eléonore de Gastille.
(2) Add. « Le tombeau avoit déjà été ouvert en 1589 et en 1592. » (Ms. de M. de La Sicotière.) — Voir à la suite la notice consacrée à Marguerite de Lorraine.
de laquelle fut issu Charles-François, Anne (1) et Françoise, accordée à Louis d'Armagnac, duc de Nemours qui mourut, et espousa depuis Louis de Bourbon, duc de Vaudemont. Charles espousa Marguerite de France, duchesse de Berry, sœur unique du Roy François premier, déclaré pair de France, qui mourut, et la dicte Marguerite espousa en secondes nopces Henry d'Albret, fils du Roy de Navarre, et fut le cinquiesme duc d'Alençon et le vingt troisiesme comte du Perche et tousjours appelé duc d'Alençon jusqu'au deceds de son père, et depuis Roy de Navarre; et, au moys d'octobre 1546, Antoine de Vaudemont espousa en la ville de Mouhns Jehanne d'Albret, duquel mariaige est issu Henry le Grand d'heureuse mémoire, père de noire Roy Louys le Juste, à présent régnant. De sorte que par ceste descente, ceste province se peult bien vanter que les prédécesseure de nostre Roy sont descendus des ducs d'Alençon et comtes du Perche qui ont fait de belles fondations en la dicte ville de Mortaigne et l'ont grandement illustrée et donné beaucoup de leurs biens pour les bastiemens des esglizes et fondations de chapelles ; même nostre bonne princesse, admirable pour sa grande pureté et inimitable pour ses rares vertus qui reluisent en elle, particulièrement estoit douée d'une signallée patience de laquelle elle s'arma pour surmonter les adversités qui lui arrivèrent tant pour la détention de son mary pris par les Angloys, dont, pour le rachepter, il lui cousta deux cents mille écus pour sa rançon, que parce qu'il estoit d'un esprit remuant et tousjours dans le mécontentement envers son Roy; ce qui fut cause qu'il fut arresté et mis au chasteau de Melun en l'an 1455 et procédant contre luy un arrest fut donné à Yendosme, le 2 octobre 1458 et, depuis, il y eust confiscation de corps et de biens; mais le Roy en feist surseoir l'exécution et, pour les biens, il les donna aux héritiers, sauf la duchié d'Alençon et le Perche qu'il reraist à la Couronne. Depuis, il fut remist en liberté par le Roy Louys onze et restably en tous ses biens et honneurs; mais il ne fut pas longtemps en repos, il prit le party de Charles de France pour la duchié de Normandye contre le Roy qui le feist remettre prisonnier par Tristan de Lhermitte. Le Roy s'empara de la duchié d'Alençon et du comté du Perche.
Ceste princesse estant battue de tant de tourmens, de persécutions et d'adversités, print la résolution de revenir à Mortai-
(1) Add. (( Qui épousa Guillaume Paléologue, marquis de Montferrat. ;) [Ms. de M- de La Sicotière.J
gne (1), désirant d'y passer le reste de ses jours comme personne privée, pour y trouver un calme de repos et vacquer aux exercices pieux. Se retira en sa maison où elle feist bastir un corps de logis pour y habiter joignant celuy des religieuses hospitallières de l'Hùtel-Dieu du dict Mortaigne ; lesquelles filles furent après mises au couvent de Saiucle-Glaire pour y prendre la règle de sainct Françoys que feist bastir madame Marguerite de Lorraine, belle-fille de madame d'Armagnac; lequel corps de logis s'appelle donc aujourd'huy la Chambre de Madame d''Armagnac où se tient le bureau des pauvres du dict hospital, renommé par le bon ordre et administration, afin de plus commodément exercer ses œuvres de miséricorde envers les pauvres. Tout ainsi que les autres filles hospitallières, elle-même pensoit et guérissoit les playes des pauvres en les nourrissant de ses biens sans avoir aucun dégoût de leur saleté, imitant ceste grande saiucte Catherine qui léchoit les playes des pauvres et prenoit autant de plaisir à ceste action que si elle eust goûté les plus délicieux mets d'une table royale.
Etant avancée en aage et dans l'incommodité dé sa santé, saichant bien que le monde n'est qu'un pèlerinage et qu'il faut passer de la vie à la mort pour acquérir une plus heureuse vie, ne pouvant trouver aucun contentement en ce monde, elle feist son testament preste pour aller au ciel jouir des félicités éternelles. Il fut passé devant Tassin Thiboust le 22 juillet 1473. Donna à l'esghze collégialle de Toussainct de Mortaigne ses robes de drap d'or pour faire des ornemens à servir aux festes solemnelles dont partye se voit encore aujourd'huy; en outre, elle donna à la dicte esglize mille livres en deniers pour la fondation d'une messe qu'on dit tous les jours, appellée la Messe de Madame (2). Ensuite de quoy elle décéda en sa maison à Mortaigne, le 25 juillet 1473, et fut inhumée en la dicte esglize de Toussainct (3),
(1) Add. « Dès le 13 du mois d'avril 1472. » (Note du ms. de Mortagne./
(2) Add. « Laquelle messe devoit être sonnée par treize coups de la grosse cloche de la dite église de Toussaint. » fid.j
(3) « Rappelons en passant que c'est dans le cimetière de Saint-Jean que fut déposé le corps de Marie d'Armagnac, enlevé du tombeau où il reposait dans la collégiale de Toussaint. S'il faut on croire la tradition, c'est à l'endroit où l'on voit aujourd'hui un if superbe que se trouveraient les restes de celle que l'on vénérait comme une sainte. » {Histoire religieuse de Mortagne, par J. Besnard, p. 25. Documents sur la province du Perche. Septième fascicule. Janvier 1892.)
joignant la chapelle de saincte Catherine, à costé du maistreautel (1).
