Recueil des discours prononcés au Parlement d'Angleterre
O i x mois sont écoulés depuis que les restes mortels de M. Canning ont été déposés dans le lieu de repos des grands hommes d'Angleterre , et chacun sent la calamité qui est venue affliger la nation, comme si cet événement était encore récent. L'admiration est encore dans toutes les bouches, ici, comme dans tous les pays où les principes de l'indépendance et de la liberté sont considérés comme autant d'avantages pour les nations. La destinée des empires semble encore rester sous l'influence des principes de M. Canning, et l'Angleterre ne peut oublier tout ce qu'elle doit à ce grand homme ; il sera toujours le guide politique de ses ministres ; comme il i, i
fut pour le genre humain une cause de liberté et de bonheur.
La France, jeune encore dans sa monarchie régénérée , a besoin de repos pour consolider ses institutions , et pour cultiver les arts et l'industrie que protège la paix après une tourmente révolutionnaire et les fatigues dune usurpation militaire qui dura trente années. Toutefois, en marchant vers ce but, aussi utile a la France qu'à ses voisins, la France et l'Europe entière viennent de perdre un grand appui par la mort de M. Canning. L'Amérique, comme les grandes puissances du nord de l'Europe, le craignaient et le respectaient plus que ne l'a jamais été aucun ministre d'Angleterre *. Que faudrait-il dire de ces pays qui n'ont pas le bonheur de jouir d'un gouvernement libéral, et qui néanmoins sentent aussi la perte qu'ils ont faite d'un homme qui aidait aussi puissamment leur existence future ? Partout les esclaves d'Afrique et des colonies, les catholiques opprimés d'Irlande, les chrétiens de la Grèce, les partisans du système constitutionnel, tant en Espagne qu'en Portugal, tous mêlent leurs regrets aux nôtres , et se regardent désormais comme orphelins laissés sans appui.
Pour l'Angleterre , elle a perdu un ministre vraiment patriote , au moment où par ses efforts il cherchait a augmenter l'énergie de ses ressources , par de nouvelles lumières sur le commerce , la politique et l'économie financière.
Mais ce n'est pas au moment où de tous côtés
* Expression de lord Lansdowne.
dans le monde le nom de ce grand homme est répété avec admiration , que l'on peut examiner froidement les motifs et les causes de ses actes. Le coup porté par la Providence est encore trop récent pour que les détails de la vie de M. Canning puissent entrer dans le domaine de l'histoire. Cependant, le publie peut trouver de l'intérêt dans la publication de ses discours et dans la marche de sa vie politique, et il se peut que dans plusieurs circonstances l'homme d'Etat y trouve des principes et des actes faits pour donner de la force et de l'appui au système indispensable à suivre en ce moment.
La position politique dans laquelle s'est trouvé M. Canning offre trois époques bien distinctes. La première commence lors de son entrée au Parlement en 179^ jusqu'à l'époque de la mort de M. Pitt, en 1806.
La seconde comprend l'espace entre la mort de Pitt et celle de lord Londonderry en 1822.
Enfin, la troisième, la plus glorieuse sans doute pour lui, comme la plus heureuse pour les destinées de son pays , commence au moment oii il est entré au ministère comme secrétaire d'État au département des affaires étrangères en 1822, et finit en terminant sa carrière politique et morale en 1827.
Chacune de ces époques demande un examen important et particulier.
Sans doute , il serait intéressant de voir aussi M. Canning depuis sa naissance jusqu'à l'instant ou a commencé sa vie politique ; mais la jeu-
nesse des hommes les plus distingués est tellement liée avec des circonstances particulières et indépendantes d'eux, qu'elle mérite rarement l'attention de l'observateur. Toutefois , nous ne pouvons nous refuser de faire connaître ici quelques détails qui prouveront la supériorité de M. Canning même au début de sa carrière.
George Canning , mort premier ministre d'Angleterre, est né à Londres, le 1 1 avril 1770, dune ancienne et respectable famille; pendant plus de trois siècles, ses ancêtres ont été comptés parmi les membres les plus respectables de la noblesse provinciale de Warwickshire. En 161 8, George Canning, un des fils de Richard Canning de Foxcote , obtint de Jacques Ier le fief et manoir de Garvagh dans Londonderry. Cette faveur le décida à venir s'établir en Irlande. Sa famille s'y succéda , et son père George était le frère aîné de Paul Canning , dont le fils fut élevé à la pairie en 181 8, sous le titre de lord Garvagh, et dont un des parens d'une troisième branche , Stratford Canning , est encore aujourd'hui ambassadeur à Constantinople, et considéré comme un diplomate supérieur.
Les détails ci-dessus, que nous avons puisés à une source authentique, ne peuvent rien ajouter au mérite de George Canning , le plus distingué , sans contredit, de toute sa famille, tant par ses qualités supérieures , ses talens , que par sa noble énergie; mais ils peuvent satisfaire ceux qui cherchent dans un homme élevé aux premières dignités la preuve d'une naissance honorable.
George Canning , père du ministre , avait des connaissances très-étendues en littérature. Il se maria en 1768, contre le consentement de sa famille , a miss Costello, Irlandaise belle et sans fortune, mais appartenant à une famille trèsrespectable. Ce mariage désapprouvé le fit déshériter par son père ; il perdit ainsi la fortune à laquelle il avait droit , et il ne lui resta que cent cinquante livres sterling de rente constituées sur sa tête , sans que cette faible ressource pût être augmentée par la mort de son père.
L'étude des lois était ce qui l'occupait , mais il n'y obtenait pas de grands succès, à ce qu'il paraît , la poésie et la littérature dominant chez lui toute autre espèce d'occupation. Néanmoins, il était admis dans les premières sociétés, ainsi que madame Canning , mais luttant continuellement contre les difficultés de sa fausse position. Il mourut en 1771, au moment où il venait de faire de nouveaux efforts pour sortir des embarras qui l'environnaient et qui ne faisaient que s'accroître d'année en année.
La naissance de son fils , George Canning , dont nous nous occupons , se présenta sous les auspices les moins favorables. A peine âgé d'un an quand son père mourut , il resta avec sa mère sans ressource. Dans cette position, madame Canning n'eut d'autre moyen d'améliorer sa position, que de se déterminer à employer les talens que la nature et ses heureuses dispositions lui avaient donnés , pour obtenir une indépendance honorable. Le théâtre lui offrait quelques
avantages , et quoiqu'elle n'obtînt pas un grand succès, elle parvint cependant à se créer une existence.
Il est juste de faire connaître toutefois que M. Canninç s'efforça de bonne heure de retirer sa mère de l'état précaire quelle avait adopté , en partageant la pension que sa famille lui allouait , entre les dépenses de ses études , et les besoins de sa mère.
Le même sentiment l'a porté plus tard, en 1801, a abandonner à sa mère la pension de cinq cents livres sterling, que lui avaient méritée les services qu'il avait rendus à l'Etat , en qualité de soussecrétaire d'Etat. Ses soins pour elle ont toujours été les mêmes et doivent ajouter encore au mérite personnel de ce ministre. Il poussa ses attentions filiales jusqu'à une habitude minutieuse qui ne peut être comprise que par des parens eux-mêmes. Toute sa vie il a régulièrement écrit tous les dimanches à sa mère quand elle était absente d'auprès de lui , et même quand il a rempli le poste d'ambassadeur à Lisbonne , il a rempli ce devoir religieusement. Cette longue correspondance a été conservée par elle, et souvent elle en fait la lecture dans le cercle de ses amies.
L'éducation première de M. Canning a été dirigée par son tuteur, M. Stratford Canning, jusqu'au moment où il est allé a l'université. Cette éducation a d'abord commencé à Winchester; puis ensuite au grand collège d'Eton, près Windsor. L'avantage d'une bonne instruction prépa-
ratoire a été tellement senti plus tard par M. Canning, qu'il a mis beaucoup d'importance à cette sorte d'éducation primaire pour la jeunesse. Dans ce dernier collège, il se perfectionna dans l'étude du latin et du grec. Il y fut distingué pour l'élégance de ses discours dans ces deux langues j mais ses dispositions pour la poésie l'attachèrent principalement à sa propre langue , et ses compositions sont remarquables par la force et l'énergie des expressions , autant que par la beauté du style. La distinction qu'il reçut de ses camarades sous ce double rapport dit plus que tous les éloges ; car , de ce moment même , il passa pour un élève supérieur et capable de se livrer avec succès à telle occupation qu'il lui plairait d'entreprendre. Doué des meilleures qualités, il était aimé comme un bon camarade , franc , généreux, et réunissant l'esprit conciliateur à la plus grande fermeté et au courage le plus énergique. Son esprit droit et naturel s'augmentait encore par l'étude et les applications qu'il en faisait, mais sans jamais chercher a se prévaloir de sa supériorité; enfin, dès le début de sa vie, il a été bien pénétré de l'idée que le mérite et les connaissances font l'homme , et rélèvent seul au rang des classes les plus distinguées dans la société.
Dès l'âge de quinze ans, M. Canning était déjà l'élève le plus distingué du collège nombreux d'Eton. A cette époque , il se joignit avec d'autres de ses camarades pour l'exécution d'un ouvrage littéraire qui , sous le titre de Microcosm ,
a eu le plus étonnant succès. La publication de ce livre a commencé en 1786, et a laissé a Eton une réputation générale. Le principal mérite de cet ouvrage est de stimuler les talens pour les compositions classiques , en créant une sorte de rivalité généreuse parmi les membres de cette sorte d'association , de manière a devenir par suite la base de ces intimités qui ont formé tant de liaisons, d'amitiés sincères. M. Canning a paru comme l'éditeur de cette entreprise , et il en était le plus fort soutien. Les articles qu'il y fournissait étaient signés par un B seulement , et se distinguent par une élégance et une facilité d'expressions qui donnent plus de relief encore à l'esprit réservé de satire qu'ils renferment. Ces essais sont encore aujourd'hui très- recherchés parmi les hommes de mérite , comme montrant jusqu'à quel point M. Canning possédait ce pouvoir d'analogie ; pouvoir qui dans cette circonstance s'appliquait à des choses futiles, mais qui plus tard a eu une si grande puissance dans les objets qui intéressaient la cause nationale.
En 1788, M. Canning quitta le collège d'Eton âgé de dix-huit ans , pour entrer a l'université d'Oxford. La célébrité de son talent l'avait précédé dans ce lieu de science et d'instruction , et ses travaux ne firent que l'augmenter. Les premiers prix lui furent décernés par l'unanime décision des membres de cette université.
Mais un avantage non moins réel que M. Canning trouva pendant son séjour à Oxford, fut les relations d'amitié qu'il y contracta avec les hom-
mes les plus distingués , tant par leur rang que par leur mérite; relations qu'il sut conserver pendant tout le cours de sa carrière. Parmi ces diverses liaisons , celle qui s'établit entre lui et lord Liverpool est la plus remarquable. A cette époque , régnait entre eux la plus stricte égalité de position et d'indépendance; ils étaient alors trop jeunes pour que la politique pût y faire agir son influence : c'était l'association naturelle de deux hommes capables, aspirant également à parvenir par leurs études et leur mérite personnel , et entrevoyant l'un et l'autre dans l'avenir la distinction honorable qu'ils pouvaient acquérir.
Toutefois il faut s'empresser de reconnaître que l'offre qui fut faite plus tard à M. Canning du porte-feuille des affaires étrangères, à l'époque de la mort de lord Londonderry, n'était pas seulement due à l'amitié de lord Liverpool. Quelle que fût à ce moment l'influence de ce lord pour le faire parvenir à ce but , il ne l'employa envers M. Canning que d'après la conviction où il était de la nécessité de cette nomination pour le bien général .
Il est nécessaire d'ajouter que quelles qu'aient été les relations d'amitié de ces deux personnages, des causes d'opinion politique jetèrent plus tard un peu de froid dans leur ancienne liaison, et principalement à l'époque du ministère de M. Addington , où lord Liverpool , étant alors ministre des affaires étrangères , se trouva constamment en opposition avec M. Canning. Il en fut de même pendant l'administration de M. Percival ; et après
la mort de celui-ci, pendant le ministère de lord Liverpool lui-même, c'est-a-dire en 1814, époque à laquelle M. Canning accepta l'ambassade de Lisbonne.
M. Canning avait contracté d'autres liaisons d'amitié à l'université, tant avec lord Granvi lie , qui a été récemment ambassadeur en France , qu'avec lordMorley, liaisons qui n'éprouvèrent aucune altération par suite des opinions politiques; d'autres rapports d'amitié persistèrent malgré les différences d'opinions , tels que ceux avec lord Holland et lord Carlisle. Enfin il continua ses liaisons, pendant le reste de sa vie, avec miss Frère , George Ellis et Smith , l'un des rédacteurs du Microcosm , et tous ses anciens camarades du collège d'Eton.
Après que M. Canning eut obtenu le degré de bachelier, il commença son droit et ses études de la loi a Lincoln's Inn. Cependant il ne chercha pas a poursuivre cette étude pour en faire sa profession , mais seulement pour bien connaître les vrais principes de la constitution. Aussi quand plus tard il siégea dans le parlement , et qu'il avait à traiter une matière de jurisprudence , il commençait toujours ses discours en disant : « Moi, (( qui ne suis pas jurisconsulte, je désire être « compris dans le sens commun que j'attache à « la matière en question. »
Ce fut pendant son séjour à Lincoln's Inn, qu'il fit connaissance avec Sheridan, qui l'avait distingué comme un jeune homme au-dessus de son âge. Dans le même temps son oncle , M. J. Can-
ning, le présenta à MM. Fox, Burke, au général Fitzpatrick , et autres orateurs du parti des whigs. Déjà M. Fox avait été consulté sur son admission au collège d'Eton ; il n'est nullement vrai que M. Canning ait été lié par des rapports de parenté avec M. Sheridan , et tout ce qui a été dit dans le public sur les relations d'intérêt qui avaient eu lieu entre eux , est entièrement dénué de fondement. On trouve seulement dans la vie de Sheridan , publiée par M. Moore, que, peu avant sa mort , il lui écrivit un soir , dans la chambre des communes , pour lui demander de lui prêter ioo liv. sterling ; ce que M. Canning fit sur-le-champ.
Les considérations relatives au caractère public de M. Canning commencent immédiatement après la fin de ses études académiques , et déjà, comme étudiant à Oxford ou au barreau, il avait donné des preuves de son talent comme orateur.
La connaissance qu'il fit de M. Pitt prend sa source , comme pour ses autres amis , dans la distinction que lui méritait son talent. Ses moyens frappèrent l'attention du ministre et le portèrent à l'engager, par un tiers , a venir le voir. M. Canning se rendit a cette invitation. Pitt , sans détour, lui avoua là ce qui lui avait fait désirer de le connaître , et lui annonça que sa réputation naissante d'orateur le portait à lui proposer de le faire entrer dans le parlement , au moyen d'arrangemens dont il se chargeait , si toutefois il consentait à s'unir au gouvernement.
Après une longue explication des principes soumis à son adhésion , M. Canning consent à se lier politiquement à M. Pitt, à la condition proposée. On a dit qu'il avait, dans cette circonstance , consulté M. Sheridan , et que celui-ci, par des motifs particuliers, l'avait porté à accepter; mais rien ne semble confirmer cette assertion. Il paraît bien prouvé au contraire que l'adhésion de M. Canning a tenu à l'intime conviction où il était de la droiture des principes du ministère , conformes à sa propre opinion , et que longtemps avant il avait fait connaître ces principes dans des réunions du parti des whigs, de manière à faire désirer qu'il fît partie du parlement.
Il est juste de dire pour la vérité de l'histoire, et pour rendre hommage à la mémoire de M. Canning, que ses opinions sur la révolution française étaient fixées et connues long-temps avant qu'il fût présenté à M. Pitt. Toutefois et sans contredit , il tenait a ce parti des whigs tant par ses amis que par ses discours à l'université, qui tous sont remplis de cette chaleur de principes libéraux qui animaient ce parti. La révolution française était un événement tellement prodigieux dans l'histoire du monde, qu'il sortait des causes générales qui occupaient les torys comme les whigs.
