‹ Recueil des antiquitéz du PercheChapitre 50 sur 67 · LA VIE · texte numérisé non relu

LA VIE

Princesse et duchesse d'Alençon et comtesse du Perche (1).

(1) Il existe quatre vies mcanuscrites, au moins, de Marguerite de Lorraine. L'une, qui est originale et autograplie, se trouve en la possession de M. de La Sicotière : Vie de Marguerite de Lorraine, duchesse d'Alençon [par l'abbé Baratte, curé de Cbailloué], m-4o de 482 p., i626. Elle est ornée d'un portrait en pied et au lavis de Marguerite. L'abbé Baratte fit, parait-il, bonimage de son œuvre, en 1727, à Monseigneur de Lorraine, évoque de Bayeux, sous forme de mémoire portant le titre de Lettre historique. Cet exemplaire était sans doute celui que nous venons de citer. Deux copies en sont conservées au Vatican (fonds de la reine Christine, numéro 67) et au Couvent des Clarisses d'Alençon. Enfin une quatrième vie, peut-être aussi une copie (car nous n'avons pu nous en assurer) existe à la Bibliothèque nationale (fr. 1047). Marguerite de Lorraine fut aussi l'objet de plusieurs publications. Le P. Yves Magistri, cordelier, auteur d'une bibliothèque (1382), écrivit la légende de la bienheureuse. Nous signalerons ensuite :

La Vie de Marguerite de Lorraine, duchesse d'Alençon^

grande ayeule du Roy Louys le Juste, présentée à Sa Majesté.

[par le P. Pierre du Hameau, jésuite, originaire de Bellesme.]

A Paris, chez Sébastien Cramoisy, 1628, in-12. (Un exemplaire

de cet ouvrage extrêmement rare appartient à M. de La Sicotière.) Eloge de Marguerite de Lorraine, duchesse d'Alençon, par

Hilarion de Coste. Imprimé dans son a Recueil des éloges des

reines... » tome II, p. 260. Paris, 1630. in-4".

La Vie de la bien-heureuse Marguerite de Lorraine, duchesse

d'Alençon, religieuse de Saincte-Claire et grande-ayeulle de

Geste illustre princesse prit uaissance Tau 1463 (1). Son père se nomme Hemy de Lorraine, comte de Vaudemont, duc de Guise et dAumale ; sa mère s'appeloit Yolande d'Anjou, qui estoit fille de René d'Anjou, roy de Sicile, de Jérusalem, d'Aragon et comte de Provence. De leur mariage sortirent plusieurs enfans dont la pluspart moururent et leur resta seulement un garçon et troys filles. Ce fils se nommoit René, qui succéda à son père au duchié de Lorraine; l'aisné des filles s'appeloit Jehanne, qui^ut maryée à Charles d'Anjou, duc du Mayne; la seconde est la dicte dame Marguerite, dame de Lorraine, dont la vie et la saincteté est nostre sujet. La dernière fille espousa Guillaume, landgrave

de Louis XTV Dieudonné, divisée en deux parties [par François- Jean de la Haye, lecteur jubile, prédicateur ordinaire du Roy et procureur général de tout l'ordre de saint François en France]. A Paris, chez Jean Hénault. 1658. in-8o de XXXII, 168 et VII p. (M. de Contades en possède un exemplaire.)

Histoire de Marguerite de Lorraine, duchesse d'Alençon, bisaïeule de Henri IV, fondatrice et religieuse du monastère de Saincte-Claire d'Argentan, diocèse de Séez, par M. l'abbé Laurent. Argentan, imp. de Barbier, 1854. in-16. (Cette histoire, dit l'auteur, fut faite, à l'aide d'une vie manuscrite de la fin du xviic siècle foi'mant 86 p. pet. in-4o et appartenant à M'"e Vieillot, d'Argentan.)

Marguerite de Lorraine, duchesse d'Alençon, par le comte de Lambel. Lille, L. Lefort. 1802. in-'J6.

Nous compléterons ces quelques indications bibliographiques par un extrait du catalogue des manuscrits de la Bibliothèque nationale concernant Marguerite de Lorraine :

Fr. 20374. — Quittance, analyse, sceau, 25 janvier 15J1. Auti'es

quittances, 13 novembre 1493, Don de Charles VIII

à MargTierite de Lorraine, 15 octobre 1497. De

Louis XII, 24 avril 1503.

