‹ Recueil des décorations intérieuresChapitre 2 sur 52 · II · texte numérisé non relu

II

raison des formes des habits-, car on ne s'habille pas pour se vêtir, mais pour se parer. Les meubles ne se fout en vertu d'aucune nécessité qui en prescrive la forme. Ou passe du droit au tortu, du simple au composé, et vice versa. Ceci n'est que trop l'histoire de l'architecture moderne et de ses vic.ssi-

tudes. .

Quoique nous ayons avancé que cet art est revenu depuis quelques années à des principes plus sages, nous sommes loin de nous flatter qu'on puisse l'y fixer.

Pour prouver que ce retour à un meilleur goût est dû en grande partie au pouvoir de la mode, il ne s'agit que de considérer, dans tout ce qui nous entoure, l'abus désordonné que l'on fait des plus belles formes , des plus belles inventions , dans les sujets qui les comportent le moins.

Si par exemple, des sphinx, des termes à l'égyptienne, peuvent'convenir par la sévérité de leurs formes et par leur sens allégorique à tel ou tel emploi dans certains objets de l'architecture ou de l'ameublement, avant peu l'on verra toutes les enseignes, tous les dessus de portes à l'égyptienne. Si les légèretés de l'arabesque et ses idées badines conviennent à de petits compartimens, et s'accordent avec des pièces dout l'étendue comme le caractère ne demandent que de la gaité-, bientôt, si la mode s'empare de ce goût, l'arabesque dev.endra l'ornement universel. Ainsi l'on a vu l'ordre dorique sans base, affecté aux temples, devenir l'ordre des boutiques, des corpsde-garde, et de tout ce qu'il y a de plus vulgaire en édifices.

Ce qui généralise ainsi les inventions et les formes des ouvrages, ce n'est ni un sentiment plus juste, ni un goût plus

généralement éclairé: on n'en veut par aucune autre raison, que celle qui fait vouloir la coupe d'habit ou de coiffure du jour. On ne veut pas ces choses parcequ'on les trouve belles ; mais on les trouve belles parce qu'on les veut : aussi leur arrive-t-il promptement de subir le sort de tous les produits de la mode. L'industrie s'en empare , les reproduit de mille façons économiques, les met à la portée des moindres fortunes. Toutes les sortes de falsifications dénaturent leur valeur. Le plâtre tient lieu de marbre, le papier joue la peinture, le carton imite les travaux du ciseau, le verre se substitue aux pierres précieuses, la tôle remplace les métaux, les vernis contrefont les porphyres. De là résulte un premier abus, qui procède de l'esprit même de la mode, c'est de rendre vil ce qui devient commun , c'est de déprécier rapidement dans l'opinion, des choses que l'on trouve prostituées aux emplois les plus vulgaires ; car rien ne peut empêcher que les plus beaux ouvrages ne perdent ainsi une partie de leur beauté. Cet effet arriverait aux ouvrages mêmes de la nature ; et si parmi eux la beauté était plus commune, on ne peut s'empêcher de croire que notre ame serait moins affectée , moins touchée de son charme.

Mais l'abus le plus grave attaché à la prostitution qu'on ne cesse de faire des inventions de l'art et du goût, c'est de leur enlever par l'économie du travail, parla contrefaçon des matières, et par des procédés méthodiques ou mécaniques, cette perfection d'exécution, ce fini précieux, cette touche d'un sentiment original, que la théorie seule sépare de la conception et de l'invention, mais qui véritablement en est insépa-

( i3) rable. L'habitude de voir une multitude d'objets d'arts faits par une routine ouvrière, produits par des patrons, par des moules , jette promptement le discrédit sur le genre même. On ne se donne plus la peine de distinguer le travail original du goût d'avec le travail servile de la routine. Une défaveur universelle condamne bientôt à l'oubli les meilleures inventions, et l'artiste le plus éclairé , entraîné lui-même par ce sentiment , craindra d'être taxé de stérilité , s'il reproduit dans ses ouvrages des compositions dont tous les yeux sont fatigués.

Cependant on se flatterait en vain de trouver des formes préférables à celles que les anciens nous ont transmises , tant dans les arts du génie que dans ceux de la décoration et de l'industrie. Ce n'est pas qu'on doive toujours attribuer leur supériorité dans chaque genre à la puissance de l'imagination ou du talent. Il nous parait que dans un grand nombre de parties on voit régner chez eux le pouvoir de la raison, et la raison est plus qu'on ne pense le génie de l'architecture, de l'ornement et de l'ameublement. La raison est aussi ce qui tient lieu de nature à ces arts. Suivre la nature dans cette multitude d'objets qu'on comprend sous le nom d'ameublement, c'est savoir suivre avec les ordres du besoin les inspirations du plaisir-, c'est faire que le nécessaire ne soit jamais sacrifié à l'agréable, qu'il devienne même agréable, sans qu'on aperçoive la prétention à le devenir. La nature , c'est-à-dire le vrai modèle de chaque objet, de chaque meuble, de chaque ustensile est pour l'artiste cette raison d'utilité, de commodité qu'enseigne son emploi. Entre toutes les façons d'un siège 1 par exemple, il en est qui sont dictées par la forme de notre

