DISCOURS PRÉLIMINAIRE
En présentant au public le recueil de meubles et de décorations d'intérieur qui composent cet ouvrage, et dont les originaux ont été, à diverses époques, exécutés sur nos dessins, nous sommes fort éloignés de prétendre offrir aux artistes des modèles à imiter. Notre ambition serait satisfaite, si nous pouvions nous flatter d'avoir concouru à répandre et à maintenir dans une matière aussi variable, aussi soumise aux vicissitudes de l'opinion et du caprice , les principes de goût que
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(a) nous avons puisés dans l'antiquité, et que nous croyons liés, quoique par une chaîne moins aperçue, à ces lois générales du vrai, du simple, du beau, qui devraient régir éternellement toutes les productions du règne de l'imitation.
La théorie du goût ne saurait séparer dans cet empire les plus légers produits de l'art de ses plus vastes ouvrages. Un nœud commun les rassemble. Une active et réciproque influence s'exerce entre eux. Quelle que soit la manière d'imiter et de faire qui domine dans un temps ou dans un pays, l'œil éclairé du connaisseur en distingue, en suit l'effet et les conséquences, dans les plus grandes entreprises de l'art de peindre, de sculpter et de bâtir, comme dans les moindres œuvres des'arts'industriels , qui se mêlent à tous les besoins et à toutes les jouissances de l'état social.
Qui est-ce qui ne distingue pas la direction de l'esprit et du goût de chaque période, par les détails des ustensiles domestiques, des objets de luxe ou de nécessité auxquels involontairement l'ouvrier donna l'empreinte des formes, des contours et des types en usage de son tems ? Ne comptons-nous pas les générations , si l'on peut dire , par les formes des tables , des chaises , des meubles, des tapisseries? Le génie de Raphaël ne se fait-il pas remarquer dans tous les objets d'ornement qui reçurent son influence? Quel amateur ne paie pas chèrement tous ces restes épars du goût du XVI« siècle, ce siècle qui, après une longue stérilité, parut être une sorte de rejet de l'antiquité, et que les siècles suivans , malgré tous les efforts de l'esprit novateur, ont égalé d'autant moins, qu'ils ont cru l'avoir surpassé? Trois ou quatre périodes de goût, de manière et de style, se
(3) sont succédées depuis, et toujours les formes de l'ameublement se sont trouvées dans un accord parfait avec le génie qui présidait aux inventions de l'architecte , du sculpteur et du peintre. L'orfèvrerie du siècle de Louis XIV est empreinte du goût de Le Brun. L'armoire et le guéridon de Boule ont les contours , les profils et les cartels de Mansard. Le XVIII e siècle fait reconnaître son goût mesquin, faux et insignifiant dans les dorures de ses boiseries, dans les contours de ses glaces, dans le chantourné de ses dessus de porte, de ses voitures, etc., comme dans les plans mixtilignes de ses bâtimens et le maniéré des compositions de ses peintres.
Cependant, la fin de ce siècle, par une réunion de causes inutiles à décrire ici, vit son goût non seulement changer $ mais passer assez brusquement d'un extrême à l'autre.
L'architecture , qui , en général , donne le ton aux autres arts, et sur-tout à ceux de la décoration, fatiguée , si Ton peut dire, de toutes les innovations par lesquelles on avait cru depuis deux siècles étendre son empire, se trouva ramenée à la simplicité du goût antique, et même du plus antique chez les Grecs.
Le grand nombre de temples d'ordre dorique sans base , que les découvertes des voyageurs firent reparaître , produisit sur cet art une sorte de révolution subite. Avant que ces monumens fussent bien connus , on les regardait comme étant ceux de l'enfance de l'art. Lorsqu'on les eut mieux vus, on les tint pour être d'une architecture bonne à appliquer seulement à des édifices d'un genre lourd et vulgaire. Mais lorsqu'on sut qu'il s'en trouvait de telle dans toute la Grèce, et à des temples
du plus bel âge, ce fut un jugement contraire. Le goût à la ■grecque était devenu démode, on mit le dorique sans base à tout. Bientôt les nombreuses découvertes en tout genre d'antiquité, firent abjurer les formes et le goût qui avaient dominé depuis long-tems.
On s'aperçut que ce qu'on vient de dire sur la liaison qui Unit les ouvrages de l'art à ceux de l'industrie, s'était aussi réalisé chez les anciens : on recueillit les moindres fragmens de leurs ustensiles, de leurs meubles, de leurs peintures, de leurs ornemens. Les fouilles faites dans les villes d'Herculanum et de Pompéia , en restituant une multitude d'objets qui avaient autrefois fait partie de l'ameublement et de la décoration intérieure des maisons, augmentèrent de plus en plus ce goût d'imitation de l'antique. Tout cela concourut , avec le changement opéré dans l'architecture, à réformer les pratiques de l'ameublement moderne. Des lignes simples, des contours purs, des formes correctes , remplacèrent le mixtiligne, le contourné et l'irrégulier.