Les chefs de ces deux partis en approuvèrent le début , et il est vrai de dire que les sentimens exprimés en faveur de cette révolution par M. Fox, étaient les mêmes que ceux de M. Pitt. L'un et l'autre , animés d'un esprit libéral , défendaient
avec chaleur les efforts d'un peuple entier pour reconquérir sa liberté. M. Pitt lui-même déclarait h que la convulsion de la France devait un « jour ou l'autre se terminer par l'ordre et l'har- « monie ; qu'alors la vraie liberté serait comprise, « car il n'y en a que là où règne le bon ordre d'un « gouvernement. La France doit, ajoutait -il, « devenir un jour un des plus puissans pouvoirs (f de l'Europe ; car elle a en ses mains le moyen « d'arriver à cette vraie liberté , qu'il croit de son (( devoir, ajoutait -il, de maintenir et de pro- « pager. »
Dans ce moment d'exaltation sur la révolution française , M. Canning , encore imbu des récits que l'histoire nous présente en parlant des Grecs et des Romains , devint un des partisans les plus ardens des événemens qui occupaient l'Europe entière. Cependant il sentait la nécessité de restreindre ces principes à la position politique de la France. Il voyait le moyen de rectifier ses abus, et d'affermir les institutions qu'un mauvais gouvernement avait affaiblies. Son opinion sur la révolution française avait donc déjà subi quelque modification avant même d'avoir connu M, Pitt, et c'est ce changement qui l'avait amené à se lier avec ce ministre, et à s'affranchir du parti des whigs. Cette détermination fut augmentée encore par la conduite de M. Fox et autres orateurs de ce parti : conduite exagérée qui sépara celuici de Grey, comme Burke le fut de Windham et autres. De ce moment il se lia avec M. Pitt , et on vit alors le duc de Portland , lord Spencer,
Windham et Grenville , se retirer du parti de Fox pour prendre part au ministère de Pitt.
C'est une question, dit M. Moore dans ses mémoires de Sheridan , de savoir si, en se joignant au parti ascendant , M. Canning n'a pas procuré un plus grand bien à son pays qu'il n'aurait jamais pu le faire en restant avec ses premiers amis. Ce parti, qui possède depuis si long-temps l'habitude du pouvoir, réunissait à la médiocrité de ses principes, une obstination ridicule dans toutes les erreurs des temps ; c'était un véritable monopole de puissance, dont le maintien constant et augmenté d'année en année par le choix et les convenances de la couronne , aurait fini un jour par agir contre les intérêts de la nation. Le mélange des idées nouvelles était devenu nécessaire, même pour la conservation de ce parti. On peut dire qu'il en est de cela comme du bienfait que procure le contact de la jeunesse avec les vieillards , si recommandé par les médecins pour prolonger le terme de leur existence. Le génie de M. Canning a été cet esprit régénérateur , et ses inspirations premières étaient trop puissantes et trop sacrées pour qu'il pût les abandonner. Ses idées généreuses ont donné au conseil une nouvelle vie , et la marche du temps agissant de son côté vers une heureuse modification , le parti des torys s'est trouvé changé dans ses propres principes.
C'est ainsi que M. Canning, en commençant sa vie politique, s'est déclaré élève et pupille de M. Pitt, Il fut nommé membre du parlement
pour le bourg de Newport, dans l'île de Wight, en 1793. Personne sans doute n'avait une tâche plus difficile à remplir, et son éloquence , déjà si connue , allait agir pour soutenir la rigidité de ses principes. Pendant toute la première session il montra la plus grande attention , et quoique les occasions de parler se fussent souvent présentées , il garda le plus profond silence , comme déterminé a s'instruire des usages et des formes parlementaires. C'est un exemple pour beaucoup de nouveaux membres d'une chambre , disposés trop souvent à faire en entrant leur premier discours , et qui , en éprouvant un premier échec 7 se trouvent intimidés, et souvent incapables d'employer plus tard leur talent. M. Canning lit son premier discours seulement le 3i janvier 1794* en faveur des subsides à accorder au roi de Sardaigne. Les personnes qui se ressouviennent de cette époque prétendent qu'il fut loin de montrer le rare talent qui , se développant ensuite d'année en année , a fait pendant trente ans l'honneur et la gloire de son pays. Ce serait sans doute une tâche trop difficile que d'essayer de reproduire cette éloquence si persuasive , cette puissance oratoire si dominante par la force de ses argumens.et la logique de ses pensées ; mais il est de notre devoir de faire connaître la marche de ses discussions dans les questions les plus importantes, et de montrer toujours M. Canning tel qu'il a été , l'ami le plus sincère de son pays , le partisan et le soutien le plus constant de la constitution , et l'antagoniste le plus redou-
i6 table des principes égarés de la révolution française.
M. Pitt signalait principalement comme preuve de la grande éloquence de M. Canning, le discours qu'il prononça en 1 795 à l'ouverture du parlement pour appuyer l'adresse au roi , votée par sirE. Knatchbull.
Le parlement fut dissous au printemps de 1 796, et peu avant M. Canning fut nommé sous-secrétaire d'Etat aux affaires étrangères , dont lord Grenville était le ministre. De ce moment les affaires lui imposèrent le sacrifice de tout son temps.
Le discours de M. Canning sur la traite des noirs , qui se trouve dans le premier volume , est un des plus remarquables pour la force du style et l'énergie des principes. Toute sa puissance oratoire soutient énergiquement les sentimens d'humanité qui l'animent, et le désir qu'il éprouve de voir la nation anglaise repousser un système -aussi atroce. Cette question occupait le public à l'époque où la vie politique de M. Canning commençait. Il existait deux partis bien prononcés : les uns pensaient que la traite des noirs était une source réelle de prospérité nationale ; les autres, au contraire, plaidant la cause de la raison et de l'humanité , étaient représentés comme de vrais fanatiques poussant a l'exagération des principes de théorie. M. Canning se joignit au généreux Wilberforce pour plaider la cause de l'humanité ; mais ce ne fut qu'en 1824, sous les auspices de M. Canning , que le bill de la piraterie de la traite
des noirs passa a la chambre des communes. Nonseulement on lui doit cet acte , mais plus tard encore il présenta des mesures de haute et saine politique, pour parvenir à l'abolition de l'esclavage.
Dans le mois de novembre 1 797 parut un ouvrage périodique, sous le titre à? Ànti- Jacobin: M. Canning et ses amis G. Ellis et Frère en étaient les soutiens. L'objet de cet ouvrage était d'attaquer avec l'arme du ridicule les principes de la démocratie sans frein qui désolait la France, qui, comme nation, avait cessé à cette époque d'agir d'après un système régulier, et dont les exemples semblaient menacer tous les gouvernemens de l'Europe. Quelques personnes aussi exaltées que dénuées de talent essayèrent d'introduire en Angleterre ce qu'elles appelaient les principes français. C'est à cette époque que l'ouvrage dont nous venons de parler fut entrepris , dans le but de réfuter ces principes. M. Canning y fit paraître plusieurs articles qui étaient remplis de cet esprit satirique qui lui était particulier. Cependant, comme cet ouvrage était écrit en participation avec plusieurs autres personnes , et que M. Canning n'en a pas signé un seul article particulièrement , il serait difficile de dire exactement quels sont ceux qui lui sont propres.
Toutefois il a déclaré en plein parlement, en 1807, qu'il était loin de désavouer la part qu'il avait prise à XAnti- Jacobin.
L'union de l'Irlande a l'Angleterre fut proposée au parlement en j 799. M. Canning prit une grande 1. 2
i8 part dans les débats auxqu els donna lieu cette discussion. On ne peut lire ses discours ace sujet sans y voir la conviction profonde où il était des avantages qui pouvaient en résulter pour les deux pays. Chacun sait que le parlement d'Irlande s'opposa d'abord à cette mesure, qui plus tard devint une affaire si importante pour l'empire britannique : sans chercher a déterminer si cette grande question politique n'était pas une infraction à l'accord qui eut lieu en 1782, ou si lord Castlereagh avait agi d'après la stricte moralité de ses principes , en surmontant les obstacles qui s'élevaient en Irlande , il est du domaine de ces mémoires de représenter seulement que , dans cette circonstance, M. Canning comme M. Pitt avaient évidemment en vue l'émancipation des catholiques , et que cette espérance les engagea à déterminer les catholiques d'Irlande à adhérer à l'acte proposé.
Beaucoup de personnes dont le caractère inspire le respect et la considération prétendent que le ministère a effectivement fait entendre des paroles d'espérances , pour arriver plus tard a ne pas les remplir. Nous pensons qu'en approfondissant cette question, M. Pitt, aussi bien que M. Canning, qui n'a pas voulu se séparer de lui dans cette circonstance, méritent d'être jugés moins sévèrement. La lettre que M. Canning adressa au roi avant de se retirer du ministère prouve que sa conviction profonde était que ces deux actes étaient liés l'un à l'autre pour accomplir le bien qu'il désirait ; il paraît même certain
*9 qu'il a fait connaître aux catholiques irlandais que leur émancipation devait suivre immédiatement leur union.
Cependant nous sommes déjà à la vingt -huitième année d'existence de cette union , et les vœux des catholiques n'ont pas encore été exaucés,quoique l'honneur et la foi de la nation,comme de ses ministres, y semblent attachés. Il serait impossible de déterminer combien il faudra encore de temps pour accomplir ce grand œuvre ; mais il est bien certain que l'union des deux pays n'a pas procuré les avantages qui seraient résultés, si l'émancipation en avait été la suite immédiate. On peut même ajouter, en jugeant de l'avenir d'après le passé, que jamais l'Irlande ne sera en repos jusqu'à ce que cet acte soit effectué. Il faut que ces deux pays soient unis non-seulement par les lois , mais encore par les affections : c'est la loi de la nature qui semble l'exiger. Jusque-là les insurrections d'Irlande peuvent être apaisées par la force militaire ; mais toujours il faudra employer la force, et jamais sans cela les capitaux et l'industrie ne pourront servir au bien du pays. La contestation des oppresseurs et des oppressés se renouvellera sans cesse , et les ressources de la nation finiront par diminuer, puis par s'anéantir, pour faire place seulement à l'inimitié nationale.
Comme les discours les plus remarquables de M. Canning ont eu pour but d'obtenir le grand œuvre de l'émancipation des catholiques, et comme son éloquence et la force de son esprit ont
contribué beaucoup à faire apprécier le bienfait qui peut résulter de cette mesure, il ne sera peut-être pas déplacé de faire connaître ici la marche qu'il a suivie pour y parvenir. Il a d'abord déclaré qu'il ne regardait pas cette question sous le rapport du droit , mais bien de la convenance , qui, selon lui, était de tous les momenset augmentait journellement , jusqu'à rendre cette mesure un objet de bonne politique. Il pensait que le moment était venu où la nation était préparée pour cette question de manière à l'empêcher d'être dangereuse sous le rapport de la religion et de ses conséquences. Il proposa, en i8i3, des sécurités contre les obstacles qui pouvaient se présenter à ce bill; mais elles furent rejetées ainsi que le bill. Le parti des catholiques luimême n'y vit pas une garantie assez positive. De ce moment il renonça à offrir des sécurités, et déclara même qu'il abandonnait ce moyen de satisfaire une chambre pour faire renverser ses espérances par une autre chambre. Mais comme il persistait à déclarer aussi que ce n'était pas sous le rapport du droit qu'il soutenait la cause des catholiques , il s'ensuivit qu'il ne put obtenir une grande popularité dans cette importante question, tant parmi ce parti que dans celui opposé. II est bien prouvé que l'intérêt de son pays était la seule chose qui le dirigeait. Son discours , relativement à la répression des associations illégales en Irlande , renferme un epitome des principes qu'il professait , et qui le faisaient agir dans cette grande circonstance. On voit aussi dans les négo-
dations du ministère à ce sujet , et dans le refus qu'il a fait des places qui lui étaient offertes, combien ses principes fermes et constans le dirigeaient toujours vers ce qu'il croyait être le bien.
11 avait adopté pour règle de conduite de n'entendre aucun arrangement proposé soit par le parti prêtre , soit par le parti des laïques , prétendant toujours que le devoir du parlement, dans une question de cette nature , était de s'informer, de délibérer , et de déterminer quelle était la route la plus sage à suivre; et que le parlement ayant une fois prononcé , il ne fallait plus faire ni recevoir aucune proposition , mais qu'une entière soumission devait suivre Y arrêt rendu. L'agitation extrême de ce parti lui paraissait naturelle, et une conséquence indispensable de l'exclusion où la constitution les plaçait ; mais le temps et les moyens qu'ils employaient pour obtenir le redressement de cette injustice , agissaient souvent, selon lui, contre leur propre intérêt. Cet effet, qu'il définissait bien , était la suite naturelle de la position des hommes ; car l'histoire des nations ne présente nulle part un peuple oppressé injustement restant calme et soumis jusqu'à l'obéissance. Il est du droit de l'homme de s'irriter à l'idée de l'injustice.
M. Canning se maria en 1800, et épousa la fille et l'héritière du général Scot , dont la sœur aînée avaitépousé le marquis de Titchfield, aujourd'hui duc de Portland. Cette alliance , avantageuse par ses rapports, fut pour lui la source d'un bonheur sans altération. Il trouva assez de fortune pour
devenir totalement indépendant < ses ta] eus en acquirent une sorte d'autorité qui facilita son avancement et le mit à même d'arriver à la première place du gouvernement.
En 1801 , le refus que M. Pitt éprouva du roi pour l'accomplissement de la mesure proposée en faveur des catholiques d'Irlande , après l'union , lui fit prendre le parti de se retirer du ministère, et amena la dissolution de cette administration. Injustement on a attribué à M. Canning des observations critiques présentées sur le ministère composé par M. Addington , qui succéda à celui de Pitt en qualité de premier ministre. On ne peut citer avec autorité qu'une épître de lui intitulée : le Pilote luttant contre l'orage. Ce morceau porte son cachet, et il est impossible de n'y pas reconnaître sa verve poétique. Loin de s'en défendre, cette satire servit même a l'inauguration du club des amis de M. Pitt. On a observé qu'aucun des membres de l'administration de M. Addington n'a paru d'abord à ce club , mais que plus tard ils y ont manifesté des opinions et des principes qui s'écartaient de ceux de Pitt luimême par leur exagération , et qu'enfin cette association a été composée de tous ceux contre qui elle avait d'abord été instituée.
La conduite de M. Canning lors delà formation du ministère Addington a été remarquable. Il s'abstint de paraître a la chambre, excepté pour sa motion relative a l'île de la Trinité. Ses motifs étaient que l'appui que M. Pitt et ses amis donnaient à M. Addington ne coïncidait pas avec sa
propre opinion ; mais il ne voulait pas se montrer opposé à cette administration, se souvenant qu'il devait à M. Pitt son admission dans le parlement. Ce ne fut donc qu'en 1802 qu'ayant obtenu d'être nommé par ses propres moyens , il commença son opposition contre M. Addington. A l'époque du renouvellement des hostilités avec la France, il appuya l'opinion de M. Pitt pour la guerre , mais toujours en répétant que cette nouvelle mesure devait être prise par d'autres hommes.
Le 12 octobre 1801 , les ratifications des préliminaires de la paix furent échangées entre M. Otto et lord Hawkesbury : c'était la base du traité définitif d'Amiens . M. Canning ne prit part à cette discussion qu'en ce qui se rapportait à la Trinité. Cette île , ainsi que Ceylan , devinrent les acquisitions de la guerre. L'une et l'autre étaient des stations importantes , et la Trinité est connue comme une des îles les plus saines et les plus productives des colonies. M. Canning dirigeait toute son attention vers cet objet dans le but d'y introduire son projet d'abolition de la traite des noirs. Sa motion portait que les planteurs de cette colonie à qui on ferait des concessions de terrains n'auraient aucun motif pour réclamer des indemnités pour le tort que pourrait leur faire l'abolition de la traite , et , en conséquence, il proposait que ces concessions leur fussent accordées expressément , avec cette condition que la traite n'existerait pas à la Trinité. Il ne réussit cependant pas dans ce noble but , mais
il en résulta néanmoins l'avantage d'empêcher dans cette colonie l'existence d'une législature , source de tant d'obstacles et de difficultés dans les colonies qui ont le droit de se régir par ellesmêmes indépendamment de l'autorité du parlement. C'est donc à M. Canning qu'est due la mesure adoptée en 1824 pour l'amélioration de la condition des esclaves.
En i8o3, M. Canning seconda la proposition de M. Patten pour une accusation des ministres. Dans un discours qu'il prononça à cette occasion, il déclara formellement que les ministres ne méritaient pas la confiance de la nation et étaient incapables d'administrer. Ce discours a cela de remarquable qu'il est le premier prononcé contre l'opinion de M. Pitt; mais une opposition sage et raisonnée a cela d'avantageux qu'elle est moins contre la personne que contre les actes du pouvoir ; et en effet, dans ce même discours , M. Canning déclara qu'il regardait M. Pitt comme le seul homme , dans les circonstances , capable d'être à la tête des affaires.
