AVEC LE ROI DE SARDAIGNE
( 3i janvier 1794* )
Le premier discours de M. Canning dans la chambre des communes fut prononcé à l'occasion d'une motion de M. Pitt , pour demander que copie du traité avec le roi de Sardaigne fût communiquée au comité des finances. Par ce traité , la Sardaigne s'engageait à maintenir cinquante mille hommes sur le pied de guerre pendant toute la durée de la guerre avec la France , soit pour se défen Ire des attaques de l'ennemi, soit pour agir de concert avec les autres puissances contre lui. L'Angleterre s'engageait en conséquence à fournir à la Sardaigne un subside de deux cent mille livres sterling par an pendant toute la durée de la guerre ; promettant, en outre, de ne pas faire la paix avec la France sans que, suivant les conditions , cette puissance restituât au roi de Sardaigne toutes les possessions qu'il avait avant la guerre. Le roi de Sardaigne s'engageait à faire cause commune avec l'Angleterre jusqu'à la conclusion de la paix.
M. Fox s'opposa à cette proposition , disant qu'il trouvait étrange qu'on offrît de tout donner sans rien recevoir. Il représentait que le roi de Sardaigne s'engageait bien à maintenir, dans ses propres intérêts, cinquante mille hommes pour sa défense; mais qu'il n'entendait pas pourquoi l'Angleterre prendrait l'engagement de lui payer des subsides énormes, et, en outre, de contribuer à lui faire rendre ses possessions territoriales, dont la France, disait -il, s'était emparée dans le moment où l'Angleterre était tranquille et ("orte de sa neutralité. Il en résulterait que nécessairement elle chercherait à faire la paix à tout prix, afin de bonifier ses engagemens avec la Sardaigne , ou si elle faisait la paix sans avoir obtenu cette restitution , elle serait justement accusée de manquer à sa parole.
M. Fox ajoutait qu'il n'adopterait jamais le principe que les traités étant conclus par sa majesté , comme représentant naturel de l'Angleterre auprès des autres puissances, il s'ensuivait que la chambre n'avait pas le droit de refuser sa sanction sans paraître manquer de confiance. S'il en était ainsi , dès-lors les ministres auraient la disposition entière des ressources de l'Angleterre, et tout contrôle deviendrait inutile.
M. Ryder appuya la proposition.
M. Grey ne regardait pas ce traité comme susceptible d'augmenter les moyens de faire la guerre. « Jamais, a-t-il dit, il n'y a eu de traité de cette nature, et je ne consentirai à y donner mon approbation que quand de plus puissans motifs que ceux qui ont été exposés nous seront démontrés. »
M. Canning se leva et dit :
Si je ne considérais la question qui nous occupe que sous le point de vue d'où nous l'a fait
envisager l'honorable orateur que nous venons d'entendre , c'est-à-dire comme une proposition jusqu'ici sans exemple , je n'aurais pas pris la parole dans cette circonstance , et laissant à d'autres orateurs mieux informés que moi , et plus capables par leurs talens d'éclairer la chambre, le soin d'entrer dans les explications convenables , j'aurais gardé le silence , satisfait comme je le suis des motifs qu'a développés l'honorable M. Ryder pour soutenir la proposition.
Mais je pense comme le second orateur que nous avons entendu , et je conviens avec lui que ce traité n'est pas un compte matériel à établir comme un négociant peut le faire dans ses opérations , mais bien une partie du système politique qui tend a unir toutes les nations de l'Europe pour s'opposer à l'agrandissement de la France et aux principes de républicanisme par lesquels cet agrandissement pourrait s'effectuer. En conséquence , je pense que la chambre me permettra de développer l'opinion que je me suis formée sur cette grande question.
Je ne connais que deux manières d'attaquer la proposition d'un traité de cette nature. La première , en prouvant que le traité est inutile ; la seconde, en reconnaissant son opportunité, est de combattre les conditions qui y sont stipulées comme plus désavantageuses que tout autre traité , soit parce que la somme à payer est plus forte que celle accordée dans de pareilles circonstances , ou que cette somme étant la même il en résulte moins d'avantages.
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Il me parait que Futilité de ce traité n'est pas douteuse , quand on considère que ce sont deux puissances agissant dans un intérêt commun. Je ne m'arrêterai donc pas a cette première question , puisque les griefs sont les mêmes pour chacune des deux nations, et qu'ils proviennent du même ennemi. Je passe donc à l'investigation de la seconde.