Fr. 20373. — Quittance, original, sceau, 15 novembre 1495. Actes

de Marguerite de Lorraine.

Fr. 2746, fol. 118. — Lettres du roy Charles VIII par lesquelles il relève Margueritte de Lorraine... des renonciations par elles faictes à toutes successions directes et collatéralies, au proffict de son frère René, duc

de Lorraine Paris, le sixiesme jour du mois de

febvrier 1488.

Collect. de Lorraine, tome 26. — Titres concernant Marguerite de Lorraine, épouse du duc d'Alençon et fille de Yolande d'Anjou.

A cette liste nous ajoutons une pièce qui fait partie de notre collection : Mandement de Marguerite Lorraine à son trésorier et receveur général Robert de Pdron, de compter 11 l. 10 s. t. aux héritiers de Colin Anqueville, maréchal du duc René, son frère. Essay, i^r février 1499. Pièce signée.

(1) Au château de Vaudemont (Mcurthe).

de Hesse. Henry estant mort, Yolande, sa femme, prit un grand soin de la jeunesse de ses filles, mais ceste bonne princesse mourut peu de temps après son mary. Le lloy de Sicile, aïeul de la dicte Marguerite de Lorraine, voulust l'avoir auprès de luy et luy servir de père. II l'aimoit beaucoup, non sans cause, puisque les belles qualités dont elle était douée la faisoit estimer de tout le monde. Après la mort du Roy de Sicile, elle fust mise à i'aage de treze ans entre les mains de René de Lorraine, son frère, qui en eust beaucoup de soin. A I'aage de viugt-troys ans il la marya à René d'Alençon, comte du Perche, premier prince du sang et très considéré du Roy (1).

Ce sainct mariage fut très heureux ; ils s'aimoient uniquement, mais d'un amour plein de respect l'un pour l'autre ; elle dict donc adieu à la Lorraine et s'en vint avec René , son espoux , en la ville d'Alençon. Ils prirent soin de la conduite de leur maison et feirent en sorte que leurs officiers fussent bien soigneux de debvoirs; c'estoit un bel exemple pour tous les grands de voir une maison si bien réglée. René ne fut pas longtemps à congnoistre les bonnes inclinations de sa femme et pour luy donner lieu de les effectuer, il luy dict qu'il aprouvoit les désirs qu'elle avoit de fréquenter les personnes religieuses, que, pour ce sujet, il avoit dessein de faire bastir en la ville d'Alençon une maison de Saincte-Glaire afin qu'elle s'entretint avec les religieuses pendant qu'il seroit absent (2). Le dessein ne fut pas si tost exécuté à cause de la mort de ce prince qui arriva quatre ans et quatre moys après leur mariage, en 1492. Ceste mort causa bien des affaires à la princesse, car, oultrc la perte qu'elle faisoit d'un bon mary, elle perdoit bien de l'appuy, restant chargée de plusieurs

(1) Le contrat fut conclu le 14 mars 1488 et les noces eurent lieu au mois de mai.

(2) « Madame, depuis que nous sommes ensemble, je pense avoir cognu une partie de vos inclinations; j'approuve fort le désir que vous avez de voir souvent des religieuses et je pense à vous donner en cecy du contentement; j'ay dessein de bastir une maison de Saincte-Glaire en nostre ville d'Alençon, comme il y en a une à Paris, au lieu qu'on appelle ÏAve Maria. Je voudrois qu'elle fust auprès de nostre chasteau; ainsi quand je serois en cour, vous pourriez vous retirer avec les religieuses qui seroient là-dedans, tant qu'il vous plairoit. Voyez comme je ne suis pas ennemy de la dévotion, puisque je vous permets de vivre une partie de l'année comme une religieuse ; ce sera encore un bon exemple que vous donnerez aux dames de nostre estât, qui apprendront comme vous sçavez vous maintenir en mon absence. » (La vie de Marguerite de Lorraine... Paris, 1628, p. 14.)

debtes. Toute sa consolation fut de voir revivre son mary en la personne de Charles d'Alençonj son fils. Dieu luy avoit encore donné deux filles, l'une nommée Françoyse et l'autre Anne. Si tost qu'elle se veist veufve, elle prit la résolution de se plus maryer et feist voeu de viduité contre le sentiment de beaucoup de ses amis qui luy conseilloient le contraire, disant estre une graûde entreprise à une jeune femme comme elle et chargée de troys petits enfans, de vouloir se maintenir seule.

