‹ Recueil des antiquitéz du PercheChapitre 52 sur 67 · LHOMME ET L'OEUVRE · texte numérisé non relu

LHOMME ET L'OEUVRE

Le recueil que nous présentons aujourd'hui au public n'est pas l'œuvre d'un historien de profession, encore moins celle d'un chroniqueur. Inspiré par un amour sincère et profond de son pays, désireux de oustraire aux injures des années et aux hasards des guerres si fréquentes et si desti'uclives les souvenirs écrits des événements et des luttes passés, l'auteur s'est efforcé de rassembler les manuscrits épars, de retrouver les titres égarés, sans autre ambition que de conserver pour les siècles à venir, et surtout pour les familles de sa province, les documents de toute nature que le temps n'avait pas encore détruits; curieux et diligent, il a fait appel à toutes les bonnes volontés, recueilli les traditions, interrogé les vieux témoins de faits oubliés, religion, histoire, archéologie, noblesse, topographie, il s'est intéressé à tout. Les fonctions qu'il occupait facilitaient, d'ailleurs, singulièrement sa tâche. Tabellion de l'une des villes les plus populeuses du Perche, en rapport continuel avec la noblesse de la contrée, homme de confiance des monastères comme des particuliers, il avait son entrée partout et il était à même de puiser ses renseignements aux meilleures sources. De plus, son étude était une mine inépuisable d'où il pouvait extraire, à ses moments de loisirs, ses plus précieuses et ses plus sûres indications. Les services que nous rendent aujourd'hui les minutes notariées qui s'enrichissent chaque jour, peuvent faire supposer les ressources qu'elles devaient fournir à un notaire de province, qui n'avait pas à sa portée, comme nous,

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les raretés bibliographiques du palais Mazarin ou les trésors de l'hôtel de Soubise. Sans doute, assez casanier, obligé par ses fonctions à ne pas dépasser le cercle de ses occupations habituelles, il se trouvait privé des ouvrages de fond les plus nécessaires et devait souvent s'en rapporter aux dires ou à l'érudition plus ou moins éprouvée de chacun. La liste qu'il nous donne des sources imprimées qu'il a pu consulter n'est pas considérable; encore a-t-il pu y puiser lui-même ? Certaines de ses pages permettraient d'en douter. De là vient que ses citations ne sont pas toujours justes.

En ce qui concerne l'histoire proprement dite de son pays môme, il ne doit pas inspirer une confiance absolue : sa chronologie des comtes du Perche ne peut être admise, certains noms sont dénaturés et quelques faits ne sont pas à leur place. Il cite sans contrôle, mais plutôt par manque de référence que par légèreté. En revanche nous lui devons la conservation de faits tout à fait locaux, de découvertes qui, sans lui, seraient demeurés à jamais dans l'oubli; souvent témoin oculaire ou même actif des événements qu'il rapporte, il semble surtout avoir fait appel à ses souvenirs et c'est en cela que son recueil mérite d'être consulté.

Certes Bart n'avait pas l'intention de publier son ouvrage. Il n'en avait ni la pensée ni les moyens. Vivement sollicité et encouragé par une des grandes personnalités du Perche, Monsieur de Catinal, conseiller au Parlement de Paris, avec lequel il était en relations suivies, il tint à honneur de répondre à ce bienveillant appel et, aidé de ses conseils, il entreprit ce long travail. Son premier soin fut donc d'être agréable à un ami; il voyait en outre dans cette œuvre un moyen d'être utile à ses compatriotes, de conserver dans leur esprit et dans leur cœur le souvenir des anciennes gloires du Perche, de les exciter à « prier Dieu », comme il le dit, « pour leurs comtes ^ et « de servir de blâme aux ingrats qui les ont couverts du voile d'oubliance et donner du contentement à leurs successeurs de connoître l'antiquité de de leurs familles ». Bart écrivait donc pour sa contrée seule, espérant que son manuscrit, copié maintes et maintes fois, irait de manoir en maQoir distraire des longues veillées et prendre place aux vieux chartriers des environs. Il était loin de penser qu'une reine de Suède l'aurait un jour en sa possession, qu'il irait courir le monde et rappeler la France dans les longues galeries du Vatican. Plus bornée était son ambition, plus modeste était l'homme.