La part que prit M. Canning dans la session suivante, relativement à la demande d'enquête sur la conduite du gouvernement en Irlande, prouva l'intérêt réel qu'il prenait au bien-être de ce pays , à ses yeux si maltraité par le gouvernement.
La conduite de la France, en i8o3, faisait prévoir le renouvellement prochain des hostilités. Des préparatifs de guerre dans les ports de la Hollande nécessitèrent de sages précautions
^5 de la part de l'Angleterre. M. Canning développa, dans un discours prononcé à cette époque, quelle était la politique de l'Europe. Ces nouvelles difficultés vinrent augmenter encore l'opposition que le ministère rencontrait dans ses actes ; enfin, le 3 mai 1804, M. Addington se retira du ministère , et des négociations s'entamèrent pour former une nouvelle administration , prise dans les trois partis de M. Pitt, M. Fox et lord Grenville , et M. Pitt reparut encore comme premier ministre.
Ce fut l'année suivante qu'eut lieu l'accusation portée contre lord Melville , trésorier de la marine, comme ayant disposé en sa propre faveur et à son profit des deniers de l'Etat. Ami de M. Pitt pendant nombre d'années , il l'avait secondé dans toutes ses mesures. Canning , nommé à cette même place , entreprit sa défense , et prouva , dans un rapport qu'il fit , l'injustice de cette accusation. De son côté , M. Pitt établit le mode qu'il pensait le plus convenable pour suivre cette affaire, et ce fut le dernier discours qu'il prononça à la chambre. Sans maladie, ce grand ministre mourut le 1 3 janvier de cette année, juste vingt -cinq ans après sa première entrée au parlement; le résultat de ce procès fut que la chambre des communes reconnut lord Melville coupable de malversation , tandis que la chambre des pairs l'acquitta sur tous les points.
La mort de M. Pitt occasiona nécessairement un changement de ministère, et l'introduction du parti whig fit remplacer M. Canning par Sheri-
dan comme trésorier de la marine : il se retira aussitôt après.
Il profita d'une réunion de ses commettans à Liverpool pour leur déclarer, dans un discours , sa profession de foi; reconnaissant et avouant les principes qui l'avaient attaché à la conduite de M. Pitt, mais déclarant que, depuis la mort de cet homme d'Etat , il se regardait comme libre et sans être soumis à aucun autre chef de parti.
t( Mon abnégation politique, dit-il, est des- « cendue dans la tombe de ce grand ministre ; il v me reste sa mémoire à respecter et ses conseils (( à suivre. Ses opinions politiques, quand j'ai ap- (t pris à les connaître, sont devenues mon guide, « et me serviront toujours quand les mêmes « circonstances se représenteront ; puisse - je (f alors , par analogie , en tirer les mêmes consé- « quences, car, je le sais , l'admiration que je « professais pour M. Pitt m'a valu l'honneur de « votre choix. »
Un nouveau ministère se composa ainsi dans le parti des wighs : lord Gren ville comme premier ministre, et M. Fox comme ministre des affaires étrangères, préférant ce porte-feuille dans l'espérance d'amener à une conclusion les négociations entamées avec la France.
M. Canning se trouva donc a la tête de l'opposition , et comme tel s'éleva contre la nomination de lord Ellenborough a la place de chef de la justice. Les propositions faites par M. Windliam attirèrent aussi la sévérité de ses observations; il s'agissait de faire passer un bill pour l'organisa^
tion de la défense du pays , et aussi d'autoriser les soldats qui avaient servi leur temps de s'engager pour la vie.
Cependant la santé de M. Fox était elle-même très -chancelante. Le seul point qu'il avait en vue était d'arriver, par des négociations avec la France, à l'établissement d'une paix générale. C'est au milieu de cette entreprise que la mort surprit ce grand homme d'Etat : il mourut dans le mois d'août 18,06, et emporta dans la tombe 1 admiration de son pays, comme les regrets de ses nombreux amis. 11 termina une carrière honorable qu'il avait parcourue avec loyauté et courage; et si on peut lui reprocher de n'avoir pas eu toujours un jugement sain, il faut néanmoins l'absoudre de ce reproche par la difficulté de la position où il se trouvait , et ne penser qu'a son grand talent et à la persévérance avec laquelle il a maintenu une opposition sage et ferme, source des plus grands bienfaits que peut recevoir un pays. M. Sheridan l'a dit : « Fox est mort en s'oc- « cupant de la paix qu'il voulait donner au monde (( entier. »
Un des plus zélés partisans de l'abolition de la traite , il disait que si , pendant Jes quarante ans qu'il a siégé dans le parlement , il avait été assez heureux pour obtenir cet objet, et celui-là seulement , il se regarderait comme libre de terminer sa carrière politique, ayant fait assez pour son pays.
Lord Howick remplaça M. Fox. En 1807, il présenta le bill qui donnait à tous les sujets de
sa majesté le privilège de servir dans la marine et dans l'armée. Cependant une altercation s'éleva entre le roi et ses ministres relativement à l'extension qu'ils voulaient donner à cette mesure. Il insista pour que le bill fût retiré , entendant n'y laisser subsister que ce qui devait être la juste conséquence de l'acte de 179^. Les lords Howick et Grenville prétendirent qu'ils avaient le droit de soutenir dans la chambre des pairs telle ou telle mesure qu'ils croyaient utile , et bientôt il en résulta un changement de ministère ; le duc de Portland vint comme premier ministre, et Canning comme chargé du porte-feuille des affaires étrangères.
Le moment était difficile pour cette nouvelle administration. Après les batailles d'Austerlitz et d'Iéna , Bonaparte était au sommet de son pouvoir; la Suède était le seul allié de l'Angleterre. Le Danemarck restait neutre, il est vrai; mais l'influence du pouvoir croissant de la France , et l'intérêt que ce pays avait à ne pas lutter contre une telle puissance , rendaient cette neutralité sinon trompeuse , au moins très-incertaine. La moralité de la conduite de l'Angleterre envers le Danemarck avait été souvent attaquée. L'expédition contre Copenhague fut entreprise sous le ministère de Canning , et on présume qu'elle reçut son entière approbation. Toutefois il est nécessaire, dans cette circonstance, d'entrer dans quelques détails.
Cette entreprise, qui se termina par le bombardement de Copenhague , la prise de la flotte ,
^9 citadelle et munitions de toutes espèces, a été sans doute une de ces nécessités les plus cruelles que présente la politique. D'après un article secret du traité de Tilsit , entre Bonaparte et l'empereur de Russie , ces deux puissances devaient unir leurs forces pour obliger l'Angleterre d'accepter une paix honteuse et très -peu solide; enfin il s'agissait de lier le Danemarck et le Portugal a cette cause, en formant une confédération entre les pouvoirs maritimes de l'Europe. Le cabinet de Londres reçut la preuve de ce complot : il devait agir contre ce projet et le déjouer le mieux qu'il pourrait. Le discours du roi à l'ouverture de la session de 1808 n'en fait pas mystère; il annonce la nécessité de s'assurer de ces flottes réunies et confédérées , après avoir employé tous les moyens possibles pour arriver à une négociation. 11 s'agissait principalement du Danemarck, car il annonçait que le Portugal paraissait moins hostile. Toutefois la flotte de ce dernier pays paraissait destinée , par le gouvernement français, à servir sa vengeance contre l'Angleterre. Le roi ajoutait que, d'après ses ordres , cette flotte était enlevée à la domination de la France, et servait en ce moment à porter à l'Amérique l'espoir et la fortune de la monarchie portugaise.
Cette mesure fut combattue fortement dans la chambre par les chevaliers Knight et Kerry et M. Ponsomby : ils attestaient que le Danemarck n'était coupable d'aucune offense contraire à sa neutralité; et que, cette provocation allait faire
3o naître les hostilités de la Russie. Le gouvernement cependant crut nécessaire de réclamer du Danemarck une garantie contre sa conduite ? et le ministre d'Angleterre à Berlin fut chargé de se rendre auprès du prince royal de Danemarck pour la réclamer. Il ne s'agissait rien moins que de remettre la flotte danoise à l'amiral anglais , sous la condition expresse qu'elle serait rendue à la conclusion de la guerre avec la France. Cette demande était appuyée d'une flotte dans le Sund.
On conçoit le résultat de cette affaire; la garantie demandée a été refusée et Copenhague a été bombardée. Enfin le 4 de septembre , la flotte, la citadelle , les arsenaux et les magasins militaires devinrent la propriété des Anglais.
L'esprit d'indépendance se réveilla bientôt en Espagne ? et la sympathie avec laquelle l'Angleterre contribua au recouvrement de la liberté de ce pays est un événement sans exemple dans l'histoire de ce pays. La conduite de M. Canning, comme ministre des affaires étrangères , eut un succès complet , quoique tardif; et ce fut à ses efforts que l'on dut de voir tous les pays de l'Europe s'unir à l'Angleterre , pour résister à cette puissance colossale qui effrayait le monde entier. C'est en Espagne que Bonaparte laissa échapper de ses mains ce sceptre universel du monde : sans doute on doit a lord Wellington le premier coup qui a été frappé pour arriver à ce résultat; mais à M. Canning appartient le mérite d'avoir dirigé cette attaque , et tout l'honneur attaché à
ce général disparaîtrait devant les temps si ce ministre n'avait coopéré à le porter par les circonstances à une gloire que jamais militaire n'avait eu le bonheur de recueillir avant lui. Aussi M. Canning , dans un de ses discours , dit en parlant de l'Espagne, « que si jamais il a pu se glo- « rifier d'aucun acte de sa vie politique , c'est « bien de celui qui l'a mis à même de former « une alliance entre l'Angleterre et l'Espagne, « privée de son gouvernement et devenue la « proie d'un conquérant. »
M. Canning eut à s'occuper de beaucoup de diverses négociations pendant les années 1807 e^ 1808, et on reconnaît dans l'examen de ces pièces toute la solidité de son esprit , aussi bien que ses dispositions conciliatrices. A Erfurth il fut chargé particulièrement de traiter directement avec les deux empereurs Alexandre et Napoléon , et sa lettre à ces deux grands personnages dénote une grande supériorité de talent ; il y déclare que le désir de sa majesté était de conclure la paix, mais de manière à ce que l'honneur et la sécurité de l'Europe pussent en être la conséquence. On peut reconnaître dans tous ses discours que la sécurité de la nation était le seul motif qu'il eût pour soutenir la guerre. 11 convient que des attaques inopinées , faites à d'autres pays , devaient nécessiter l'assistance de l'Angleterre , et que si elle s'est montrée disposée en faveur de l'Espagne , ce n'est pas le résultat de traités particuliers, mais les conséquences des négociations entamées pour une paix générale , dans les-
quelles ce pays a droit d'être distingué, en considérant le gouvernement de Ferdinand VII comme une portion de ces négociations dans lesquelles sa majesté britannique est disposée à entrer.
Bientôt après le ministre russe fit connaître la liaison que son souverain venait d'établir avec Napoléon, et la reconnaissance qu'il avait faite de Joseph Bonaparte comme roi d'Espagne. La note de M. de Champagny à ce sujet était insultante au suprême degré. Il disait nommément : « Comment serait-il possible que le gouvernece ment français admît les insurgés espagnols à « faire partie de la négociation ? Qu'aurait dit « l'Angleterre si on lui avait proposé naguère « d'admettre les insurgés catholiques d'Irlande ? « La France avait été mise , sans traité , en rap- « port avec eux , leur avait fait des promesses , « et souvent même leur a envoyé des secours. »
M. Canning, dans sa réponse au comte Romanzoff, lui dit que le roi d'Angleterre était surpris qu'on ait pu avoir l'idée d'établir une négociation sans y comprendre la nation espagnole et sa loyale monarchie , dans le but de plaire à un système d'usurpation sans égal dans les annales de l'histoire; que ce qui l'étonnait surtout était de penser que sa majesté impériale de Russie se trouverait obligée de reconnaître le droit que la France s'arrogeait de détrôner et incarcérer un souverain, jusqu'ici son ami, en établissant en sa propre faveur le silence des nations indépendantes ; que si telles étaient ses intentions , il ne restait au roi son maître qu'à déplorer Ja nécessité
de continuer la guerre , en se trouvant déchargé de la responsabilité qu'elle entraîne.
Les lettres de M. Canning à M. Pinckney, l'ambassadeur d'Amérique, et toutes les pièces qui en résultent , sont de vrais chefs-d'œuvre de la plus haute diplomatie; et dans cette circonstance, où une rupture eut lieu entre les deux pays , il a montré combien il était capable d'être à la tête du département qu'il administrait. En 1809 le parlement eut à s'occuper de l'enquête demandée sur la conduite du duc d'York ; il fallait éviter les motifs de scandale public : cependant la morale ne put être une considération assez puissante pour éviter de montrer au grand jour toutes les irrégularités de la conduite de son altesse royale, dirigée par une femme adroite et dépravée. Madame Clarke avait pris un tel ascendant sur l'esprit du prince que bientôt son caractère et son rang se trouvèrent compromis et exposés aux soupçons les plus injurieux. Toutefois il fut bientôt acquitté de toutes les imputations qui attaquaient son honneur, comme commandant en chef de l'armée ; mais madame Clarke et ses adhérens et agens, diffamés autant que déshonorés , parvinrent a rejeter sur la personne de ce prince tout l'odieux de cette scandaleuse affaire , et à le rendre victime de la bonté , de la faiblesse de son caractère. M. Canning prit la défense de ce prince en plein parlement , et l'adresse avec laquelle il plaida cette cause difficile prouva à quel degré il se serait élevé s'il avait suivi la carrière du barreau.
Bientôt après eut lieu l'enquête, dans le parlement , sur l'expédition dans l'Escaut , qui dura pendant les sessions de 1809 et 18 10. Cette entreprise si difficile ne pouvait pas avoir de succès par toutes les chances militaires qui s'y opposaient ; le blâme en retomba sur le ministre qui l'avait entreprise. L'idée d'une descente sur l'île de Walcheren est attribuée à lord Castlereagh ; mais comme il l'avait soumise au cabinet , tous les ministres en devinrent responsables. M. Canning eut donc sa part de cette responsabilité ; mais il avait désapprouvé le projet de conserver cette île. Cependant il fut obligé de se retirer comme les autres ministres. On a reconnu toutefois , depuis que la paix a donné le moyen d'avoir des 1 enseignemens plus exacts , qu'à cette époque la faiblesse de la garnison d'Anvers donnait la chance de s'emparer de cette importante cité, de détruire les arsenaux que Bonaparte avait élevés a grands frais , et de s'emparer de tous les vaisseaux qui étaient dans le port. Il est donc positif que l'idée de ce projet était bonne , mais l'exécution n'y répondit pas.
Nous arrivons à ce moment qu'il nous est impossible de passer sous silence ; nous parlons du duel qui eut lieu entre M. Canning et lord Castlereagh; affaire pour laquelle nous ne saurions mettre trop de circonspection en reproduisant les détails, puisqu'il s'ensuivit une réconciliation franche et amicale entre ces deux membres du cabinet , et que d'ailleurs ces deux personnages n'existant plus , il serait inconvenant de ressusci-
ter des motifs d'animosité entre leurs amis : tout doit être enseveli dans la tombe. Cependant c'est un acte trop important dans la vie de M. Canning pour n'en pas représenter les différentes circonstances, d'autant plus qu'on en a parlé dans le monde d'une manière si fausse qu'il est bon de faire connaître la vérité. On a dit que M. Canning avait accusé lord Castlereagh d'incapacité positive ; dans ce cas il aurait été bien blâmable luimême d'accepter l'ambassade de Lisbonne sous son ministère. M. Canning , il est vrai , a fait quelques observations au duc de Portland ; mais jamais il ne s'est porté à l'excès de parler de l'insuffisance de ce ministre dans les affaires , puisque bien au contraire il agissait comme membre du même cabinet. Il y eut quelques changemens dans le ministère , mais il paraît prouvé qu'ils avaient été demandés par les propres amis de lord Castlereagh , dans sa propre convenance.
La recherche faite par l'auteur de ces mémoires est autant dans le but de satisfaire à la mémoire de lord Castlereagh, que pour rendre la justice qui est due à M. Canning, dont la conduite dans toute cette affaire , ainsi que les causes qui ont porté lord Castlereagh à lui demander satisfaction , sont de nature à ne pas rendre incompatibles leur réconciliation et leur intimité ensuite comme ministres.