L'honorable membre qui m'a précédé a cherché à nous prouver que les traités précédens que l'on a cités , diffèrent de nature et de circonstances avec le présent traité. Il a déjà été présenté tant de motifs pour répondre à cette assertion que je ne reviendrai pas sur ce qui a été dit ; mais qu'il me soit permis de parler de la similitude d'un autre traité qui a été déjà adopté. Je veux parler d'un traité de subsides accordé au roi de Prusse en iy5g, pour lequel, comme l'a dit M. Fox, il n'y a d'autre différence avec celui proposé , sinon qu'ici le roi de Sardaigne est en guerre avec la France , et que conséquemment nous n'avons pas d'obligation de lui payer des subsides pour le porter à déclarer la guerre ; que nous ne lui demandons que d'effectuer sa propre défense , et pour cela , en outre des subsides , nous lui garantissons non-seulement l'intégrité de ce qu'il possède , mais encore la restitution de ce qui lui a été enlevé , la Savoie. Mais je ferai observer que les circonstances étaient exactement les mêmes avec le roi de Prusse. La Prusse était en guerre avec toutes les grandes puissances de l'Europe. Une partie de son terri-
toire lui avait été enlevé , et des forces considérables menaçaient de l'envahir. L'Angleterre , k cette époque , a-t-elle traité ce souverain comme l'honorable membre voudrait que nous traitassions le roi de Sardaigne? Non. C'est précisément par les mêmes principes, et parce que, accablé par les forces d'un ennemi puissant , dépossédé d'une portion de ses domaines , et dans l'impossibilité de résister seul à des forces aussi considérables , il a été reconnu juste et loyal de venir a son secours par un subside de 670,000 livres sterling , qui a été voté dans cette chambre a l'unanimité et avec l'approbation nationale. On lui garantissait aussi la restitution de ses domaines. La seule différence est donc entre les deux circonstances , que le subside a été de 400,000 liv. sterling plus fort pour le roi de Prusse , tandis que, dans mon opinion du moins, il y a bien plus d'urgence à accorder celui proposé en faveur du roi de Sardaigne. Car quels motifs peut-on donner à la nation pour disposer ainsi de l'argent qu'elle fournit ? Ceux que les ministres nous ont présentés , la nécessité de maintenir la balance des pouvoirs en Europe ; et combien ces motifs ne sont-ils pas plus puissans encore aujourd'hui ! Ne peuvent-ils pas dire k la nation :
« Nous vous demandons cette somme non pour « maintenir une balance idéale des pouvoirs, mais « pour la conservation de votre propre gouver- « nement, de vos propriétés, de votre existence, « menacés par un ennemi qui a juré votre exter- (( minât ion , par une nation qui ; déjà trop puis-
« santé y a trouvé le moyen d'opérer ce qu'on t< veut appeler sa. régénération , et est parvenue « à un tel degré de force qu'elle menace de ren- « verser toutes les unions sociales. Pour éviter « ce danger, l'accord de la Sardaigne est nécesu saire; nous vous demandons le moyen de la « porter à y consentir. »
Un noble lord (Wycomb). a dit qu'il envisageait les opinions et le système maintenant prévalant en France, comme un exemple de nouveaux principes politiques qui s'établiront dans toute l'Europe. Si cette assertion est vraie et que les anciens principes doivent être si tôt abolis, il n'est donc plus question de la balance ancienne des pouvoirs : mais je ne pense pas que le peuple anglais veuille ainsi abandonner ses anciennes institu lions; et je suis loin de croire que les pauvres paysans que l'on vient de représenter comme irrités de l'idée d'accorder des subsides au roi de Sardaigne, aimassent mieux donner le fruit de leurs labeurs pour rétablir, de cette manière , la balance des pouvoirs , plutôt que d'acquérir un allié engagé dans une cause commune pour le maintien des lois , de la religion et de la liberté. Il m'est donc impossible d'entendre d'après quel principe on peut dire que le traité dont il est question est plus désavantageux que celui de
L'honorable membre qui siège de l'autre côté
(M. Fox) , et dont j'admire autant le talent que
j'estime sa personne , semble cependant penser
ainsi 9 car il a dit que les subsides proposé*
io5 étaient une sorte de remise imposée sur les ac-tions du roi de Sardaigne ; il a été plus loin même , il a proposé que ce souverain , dont le revenu n'est pas suffisant pour le maintien de son établissement militaire, nous payât des subsides pour le regarder lutter contre l'ennemi commun, nous dont les ressources sont bien plus considérables. Je ne puis souscrire à cette doctrine, et je persiste à croire que nous devons soutenir le roi de Sardaigne, et que la demande qui est faite a ce sujet est convenable.