Sa vie, rapportée ailleurs, fut simple, exempte de troubles et

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d'agitations, si trauquille que la date de sa naissance est resiée inconnue comme celle de sa mort. A peine retrouve-t-on de temps à autre son nom môle à quelque acte de la vie privée, il traverse avec calme les troubles de toute nature qui éclatent durant sa vie, et y assiste plutôt en témoin qu'en acteur. Il avait conservé tout spécialement le souvenir du massacre des Huguenots (1) qui dut frapper fortement sa jeunesse; son ressentiment contre eux est grand et en homme épris de son sujet, il ne manque pas au début de son œuvre de leur reprocher leurs destructions et leurs pillages. « Le malheur a voulu », dit-il, « que les prolestans au commencement de leurs élèvemens ont bruslé partie des tiltres des fondations et baslimeus : ce qui a enseveli et perdu la mémoire en ce regard ; eu quoy ils ont non seulement offensé la mémoire de ces pieux princes, mais de leurs propres parens, prédécesseurs et progéniteurs qui ont en la pluspart favorisé et assisté de leurs biens les dictes fondations et », ajoute-t-il, « pour ce qui peut encore arriver un tel orage qui acheveroit d'en perdre en tout la connoissance, j'ay jugé pour leur mérite eslre nécessaire eu ce qui en reste, leur donner nouvelle vie... »

Un événement de famille vint pourtant rompre quelque peu la monotonie de son existence, événement qui nous intéresse tout particulièrement et qui va nous montrer combien était grande la modestie de notre écrivain. Pressé, nous l'avons dit, par M. de Gatinat, qui voyait en lui l'étoffe d'un chercheur et d'un érudit, Bart s'était mis consciencieusement à l'œuvre, transcrivant les manuscrits, compulsant les titres, disposant tous ses matériaux pour l'édifice qu'il lui fallait exécuter. Le travail était dur, pénible certes, mais le tabellion ne ménageait pas sa peine et il entassait pièce sur pièce, note sur note, si bien qu'un beau jour il se trouva en présence de volumineux cahiers. Le plus gros était fait, mais non le plus délicat. 11 fallait mettre en ordre ces feuilles détachées, classer, réunir, faire un tout ; le fond était trouvé, la forme restait à donner. Le compilateur fut découragé ou plutôt défiant de ses propres forces ; de plus, accablé d'affaires, le temps lui faisait défaut et c'est alors qu'il résolut de mettre ses mémoires, comme il nous l'apprend, « es mains de raessire François Gourtin, avocat du Roy à Belléme, mon bon cousin, espérant pour sa suffisance qu'il s'en acquitteroit mieux que moy ». On ne peut qu'ad-

(1) Il devait avoir une vingtaine d'années au moment de la Saint-Bai^ thélemy.

mirer cette profonde humilité ; mais son beau détachement devait lui coûter cher. Gourtin mourut peu de temps après et le manuscrit prêté ne se retrouva plus, du moins Bart n'en entendit plus parler. Le travail était à refaire et il fut refait avec courage et persévérance. Le fils de Gourtin, René, de son côté, reprit l'œuvre de son père, sans doute sur les premiers essais de Bart; de sorte que nous nous trouvons avoir deux histoires du Perche entreprises concuremment. Nous avons tenu à pubHer celle-ci d'abord : il élait bien juste de donner la première place à l'homme qui avait eu la première pensée (1).

Le style de Bart des Boulais est simple comme sa personne, sans prétention et par cela même digne de toute foi. Il écrit pour l'avenir et il le fait avec sincérité et fidélité. Loin d'exagérer les faits, d'atténuer ou d'excuser les torts de l'un ou de l'autre, de vanter tel ou tel coin de son pays, il expose avec impartialité les fautes comme les mérites, les faiblesses comme les vertus. Il précise les événements, il entre dans les détails et il nous rapporte ainsi une foule de choses; mais cette concision, cette minutie nuisent au style et en rendent difficile la lecture courante. C'est avant tout, d'ailleurs, une œuvre de compilations et de notes personnelles dans laquelle l'imagination n'a aucune part, qui sert plus qu'elle ne plaît.