corps, par des rapports de nécessité ou de commodité, tellement sensibles que l'instinct seul nous les ferait trouver. Voilà la nature en ce genre. Que reste-t-il à faire à l'art? d'épurer les formes dictées par les convenances i de les combiner avec les contours les plus simples, et de faire naître de ces données naturelles les motifs d'ornement qui s'adapteront à la forme essentielle sans jamais déguiser son type, ni dénaturer le principe qui leur donna naissance. Cependant combien de fois na-t-on pas vu l'ornement, appliqué sur un membre, prendre la place du membre même , des rinceaux , substitués aux corps dont ils étaient l'accessoire, supporter, contre toute sorte de vraisemblance, ce qui devait l'être par des parties

solides.

Si Ton jette un coup d'œil sur ces mille et mille sortes de pendules, productions nées sans un véritable auteur, et semblables à ces plantes parasites dont l'abondance égale l'inutilité, on se convaincra de tout ce que peut engendrer de ridicule l'esprit de la mode, c'est-à-dire cet esprit qui ne consulte ni la nature ni la raison.

Cet esprit est l'ennemi naturel de tous les arts qui n'ont point de modèle d'imitation palpable, sensible, et dont la raison est le vrai régulateur. Il s'y introduit avec les armes du septicisme et du paradoxe, et lorsqu'il a pu réussir à faire regarder comme arbitraires tous les principes sur lesquels repose l'ai cliiiecture, lorsqu'il est parvenu à y établir le plaisir comme le but unique auquel tout doit se rapporter 5 les idées d'ordre et de règle disparaissent-, l'anarchie du caprice régit alors toutes les productions des arts subordonnés à l'art de bâtir.

( i5) S'il importe donc à ces arts, que l'architecture conserve ses principes, ses règles, et sa pureté, il n'importe pas moins à l'architecture de maintenir dans les maximes d'un goût fondé en raison les formes, les inventions, les compositions de tous les objets qui partagent avec elle le soin d'embellir la société et d'en accroître les jouissances. Nous pensons que sous ce rapport de correspondance qui existe entre l'architecture et l'ameublement, non seulement l'architecte doit se garder d'en abandonner la direction à la routine des ouvriers, mais que, par intérêt pour l'art et pour son propre honneur, il ne saurait trop soigner une partie dont le bon ou le mauvais emploi réagit sur le sort même de l'architecture.

L'ameublement se lie de trop près à la décoration des intérieurs pour que l'architecte puisse y être indifférent. L'esprit de la décoration, séparé de celui de la construction et opérant sans concert avec lui, se fera un jeu de toutes les sortes d'absurdités et de contre-sens: non seulement il pervertira les formes essentielles de l'édifice, mais il les fera disparaître. Des glaces indiscrètement posées , des tapisseries maladroitement attachées produiront des vides où il faudrait des pleins, et des pleins où il faudrait des vides. La construction est dans les édifices ce que l'ossature est au corps humain, On doit l'embellir sans la masquer entièrement. C'est la construction qui, selon les pays , les climats, les genres d'édifice, donne le motif des ornemens. La construction et la décoration sont dans un rapport intime -, et si elles cessent de le paraître, il y a un vice dans l'ensemble. L'exécution de l'ouvrage, quelles que soient son étendue et son importance, sera

( 16 ) de nul effet pour l'esprit, si la construction n'a pas prévu l'embellissement, si la forme première ne semble pas d'accord avec son accessoire, si enfin on s'aperçoit que deux volontés sans accord entre elles ont concouru à l'achèvement de l'ouvrage.

Plus nous aurons réussi à prouver qu'il n'y a rien d'indifférent dans le domaine des arts ; que le bon goût et les principes du beau doivent se montrer dans les plus petites productions de l'imitation, comme dans les plus importantes, et que de leur accord mutuel résultent leur force et leurs succès communs, plus nous avons lieu de croire qu'on nous pardonnera d'avoir tenté, par la publicité que nous donnons aux détails d'ameublement qui composent ce recueil, de maintenir le goût qui nous a servi de guide.

Nous le répétons , notre intention est moins de produire dans cet ouvrage le fruit de nos travaux, que de concourir par notre exemple, à lutter contre l'esprit de mode qui dédaigne ce qui est parce qu'il a été, et contre l'esprit d'innovation qui n'admire que ce qui n'a pas encore été.