Geste bonne princesse, qui avoit d'autres desseins que le mariaige, ferma l'oreille à tous ces discours et print la résolution d'accomplir les bonnes inclinations que Dieu luy inspiroit, mais ses desseins furent traversés; le diable, ennemy des bonnes pensées, ne manqua pas de s'opposer à son intention en luy suscitant des envieux qui avoient dessein de faire profiict de sa perte. Ils considéroient ceste femme comme veufve et chargée de troys petits enfans dont le plus vieil n'estoit aagé que de troys ans; c'est pourquoy ils feirent tous leurs efforts auprès du Roy Charles VIII pour luy osier ses enfans et les mettre en tutelle, disant que l'éducation d'enfans d'une telle condition méritoit autre chose que la conduite d'une femme, comme si ceste mère eustesté sans esprit et sans jugement. Mais c'estoit bien plus tost le dessein de s'accommoder des biens des mineurs qui les faisoit parler que l'avancement de leur fortune. Cela luy causa bien de la peine, car elle fut obligée de faire un voiage à Paris où elle fui longtems sans pouvoir parler au Roy. Elle estoit visitée de quantité de personnes; les uns luy disoienl que le Roy désiroit qu'elle se défeist de ses enfans, les autres îuyreprésentoienl que c'estoit son profiict et qu'elle n'avoit que faire d'un si grand embarras et qu'elle debvoit penser à mettre son esprit en repos; tout cela ne lacontentoil pas. On tâcha de l'ennuyer; quand elle alloit pour parler au Roy ou luy disoit qu'il estoil occupé, d'autres fois qu'il estoit malade; ce qui luy feist juger à propos de dire ouvertement son sentiment, protestant qu'elle ne s'en retourneroit point qu'elle n'eust parlé au Roy, qu'elle scavoil bien qu'en luy rendant compte de toutes ses intentions il ne manqueroit pas d'enterriner sa requeste, qu'on donnoit bien audiance à des personnes de moindre qualité qu'elle, et qu'elle congnoissoit bien l'humeur du Roy. Quand on veist sa résolution , on luy facilita l'approche de Charles huict qui avoit esté jusqu'alors préoccupé par ses ennemys. Quand il veist la justice de ses desseins il luy octroya l'effect de sa demande ; elle print humblement congé du Roy el revint à

Alcnçon où elle fut peu de tems, aiant dessein de venir à Mortaigne comme un lieu plus propre pour ses dévolions à cause du service journalier qui se faisoit avec un bel ordre dans resglizc de Toussainct du dict lieu. Après avoir purifié sa maison de toutes sortes de vices, elle feist en sorte d'estre servie par des officiers honnestes; elle avoit soin du moindre de ses valets afin que s'ils ne faisoient pas de bien, au moins qu'ils ne fissent point de mal. Elle feist bastir une chapelle dans son chasteau d'Alençon qu'elle renta de biens sufiisans pour nourrir un prestre qui seroit obligé de dire trois messes chacque sepmaine pour satisfaire au vœu que feu monseigneur le duc et elle avoient fait à Dieu pour obtenir de sa divine bonté la guérison de Charles, leur fils, qui estoit d'une faible complexion. Dans le même temps qu'elle faisoit travailler à cesle chapelle, elle feist bastir le couvent de Saincte-Glaire, suivant le vœu de monseigneur le duc, son mary. Elle avoit un soin particulier de ses enfans et tàchoit sur toute chose à leur servir d'exemple ; tous les jours, soir et matin, elle faisoit assembler dans une salle tous les principaux officiers et dames de sa maison avec ses enfans, puis elle venoit prendre sa place au milieu d'eulx tous et eutendoit un sieur docteur qui faisoit un petit discours sommaire de la nature et de Texercice de chaque vertu et comme on doit garder les commandemens de Dieu. Cela fait, la princesse faisoit approcher son fils auquel elle disoit avec une grande douceur : « Mon fils, la plus grande gloire de ceulx de vostre qualité n'est pas d'avoir des hommes qui leur obéissent, mais plus tost de bien obéir à Dieu. Je vous seray bonne mère taudisque vous le rechercherez; retenez donc, mon fils, qu'il faut aimer Dieu plus que toutes choses. » Toutes ses peines ne furent pas sans fruict, car tous ses olTiciers et dames d'honneur estoient si pleins de bonté que lorsqu'elle estoit eu cour on congnoissoit plus tost ceulx qui estoient de sa maison par l'exercice de la vertu que par ses livrées. Cela eust esté une faute qui leur estoit imputée pour un grand crime si seulement une fois ils se l'eussent absentés de la maison. Plus ceste bonne princesse croissoit en aage, plus elle faisoit mespris des vanités du monde ; son habit ordinaire estoit de serge noire avec un grand crêpe qui lui couvroit le visage ; depuis qu'elle fut veufve elle renonça aux pierreries, aux habits de soye et autres mondanités et ne voulut prendre autre qualité que celle de veufve de René d'Alençon. Si la nécessité de ses affaires l'obligeoit de paroislre à la Cour, c'estoit avec ses habits ordinaires et sa modestie accoustumée. Qui vouldroit escrire toutes les per-