L'ouvrage est divisé en deux parties : l'une consacrée à la description physique, topographique, historique et religieuse du Perche; l'autre à l'histoire des comtes d« la province. Il pourrait s'arrêter là. L'auteur a voulu y ajouter sous forme d'appendice trois petits travaux que nous avons cru bon de joindre au corps principal, bien qu'ils auraient pu former des opuscules distincts. Ce sont : un Tïiérnoire pour justifier que Mortagne est la

(1) Une lettre trouvée aux archives nationales dans l'inventaire des papiei'S de Monsieur semblerait faire croire que Bart n'a élé que le continuateur de Gourtin et non son précurseur. Cette lettre, fort curieuse, d'un monsieur Bezot, que nous aurons l'occasion de rapporter en entier lorsque nous nous occuperons de Gourtin, contient en effet ce passage : « Une personne qui ne veut point être connue, dans la crainte de se faire une multitude d'ennemis, vient de me confier l'histoire manuscrite du Perche, commencée par François Gourtin, avocat au baillage de Bellesme, à la fin du xvie siècle et finie par Louis [pour Léonard] Bar, son cousin-germain, en -1611. » Il ne nous est pas permis de mettre en doute la bonne foi de celui qui a écrit ces lignes, mais nous avons meilleure confiance dans les explications de Bart lui-même qui raconte avec simplicité son aventure et qui n'avait aucun intérêt à intersertir les rôles. (Cette indication nous a été obligeamment communiquée par M. Fournier, de Mortagne.)

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capitale du Perche et deux relations de vie de Madame d^Armagnac et de Marguerite de Lorraine.

Dans son travail Bart s'est particulièrement attaché au côté religieux et au côté généalogique. Et cela se comprend aisément. Les couvents, les maisons religieuses existaient en grand nombre dans le Perche et Mortagne se trouvait au centre de cette agglomération. D'un cOlé la Trappe, non encore florissante comme elle devait l'être un siècle plus tard, après sa réforme, mais pouvant témoigner déjà d'une longue existence, de Taufre les chartreux au Val-Dieu ; à la porte de Bellême. Chêne-Galon et ses bonshommes, la Chaise, le Vieux-Saint-Marlin; à Mortagne môme, Chartrage, Saint-Eloi, les religieuses de Sainte- Claire; plus loin Moutiers-au-Perche, les prieurés de Dame-Marie et de Sainte-Gauburge ; plus loin encore, les Clairets, la célèbre abbaye de Tiron, Arcisses, Saint-Denis de Nogent et quantité d'autres. Là les titres abondaient et Bart y puisait largement. D'autre part, sans en tirer nullement vanité, il n'était pas fâché de plaire aux châteaux voisins en faisant revivre leurs seigneurs. C'était un moyen de ménager sa clientèle. C'était surtout un doux devoir pour lui de reconnaître son obligeance.

Il laisse de côté pour ainsi dire l'archéologie et s'il cite les monuments religieux ou militaires, c'est plutôt pour mémoire, s'abstenant de toute description technique. Nous devons lui savoir gré pourtant de nous signaler plusieurs découvertes dont nous savons faire aujourd'hui notre profit. En somme sans mériter, comme nous le disions en commençant, le titre d'historien proprement dit, il fait avant tout de l'histoire; précurseur de Gourtin, de Bry de la Clcrgerie, d'Odolant-Desnos, de Fret, de de La Sicotière, chef d'une pléiade de chercheurs, il est le point de départ d'un mouvement qui ne fait que s'accentuer chaque jour dans notre région, et à ce titre seul il est digne de notre reconnaissance et de notre attention (1).

(i) Bart des Boulais a été l'objet de plusieurs notices. Voir à ce sujet : Manuscrit de Versailles, f. 294. — L'abbé Fret, Le diseur de vérités, 1842, in-16, p. 151. — Id., Antiquités et chroniques jyercheronnes, 1838, p. xiii. — 0. des Murs, Histoire des comtes du Perche de la famille des Rotrou, 1856, p. 10. — De Manne, Esquisses historiques sur quelques localités de la Normandie. Lyon, 1869, p. 16. — De la Sicotière, Coup d'œil sur les historiens du Perche, Rouen, J874, p. 6. — Pitard, Fragments historiques sur le Perche, 1866, p. 216. — Frère, Manuel du bibliographe normand, I, p. 65. — Bibliothèque historique de la France, par le P. Leloug, 1771, tome III, p. 413, n» 35526, etc., etc..

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