Les découvertes dont on vient de parler répandirent d'autant plus rapidement le goût de l'antiquité , que la gravure servit à multiplier les dessins de ces monumens, grands ou petits. Ces recueils de gravure pénétrèrent dans tous les ateliers des arts industriels, et les moindres inventions du goût ancien, devenant la propriété de quiconque cherchait à rajeunir les produits de son travail, l'antique parvint à être la source la plus féconde pour le génie de la mode.
Si l'on s'étonne quelquefois de la multiplicité des objets d'art et de goût, que le tems et la destruction n'ont pu sous-
(5) traire à l'héritage de l'antiquité , on est bientôt porté à s'étonner encore plus de l'immensité des pertes que nous avons faites. Sans les villes d'Herculanum et dé Pompéia, que saurait-on des détails d'art domestiques des anciens, de leurs meubles, du goût d'ornement de leurs intérieurs, de la disposition de leurs maisons, des habitudes de leur luxe? Ces villes, d'origine grecque, participaient encore, lors de leur destruction, aux usages de la Grèce. On y trouve des nuances de style, des délicatesses d'ornement qui tiennent plus au goût grec qu'au luxe romain. Dcja cependant certaines bizarreries semblent indiquer un âge où le simple était passé de mode , où l'artiste obéissait moins aux inspirations de la nature, qu'au besoin de flatter par des nouveautés un esprit qui commençait à être rassasié du vrai beau.
Combien n'est41 pas à regretter que de semblables découvertes n'aient pii se faire dans la Grèce même , et de manière à pouvoir nous faire saisir ce que devait être le goût de l'ameublement dans quelque une de ses villes principales et à une des belles époques de ses arts?
L'art de la gravure, qui, comme celui de l'imprimerie, a la propriété de multiplier lés ouvrages, aura peut-être aussi l'avantage de les rendre impérissables. Mais un autre bienfait de cet art, c'est de fixer par des recueils d'estampes une multitude de choses qui par leur nature sont temporaires', et sont condamnées à né laisser que des souvenirs dont aucune tradition même ne peut garantir la durée.
Les grands ouvrages de l'art peuvent seuls franchir de grands intervalles de tems. Mais comment perpétuer la mémoire
(6) de ce qu'on appelle le goût d'un pays et dun siècle, appliqué à cette multitude innombrable d'objets qui se renouvellent sans cesse, qui tiennent à des matières légères ou fragiles, et dans lesquelles se peignent si bien le caractère, les mœurs, et les opinions. Ce que nous entendons sous le nom d'ameublement entre dans cette classe de productions plus ou moins fugitives.
Si depuis l'invention de la gravure on eût employé cet art à recueillir et à transmettre toutes les inventions du genre dont nous parlons, avec quel plaisir ne parcourrait-on pas, dans un espace de trois siècles , la marche de l'esprit et du goût appliqués à ces ouvrages? Avec quel intérêt ne suivrait-on pas dans leurs vicissitudes les efforts du génie tournant sans cesse dans une sorte de cercle , se trompant si souvent au mouvement même qu'il reçoit et imprime tour-à-tour, s'imaginant qu'il monte pareequ'il va plus loin, et revenant, sans s'en apercevoir, au point dont il était parti.
La gravure ne donne que des idées imparfaites des chefsd'œuvre de l'imitation -, et , bien qu'on ne doive pas à cet égard dédaigner les moyens de conservation qu'elle offre, on conviendra cependant que les objets de goût, de luxe et d'ornement qui nous occupent, peuvent recevoir de cet art de bien plus grands services.
C'est donc en partie sous ce rapport que nous avons cru utile d'employer la gravure à recueillir ceux de nos travaux dans le genre de l'ameublement, qui, soit par l'importance de leur destination, soit par le rang de ceux qui les ont commandés , peuvent être regardés comme propres à attester
(7) la manière de voir, de composer, et d'orner, de la période présente.
Si cet exemple peut encourager d'autres artistes à confier ainsi à la gravure les travaux dont ils auront eu la direction, nous pourrons nous flatter d'avoir commencé des espèces d'annales du goût de notre génération en cette partie.
Mais, comme nous l'avons déjà donné à entendre, un autre point de vue a fixé nos regards en publiant ce recueil. On peut, dans les ouvrages d'ornement et de décoration, séparer et considérer d'une manière disiincte Tespère et le genre. Le genre ne nous appartient point, il est tout aux anciens-, et comme notre seul mérite serait d'avoir su y conformer nos inventions, notre véritable but, en leur donnant de la publicité , est de faire tout ce qui est en notre pouvoir, pour empêcher que la manie d'innover ne corrompe ou ne détruise des principes d'après lesquels d'autres feront sans doute mieux que nous.
Malgré l'espèce d'empire que le goût de l'antique semble avoir pris depuis quelques années, nous ne pouvons nous dissimuler qu'il ne doive en grande partie cet ascendant au pouvoir que la mode exerce chez les peuples modernes.