fections de ces te princesse, ce seroit teater l'impossible; passons oultre et voyons ses principales actions.

Si elle eut un grand soin de ceulx de sa maison, elle n'en eut pas moins de tous ses subjects et principalement de celles de son sexe. Gomme elle estoit dans sa ville d'Aleuçon, on vint luy dire qu'il y avoit des religieuses qui l'attendoient à Mortaigne, venues de Picardie par son ordre; elle part aussy tost pour les aller recepvoir ; elle les trouva dans l'hospital de la ville où elles gouvernoient les malades. La bonne duchesse voulust estre de leur partye. mais ce fut avec un grand danger de sa vie qu'elle pensa perdre d'une maladie contagieuse; mais elle fut préservée de ce danger par une protection toute visible de Dieu. Si tost qu'elle fut guérie, elle donna ordre pour le bastiement du couvent des dictes filles religieuses qui fut fait à Mortaigne. En même temps elle envoia à Ghasteau-Gontier pour la construction d'un autel, comme aussy à La Flèche où elle feist faire une maison de cordeliers qui depuis a esté donnée par Henry quatre aux jésuites du dict lieu, mais le comble et la perfection de ses ouvrages fut à Argentan, où elle feist bastir un couvent à dessein de s'y retirer pour le reste de sa vie. Pendant tout ce temps, ses enfans estant devenus en aage, elle pensa à leur procurer des partis convenables à leur condition. Son fils Gharles, qui avoit sucé avec le lait les bonnes instructions que sa mère luy avoit données, se trouva avancé eu office plus tost qu'en aage. Le Roy Françoys premier l'aiant fait lieutenant général de ses armées à l'aage de vingt ans, ceste charge luy donna une grande voye à la Gour; ce qui augmenta davantage son crédit fut son mariage avec Margueritte de Valoys, sœur du Roy, mais, peu de temps après l'avoir espousée, il mourut à Lyon en 1525 du regret qu'il eust de la prise de Françoys premier devant Pavie. Il ne laissa après luy autre postérité que la mémoire de son nom. Françoyse d'Alençon, sa sœur, fnt maryée en première nopces à Françoys d'Orléans, duc de Longueville, et depuys à Gharles de Bourbon, premier duc de Vendosme; de ce.mariaige sortit Antoine de Bourbon, duc de Yendosme et Roy de Navarre, père d'Henry le Grand, duquel est sortit Louys treze, père de Louys quatorze, à présent régnant en ceroiaume. Anne, sa seconde fille, espouza Guillaume Paléologue, marquis de Montferat. Si nostre princesse eust soin de faire bastir ses couvents pour la retraite de celles qui se vouloient entièrement attacher à Dieu, elle n'en eust pas moins pour la construction de quantité d'hospitaux pour le soulagement des pauvres misérables ; elle feist accroistre le bastie-