On voit dans une lettre de lord Castlereagh à M. Canning que, pénétré de l'idée qu'il n'avait pas agi franchement avec lui relativement à quelques arrangements particuliers dans le ministère,
il se croit obligé de lui en demander satisfaction , au nom de l'honneur. A cette lettre, M. Canning répondit :
« Mylord,
« Le ton et le motif de votre lettre que je re- « cois à l'instant , me dispensent d'entrer dans a des explications sur les imputations erronées « qu'elle renferme; je suis prêt a vous donner la « satisfaction que vous réclamez.
« Signé, George Canning. »
Après plusieurs tentatives de la part de leurs amis pour arranger cette affaire, ils se rencontrèrent , le 2 1 septembre , dans une bruyère de Putney, près du télégraphe. Lord Castlereagh était accompagné de lord Yarmouth (aujourd'hui marquis d'Hartford), et M. Canning par Charles Ellis (maintenant lord Seaford). Après un premier feu sans résultat, les seconds cherchèrent à arranger l'affaire; mais l'un et l'autre voulurent une seconde épreuve , consentant à ce que , dans le cas où le second feu serait comme le premier, l'affaire n'eût pas d'autre suite.
Aussitôt le second feu , les témoins réclamèrent l'exécution de cette promesse , mais on s'aperçut alors que M. Canning était blessé à la cuisse ; il fut immédiatement transporté à sa maison à Brumpton, où il resta pendant quelques jours. Sa blessure était peu dangereuse, et il fut en état d'assister au lever du roi le n octobre suivant, et la il remit le porte-feuille des affaires
étrangères. De son côté, lord Castlereagh se démit du ministère de la guerre.
Le rang élevé de ces deux personnages donna matière a beaucoup de bruits différens dans le public sur une affaire qui, autrement, n'aurait eu aucune suite. Des écrits anonymes forcèrent la publication d'un récit officiel, pour lequel, comme nous l'avons déjà dit, nous pensons qu'il est convenable et prudent de ne pas faire de commentaire.
La démission de ces deux ministres, qui fut suivie de celle du duc dePortland, détermina les autres membres du ministère à faire des propositions à lord Grenville et au comte Grey. Cet arrangement paraissant convenir au roi, M. Percival fut chargé d'écrire à ces deux nouveaux ministres que, d'après la retraite du duc de Portland , nécessitée par l'état de sa santé , et les démissions de lord Castlereagh et de M. Canning, lord Liverpool se trouvait chargé d'organiser un nouveau ministère sur des bases fortes et nouvelles ; qu'en conséquence il les engageait a se rendre aux nouvelles fonctions qui leur étaient dévolues. Lord Grey répondit à cette lettre en protestant de son zèle pour le service de S. M., et ajoutant qu'il se serait rendu près d'elle immédiatement , si cette invitation lui avait été faite par sa personne même; que toutefois il faisait observer qu'il ne pouvait, sans manquer à l'honneur de son caractère , accepter de faire partie du ministère tel qu'il existait alors. Lord Grenville tint à peu près le même langage que lord Grey, assurant ,^du reste, que son re-
fus ne tenait a aucune animosité personnelle, sentiment au-dessous de lui , et qu'il voulait conserver toujours ; mais que les principes du gouvernement ne pouvaient coïncider avec ceux qui lavaient toujours dirigé. A cette lettre , M. Percival répondit que non - seulement il avait à regretter d'être privé de la coopération de personnes de leur caractère , mais encore de ne pouvoir ainsi former une administration sur les principes libéraux qu'ils professaient.
Il est certain que ce fut la nécessité seule qui engagea les ministres restans a faire des ouvertures de cette nature , et qu'alors le parti qui leur était opposé pensa qu'ils ne pourraient pas rester. La seule espérance de ce ministère reposait sur le marquis de Wellesley; on avait d'abord pensé qu'il n'entrerait que si M. Canning se décidait à faire partie du ministère ; mais le noble marquis accepta le porte-feuille que laissait vacant M. Canning. Lord Liverpool passa donc de l'intérieur à la guerre, à la place de lordCastlereagh; M. Percival fut substitué au duc de Portland, réunissant, comme l'avait fait M. Pitt et M. Addington, la place de premier lord de la trésorerie et celle de chancelier de l'échiquier.
Quoique M. Canning se fût retiré du ministère , il ne devint pas hostile au gouvernement , et resta constamment attaché a ses mêmes principes qui avaient pour objet d'agir vigoureusement dans la contestation avec la France.
Il prit aussi une part active dans la discussion qui eut lieu peu de temps après sa retraite , 1 e-
Jativement à la proposition de la régence. Les souffrances mentales dont sa majesté avait été atteinte environ vingt ans avant reparurent avec plus de force ; il lui était impossible de procéder à la nomination de commissaires pour l'ouverture du parlement pour la session de 1810; dès-lors personne n'avait le pouvoir de proroger le parlement. Tontes les affaires se trouvèrent donc suspendues. Les médecins déclarèrent que nonseulement sa majesté était hors d'état de s'occuper d'affaires , mais encore que sa guérison devait être longue et pénible ; que leur art n'allait pas jusqu'à pouvoir fixer le terme de cet heureux jour. Il fallut donc absolument s'occuper de nommer un régent. Les deux chambres avaient été assemblées d'une manière contraire à la constitution, qui veut que le parlement soit ouvert par un discours du trône, ou au moins par des commissaires nommés par sa majesté ; sans cette forme , ce n'était plus le parlement des royaumes d'Angleterre et d'Irlande réunis, mais seulement une convention des Etats.
Cette grave question s'établit dans la chambre des communes , qui se forma en comité pour examiner l'état de la nation . M. Percival présenta trois propositions qui furent précédées d'un discours remarquable de M. Canning. A la fin, le parlement décida que le prince de Galles serait investi du titre de régent, avec certaines restrictions : une grande députation des deux chambres se rendit auprès du prince pour recevoir son acceptation.
Son altesse royale, en donnant son consente-
ment , ne^put s'empêcher d'exprimer ses regrets sur les restrictions qui lui étaient imposées, sous le prétexte du retour de l'autorité suprême que Ton espérait bientôt voir rétablie dans les mains royales. Il dit que son but en acceptant cette régence était de prouver à la nation entière, comme à ses nobles parens , qu'il était digne de conserver la splendeur et la majesté du pouvoir qui lui était confié , jusqu'à ce qu'il puisse le rétablir dans les mains de son père.
Dans la session suivante de 181 1 , M. Canning fit ce discours si remarquable sur le comité des finances, dans lequel il prouva avec une si grande force d'éloquence quelle était la dépréciation réelle des billets de la banque d'Angleterre ; dépréciation qui , a cette époque , était généralement niée, même par les premières autorités du temps. Il est rare de voir tant de raisonnemens et tant d'esprit dans un sujet aussi aride et aussi sec. M. Canning n'ignorait pas toutes ces difficultés , comme tout le monde ; mais ses amis ont remarqué que son génie s'appropriait tellement au sujet qu'il voulait traiter, qu'on a toujours dit qu'il parlait avec conviction, et après une connaissance approfondie de l'objet qu'il traitait. Il était d'ailleurs d'autant plus particulièrement disposé à traiter cette question, qu'il se ressouvenait qu'elle avait été l'objet de l'attention la plus particulière de son ancien maître et patron , M. Pitt, et que cette cause l'avait élevé au premier rang d'un homme d'état. Personne , sous ce rapport , n'a montré plus de zèle et plus de désir d'honorer la
mémoire d'un grand homme que M. Canning. Jamais une plus belle occasion ne pouvait se présenter que de voir l'état des finances de ce pays soumis à une révision législative. Pour atteindre à ce poste de premier ministre , il fallait posséder parfaitement les connaissances qui se rapportent à ce grand pivot des actes du gouvernement, l'argent. M. Canning n'ignorait pas ce principe , et ses moyens se sont attachés principalement à cet objet, parce qu'il a senti que, pour être grand ministre, il fallait avant tout bien entendre les intérêts de la nation. Il serait difficile de déterminer si la manière dont il a saisi cette question et suivi les conséquences , diffère ou non de celle qu'eût adoptée M. Pitt : le temps seul peut résoudre cette question.
Le rapport des médecins sur le peu d'espoir du rétablissement de la santé du roi fit lever les restrictions imposées par le bill au titre de régent accordé au prince de Galles , et on lui alloua diverses augmentations dans sa liste civile.
A cette époque, le marquis de Wellesley se retira de l'administration sous le prétexte que le ministère devait se composer de principes opposés , soit pour les concessions à faire aux catholiques , soit pour leur exclusion totale ; et , en outre , que son opinion était que la guerre devait être poursuivie vigoureusement.
A ce moment même , et avant qu'il fût remplacé , le cabinet et la nation en général furent témoins d'un grand événement, de l'assassinat de M. Percival dans les corridors de la chambre des
communes, le ï i mai 1812, par un nommé Bellingham. Cet homme , ayant éprouvé une perte dans une spéculation commerciale, s'adressa au gouvernement pour en obtenir une indemnité ; cette demande ne pouvait être accueillie favorablement , et , pour se venger de ce refus , il conçut l'idée d'assassiner le premier ministre. La mort de M. Percival jeta l'administration dans un grand embarras. Le renouvellement des membres du ministère ne s'effectuant pas , M. S. Wortley fit la motion d'une adresse au prince régent pour lui représenter la nécessité de former l'administration. Le prince répondit qu'il prendrait cette adresse en considération, et peu après il ordonna k lord Wellesley et k M. Canning de former un ministère ; mais des difficultés s'élevèrent de la part du parti des whigs , qui , peu satisfaits de la petite part qu'on leur offrait dans cette administration, refusèrent les propositions que leur faisaient les collègues de M. Percival. Le prince s'adressa alors k lord Moira , de concert avec les lords Grey et Grenville. Cette nouvelle tentative échoua une seconde fois , le prince ne voulant pas consentir k ce que certaines grandes charges de la maison du roi fussent comprises dans ce nouvel arrangement , comme cela avait toujours été. Dans cet état des choses, lord Moira ne pouvant réussir k composer un ministère, le prince en chargea lord Liverpool. Sa première démarche fut de proposer k M. Canning un portefeuille , a la condition qu'il serait libre d'exprimer son opinion relativement k la question des
catholiques. Dans le même moment, il offrit à lord Wellesley d'être lord -lieutenant d'Irlande. Le ministère des affaires étrangères, que M. Canning avait déjà eu, était confié a lord Castlereagh, qui devait en même temps , comme il est d'usage, avoir l'influence dans la chambre des communes. On comptait tellement sur le talent et les moyens de M. Canning, que lord Castlereagh lui-même, dont la réconciliation avec celui-ci était sincère , lui fit dire par lord Liverpool qu'il consentirait a se démettre en sa faveur de son porte-feuille des affaires étrangères , en prenant celui de chancelier de l'échiquier. Sans doute M. Canning aurait pu élever ses prétentions au rang de premier ministre , qu'il était plus capable que tout autre de remplir; mais, en refusant l'arrangement , il n'avait d'autre intention que de ne pas participer a une administration dont les principes étaient opposés à l'intérêt des catholiques. Tout en se déterminant à ce refus , il n'ignorait pas que l'occasion était la plus favorable pour être a la tête d'un département si important dans la circonstance où se trouvait l'Angleterre : ses amis doivent donc lui savoir d'autant plus de gré de son abnégation.
A cette époque , 1 8 1 1 , la chambre des communes s'occupait du renouvellement de la charte de la compagnie des Indes. La conduite de M. Canning dans cette circonstance fixa l'attention des négocians de Liverpool. Il était important pour tout le monde en général de voir s'élever une opposition au système de monopole de la compa-
gnie des Indes : les commerçans employaient tous leurs capitaux en achats de marchandises dont ils ne pouvaient avoir de débit ; les manufactures se trouvaient réduites pour ainsi dire à un état de stagnation , et, comme il était naturel, le produit des taxes diminuait considérablement , et la conséquence de ces calamités était une augmentation sensible de la taxe des pauvres. Il était naturel que dans cette situation les commerçans en général envisageassent la compagnie des Indes comme une ressource qui devait , non-seulement les débarrasser de l'encombrement de leurs marchandises, mais encore leur procurer des commandes : plus tard ils virent donc avec plaisir l'opposition au renouvellement de la charte de la compagnie des Indes.
M. Canning prenait une part active dans les comités de la chambre des communes pour cette nouvelle charte ; mais son opinion n'était pas connue sur ce sujet, et il ne fit que donner son vote pour appuyer la proposition de lord Castlereagh. Dans cette circonstance, il servait plus la cause publique en dehors que dans la chambre même , soit par ses relations avec les parties intéressées, soit dans le comité de la chambre qui examinait attentivement cette grave question. Il approuvait le projet de ne renouveler la charte que pour une partie des privilèges exclusifs qui leur avaient été accordés , et de manière à les préparer à les voir détruits tous plus tard. Tout en étant opposé au monopole , il avait un esprit trop pénétrant pour ne pas reconnaître que des privi-
léges qui existaient depuis tant d'années ? et sur lesquels reposait l'existence de tant de familles , ne pouvaient se détruire précipitamment et sans ménagement. Dans son projet de nouvelle charte le parlement conservait à la compagnie la principale part de pouvoir dont elle avait joui ; la souveraineté de l'Inde lui était laissée , mais l'influence de la couronne se trouvait augmentée par le droit de nommer le gouverneur général : il n'y avait donc que le monopole qui se trouvât restreint.
Vers la fin de la session de 1 812, le parlement fut dissous , et M. Canning fut présenté à Liverpool comme candidat , lors des élections générales. Le succès qu'il obtint sur son compétiteur M. Brougham, établit des rapports entre lui et la ville de Liverpool , qui ne firent qu'augmenter et le portèrent a considérer cet événement comme le plus heureux de sa vie. Les circonstances qui l'avaient amené ainsi a l'honneur de représenter une ville aussi importante que Liverpool lui étaient d'autant plus sensibles, qu'elles étaient pareilles à celles qui avaient rendu M. Burke représentant de la ville de Bristol. Comme celui-ci, c'était son rare talent qui l'avait fait distinguer des électeurs de Liverpool, et comme lui aussi il n'avait d'autre titre a ces distinctions que le noble caractère de sa conduite politique et de ses services ; l'un et l'autre n'étaient pas législateurs par suite de leur position dans le monde , et pour ainsi dire par droit de naissance ; le mérite seul les avait mis a même d'être distingués parmi
leurs concitoyens comme les plus capables de maintenir les droits de la constitution et les intérêts du commerce de l'empire.
Aussi M. Canning s'écriait-il , dans la chaleur d'un discours que lui inspiraient les circonstances de son élection : « Si c'était un crime d'être le re- « présentant du peuple par son propre choix et « avec son seul appui , et comme ministre de ne « chercher de soutien que dans la confiance pute blique , alors je m'avoue coupable ; mais je ne « voudrais pas échanger cette position contre c< tous les avantages que peuvent procurer les « ancêtres d'une centaine de générations. »
Quoique M. Canning ne fût nommé membre de la chambre des communes , représentant la ville de Liverpool , qu'en 1 8 1 1 , dès l'année 1 809 on se disposait à son élection. M. Turner, citoyen influent de cette ville , lui écrivait alors pour l'engager à se présenter comme candidat , l'assurant de la bonne disposition des électeurs en sa faveur, et lui répondant de sa nomination s'il voulait faire connaître ses intentions à cet égard.
A l'époque où M. Canning reçut cette lettre, la chambre des communes était très-occupée d'une accusation portée par le colonel Wardle contre son altesse le duc d'York. Il lui répondit ainsi :
« Sans les occupations importantes de la cham- « bre des communes , je n'aurais pas retardé à « vous répondre, monsieur, et j'espère que vous « excuserez ce qui pourrait être considéré comme « une indifférence de ma part.
« Je suis pénétré de tout ce que vous me dites k de flatteur, car personne au monde ne peut « sentir plus que moi la valeur de la distinction u que vous me faites envisager.