Le pouvoir de la mode , ce grand recteur des ouvrages des arts, doit son influence à trois causes, l'une morale, et qui tient à l'amour du changement propre à l'esprit humain ; l'autre sociale, et qui dépend des habitudes de nos sociétés, où le commerce des deux sexes et la fréquentation ainsi que la réunion des personnes, dans la seule vue du plaisir, influent d'une manière très active sur le désir de plaire-, la troisième
(8) est commerciale -, elle se lie à l'intérêt qu'ont tous les ouvriers de faire vieillir les objets de luxe, pour en renouveler plus souvent les produits, et augmenter leur débit.
De ces trois causes, il nous paraît que la première, qui est générale, est la seule dont on retrouve l'action chez les anciens, Mais cette action, il faut le dire, n'y produisit pas les mêmes effets. L'amour du changement est tellement inhérent à l'esprit humain, que les arts, loin de se considérer comme capables d'y résister, sont précisément les ministres les plus dévoués de cette inclination naturelle. Mai» il y a deux manières de flatter ce penchant: l'une consiste à conserver dans tout objet ce qui en est le type originaire, le principe, ou la raison nécessaire, et à varier, sans blesser le fond, les formes accessoires, les détails, les circonstances, de manière que l'essentiel soit invariable, et que l'accidentel seul change. Ce fut la manière des anciens dans tous leurs ouvrages, depuis les plus grands jusqu'aux plus petits, depuis le temple jusqu'au vase d'argile. L'autre manière consiste dans l'arbitraire le plus absolu , et elle s'exerce plus encore sur le fond que sur sa forme, plus sur le principal que sur les accessoires. C'est là le caractère du goût des modernes, qui, possédés en tout genre d'une incroyable manie de changement, n'ont cherché dans toutes les parties des arts qu'à faire autrement qu'on avait fait, sans s'inquiéter des raisons fondamentales, des principes naturels, et des lois que la convenance prescrit à chaque chose.
Cette manie de changement ne tient plus à la cause universelle de la nature de notre esprit, ni à ce besoin de variété qui est lui-même le principe fécond de son activité. Il en faut
(9) chercher la source dans les deux autres principes que nous avons indiqués.
La manière d'être et l'habitude des sociétés modernes, qui mettent tous les individus en spectacle dans les lieux de promenade, de conversation, de jeux, et de plaisir, ont éveillé au plus haut point l'envie de plaire d'une part, et le désir de se distinguer de l'autre. De là cet empire de la mode dans tout ce qui tient à l'habillement, à la parure, et aux manières-, de là cette action toujours renaissante qui porte le grand nombre à imiter le petit nombre qui donne le ton, et le petit nombre à quitter l'usage dès quil devient général. Le ridicule est l'arme de la mode -, et cette arme a d'autant plus de force , que le nombre des spectateurs est plus considérable. Et comme pour les esprits sensés , le ridicule ne vaut la peine ni d'être évité , ni d'être affronté, le cours de la mode n'éprouve pas de résistance* Chacun y cède plus ou moins promptement, et l'on s'y conforme dans une multitude de choses qui, de près ou de loin > attaquent l'imitation du vrai et du beau.
Plus le goût et les plaisirs de ce qu'on appelle maintenant société se sont accrus,. plus l'action de la mode a étendu son pouvoir, et il n'est presque rien dans l'intérieur des maisons qui n'y soit subordonné. La décoration et l'ameublement de* viennent aux maisons ce que les habits sont aux personnes : tout en ce genre vieillit aussi, et dans un petit nombre d'années passe pour être suranné et ridicule. Les arts industriels, qui concourent avec l'architecture à l'embellissement des édifices, reçoivent de l'esprit de mode la même impulsion , et aucune sorte de beauté ou de talent ne peut assurer à tous
( io ) ces objets de goût d'autre durée que l'intervalle de tems nécessaire pour leur trouver un goût nouveau qui les remplace. Nous laisserons à tirer pour les autres arts d'imitation les conséquences qui peuvent les atteindre sous l'influence dune telle domination. Mais personne ne contestera que l'architecture n'en doive être affectée la première et de la manière la plus directe.
Les modèles de cet art n'ont point dans la nature le positif, le réel et le matériel qui sont propres à ceux de la sculpture ou de la peinture; et quoique les modèles sensibles de ces arts puissent toujours être atteints par l'esprit de mode, non pas en eux-mêmes, mais dans la manière de les voir et dans celle de les imiter, il arrivera cependant que les défauts d'imitation seront plus facilement dénoncés par le parallèle de la nature. Mais ce qui dans la nature est le modèle de l'architecture réside dans une région abstraite et analogique qui n'est accessible qu'à l'intelligence, à la raison, au sentiment. L'architecture n'imite la nature quen faisant comme elle: ses raisons, ses convenances, ses rapports avec la fin proposée, sont les vrais modèles de cet art.
Faire tout par une raison, faire tout de manière que cette raison soit à découvert, et justifie l'emploi des moyens, est le premier principe de l'architecture.
Cependant le premier principe de la mode est de tout faire sans autre raison que de faire autrement} et non seulement ce goût ne se conduit dans les ouvrages par aucun rapport avec la fin de l'ouvrage, mais il se plaît le plus souvent à la contredire. Les formes ou les besoins du corps ne sont pas la