ment et le revenu de l'hostel Dieu de Mortaigne et ce fut dans ce lieu qu'elle mit sa vertu dans son plus beau jour, traitant ellemôme les pauvres malades, consolant les affliges et faisant de son mieux pour leur procurer le salut; elle estoit si charitable qu'elle n'eust pas voulu manger un bon morceau qu'avant elle n'en eust envoyé à ses « seigneurs » (c'est ainsy qu'elle nommoit les pauvres). Jamais elle ne refusoit l'aumosne tandis qu'elle avoit de quoy donner. Il arriva un jour, revenant de la messe, qu'elle n'eut pas assez d'argent pour satisfaire à tous; de quoy estant bien fâchée, il survint un homme inconnu qui luy dit : « Madame, voilà quinze escus que je vous dois, je vous prie de les recepvoir sans vous informer d'où ils viennent (1). » Elle crut cet homme envoyé de Dieu; c'est pourquoy elle print la dicte somme et la distribua à ceux qui n'avaient point receu l'aumosne. Une autre fois, estant au dict Mortaigne, comme elle alloit à la messe, elle rencontra une pauvre femme si pâle et si foible qu'on ne la pouvoit voir sans douleur; elle commanda qu'on la portast à Thospital et ne fut pas longtemps sans revenir voir ceste pauvre femnie a laquelle elle rendit des services qu'une servante n'eust pas voulu faire, luy lavant et nettoyant le corps, luy baisant les pieds et supportant avec grande patience la puanteur de ce corps infecté ; elle i'advertit du jour de sa mort et la disposa à bien finir. Sa charité fut si grande envers les pauvres malades qu'elle vouloit les panser ellemême, quelque puanteur qu'eussent leurs playes. Dans Alençon, il y avoit une femme à qui un vilain cancer avait mangé le nez et pourri tout le visage ; nostre princesse pansa sa playe avec un grand soin et disoit à ceste pauvre femme pour la consoler : « Ma mie, prenez patience, ayez bon courage, j'ay dessein de vous secourir, approchez-vous de moy sans crainte et sans honte. Si vous avez des playes, Nostre-Seigneur en avoit aussy. » En parlant ainsy, elle l'embrassoit. Plus la charité de ceste bonne dame croissoit, plus Dieu fournissoit de matière pour l'exercer : On luy amenoit des malades de tous costés, entre lesquels se trouva un homme beaucoup affligé : ses jambes estoient pourries jusqu'aux. os où il y avoit des vers gros comme la moitié du petit doigt ; la princesse

(I) « Ce que voyant, ceUe vertueuse Princesse luy dit avec larmes : 0 mon grand amy, Dieu soit loué et qu'il vous bénisse : Ce n'est pas mon soin de savoir qui m'euvoye cet argent, c'est assez que cela me vienne à propos pour mes seigneurs (appelant ainsi les pauvres) ausqueis je les donnerav de ce pas pour l'amour de Dieu... » (La vie de M. de Lorraine... Paris, 1628. p. 93.)

les tiroit avec un visage aussy guay que si elle eut touché des perles. Son maistre d'hostel la voiant en ce charitable exercice, print la liberté de luy dire qu'elle interessoit sa santé, que ceste vilaine playe pourrait luy faire mal au cœur. Elle luy feis( responce avec des yeux souriants : « Ne vous souciez point de nioy, car je vous assure que je prends un si grand plaisir à ce que je fais que je ne m'aperçois pas de cette mauvaise odeur. » Si dans Alençon et dans Mortaigne elle a fait paroistre sa charité envers les pauvres malades, elle n'en a pas moins fait à Argentan, s'opposant courageusement aux médecins du dict lieu qui vouloient couper la jambe à une demoiselle à cause d'un vilain ulcère qu'elle avoit. La duchesse entreprit de la guérir et le feist avec un si heureux succès que la demoiselle, trente-cinq ans après, a confessé luy avoir une obligation particulière de sa santé. La dévotion de nostre princesse fut aussy grande que sa charité. Nostre-Seigneur luy donna tant de lumières qu'elle estoit presque tousjours en extase quand elle faisoit oraison. Il luy arriva un jour, estant dans le chasteau d'Essay, que Jésus-Christ la consola si sensiblement que plusieurs crurent qu'elle avoit esté honorée de sa divine présence. Pendant la sepmaine saincte, elle augmentoit ses abstinences et ses dévotions, recherchant l'humilité avec passion ; ce qui l'obligea, pour donner un exemple de ceste vertu, à embrasser une femme lépreuse qu'elle trouva dans les rues de la ville de Mortaigne. Elle avait pris pour modèle la grande saincte Elizabeth de Hongrie, sa parente, qui vivoit environ 250 ans avant nostre princesse ; tous les jours elle lisoit la vie de ceste saincte reyne. Elle avoit aussy une particulière dévotion àsainct Louys de Marseille, evesque de Toulouse, son cousin maternel; c'estoit des vertus de ces deux grandes âmes qu'elle faisoit ses plus beaux entretiens. Après qu'elle eut donné des exemples dans le monde, Dieu luy feist la grâce d'efTectuer ce qu'elle avoit tant désiré, c'est à scavoir sa retraite en religion; pour ce subject, elle fut obligée d'aller prendre congié du Roy qui louoit beaucoup son dessein et qui luy promist de considérer son ûls comme estant son beau-frère. Gela fait, elle manda le Prince, son fils, auquel elle dit son dessein; d'abord, il fut assez surpris, mais, estant revenu de son premier estonnement, il dit à sa bonne mère ci qu'il ne vouloit point contredire à ses volontés, qu'il la supplioit seulement de luy dire si ceux qui gouvernoient sa conscience luy conseilloient de faire ceste retraite, cela estant, qu'il n'avoit rien à dire, sinon de la supplier humblement de se souvenir de luy et de considérer qu'il estoit le prince