Ce n'est pas une aveugle admiration qui nous porte à vanter le goût et le style de l'antiquité, auquel nous avons tâché de conformer nos compositions. Si le concert de tous les âges et de tous les hommes éclairés s'accorde à donner le prix aux anciens, dans ce qui tient à l'imagination et au sentiment du vrai, et si nous professons hautement qu'ils sont en cela nos maîtres, nous reconnaissons en même tems que chez nous la science a souvent dédommagé des fautes de l'art. En fait d'exécution, sur beaucoup de points les arts industriels des modernes

( i7 ) ont acquis, et doivent encore acquérir de quoi surpasser ceux des anciens. Tout ce qui dépend de l'expérience ne peut que se perfectionner par le tems , et sur-tout par les applications que les arts reçoivent des sciences physiques.

A l'appui de ce qu'on avance , il suffira de citer les ouvrages de serrurerie, les glaces, les verreries employées dans nos décorations intérieures.

La France, et sur-tout sa ville capitale, possèdent en matières propres à embellir les habitations, des ressources infinies, et le commerce y fait arriver en bois, en pierres, etc. tous les matériaux que l'industrie et le goût peuvent désirer. Les nombreuses manufactures de verreries, de métaux, de porcelaines que Paris possède , ou dont cette ville est entourée, y entretiennent une foule d'ouvriers habiles -, mais leur talent a besoin d'être dirigé par le bon goût.

Si l'étude de l'antiquité venait à être négligée, bientôt toutes les productions industrielles perdraient ce régulateur, qui seul peut donner à leurs ornemens la meilleure direction, qui prescrit, en quelque sorte, à chaque matière les limites dans lesquelles doivent se resserrer ses prétentions à plaire, qui indique à l'artiste le meilleur emploi des formes, et fixe leurs variétés dans un cercle qu'elles ne devraient jamais franchir.

Par exemple, la matière dont se font les vases de porcelaine a par elle-même une beauté et une valeur telles qu'elles devraient imposer à l'artiste la loi de ne point la cacher, comme cela se pratique, sous des enduits menteurs, qui, loin d'en augmenter, en diminuent le prix pour l'homme de goût. A quoi servent les dorures dont on couvre tous ces vases? Veut-on faire

( 18) croire que c'est de l'orfèvrerie? la supercherie est maladroite, car jamais la porcelaine dorée n'aura la finesse et le précieux de l'or. Elle perd son mérite propre, sans acquérir pour les yeux celui du métal.

Que de ridicules le bon goût, disons mieux, le bon sens n'auroit-il pas à relever dans les nouvelles manières de l'art d'orner les faïences et les porcelaines! Tous ces tableaux en miniature, tous ces paysages, toutes ces perspectives dans le creux de nos assiettes, ne sont qu'un faux emploi de l'art de

décorer.

On en dira autant de ces sièges dont les banquettes et les dossiers sont des tableaux d'histoire. Tous ces contre-sens ne sont que des produits de la mode, dont la seule règle est de n'en connaître aucune, dont la seule raison est de n'avoir à rendre raison de rien.

Persuadés que cette maladie, qui est celle du goût moderne, et qui attaque les productions de tous les arts, doit trouver son traitement et ses remèdes dans les exemples et les modèles de l'antiquité, suivis non en aveugle, mais avec le discernement que les mœurs, les usages, les matériaux modernes comportent, nous nous sommes efforcés d'imiter l'antique dans son esprit, ses principes, et ses maximes, qui sont de tous les tems. Nous n'avons jamais eu la fantaisie de faire du grec pour être à la grecque. Nous avons cru qu'on devait distinguer dans la décoration, les objets de l'ornement des raisons de l'ornement} et, convaincus que ces raisons sont universelles et éter^ nelles, nous n'avons aspiré qu'à l'honneur d'en affermir l'autorité.

Les différons ouvrages qui forment cette collection offriront sans cloute plus d'un sujet de censure. L'exposé que nous venons de faire de nos principes et de nos motifs nous servira peut-être d'excuse. Si Ton trouve que nous avons fait plus d un sacrifice au goût même que nous condamnons , nous nous flattons qu'on saura apprécier les difficultés qu'il y a de satisfaire à la fois le goût et la raison dans des arts soumis à tant de sujétions particulières.

Notre but, en publiant ce recueil, n'est pas, comme nous l'avons déjà dit, de donner nos ouvrages pour des modèles à suivre , mais simplement comme le résultat de nos efforts dans un art auquel nous avons consacré toutes nos facultés, et que nous exerçons depuis long-tems. Nous les présentons comme des matériaux à consulter, soit pour qu'on puisse en éviter les défauts, soit aussi pour qu'on en tire le parti qu'on croirait propre à l'usage qu'on en voudrait faire. Nous desirons que le nombre et la variété des objets ne soient pas leur seul mérite, et que la curiosité étant satisfaite, l'art puisse aussi y trouver quelques avantages.

Page 1