« Vous ne serez pas étonné toutefois que je ne « puisse répondre tout de suite à une question « qui renferme des considérations aussi impor- « tantes qu'inattendues, tant sous le rapport perce sonnel que sous celui de l'intérêt public. Mi- « nistre ou non , je m'estimerais toujours heuh reux de recevoir la preuve que ma conduite « politique a mérité l'approbation des citoyens u de Liverpool; si l'honneur de les représenter « au parlement m'était accordé, je remplirais, « en l'acceptant , mon devoir avec orgueil , et j'y « serais fidèle ; mais inconnu que je suis à Liver- « pool , je ne puis espérer un honneur pareil, et w je dois même vous avouer que ma position per- « sonnelle m'empêcherait de courir les chances et « les dépenses d'une candidature dans cette cir- « constance. ^^^E^f
« J'ai l'honneur, etc.
« Canning. »
Au reçu de cette lettre , M. Turner crut de son devoir de la communiquer a M. Drinkwatter, l'un des premiers négocians de la ville de Liverpool , qui , k cette occasion , entama une correspondance avec M. Canning.
Il lui disait particulièrement qu'à l'époque de la dissolution du parlement, en 1812, ses admirateurs éprouvèrent la plus grande inquiétude
en voyant l'opposition porter MM. Brougham et Creevey avec l'assurance d'un plein succès; qu'à ce moment, sachant que les électeurs avaient mis son nom en avant, il offrit de donner communication des lettres qu'il avait reçues de lui, ainsi que M. Turner; que bientôt après il parvint sans peine à les convaincre que , la candidature lui étant offerte d'une manière convenable , il ne faisait pas de doute qu'il n'acceptât; qu'enfin, après de nombreuses réunions d'électeurs faites dans les intérêts de sa nomination, on proposa une souscription pour parvenir aux moyens convenables d'arriver à ce résultat, et qu'elle fut immédiatement remplie de manière a prouver l'assentiment général des électeurs.
Après ces démonstrations si honorables pour M. Canning, le comité lui adressa les vœux des membres qui le formaient. M. Canning répondit a ces ouvertures avec l'expression de la plus profonde reconnaissance , s'étonnant d'autant plus de l'honneur qui lui était proposé , qu'étant étranger à la ville de Liverpool , il ne pouvait y avoir que l'idée de son dévouement et de la conduite qu'il tiendrait pour maintenir leurs intérêts qui eût pu les décider ; que dès-lors un motif semblable lui imposait le devoir d'accepter d'être leur représentant.
11 ajoutait que sa conduite politique ne pouvait pas changer , puisqu'à elle seule il devait un si grand honneur ; qu'en conséquence , il se regardait comme dispensé de prendre aucun nouvel engagement de principes. « Une seule idée les
(( dirige , disait-il : le bien de la nation et l'hon- « neur de mon pays. Toutefois les intérêts parti- « cuJiers de la ville de Liverpool resteront tou- « jours présens à ma pensée. »
Les rapports successifs qui s'établirent entre M. Canning et la ville de Liverpool peuvent être regardés comme une suite de triomphes pour M. Canning. Quatre fois il a été porté comme candidat pour représenter la ville de Liverpool, et toutes les fois il a obtenu la majorité contre une opposition qui diminuait d'importance chaque fois. Dans ces diverses contestations, il y eut souvent un plus grand nombre de prétendans ; le nombre de six, qui d'abord était de neuf, parvint jusqu'à vingt- un. Cette circonstance particulière du nombre des opposans fit naître une pensée satirique à M. Canning, et, dans un discours qu'il adressait aux électeurs le quatrième jour de l'élection, il s'exprime ainsi :
« Messieurs , vous avez tous lu , sans doute , « les lettres de lord Chesterfield : c'est d'après « l'autorité de cet écrivain distingué , autant par (( son esprit que par sa politesse , qu'il a été ad- « mis comme un principe que , pour être dans <f une harmonie parfaite , une société ne devait « pas être moindre en nombre que les grâces , ni « plus que lès muses. C'est ainsi , messieurs , que « vos candidats, en commençant, étaient au nom- « bre des grâces seulement, et, tant que cette ana- (( logie s'est maintenue, nous avons marché de « la manière la plus gracieuse ; mais cette analo- « gie a été détruite samedi dernier , par l'addi-
5o « tion de deux candidats. Il s'en est suivi des dés- (( ordres , on a voulu égaler jusqu'au nombre « des muses, mais je ne sache pas que pour cela « l'harmonie en ait été augmentée.
(( Bientôt après , messieurs, on a reconnu que « les muses étaient peu de chose pour former une (( véritable harmonie , et il en est résulté ce qui « arrive clans certains concerts de société où « chacun joue de son instrument sur un ton « différent.
« Malheureusement on a voulu encore augu menter le nombre , et on est parvenu a celui de « vingt-un , et par là on a augmenté aussi les dif- « ficultés au lieu de les aplanir. Le nombre de « vingt-un s'est composé , messieurs , de noms « que vous apprendrez avec indulgence ; mais ici « se présente le concert dont je viens de vous par- « 1er, et vous m excuserez si je ne lis pas cette « liste devant vous de crainte d'attaquer lharmo- « nie des exécutans. »
Poussant ensuite plus loin l'examen des qualités de chacun de ces nouveaux candidats , il finit par montrer combien , indépendamment de son talent pour la politique , il avait l'esprit enjoué , mais toujours réservé dans les bornes de la décence et du bon ton.
Liverpool s'enorgueillit d'avoir pour représentant un homme doué d'un mérite aussi supérieur, joint a des principes aussi puissans pour combattre la tyrannie. Toutes les fois qu'il se présentait à Liverpool des fêtes lui étaient données. On institua uji club en son honneur , sous le titre de
5i club de Canning. Enfin , a l'époque où il devait partir comme gouverneur-général des Indes , on lui offrit une vaisselle plate du plus haut prix, et une adresse fut votée en sa faveur par l'association des colonies a Liverpool , et même , après la mort de ce ministre , une souscription a été faite pour l'érection d'un monument a sa mémoire.
En 1 81 5, notre armée eut des succès et entra dans le midi de la France sous les ordres du duc de Wellington, tandis que celles des alliés, après la bataille de Leipsic, envahissaient les frontières du nord. C'est de ce moment que le despotisme qui , semblable à un météore , avait ravagé le système général de la politique , commença à voir son action puissante diminuer.
Le discours de M. Canning sur les traités étrangers , renferme un résumé de tous les événemens dans lesquels l'Angleterre avait été entraînée. Les applaudissemens qu'il reçut de la chambre comme du public en général, prouvent que sa voix éloquente était généralement entendue. Ce discours fut le dernier qu'il prononça avant de se rendre à Lisbonne comme ambassadeur.
Cette nomination rencontra des opposans. On trouvait qu'il était au-dessous de lui d'accepter une place à la nomination de lord Castlereagh , et la presse, qui ne manque jamais l'occasion d'envenimer les esprits, représentait sans cesse la distance qui devait exister entre ces deux personnages , ne pouvant jamais être amis ; d'autres blâmaient le traitement qui lui était alloué et toutes les allocations qui lui étaient faites , traitement qui dé-
passait ce qui avait jamais existé. D'autres enfin allèrent plus loin encore dans leurs soupçons ; ils prétendirent que l'allocation accordée pour faciliter le retour de la famille royale portugaise du Brésil , n'était absolument qu'une parade , ne devant jamais s'exécuter , et faite seulement pour procurer à M. Canning une retraite avantageuse en sorte de compensation de sa sortie du ministère et pour payer l'appui qu'il donnait au gouvernement. Toutes ces sortes d'accusations étaient introduites dans un discours de M. Lambton , dans une motion qu'il fit à ce sujet. Ce discours ainsi que la réponse que fit M. Canning sont dans ce recueil de discours ; le lecteur y verra l'indignation et la noblesse avec laquelle il a repoussé d'aussi ridicules imputations , et si l'admiration que lui procurera l'éloquence de M. Canning, ainsi que la beauté des sentimens qu'il exprime , font sur lui le même effet qu'ils ont produits sur l'auditoire de la chambre, sans doute l'honneur de ce grand homme d'état sera suffisamment vengé. Une majorité, quelque considérable qu'elle ait été pour repousser cette motion, n'est pas une preuve suffisante pour beaucoup de personnes; mais la force des raisonnemens avec lesquels il a montré la fausseté d'une semblable accusation et la grandeur de son éloquence , suffiront sans doute aux yeux de toute personne sensée pour faire prononcer son acquittement , comme il l'a été dans la chambre des communes.
M. Canning avait déterminé de partir pour Lisbonne quelques mois avant qu'il fut question ,
dans le public , de donner a son voyage un but politique. La cause de ce départ fut occasionée par un cliagrin personnel ; son fils aîné étant dangereusement malade , les médecins pensèrent que le climat du Portugal pourrait le rétablir. Mais peu après on l'accusa de prolonger son séjour dans le pays par des motifs secrets : à tout cela il répondit par un discours à ses commettans qu'il leur adressa en 1816.
« A l'instant même, leur dit -il, où j'appris la (( détermination du prince régent de Portugal de (( ne pas revenir en Europe, je quittai mon poste, « et, pendant dix -sept mois que j'ai passés en « Portugal, je suis resté les six derniers mois « comme simple particulier, sans caractère of- « ficiel, et conséquemment sans traitement, et « sans doute la méprise ( si toutefois il y a mé- (( prise) provient de ce que, pendant le reste de (( mon séjour à Lisbonne, m'y trouvant établi, « j'ai eu l'avantage de pouvoir y recevoir mes « compatriotes et mes amis comme je désire le a faire toujours. »
M. Canning vit s'effectuer les événemens politiques les plus importans en Europe pendant son séjour en Portugal : l'arrangement et les traités des puissances de l'Europe , l'évasion de Bonaparte de l'île d'Elbe, l'interruption d'une paix que les conquérans souverains avaient donnée en entrant triomphans dans la capitale de la France, et qu'elle avait acceptée avec reconnaissance. Bientôt après, le traité de Paris fut enfreint pour arriver à la bataille de Waterloo , la victoire la
plus étonnante par ses suites, et qui, au milieu de tout ce qui en est remarquable , a eu l'avantage de renverser un système commencé en 1793, époque où M. Canning paraissait sur la scène politique , et pour résultat la chute de l'aigle despotique impérial.
M. Canning arriva en Angleterre en 1816. Dans cette traversée il toucha Bordeaux , et y reçut une fête brillante que lui donna le commerce.
Peu après son retour en Angleterre , la présidence d'une des administrations dii gouvernement devint vacante par la mort de lord Buckinghamshire, et le prince régent la lui ayant offerte, il l'accepta.
Le parlement se réunit le 27 janvier 181 7. Déjà il y avait eu beaucoup de réunions de diverses sociétés pour aviser au moyen d'intercéder auprès de la chambre des communes, pour prendre en considération l'état de détresse oii toutes les classes de la société se trouvaient plongées. Il y avait des propositions de réformes , des pétitions dressées a ce sujet, et on y vovait , aii milieu des expressions les plus respectueuses , une énergie de langage très -constitutionnelle. D'autres, dépassant les bornes de la convenance , augmentaient le mal présent par la démonstration d'une déloyauté toujours dangereuse. Des orateurs avançaient dans ces sociétés que le gouvernement était tyrannique et oppressif, qu'il était instant de procéder a une réforme radicale dans le système de l'administration. Le devoir de la
législature était de prévenir le niai, en empêchant que les passions populaires puissent trouver le moyen d'agir. Il était instant de détourner l'attention du public vers un autre bût.
Le prince régent, dans son discours d'ouverture de la session, dit : « Vous serez sans doute, rïies- « sieurs, attristés autant que je le suis, de voir que « des causes réelles de détresse donnent lieu a de u fausses interprétations du sens de mon gou- (( verneinent. Après une guerre aussi longue que « pénible , guerre sans exemple dans l'Histoire , « il est naturel de voir toutes les nations de l'Eu- « rope éprouver plus ou moins cette détresse , « qui m'afflige sans doute, mais pour laquelle il « n'y a aucun remède immédiat. J'attends tout « de la persévérance et de la patience; et tous « les sacrifices qui ont déjà été faits nie donnent « l'espérance que nous atteindrons le but que je « me suis proposé, celui de soulager la classe souf- « frarite plus particulièrement. Nos grandes res- (c sources sont loin d'être épuisées, et la prospect rite nationale réparera tous les niaux. »
Cependant le mécontentement ne faisait que croître dans toutes les parties du royaume d'une manière si effrayante , qu'un message du prince régent fut envoyé au parlement le 3 février, donnant communication de toutes les pièces concernant les assemblées et réunions séditieuses susceptibles de troubler la tranquillité publique. Le résultat de cette communication fut la suspension de Yhabeas corpus et l'adoption du bill de sédition.
A cette occasion, M. Canning parla souvent et de manière à perdre sa popularité dans le parti de l'opposition, qui ne cessait de représenter les mesures proposées comme un moyen d'enchaîner les opinions démocratiques en représentant un danger qui n'existait pas. On l'accusa d'être le plus fort appui d'une mesure qui attaquait la liberté individuelle ; mesure qui doit nécessairement être mal interprétée dans un pays libre. L'ascendant qu'on lui attribuait a cette occasion n'était en effet que celui qu'obtient toujours un talent supérieur : il était le ministre le plus éloquent dans la chambre des communes, et ses efforts pour soutenir les propositions du gouvernement devaient naturellement lui mériter l'admiration de son parti , comme les reproches de l'opposition.
Des attaques de toute nature étaient dirigées journellement contre M. Canning ; la chaleur des partis était telle que plusieurs duels avaient eu lieu par suite de contestations d'opinion. Enfin un pamphlet anonyme parut peu de temps après le bill de l'indemnité, en 1818; il attaquait principalement les dispositions où on était de se rire des misères du peuple.
M. Canning avait dans ses dispositions personnelles une susceptibilité extrême pour tout ce qui tient a l'honneur ; il ne put résister à répondre publiquement à une attaque qui , étant anonyme, ne méritait sans doute pas l'honneur de son attention. Voici la lettre qu'il fit paraître :
Le 10 avril 1818.
« Monsieur, j'ai reçu la semaine dernière la « copie de votre pamphlet que vous avez eu (je « le suppose, du moins) la bonté de m' adresser.
« Peu après \ j'ai su de votre éditeur que vous « aviez donné l'ordre de retirer cette publica- « tion ; toutefois j'ai su aussi que , bien qu'il « ne fût pas vendu publiquement, il circulait « partout sous des bandes d'adresses.
« J'ai appris ces détails de la personne que l'on « avait désignée adroitement pour en être l'auto teur , mais qui m'a affirmé n'avoir aucune part « à cet ouvrage.
« Vous, monsieur, qui que vous soyez, je « veux vous faire connaître directement mon « opinion.
« Vous êtes un menteur , et ne manquez que « de courage pour être un assassin.
« Je n'ajouterai qu'un mot : personne ne sait « que je vous écris , et je continuerai cette ré- « serve jusqu'au moment où , comme je l'espère, « j'apprendrai votre nom de vous-même.
u Vous pouvez employer le moyen par lequel « j'ai reçu votre pamphlet pour me faire tenir « votre réponse.
« Je suis, etc.
« Signé Canning. »
L'adresse était ainsi :
A F auteur dune lettre a, M. Canning parvenue par V entremise de M. Bidgway , qui est prié de la faire remettre à son adresse.
L'auteur du pamphlet pensa que la première qualité de la valeur était la prudence ; il accusa réception, mais ne se fit pas connaître. Il est bien connu cependant qu'il a totalement changé d'opinion sur le compte de M. Canning, car depuis on l'a entendu faire l'éloge de ce ministre.
Plusieurs autres circonstances donnèrent encore lieu à la susceptibilité dé M. Canning de demander des explications ; entre autres avec sir Francis Burdett, qui, dans un dîner de réunion de réformistes , avait prononcé un discours dans lequel se ' trouvaient des expressions à double sens, dont M. Canning prit l'application pour lui, et demanda au baronnet une explication franche.
A cette époque, sir Francis Burdett était détenu dans la prison du roi , comme convaincu d'un libelle injurieux. M. Canning attendit le moment de sa mise en liberté pour lui faire connaître ce qu'il avait cru entrevoir dans la pensée du baronnet, et lui demanda réparation d'une semblable offense, soit par un désaveu de sa part, soit de la manière qui lui était convenable du moment où il était en liberté.