DE Madame d'armagnac. 281

le plus affligé du monde. La princesse luy dit que son dessein ne pouvoit luy estre qu'avantageux puisqu'il estoit selon la volonté de Dieu, qu'il sçavoit bien la peine qu'elle avoit prise, depuis la mort de Monseigneur le Duc, son père, de ses enfans, pour les interests desquels elle avoit acquitté la maison de plus de dix milles pistoles ou 100,000 livres de debtes depuis son veufvage et qu'il debvoit croire qu'elle auroit autant de soin de luy qu'elle n'en avoit jamais eu. » Après quelques visites, noslre princesse se rendit à Argentan accompagnée de Monseigneur l'Evesque de Sees, de Monseigneur le duc, son fils, et Madame Marguerite de Valoys, sa belle fille, en la présence desquels elle print l'habit du tiers-ordre de sainct Françoys qui luy fut donné de la main du Révérend Père Gabriel Maria, commissaire du ministre général des Gordelliers et père spirituel de Madame Jeanne de France. Après la cérémonie faite, elle entra dans le couvent, l'an de nostre salut 1517* et le 24* de son veufvage. Geste retraite feist bien répandre des larmes à tous ceulx de sa maison qui pensoient qu'en les privant de sa présence elle les priveroit aussy de sou souvenir ; mais, pour leur osier ceste pensée, elle leur dit que sa libéralité n'avoit pas achevé ce qu'elle pouvoit faire pour eulx et, pour les confirmer davantage, elle feist appeler les sieurs de Laubry et de Bellefont, l'un estoit son maistre d'hostel et l'autre son escuier, auxquels elle dit: « Je crois que mes gens n'entendent pas ce que j'ay fait, ils pleurent comme s'ils m'avoient perdue; je vous prie de les consoler et de les asseurer que je suis encore leur maîtresse. J'ay autant de pouvoir que jamais, que chacun d'eulx demeure en son office ; si Dieu me fait la grâce de passer plus oultre, je les mettray tous à couvert. » Quand le bruit fut répandu que la duchesse d'Alencon avoit prins l'habit de Sainct-Françoys, l'on en vit plusieurs qui semblaient s'intéresser en ceste retraite. Les pauvres s'attristèrent autant que si la source de tout leur bonheur eut esté perdue. Pendant son noviciat, elle feist bastir le couvent d'Argentan. Sur le bruit de la construction de ce bastiement, le lieutenant général de la ville d'Alencon, assisté des officiers et des eschevins de la ville, vinrent la supplier humblement de considérer le grand désir qu'ils avoient que leur ville eut le bien de posséder sa présence, qu'estant la première deladuchié, elle debvoit, au préjudice des autres, estre honorée de sa présence. La princesse leur répondit qu'elle sçavoit bien qu'Alençon estoit la capitale de son Estât, mais qu'elle avoit des raisons qui luy