S'ensuyvent deux procès- verbaux des miracles opérés par l'intercession de madame. d'Armagnac (2) :
« Devant nous, Rodolphe Le Sueur, prestre chanoyne, curé de Saincl- Gervays, Sainct - Protais de la Mesnière, aujourd'huy 10 septembre 1648 (3), s'est présenté devant nous, Guillaume Hayot, aagé d'environ dix-neuf ans, demeurant au lieu de Jérusse, paroisse de la Mesnière, lequel nous a affirmé, qu'aiant esté détenu malade au lict l'espace de Iroys sepmaines ou environ d'une maladie survenue aux hanches, de laquelle il ne pou voit se soustenir debout ni couchié et s' estant fait visiter par remetteurs, médecins et chirurgiens, n'ont pu luy donner aucun soulagement et,
(1) Voici son épitaphe rapportée par Odolant-Desnos dans ses Mémoires hist. sur Alençon et sur ses seigneurs (II, 164). L'abbé Fret la publia également (Chron. perch. III, 64j, et nous la trouvons aussi dans le manuscrit de Versailles.
Maria Armaniaca,
Prmceps sanctissima, quse Joanni
Alenconiensi Diici Comitique Perticensi nupta,
Ad IX Kalencl. sextil. anni M.CCCC.LXXIII ad cœlum
Evolavit.
Hanc ecclesiam quam prœ cetens~"unam dilexit
Pietate summa fr'eqaentavit,
Axiro et serico pictis vestibus ditavit, reditibus
Auxit.
Sacri corporis hseredem optavit,
Contestibus etiamnum prodigiis illustrem facit.
Hic in primarià Unelloriim urbe
Suis illa civibus utilissiyna, dum vixit
Mater pauperum, miserormn asylum, matronarum
Exemplum.
Omnium sedes ornatissima virtutum,
Nune etiam crebris miraculis teslatur, Moritaniensium
Commodo,
Cœlo se beatissiynatn potcntissimamque vivere ;
Cui, inter publica vota
Quibus à cujuscumque generis segris felicissime vocatur,
Constantis ergà principem optimam pietatis
Gratique animi sui moyiumentum
Decanus, canonici et capitulum
Ecclesiœ Moritaniensis P. P.
(2) Ces relations de miracles sont postérieures, comme on le voit, à la rédaction de ce manuscrit. Elles peuvent être néanmoins attribuées à Bart des Boulais qui pouvait vivre encore en ces années-là, ou tout au moins à l'un de ses contemporains.
(3) Var. « 1645. » [Ms. de M. de La Sicotière.J
en cesle extrémité, feist vœu à Dieu que sy c'estoit son plaisir de luy faire la grâce de luy redonner la santé par l'intercession de Marye d'Armagnac, il fcroit dire une messe pour rendre grâce à Dieu et à la dicte dame et feroit le voiage en visitant son tombeau en l'esglize royale et collégiale de Toussainct de Mortaignc et donneroit pour parfaire son vœu une jambe de cire du poids d'une demye livre (1), et depuis il s'est très bien porté. Nous a affirmé qu'aussitôt son vœu fait il y amenda dès le mesme jour et a fait dire la messe au tombeau de la dicte dame par le sieur Léonard des Granges, prestre, vicaire de Gourtoulain, lequel nous a aussy affirmé avoir pleine cognoissance de tout ce que dessus, lequel a signé le présent en présence de Gaspard Hobée qui a signé ainsi que le dict Hayot avec nous, Le Sueur. »
Autre proceds-verbal :
« Du vingtiesme jour de mars 1642, avant midy, au bourg et paroisse de La Mesnière, devant Françoys Tolmer, notaire et tabellion royal en ceste chastellenye de Mortaigne, fut présente Marye Lormoye, veufve de feu Alexandre Duval, demeurante au bourg et paroisse de La Mesnière, laquelle a volontairement confessé en présence de vénérable et discrette personne maistre Rodolphe Le Sueur, prestre et chanoyue de l'esglize collégiale de Toussainct de Mortaigne et curé de la dicte paroisse de La Mesnière, y demeurant, et maistre Léonard des Granges, prestre, vicaire de la dicte paroisse, qu'aiant esté travailler l'espace de deux moys entiers, en l'an 1640, d'un mal d'yeux et avoit perdu la vue totalement et fut ainsi aveugle l'espace de deux moys sans qu'aucun remède naturel luy apportât aucun soulagement et, par l'advis de quelques gens de bien, feist vœu à Dieu et à Madame d'Armagnac que, si par son intercession elle recouvroit la vue, elle iroit de son pied en la dicte esglize de Toussainct de Mortaigne pour visiter son tombeau et faire dire une messe pour rendre grâce à Dieu et à la dicte dame pour le recouvrement de sa vue et, aiant fait ses prières et son vœu, receut entière guérison dans la huictiesme journée et depuis s'est très bien portée; ce qu'elle atteste véritable. Fait en présence des personnes cy-dessus qui ont signé avec nous, notaire; pour la dicte Marye Lormoye,
(1) J'ai vu dans ma jeunesse, dit en 1787 Odolant-Desnos, une planche suspendue au-dessus du tombeau garnie de bras, jambes, enfans de cire. Elle a été supprimée depuis quelques années. » (Mém. hist. sur Alençon et ses seigneurs, II, 164, note l.j
i" Série 18
elle a déclaré ne savoir signer, de ce interpellée suivant l'ordonnance; Le Sueur, Tolmer et des Granges avec paraphes. »