Sir Francis Burdett lui donna l'assurance, dans une lettre spirituelle , qu'il n'avait jamais voulu l'offenser. M. Canning répondit que « ses amis , « qui , comme lui , avaient le droit de voir son « honneur vengé, lui donnant l'assurance qu'il « n'était plus attaqué , il ne lui restait qu'à le re- « mercier de la prouiptitude et de la loyauté
« avec lesquelles il lui faisait connaître ses vérita- « blés intentions. »
Cependant cette disposition d'insurrection , devenue presque générale en 1818, prit un caractère plus sérieux et plus alarmant a Manchester en 1819. Une pétition au parlement pour obtenir la réforme fut votée par les réunions d'électeurs de ce lieu. Le comté en entier partageait ces opinions; mais, dans la ville, elle devenait par sa violence totalement séditieuse. Des rassemblemens se formaient de tous côtés , et la yeomanry (garde nationale) fut obligée de les disperser. Cet emploi de la force fut représenté par le parti des réformateurs comme un acte de tyrannie; on parlait de femmes et d'enfans qui auraient été taillés en pièces. Le mal était exagéré sans doute ; mais néanmoins beaucoup de monde fut tué ou blessé , et il ne pouvait en être autrement dans une ville contenant soixante-dix mille âmes. La sympathie du public fit répandre l'esprit de vengeance partout.
Ce fut à l'ouverture du parlement , en novembre , que M. Canning présenta le tableau de ces funestes événcmens ; il ne cacha pas quelle était la classe des gens qui conduisaient cette insurrection et quel but ils avaient. Plusieurs bills furent présentés par le gouvernement , et, comme ils étaient soutenus par M. Canning ? il est important de faire connaître la nature de l'opposition qu'ils rencontrèrent. Ils étaient comme suit : i° On déclarait que toutes réunions de cette nature étaient regardées comme illégales; 20 un
6o droit fut proposé pour toute publication périodique existante depuis plus de vingt jours ; 3° des cautions furent exigées pour les imprimeurs ; 4° les personnes convaincues , pour la seconde fois, de publications de libelles séditieux , seraient condamnées au bannissement , d'après le jugement de la cour ; 5° un pouvoir extraordinaire serait donné aux magistrats pour les autoriser a entrer dans les maisons de jour comme de nuit, dans certains districts; 6° enfin le dernier avait pour but de prévenir les enrôlemens qui avaient eu lieu dans le nord par le parti des mécontens , et qui prouvaient la tendance à une vraie insurrection et à une guerre civile.
Au mois de janvier 1820, George III termina sa longue et bonorable carrière.
A peine George IV était -il sur le trône , qu'il eut à s'occuper d'un objet pénible et qui était en discussion au parlement. L'arrivée de la reine Caroline eut lieu le 5 de juin , et immédiatement on établit une enquête pour examiner la conduite de cette princesse. Les ministres représentèrent cette mesure comme absolument indispensable , après avoir employé tous les moyens en leur pouvoir pour engager sa majesté à continuer le lieu de résidence sur le continent , qu'elle avait choisi en i8i4« A ce sujet, M. Canning, en soutenant cette proposition , disait qu'il tirait son motif du danger de la position des choses , qui rendait la présence de la reine un motif peur les factieux de se réunir, et il ajoutait que, dans de
pareilles circonstances, il donnerait le même avis à ses plus proches parens. M. Canning avait été traité d'une manière très-distinguée par la reine, lorsqu'en 1 8o5 il avait été chargé de ses affaires dans une enquête à peu près de la même nature. Il s'abstint donc de se prononcer, comme ministre, dans cette grave circonstance. Tous ses efforts avaient été employés pour arriver a une réconciliation entre leurs majestés, et voyant qu'il n'y pouvait pas parvenir il se détermina à rester neutre. Il jugea convenable de se retirer du ministère. Sa conduite lui attira l'approbation générale. Il ne violait aucun de ses devoirs, ne manquait en rien au respect qu'il portait à son souverain et k ses collègues avec lesquels il ne pouvait plus coopérer , d'après les rapports qui existaient entre lui et sa majesté.
Il paraît d'après une lettre de M. Canning k un de ses commettans à Liverpool , dans laquelle il lui rend compte de toute cette transaction , que ce fut après plusieurs tentatives auprès du roi que , dans une dernière audience de sa majesté , il lui déposa son porte-feuille ; mais que le roi, plein de bonté et de générosité pour lui , l'engagea a rester, en s'abstenant, autant qu'il le jugerait convenable , de prendre part k l'affaire qui occupait le parlement ; ajoutant même qu'il l'autorisait k publier que c'était sa majesté qui lui ordonnait de rester en place. Il ajoute que ne pouvant par respect insister sur sa retraite il s'abstint de paraître au conseil et même trouva le moyen de quitter l'Angleterre pendant les dé-
bats sur le hill de culpabilité. Cependant , à son retour, cette question s'aggravant toujours et ne voyant pas de moyen de conserver la position fausse que l'ordre du roi l'obligeait de tenir, il renouvela auprès du roi l'offre de sa démission , qui fut cette fois acceptée avec autant d'empressement qu'elle avait été refusée avant, et M. Canning profita de cette occasion pour voyager.
A l'occasion de sa retraite du ministère , M. Canning reçut du directeur de la compagnie des Indes , au nom de cette compagnie , une lettre de congratulation dont les expressions sont toutes honorables pour le ministre.
Sa réponse exprime toute la reconnaissance profonde qu'il en ressentait , et fait voir aussi les sentimens les plus élevés qu'il conservait pour la prospérité de son pays. Ce serait dépasser la limite que nous nous sommes imposée que de reproduire les détails de cette correspondance; mais nous devons dire que jamais ministre n'a réuni autant d'opinions flatteuses et honorables que M. Canning dans cette circonstance.
Peu après, M. Canning éprouva le malheur de perdre son fils aîné , atteint depuis long-temps d'une maladie cruelle. On voit une épitaphe, dans le cimetière de Kensington , qui prouve quel profq,nd sentiment de douleur il éprouvait quand il composa ce morceau de poésie remarquable.
Pendant les années 1821 et 1822, M. Canning prit peu de part aux affaires publiques ; il vint en France avec sa famille, et séjourna long-temps à Paris , éloigné de l'esprit de parti qui animait
son pays , et ne s'occupant que des arts et des belles - lettres dont il trouvait facilement des modèles dans cette capitale. 11 fit connaissance à. cette époque avec le vicomte de Chateaubriand , et se lia d'amitié avec lui, quoique leurs opinions politiques ne fussent pas entièrement semblables.
M. Canning quitta Paris à la fin de 1822 pour venir soutenir au parlement le bill concernant les catholiques. Son discours relatif à la proposition de lord John Russel pour la réforme peut être regardé comme un des plus précieux de ce recueil. Il voulut profiter de cette circonstance avant le voyage qu'il projetait sur le continent, pour donner une grande publicité à son opinion sur ces deux objets.
Dans cette même année 1822, les directeurs de la compagnie des Indes offrirent et donnèrent à M. Canning la place de gouverneur général du fort William, dans la présidence du Bengale, siège du gouvernement anglais dans l'Inde. Avant de se rendre a cette nouvelle destination, il voulut dire un dernier adieu h. ses amis de Liverpool. Il y fut reçu avec tous les honneurs et tout l'enthousiasme que pouvaient inspirer d'aussi grands talens et des sentimens si patriotiques dans la personne de leur représentant.
La ville vota et lui offrit une vaisselle plate superbe , comme gage de la reconnaissance de ses concitoyens.
L'histoire d'Angleterre ne présente pas un second exemple d'une marque de respect et d'ad-
miration pareille pour un simple particulier parvenu, il est vrai, par son propre mérite, aux plus hautes dignités. Sa famille possède ce monument honorable plus précieux que tous les titres.
L'avenir de M. Canning devait encore changer. Au moment même où il allait s'embarquer pour l'Inde , on apprit la mort de lord Londonderry. Une place devenait vacante dans le ministère; le public avait les yeux sur M. Canning comme le plus digne de la remplir. Déjà en 1807 il avait eu le porte-feuille des affaires étrangères, et en 181 2 il l'avait refusé : en ce moment il n'y avait plus d'obstacles et l'anxiété générale se manifestait à cet égard; S. M. entendit cette voix du public si importante à consulter pour les souverains , et au mois de septembre M. Canning fut nommé à ce ministère.
Le congrès de Vérone était assemblé , et lord Londonderry allait s'y rendre lorsqu'il fut frappé de la mort. Le duc de Wellington fut choisi pour le remplacer dans cette importante mission, et partit pour Vérone seulement quarante -huit heures avant la nomination de M. Canning au ministère des affaires étrangères.
M. de Montmorency était chargé de représenter au congrès l'inconsistance de la monarchie espagnole; comme elle était alors menacée par un parti destructeur , il s'efforçait de persuader a tous les souverains que cette cause était la leur, et enfin il demandait que s'ils ne voulaient pas agir , ils consentissent à voir la France employer
tous ses moyens pour rétablir le trône de Ferdinand sur les ruines des cortès.
La Russie paraissait disposée a adopter cette mesure; mais l'Autriche et la Prusse redoutaient l'effet de son résultat , quoiqu'elles fussent entièrement opposées au système des cortès. L'Angleterre, au contraire, était pour la paix, et la première instruction envoyée au duc de Wellington par M. Canning était pour faire connaître que l'Angleterre s'opposait à toute espèce d'intervention, comme étant fausse en principe et impraticable en réalité ; enfin on lui disait que sa majesté était déterminée, quelles que pussent être les conséquences , à ne prendre aucune part dans cette détermination.
La guerre que la France entreprit alors contre l'Espagne souleva justement le parti des amis de la liberté , et trouva de l'opposition dans presque tous les partis. C'était en effet une guerre injuste, provoquée par un pays qui désirait seulement affermir ses propres institutions ; c'était enfin agir contre le droit des nations. Le gouvernement espagnol des cortès avait été reconnu par des traités sanctionnés par ceux qui venaient le détruire ; la foi de Ferdinand était réclamée pour le soutenir , et les partisans du gouvernement représentatif soutenaient la nouvelle constitution espagnole, et étaient d'autant plus animés dans cette cause qu'ils pensaient défendre un peuple contre un acte de tyrannie et de trahison. 11 est cependant juste de dire que les amis de cette constitution espagnole approuvaient jusqu'à ses i. 5
défauts ; il en résulta que la sympathie avec ce pays-ci devint moins universelle qu'elle ne l'eût été si on avait pensé à la perfectionner. Ce parti exagéré réclamait l'abolition de la dîme , et en attribuant au clergé des paroles insultantes sur la superstition des moines , ils attaquaient ces institutions pour lesquelles, malgré les abus que le temps avait pu y introduire , il existait une sorte de sympathie avec l'esprit et les lois de l'Espagne. Les habitudes et les affections d'un peuple tout entier, quel que puisse être leur égarement , demandent pour les rectifier beaucoup de temps et de modération. Il était difficile aussi de parvenir à exclure la noblesse de toute espèce de participation politique , et l'ancien esprit des chevaliers castillans était toujours dominant aux yeux de la majorité de la nation espagnole, comme il conservait son influence dans les principes même du gouvernement , qui ne pouvait éloigner des devoirs législatifs les personnes dont la naissance et la fortune héréditaire étaient les plus intéressées à la prospérité publique.
Il résulte de ces observations que personne dans ce pays-ci ne pouvait nier ce qui manquait à la constitution espagnole, et qu'on employait tous les moyens pour signaler les remèdes à y apporter; mais qu'il n'en était pas ainsi du peuple espagnol.
Il était réservé à M. Canning de faire connaître les véritables intentions du cabinet britannique à cette époque. On verra la détermination qu'il prit a ce sujet dans deux de ses discours ; l'un du
mois d'avril 1823, en soumettant a la chambre les papiers concernant les négociations entre la France et l'Espagne; et l'autre du même mois, au moment de la clôture de cette discussion , qui a duré deux nuits successives. Ces discours sont pleins d'éloquence , et surtout de clarté et de raisonnement. Il aplanit les difficultés et éclaircit les objets les plus embrouillés , en appliquant à des cas particuliers le grand et immuable principe de la justice publique. Jamais peut-être il ne s'était présenté une anxiété plus grande dans le public, en général, que celle qu'imposaient les mesures que M. Canning prenait; mesures qui intéressaient l'honneur et la prospérité nationale. En dehors de la chambre , on était en général opposé à la guerre ; et dans la chambre , une adresse qui exprimait le même sentiment fut rejetée à une majorité sans exemple , tandis qu'une autre adresse sanctionnant les mesures du gouvernement fut adoptée à la presque unanimité.
La neutralité la plus rigoureuse fut donc observée , la paix convenable à l'honneur et à l'intérêt de l'Angleterre fut maintenue ; le public finit enfin par approuver les mesures de cet habile ministre, qui parvenait à obtenir le but de tous les désirs.
Pendant l'intervalle des sessions , et avant celle de 1824? le parti qui soutenait la constitution espagnole mit fin à son opposition, et, dans le discours du roi pour l'ouverture de la session , M. Canning n'oublia pas de faire connaître la
sympathie qui devait exister dans toute l'Angleterre en faveur des malheureux braves qui, jusqu'au dernier moment, avaient soutenu l'honneur et les libertés de leur pays.
Tandis que la France procédait à une invasion que l'Angleterre, par ses protestations, ses remontrances et ses avis , réprouvait entièrement , M. Canning s'occupait d'un mouvement politique qui devait contre -balancer le système de cette invasion , pour établir, contrairement à la conduite de la France , le vrai principe de la nonintervention. Ce plan consistait à donner un autre caractère aux relations de l'Angleterre avec l'Amérique espagnole , changement de la plus haute importance pour la sécurité du commerce anglais , et de l'intérêt le plus puissant pour l'Amérique espagnole, puisque la reconnaissance de son indépendance, déclarée par l'Angleterre , devait amener l'exclusion de l'oppression sous laquelle ce malheureux pays languissait malgré l'énergie de son peuple. Ce projet était vaste, et il ne fallait pas moins qu'un esprit aussi supérieur que celui de M. Canning pour le mettre à exécution.
Vers le mois de juillet , une requête fut adressée au ministre par un nombre considérable de négocians , pour demander que S. M. examinât s'il ne serait pas convenable que des agens du gouvernement britannique fussent envoyés pour protéger les intérêts du commerce anglais dans l'Amérique espagnole. M. Canning répondit de suite que cet objet était pris dans la plus immé-
diate considération , et peu après des consuls généraux , consuls et vice- consuls furent nommés pour le Mexique , la Colombie , le Pérou , le Chili et Buenos -Ayres. Dans la fin de Tannée, des communications eurent lieu par rapport à ces pays entre la France et l'Angleterre.
Dans une conférence qui eut lieu entre M. Canning et le prince de Polignac, alors ambassadeur , ce ministre lui déclara d'une manière trèspositive que, bien que le gouvernement anglais désirât laisser à l'Espagne l'initiative de cette reconnaissance de l'indépendance de l'Amérique espagnole , elle était déterminée à ne pas attendre plus long - temps pour l'exécution de cette mesure , et que si une puissance quelconque se joignait à l'Espagne pour agir contre les colonies espagnoles, alors l'Angleterre suivrait la marche qu'elle croirait la plus convenable à ses propres intérêts. Cette déclaration ferme et hardie fut la sauvegarde de la naissance des libertés dans le Nouveau-Monde. L'Espagne toutefois fit des remontrances au cabinet britannique contre la reconnaissance des républiques américaines, et il s'ensuivit une correspondance entre M. Zea, ministre d'Espagne , et M. Canning, dans laquelle celui-ci affirma le droit et la propriété pour l'Angleterre de reconnaître l'état naissant de l'Amérique espagnole. Enfin , dans les premiers mois de 1825, M. Canning adressa une communication aux ambassadeurs des diverses cours, dans laquelle il leur disait qu'après de vains efforts de la part du cabinet anglais envers
l'Espagne pour parvenir à la reconnaissance de l'indépendance des États de l'Amérique espagnole , sa majesté avait résolu d'envoyer des chargés d'affaires aux États de Colombie , du Mexique et de Buenos-Ayres , et d'entrer en traités de commerce avec ces États sur la base de la reconnaissance de leur indépendance.
Cette mesure authentique terminait cette grande question entamée dès Tannée 1823. On verra qu'à cette époque il y eut déjà beaucoup d'opposition prononcée contre cette idée de M. Canning, et principalement par M. Brougham, le plus véhément orateur comme le plus acharné contre ce ministre. Ce fut à cette occasion que, dans le cours d'un discours éloquent , M. Brougham accusa M. Canning d'avoir fait un pacte avec lord Eldon pour soutenir la question des catholiques romains. Dans la chaleur de ses expressions, il avança quelques assertions fâcheuses et humiliantes pour le ministre, qui aussitôt se leva et dit à haute voix : « Cela est faux. » Cette expression inconsidérée causa beaucoup de tumulte dans la chambre. M. Brougham voulait sortir immédiatement, mais ses amis le retinrent. Enfin, une motion fut faite et adoptée à l'effet d'arrêter M. Brougham et M. Canning comme ayant manqué à la dignité de la chambre. Cependant des explications eurent lieu de part et d'autre sur le véritable sens de leurs expressions , et il s'ensuivit un raccommodement entre les deux parties, de manière que, aux yeux de la chambre même, les torts réciproques furent oubliés.