r Série 19

rendoient l'élection d'Argentan nécessaire et, peu devant sa profession, elle fut visitée par le père provincial de l'ordre de Sainct- Françoys, auquel elle découvrit le dessein qu'elle avoit de renter les religieuses et, pour ce subject, elle feist escrire à Rome au pape Léon X afin qu'il luy permit de vivre en l'ordre de Saincte- Glaire selon la modération des Saincts Pores Urbain et Eugène, Aiant obtenu ce' qu'elle désiroit, elle amassa de l'argent, vendit ses bagues, puis elle achepta une mestairye qu'elle donna à son couvent. Elle feist profession peu de temps après entre les mains de celuy qui luy avoit donné l'habit en la présence de Monseigneur l'Evesque de Sees, de Monseigneur le Duc, son fils, et de Madame, sa belle fille. Depuis sa profession jusqu'à sa mort elle s'adonna à toutes les vertus de religion avec tant de zèle qu'elle vint bientôt au comble de la perfection ; elle vivoit avec une grande obéissance sous les ordres de la supérieure et demandoit tousjours les plus vils offices de la maison afin d'exercer mieux son humilité. Après avoir vescu en la vie religieuse l'espace de quatre ans, elle mourut en son couvent d'Argentan, aagée de 61 ans, au raoys de novembre 1521 (1). Son corps fut inhumé dans son esglize où Dieu à fait paroistre en sa faveur beaucoup de miracles (2). Son tombeau a esté ouvert plusieurs fois et de fraîche mémoire le 19 octobre 1624 par le Piévérendissime père en Dieu Messire Jacques Le Camus, seigneur de Pont-Carré, pour lors evesque de Sees, assisté du père provincial des Cordeliers et de plusieurs autres personnes de qualité: ils trouvèrent son corps frais et entier,

(1) « ... Le second jour de novembre de l'année mil cinq cens vingt et un, après les huict heures du soir, elle prend la croix entre ses mains ; puis, î'ayant baisée avec beaucoup de douceur et de respect, elle dit qu'elle l'avoit aymée tous les jours de sa vie et que particulièrement elle en faisoit estât contre les plus puissans efforts de ses ennemis invisibles. Comme neuf heures du soir s'approchoient, après qu'on eust leu l'Evangile de sainct Jean, au lieu où il traicte de la Passion, elle pria humblement sa Supérieure de luy donner sa bénédiction; et comme si c'estoit prendre son congé pour s'en aller au Ciel, voilà qu'elle prononce le sainct nom de Jésus et qu'elle lève sa main droicte pour faire le signe de la croix, et presque au milieu de ces sainctcs actions, elle rend son esprit à Dieu. Ainsi mourut Marguerite de LoiTaine, la gloire de son sexe, l'honneur des Princesses, le miroir des vefves et l'exemple des religieuses... > (La vie de M. de Lorraine... Paris, 1628, p. 205.

(2) Le mausolée de René d'Aleuçon et de Marguerite de Lorraine a été détruit en 1792 en même temps que le caveau des ducs d'Alençon situé dans l'avant-chœur. Ce tombeau fut dessiné et décrit par Montfaucon et par Odolant-Desnos. (Mém. hist, sur Alençon et sur ses seigneurs. Tome II, p. 206 et 220).

les yeux, la bouche et le nez bien formés. Ce qui est admirable, c'est de voir son cœur, qui est enfermé dans une petite châsse de plomb, vermeil comme s'il sortoit de son corps. Monseigneur de Sees, cy-dessus dénommé, qui estoit témoin oculaire, feist le récit au deffunt Roy Louys XIII et aux Reynes qui témoignèrent en avoir bien de la joye. Sa Majesté promist d'en oscrire à Sa Saincteté pour obtenir la permission d'informer pour travailler au proceds de sa canonisation.

Geste histoire, qui est la véritable relation de sa vie, est un beau modèle pour tout le monde et particulièrement pour ceulx qui sont mariés, pour toutes les veufves qui veulent finir leurs jours dans les pratiques de vertu que Dieu demande pour leur donner pareilles grâces que celles dont jouist ceste vertueuse princesse devant la divine Majesté, dont le mary s'appeloit René d'Alençon, lequel estoit fils de madame Marye d'Armagnac qui gist en l'esglize collégialle de Mortaigne.

Epître à Monsieur Gathinat, sieur de Mauves et la Fauconnerie.

Au lecteur

Auteurs dont s'est servi Bart en ce recueil

pages

TITRE lei-.

Du Perche et de ses maisons religieuses H

Prieurés conventuels ; J 5

Eglises collégiales il

Simples prieurés 17

Hôpitaux 19

Léproseries 19

Paroisses de la province du Perche 19

Ghartrage de Mortagne 28

Paroisses 29

Prieuré de Saint-Martin-du-Vieux-Bellême 30

Prieuré de Chêne-Galon 51

Fondation du Prieuré de Moutiers 31

Prieuré de Sainte-Gauburge 32

Prieuré de la Ghaise 34

Division du Perche 34

Rivières du Perche 37

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