Sans doute il n'est pas possible d'excuser la faute de M. Canning dans cette circonstance , si ce n'est toutefois en se reportant a la pétulance de son caractère et à sa susceptibilité pour tout ce qui semblait attaquer son honneur; dans ce cas, on peut dire que ce fut moins les paroles de M. Brougham que le ton avec lequel il les prononça qui agit si subitement sur ses dispositions naturelles.
La grande question de l'abolition de l'esclavage qui avait commencé en 182^ et 1824, se continua en 1826; M. Canning maintint le juste milieu entre ceux qui demandaient l'abolition immédiate, et les autres l'esclavage perpétuel. 11 présenta des moyens d'adoucir la situation des nègres dans les colonies , en soumettant à la chambre les intentions du gouvernement.
En 1825, un nombre considérable de spéculateurs avaient employé leurs capitaux dans des entreprises plus hardies les unes que les autres ; il devait en résulter des pertes et de fâcheux événemens ; le crédit public en fut atteint , et des banqueroutes sans nombre accumulaient la ruine publique. M. Canning défendit le gouvernement contre l'imputation qui lui était faite devoir, par son adhésion , entraîné le public dans de fausses spéculations. « Quant à moi, dit-il, je n'ai jamais « donné une seule opinion pour des affaires par- « ticulières depuis que je suis ministre, et « je dois supposer qu'il en est de même de mes « collègues. J'ajouterai plus, et je reproduirai m les expressions de mon noble ami et collègue
tt lord Liverpool, qui disait aux spéculateurs, « qu'il était de l'essence d'un gouvernement li- « bre de ne pas intervenir , même par ses avis , « dans des transactions particulières ; mais que « cependant, en prenant en considération tous « les dangers auxquels ils s'exposent, il était de « son devoir de les prévenir que jamais le gou- « vernement du roi n'accorderait aucun secours « ni aucune assistance a ceux qui veulent opérer « leur ruine. Certes, dit-il, jamais déclaration « d'un gouvernement ne peut être plus posi- « tivc. »
L'embarras où on était, relativement à la dépréciation du papier et a la rareté des espèces, occupait en ce moment le parlement d'une manière particulière. M. Canning, avec son talent habituel, examina cette question sérieusement; il définit la véritable cause de cet embarras , et proposa une mesure pour y remédier, que la chambre adopta.
La session de 1826 n'offrit aucune occasion à M. Canning de développer son grand talent. Cependant le bill relatif au commerce de soierie le mit a même de soutenir la proposition faite par M. Huskinson , concernant cette branche de manufactures , et il le fit d'une manière brillante , comme on pourra le reconnaître dans son discours a ce sujet : on met au-dessus de tout ce qui a été prononcé en Angleterre, comme discours politique , la péroraison de ce discours. Ce morceau , ainsi que le discours qu'il fit dans la session suivante à l'occasion d'une motion de
M. Brougham en faveur des esclaves des colonies, seront toujours des chefs-d'œuvre d'éloquence.
A la fin de cette même année , M. Canning vint h Paris voir son ami lord Granville , alors ambassadeur. Il fut reçu dans cette capitale avec toutes les démonstrations de respect et de considération que méritait son grand talent , ainsi que sa position sociale. Les ministres et toutes les personnes les plus distinguées dans toutes les classes lui offrirent des fêtes ; la cour même des Tuileries, dont l'étiquette interdisait à un particulier de siéger à la table du souverain , oublia dans cette circonstance cette formalité. M. Canning eut l'honneur de dîner avec le roi et la famille royale. Un illustre étranger ne fut jamais mieux traité. Les journaux rendaient compte de tous ses mouvemens , et chacun s'empressait de parler de son affabilité.
Le parlement fut dissous à la clôture de la session de 1 826 , et les élections nouvelles commencèrent vers le mois d'octobre , de manière à ce que le nouveau parlement pût s'assembler le 14 novembre. Le but de cette convocation , à une époque si contraire aux usages , fut la nécessité d'obtenir un bill d'indemnité pour la violation faite par les ministres a la loi sur le blé par un simple ordre du conseil , ou autrement une ordonnance rendue vu l'urgence des circonstances. Ce bill passa sans une grande opposition. M. Canning avait eu soin, dans la fin de la dernière session , d'engager, pour ainsi dire, les successeurs de cette chambre à accorder ce bill
d'indemnité , en leur démontrant l'absolue nécessité de la mesure.
A cette époque , le parlement se trouva occupé d'un objet qui réclamait son attention : l'ambassadeur portugais , le marquis de Palmella , s'adressa au gouvernemen t pour en obtenir assistance contre des tentatives hostiles que paraissait vouloir faire l'Espagne. Par des connivences insidieuses, permises, quoique n'étant pas autorisées, des agressions étaient faites pour renverser le gouvernement légitime du Portugal. Ce gouvernement était devenu constitutionnel en vertu d'une charte donnée par le souverain D. Pedro , et conséquemment l'objet de la haine du parti apostolique en Espagne. L'honneur de l'Angleterre était attaché a soutenir le Portugal et son gouvernement légal en vertu de traités anciens et nouveau ; en conséquence , le 1 1 décembre , un message fut envoyé aux deux chambres par sa majesté , a l'effet d'obtenir le moyen de conserver la foi de ses traités avec le Portugal, son allié.
Le lendemain, M. Canning proposa une adresse dans laquelle il démontrait clairement les obligations par lesquelles, au moyen de traités, l'Angleterre était liée avec le Portugal. Ce discours est regardé comme un chef-d'œuvre d'éloquence , réunissant l'énergie de la pensée a la convenance et k la méthode, l'élévation du style au sentiment, enfin le jugement k la hardiesse et k la force. Aussi M. Brougham, en soutenant cette proposition , dit : « Je suis vaincu par les exprès-
« sions vraiment libérales et patriotiques que je « viens d'entendre de la bouche de notre prési- « dent du conseil , dont la haute politique et l'é- « loquence n'ont jamais été égalées dans cette « chambre : en disant égalées, je ne puis faire a « cet orateur distingué un plus puissant éloge. » Cette mesure, qui a été suivie de la retraite de nos troupes du Portugal , est maintenant soumise à la sanction du monde entier , et a reçu son approbation générale. Nous avons fait cesser les hostilités ; la foi et l'honneur britanniques ont fait entendre leurs voix , et la paix , base de la politique de M. Canning , a été maintenue en prouvant que nous ne redoutions pas la guerre. Cet acte est en quelque sorte le dernier de ceux qu'il a effectués pendant qu'il a été au ministère des affaires étrangères. Cependant, indépendamment des mesures qu'il a fait adopter par son influence personnelle , une foule d'améliorations et de changemens ont été présentés et admis par la chambre des communes sur son autorité de ministre influent du parlement , tant par rapport au commerce que dans le système judiciaire. Ces propositions étaient toujours faites par M. Huskinson, à qui M. Canning en cédait l'honneur , tout en se présentant pour y attacher sa responsabilité. Le principe de ces mesures était de changer le système restrictif du passé pour arriver à un mode vraiment libéral , convenable au moment actuel et à la situation du pays. La tolérance à la loi de navigation , par exemple , était une précaution sage rendue nécessaire par
la situation dans laquelle le pays se trouvait placé , par rapport à ses relations commerciales avec le reste de l'Europe et du monde entier. Le retour de la paix avait ouvert la mer aux autres pays, tandis qu'avant , par une juste combinaison de victoires et de lois , l'Angleterre s'en était approprié la suprématie incontestable. Depuis le temps de la république jusqu'à ce jour , elle avait imposé certaines restrictions au commerce des autres pays dans le but de protéger le sien ; elle voulait réserver à ses propres vaisseaux nonseulement le commerce de ses produits, mais encore celui des autres pays. Pendant la guerre, la supériorité de sa marine , l'importance reconnue de ses manufactures et la sécurité de sa position maritime , mettaient au pouvoir de l'Angleterre ce qui autrefois était la ricbesse de la Hollande ; elle était devenue le marché principal de l'Europe. A la paix, les autres nations reprirent leur droit de navigation dont l'Angleterre s'était arrogé la suprématie, et les entraves mises au commerce par certaines prohibition^ furent balancées par des prohibitions de leur côté. Il y eut des restrictions réciproques, et ces contestations finirent par établir des obstacles et des vexations de toute nature. Le principe des opérations commerciales se trouva resserré , et peutêtre que si cette lutte eût continué, l'Angleterre aurait éprouvé de grandes difficultés , et couru même quelques dangers pour son existence ; mais l'effet de la sagesse du cabinet , aidé de conseils dans l'intérêt de la nation , l'a sauvée
d'un malheur semblable. Ce serait un reproche réel à faire à l'Angleterre que de supposer qu'elle ne peut pas exister avec une juste concurrence. La Providence a établi, cette rivalité naturelle; il est du devoir des nations de s'y soumettre, et il n'y a ni droit ni puissance d'aucune nation qui puisse s'y opposer. Le système du monopole est, pour les gouvernemens comme pour les particuliers , l'effet de l'indolence et de l'incapacité : l'émulation et l'industrie sont des principes fondamentaux d'une bonne politique, et la justice comme la raison en ordonnent l'adoption.
L'annulation de Xalien-bill est encore due à M. Canning, de concert avec M. Peel; ils ont obtenu aussi , par leurs efforts communs , des améliorations dans le système judiciaire. Ces deux objets suffisent sans doute pour immortaliser le système politique de M. Canning, et il est vrai de dire qu'à l'exception de la question des catholiques romains , ces deux personnages ont toujours été unis en sentimens et en conduite pour le bien de l'empire britannique.
Mais avant de représenter la dernière époque de la vie de M. Canning, il ne sera peut-être pas hors de propos d'examiner ses opinions particulières sur divers sujets , et de voir les circonstances qui peuvent plus particulièrement établir son caractère politique d'homme d'Etat.
M. Canning était un zélé partisan de l'éducation , et ne cachait pas qu'il la regardait comme la base d'un bon gouvernement , parce que la sûreté et l'existence d'un empire dépendent cle
la moralité de ses babitans , et cette moralité est la conséquence de l'instruction. Ses opinions à cet égard ont été publiées dans un ouvrage périodique qui a paru en 181 8, concernant un plan d'éducation présenté par M. Brougham.
Tout porte a penser que le travail le plus pénible pour M. Canning était là correction de ses discours avant de les publier. La pureté de son goût et la rigidité qu'il apportait à ces corrections le faisaient quelquefois renvoyer jusqu'à trois fois la même feuille a l'imprimeur; souvent même les changemens qu'il faisait dans cet examen détruisaient la force de l'expression de ses discours , tout en obtenant plus de perfection. Mais si la cbaleur des premières expressions se trouvait altérée, il en résultait toujours une perfection de style et de langage que rien n'a encore égalée.
On a toujours pensé que M. Canning écrivait ses discours avant de les prononcer, mais la vérité est que dans des questions difficiles il prenait seulement des notes , et les personnes qui ont été à même de savoir la vérité assurent qu'il était toujours surprenant pour elles de voir combien peu fréquentes étaient les notes qui devaient lui servir à prononcer d'aussi beaux discours. C'est surtout dans la réplique qu'il se surpassait ; il avait l'art de résumer tout ce qui avait été dit pendant une nuit tout entière, et répondait puissamment à tout ce qui avait été avancé par les orateurs qui l'avaient précédé. Jamais on n'a vu la preuve aussi complète de l'avantage pour
un orateur de s'être longuement exercé dans toutes les parties de l'éloquence et du raisonnement , et d'avoir eu l'habitude de penser profondément sur le sujet qui l'occupait.
M. Canning était un avocat chaud de la liberté de la presse. Il comparait ce nouveau bienfait à la puissance que procurent les machines a vapeur comparées aux forces ordinaires , et reconnaissait l'avantage de l'expression de l'opinion publique par la presse libre et l'influence qu'elle doit toujours avoir pour diriger la politique. Loin de méconnaître les abus qui peuvent en résulter , il a toujours cherché , dans sa position d'homme d'État , à les prévenir et a les restreindre y et jamais il ne s'est soumis aux écarts dans lesquels elle peut entraîner. Son guide à ce sujet était toujours l'intérêt national, et tant qu'il reconnaissait cette disposition il se soumettait aux inconvéniens indispensables que produisent les choses même les meilleures ; hors de là il savait que la presse dans ses écarts ne peut être un bien, et est souvent dangereuse : tels ont été ses principes et les insinuations qu'il donnait aux journaux du gouvernement tant qu'il a été ministre. Toutefois il était loin de son noble caractère de payer des journaux pour tromper l'opinion publique en la dirigeant ; et quoiqu'il en ait été faussement accusé, il avait l'habitude de dire que c'était un mauvais commerce P qui enrichit toujours celui qui prend en ruinant celui qui donne.
On reconnaîtra facilement l'opinion de M. Can-
ning dans la suite de ses discours , principalement dans eeux relatifs au droit établi sur les journaux , et au bill sur les libelles.
On a remarqué souvent que les discours de M. Canning étaient totalement rapportés dans certains journaux, et on en a conclu qu'il avait des moyens de récompenser cette préférence. Mais il est vrai de dire que jamais on n'a pu arriver à une preuve de cette assertion , et il est permis de penser raisonnablement que les journalistes assistant à la chambre , qui pour la plupart sont des personnes capables, cherchaient soigneusement à reproduire les pensées d'un homme aussi supérieur. C'est un métier qui n'est pas fait pour tout le monde ; il faut un jugement et un discernement que le public récompense par les abonnemens du journal. M. Erskine le disait avec raison : « Il n'y a nulle part autant « de difficulté que de reproduire convenablement « les discours des orateurs de la chambre des « communes, et il ne faut pas s'étonner si les disc< cours de Pitt , de Fox , et de plusieurs autres « orateurs , ont été insérés dans toute leur éten- « due , tandis que d'autres étaient à peine indice qués. » M. Erskine aurait pu se citer dans cette énumération, si sa modestie ne s'y était opposée.
Il est à propos de citer un fait qui doit trouver sa place ici.
Il y eut pendant quelque temps, en Angleterre, un moment où l'esprit de parti s'était déchaîné contre les actes des ministres dune telle manière
Si qu'il fut question d'établir une censure sur les journaux, d'après la proposition faite dans le conseil par le duc de Wellington. M. Ganning prit l'occasion de dénier publiquement cette supposition en disant, que si de semblables propositions ont été jamais faites , elles sont du nombre de celles dont on s'occupe pendant un quart d'heure.
Nous avons retracé les diverses époques de la vie de M. Canning , et nous sommes arrivés au moment où il a reçu la plus grande marque de distinction que puisse obtenir un particulier.
Lord Liverpool fut atteint d'une attaque d'apoplexie, qui le mit physiquement et moralement dans l'impossibilité de suivre les affaires. Beaucoup de premiers ministres ont été sans doute au-dessus de lord Liverpool , tant pour l'importance de leurs vues que pour la réalité du talent ; mais aucun n'a réuni plus que lui l'opinion générale en sa faveur.
A la nouvelle de cet événement les yeux du public se tournaient vers un successeur convenable. M. Canning , a ce moment , était aux eaux, pour rétablir sa santé. 11 perdait dans lord Liverpool un ami qui toujours avait su admirer son talent et rendre justice à ses intentions , dans le conseil des ministres. L'opinion générale, qui nécessairement a tant d'empire sur les souverains, détermina le roi à élever M. Canning à cette haute dignité. Plusieurs membres du conseil , entre autres le duc de Wellington, refusèrent de faire partie d'une administration dont M. Canning serait le chef. Chacun d'eux expliqua les i. 6
motifs de leurs refus , et M. Peel avança que tout en rendant justice au rare mérite de M. Canning, la seule question des catholiques romains suffisait pour motiver sa retraite. Quant au duc de Wellington , il voulut faire penser que la présidence lui avait été offerte , en disant que les habitudes de sa vie lui rendraient les hautes fonctions absolument impossibles à exercer. Il s'ensuivit une espèce de rivalité entre ces deux personnages et M. Canning. Il avait régné une grande intimité entre lui et le duc de Wellington; ils marchaient d'accord d'opinion, et M. Canning a été un de ceux qui l'ont le plus soutenu dans sa campagne sur la péninsule ; et parmi les services qu'il y a rendus , le mérite en a été encore grandement relevé par l'éloquence de M. Canning qui les faisait valoir.
Comme nous l'avons dit plus haut, le roi entendit l'opinion publique dans le choix qu'il fit de M. Canning pour premier ministre ; mais ce ne fut qu'après bien des considérations et indécisions : tout était un objet d'intrigue, et, dans le public, la moindre chose paraissait renfermer un objet de grande importance; enfin il est vrai de dire qu'il y eut un moment où une invitation de dîner, ou une visite faite dans une loge à l'Opéra, démontrait les choses les plus sérieuses. Cependant les opinions générales en faveur de M. Canning augmentaient encore par l'indécision du choix du roi. Enfin sa majesté ordonna à M. Canning de composer un ministère, en choisissant , pour remplacer lord Liverpool , une
personne qui professât la même opinion que ce dernier sur la question des catholiques. A cette condition , M. Canning ne crut pas devoir se soumettre , et , malgré le vœu de ses amis , il adressa avec respect son refus k sa majesté , ne croyant pas pouvoir faire lui-même partie d'une administration qui serait contraire à la question des catholiques romains. Savoir si la volonté du roi était hien réellement d'avoir un ministère unanime sur cette question, ou si des intérêts particuliers ne le faisaient pas parler ainsi , est une chose que le temps seul peut éclaircir : ce qui est certain , c'est qu'après plusieurs audiences que le roi lui accorda, cette condition ne devint plus sine quâ non , et il lui fut permis de composer le ministère comme il le jugerait convenable. Enfin, après bien des pourparlers , le 1 2 avril , l'anxiété du public fut terminée par la motion que fit M. Wynn dans la chambre des communes, pour que de nouvelles élections eussent lieu dans le bourg de Newport , à l'île de Wight , en conséquence de l'acceptation de M. Canning h la place de premier commissaire de la Trésorerie. Cette proposition fut accueillie avec de vifs applaudissemens, et le public , en dehors de la chambre, répondit à ces acclamations.
Cette nomination était pour ainsi dire le commencement d'une nouvelle vie politique, et il eut à réfléchir quand, aussitôt après, sept de ses collègues , le duc de Wellington , lord Eldon , lord Bathurst , lord Melville , lord Bexley , lord Westmoreland et M. Peel, donnèrent leur démis-
sion tous ensemble. Il ne restait au ministère avec lui que M. Huskinson , M. Robinson et M. Wynn , pour former ensemble une nouvelle administration. La circonstance était grave, et il lui restait peu de temps pour un choix aussi important. Le parlement était en vacances pendant une quinzaine à cause des fêtes de Pâques. M. Canning, dont les principes concordaient presque entièrement avec ceux de l'opposition , entama des négociations avec les membres les plus marquans de ce parti. Bientôt lord Landsdowne vint lui faire une visite ; puis ensuite le duc de Devonsbire , le duc de Portland , lord Carlisle , lord Holland , M. Brougbam , sir Francis Burdett , sir James Mackinstosh , et plusieurs autres membres des deux chambres imitèrent cet exemple.
Le parlement reprit ses séances , que le ministère n'était encore composé que provisoirement. Il y eut des explications assez fortes entre M. Canning et M. Peel sur les difficultés qui se rencontraient pour la formation d'une administration. Celui-ci développa les motifs de sa retraite, et rappela à M. Canning que d'avance il lui avait dit que , dans le cas de sa nomination à la place de premier ministre , il se retirerait , puisque le choix que le roi faisait de lui donnait une grande force à la question des catholiques ; il pensait dès-lors que , comme il avait agi jusqu'ici de concert avec un premier ministre qui était tout opposé a cette mesure , il ne pouvait , sans paraître en contradiction avec lui-même, rester pour tenir une marche contraire.
Les réponses de M. Canning furent telles, que cette question se termina bientôt. Cependant il existait dans les deux chambres , et principalement dans quelques nouveaux membres de Topposition , une véhémence qui paraissait hostile à la personne de M. Canning. A ces discours acerbes , le ministre répondait avec cette urbanité et cette politesse qui , jointe à son éloquence , lui donnait un grand avantage sur ses antagonistes. Quelquefois cependant il ne put résister a montrer la chaleur de l'indignation qu'il ressentait pour la conduite de ceux qui entravaient la marche du gouvernement par haine seulement contre le ministère.
Aussitôt cependant que l'exaspération de la chambre permit de s'occuper des affaires de l'état, M. Canning fit la proposition de déterminer la formation d'un comité de finances dans la prochaine session , lequel devait être formé d'après les bases les plus libérales , composé des membres de tous les partis.
A cette époque , d'innombrables pétitions furent présentées pour demander le rappel de la loi du serment et des corporations. Les partisans de ce rappel tachaient de prolonger la discussion jusqu'à la prochaine session , en disant que le gouvernement , comme la nation elle - même , était encore embarrassé par le changement d'administration qui avait eu lieu. A ces questions, comme à celle de la réforme demandée , M. Canning , que l'on supposait embarrassé , répondait qu'il continuerait a s'opposer à ces deux propo-*
sitiohs, ajoutant qu'il était dans la nature de la constitution anglaise de réparer les parties vicieuses , mais non de courir après la théorie de la perfectibilité. « Cette constitution est telle , « disait-il , que les consciences les plus timorées « doivent être tranquilles, et personne ne doit « craindre l'oppression. » Il pensait, en outre, que si on demandait le rappel de l'acte du serment , il faudrait examiner si cet acte était cause d'aucun mal réel, et s'il n'y aurait pas danger à le changer. Dans le cas dune réponse négative pour le premier cas et affirmative pour le second, alors on ne doit pas tenter de courir ces hasards dans le but seul , non de faire le bien, mais d'arriver peut-être à un état meilleur.
Souvent M. Canning défiait ses adversaires de présenter une véritable proposition qui arrivât à prouver l'insuffisance de l'administration. Ses provocations restaient toujours sans effet , et ses ennemis préféraient faire une espèce de guerre de guérillas, par des attaques vives , suivies d'une prompte retraite.
Cependant , maigre la supériorité de M. Canning sur ses ennemis , il n'en était pas moins sensible aux attaques qui se renouvelaient contre lui. La disposition de son caractère lui rendait cette position pénible à soutenir. L'envie et la haine lui étaient inconnues, et il était peiné de reconnaître chez les autres ces sentimens méprisables. Sa santé, qui depuis long -temps n'était plus bonne, en fut attaquée de nouveau. Il a été avéré que sa vie a été abrégée par ce chagrin in-
térieur, et on a remarqué que depuis qu'il avait été nommé premier ministre, il a constamment été accablé de manière à n'avoir plus la force de supporter son existence.
Le dernier acte politique de la vie de M. Canning a été le traité de Londres, par lequel la France , l'Angleterre et la Russie unissaient leurs forces pour protéger les malheureux Grecs contre l'oppression ottomane ; acte qui suffirait pour attirer sur lui la gloire et l'honneur de tous les cœurs généreux.
Nous arrivons à la fin de la carrière de M- Canning, et nous devons au public quelques détails privés sur les derniers momens de ce grand homme. Il est naturel de supposer une curiosité que nous avons partagée, pour voir comment, quels que soient l'élévation et les honneurs auxquels le mérite peut élever, nous marchons tous à ces derniers momens.
La maladie de M. Canning fut si puissante, que ses derniers momens n'offrent que des scènes accablantes. Il fut immédiatement accablé de manière à ce que ses amis ne pouvaient conserver d'espérances.
Le ii juillet 1827, M. Canning se rendit a Wimbleton, chez le chancelier, à un dîner de réunion de ministres. Il paraît qu'après une longue promenade, il s'assit ayant chaud sous un arbre. Le lendemain, il se plaignit de douleurs de rhumatisme, et la maladie se déclara bientôt après. Cependant il obtint une apparence de rétablissement , et se rendit k Chiswick , chez le
duc de Devonshire, dans l'espérance que le changement d'air lui serait salutaire. Il se trouva, vers la fin du mois, assez bien pour venir présenter son respect à sa majesté, et s'occuper de quelques affaires de son ministère; mais, à son retour à Chiswick, il se mit au lit pour n'en plus sortir. Les souffrances qu'a éprouvées M. Canning ne peuvent se décrire ; cependant il conservait toujours sa présence d'esprit , et regrettait souvent que sa maladie pût mettre quelque entrave dans les affaires de l'état : constamment il a prouvé qu'il était occupé des intérêts de son pays. Le 8 du mois d'août , ce grand génie , ce talent si supérieur, cet homme si bon et si patriote avait cessé de vivre.
M. Canning laissait une épouse qu'il avait tendrement aimée pendant vingt-huit années , une fdle mariée en 1825 a lord Clanricarde, et deux fils , l'un capitaine de vaisseau , et l'autre encore au collège d'Eton.
Le roi , voulant prouver la reconnaissance qu'il partageait avec la nation pour les services rendus par M. Canning , éleva madame Canning au titre de vicomtesse.
Ses funérailles furent , d'après ses intentions annoncées d'avance , celles d'un simple particulier. Néanmoins laffluence du monde qui voulut lui rendre les derniers honneurs a été jusqu'ici sans exemple. Les ducs de Clarence et de Sussex assistèrent à cette cérémonie , ainsi que les ministres et les personnages du plus haut rang et 4e la plus grande distinction. Le corps des ambas-
sadeurs lui rendit les mêmes honneurs. Ce cortège rendu à l'abbaye de Westminster , l'office se lut par le doyen de cette église au milieu d'un cercle composé de tous les grands personnages , montrant tous le plus profond recueillement et gardant le plus profond silence. Il est vrai de dire que les larmes coulaient de tous les yeux ; car, dans le nombre des spectateurs , il s'en trouvait bien peu qui ne se rappelassent quelques marques d'affection ou quelques services rendus. Rien n'indiquait que ces funérailles fussent celles d'un premier ministre : la plus grande simplicité s'alliait avec les regrets les plus profonds.
Le caveau dans lequel le corps de M. Canning a été déposé est auprès de celui de M. Pitt, et n'en est séparé que par une légère cloison.
Immédiatement après cette cérémonie, on fit paraître le prospectus d'une souscription pour élever un monument à M. Canning; en peu de temps , elle fut élevée a la somme de neuf mille livres sterling , et se continue encore.
En repassant les actes de ce grand ministre, on le voit d'abord dans l'effervescence de l'âge , montrant une admiration naturelle pour les réformes que préparait à la France l'assemblée nationale. Loin d'être en contradiction avec ses principes , il prouva combien il partageait l'esprit qui avait disposé la révolution française , tant qu'il tendait à arriver a une sage liberté ; le système de la terreur, en 179^, le fit bientôt blâmer la tyrannie sans changer en rien ses prin-r cipes,
Appelé à s'occuper des intérêts de son pays, personne plus que lui n'a pris pour guide 1 honneur et la gloire de la nation. La prise de possession de l'île de Malte , sous le prétexte de garantir l'Egypte et les Indes , est un acte qu'il a publiquement désapprouvé, disant hautement que la grandeur et la force de l'Angleterre doivent dépendre uniquement de la bonne foi et de la loyauté de son caractère. Ce sentiment, il l'a toujours professé dans toutes les époques de sa vie , et principalement dans cette guerre formidable par le génie de celui qui la dirigeait, et par la haine qu'il portait a l'Angleterre.
A M. Canning est due l'existence d'un Nouveau- Monde, formé pour ainsi dire pour rétablir la balance de l'Europe , mais aussi pour maintenir et affermir le principe de la liberté. C'est lui qui a montré dans l'affaire du Portugal ce que peuvent produire la force et la bonne foi. A lui aussi est due l'entreprise faite contre la barbarie en faveur de la Grèce , comme berceau des Muses ; mesure commencée seulement , mais dont le premier essai suffit pour immortaliser un homme d'Etat dans une nation d'hommes libres.
Si M. Canning a obtenu l'admiration des pays étrangers pour les grandes vues politiques qu'il a montrées, combien plus encore ne lui doivent pas ses compatriotes pour les services qu'il a rendus a son pays, sous le rapport de l'industrie , du commerce , des finances et de toutes les branches de l'administration ! Il eut l'occasion , en ï 802 , de développer son talent dans la grande
question relative à l'armée. Quelques passages dé ce discours remarquable peuvent trouver leur place ici, afin de faire connaître les véritables sentimens qui l'animaient.
u Je ne connais pas, disait-il , de devoir plus « imposant pour un membre du parlement que « de donner librement et franchement son opi- « nion sur le caractère des hommes publics. 11 « faut le reconnaître , si les occasions font naître « les hommes , ceux - ci quelquefois , par leur « propre génie , font les choses; car, il faut le « dire même d'une manière triviale, ce ne sont (( pas les harnais qui traînent la voiture, mais « bien la force des chevaux. Les mesures ne sont « rien, les hommes tout. Je parle en ce moment « d'un temps gros d'événemens , et pour lesquels « l'expérience du passé ne peut rien. C'est ainsi « que les trônes sont plus ou moins renversés , « quand il ne se trouve pas des hommes capables « pour les maintenir. Voyez la France ; songez « à ce qu'elle est devenue , et par qui ? Par un « seul homme. Vous me direz sans doute qu'elle « était grande et puissante avant Bonaparte , et « que ce sont ses propres ressources qui l'ont « mise à même d'opérer ce changement : j'en « conviens; mais reportez -vous à ce qu'était la « France quand il est arrivé , et voyez ce qu'il en « a fait. Certes , je ne suis pas le panégyriste de « Bonaparte; mais je ne puis me refuser à rendre w hommage a la supériorité de ses talens et à « l'ascendant de son génie. Ne me parlez pas de « ses mesures , de sa politique ; c'est son génie
« et la force de son caractère qui ont obtenu le « respect et l'admiration du monde entier. Je le « répète donc : pour résister dans ce combat, « nous aurions besoin d'armes égales et de la « même nature que les siennes. Par ces motifs « puissans, je vote pour l'augmentation de la « force proposée ; mais je chercherai toujours , « pour l'employer utilement , un homme qui « puisse l'égaler. »
Comme orateur, sans contredit , M. Canning a été le plus remarquable que l'Angleterre ait produit. Chatam a commencé à faire connaître cette éloquence parlementaire ; mais , à cette époque , l'art oratoire était moins connu ; il n'avait pour ainsi dire pas de rivaux , et son talent mimique , ses comparaisons et allusions à nos ancêtres produisaient un effet magique que la pétulance de ses yeux rendait encore plus expressif; mais , de nos jours , ces moyens ne produiraient plus d'effet. Fox, avec l'ardeur impétueuse de la liberté, de l'humanité et de la clémence , était arrivé incomparablement à être le premier orateur d'un peuple libre. Pitt, toujours éloquent et sublime dans ses pensées comme dans sa dialectique , était parvenu à imposer son autorité sur les esprits ordinaires. Burke avait pris son éloquence et ses pensées des orateurs de l'antiquité. Canning, à lui seul , réunissait le feu et l'imagination de Chatam , la vigueur de Fox , la dignité et la mesure de déclamation de Pitt, et la philosophie de Burke , avec moins de prolixité et un goût plus pur.
Il est certain que le physique contribue beaucoup à l'effet que produit un orateur. M. Canning était grand , d'une taille élégante , habillé simplement, sans art ni sans faste; ses mouvemens étaient gracieux , sa physionomie belle et simple ; de beaux yeux qui , sans lancer le feu de son génie , démontraient assez qu'il en était rempli. Peut-être manquait -il de contenance dans les gestes , principalement par l'habitude qu'il avait de se tenir droit , les bras croisés , comme il est représenté par le peintre Laurence , et, depuis, dans une gravure de ce tableau. On aurait pu sans doute représenter le grand orateur dans une attitude plus conforme à son grand talent; mais ce célèbre peintre n'a pas voulu s'écarter de la nature.
Si M. Canning s'était adonné a la poésie , il eût , sans contredit , surpassé la majeure partie de nos auteurs. Il a laissé quelques ouvrages de lui qui sont dignes des plus grands éloges. Mais nous finirons les mémoires de ce grand homme d'Etat, puisque la mort est venue s'opposer a la marche de son patriotisme et à l'achèvement de ses projets politiques , ainsi qu'à la puissance de son éloquence.
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