Toutefois je demande la permission de faire connaître mon opinion sur le principe de cette guerre , dont je suis disposé à appuyer la continuation avec plus d'énergie encore.
Je considère la guerre actuelle comme la juste représaille des agressions de la France , et je ne puis , à l'exemple de quelques membres de cette chambre, admettre que les agressions puissent être justifiées par les principes qui les dirigent. On a bien fait la distinction des progrès des armées de la France et du progrès de ses principes. On a dit qu'il était de notre droit comme de notre devoir de repousser les premiers , mais que nous ne devions pas combattre les principes : quant à moi, je ne puis apercevoir une distinction aussi subtile. En admettant que 1 agrandissement de la France , ainsi que ses agressions contre nous , soient des motifs suffisant pour éveiller notre jalousie et faire naître notre résistance , je ne puis pas convenir que les causes diminueront de force quand elles seront en outre accompagnées de
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principes destructeurs de la société ; je ne concevrais pas que l'épée qui aurait été tirée par l'ancienne monarchie pour menacer notre prospérité, nos droits, notre existence, deviendrait moins menaçante dans des mains républicaines , et pourrait être dirigée contre nous sans attaquer notre honneur et notre sûreté.
Mais on dit : Cette guerre est non-seulement une guerre contre les principes , elle l'est aussi contre la liberté. On répète hautement, on offre de prouver même cette assertion, en accusant les ministres d'avoir négligé notre intervention dans le partage de la Pologne, et on ajoute que si les ministres n'avaient pas été dirigés par la haine de la liberté d'un côté , et de l'autre par l'amour du despotisme, ils n'auraient jamais commencé une guerre contre la France , plutôt que contre les puissances qui ont effectué le partage de la Pologne. Les auteurs de ces assertions ne prennent pas la peine d'examiner la distance qui nous sépare de la France et celle qui existe pour la Pologne , l'importance de ces deux pays pour nous , la force de la confédération qui opprimait la Pologne , et tant de circonstances qui doivent guider et conduire de vrais hommes d'État.
Mais je mettrai toutes ces considérations de côté; je ne parlerai pas du projet absurde daller affronter des dangers aussi éloignés, pour négliger ceux qui nous menacent de près ; je passerai sous silence même la comparaison d'être en guerre avec l'Autriche , la Prusse et la Russie
io5 sans avoir aucun allié , ou de combattre la France ayant pour nous ces puissans alliés ; enfin j'adopterai l'argument avancé pour prouver la popularité d'une guerre pour la Pologne dans l'idée de rétablir la balance de l'Europe , comparée à celle avec la France , dans le but de notre propre préservation ; et je supposerai qu'il y a dans les deux cas égale nécessité , égale urgence ; je me bornerai donc à faire cette seule question : Si deux puissances vous ont offensé de manière a rendre la guerre nécessaire ou des négociations possibles; que de ces deux puissances , l'une , tout odieuse qu'elle soit à vos yeux , ait cependant un gouvernement régulier avec lequel on puisse traiter, et que pour l'autre il n'y ait pas de garantie et de sûreté pour entrer en négociation , irez-vous dire : Négociez avec le pays qui n'offre pas de sûreté pour traiter, et continuez la guerre avec celui qui aurait pu entendre vos propositions , enqun mot , négociez avec la France , et faites la guerre à l'Autriche , la Prusse et la Russie? Autant vaudrait-il dire : Prenez le gage d'un mauvais débiteur, et faites arrêter celui qui est soivable.
On nous a répété que cette guerre était la suite de nos préjugés , que c'était une guerre de passion. Si les orateurs qui ont avancé cette assertion entendent par une guerre de passion celle qui serait contre les droits de l'humanité , de la justice et de la saine politique , je crois qu'ils auront de la peine à prouver la justesse de leur opinion. Ils seront obligés d'affirmer que le désir
io6 de sa propre conservation est un effet de la passion qu'il ne faut pas favoriser. Mais si au contraire ils entendent par une guerre de passion celle qui tend à repousser l'agression injuste , à secourir nos alliés , a sauver l'Europe , enfin , en nous sauvant nous-mêmes , alors je dirai comme eux, et je le dirai hautement et avec orgueil, cette guerre est une guerre de passion , une guerre qui tient à notre honneur ; je ferai plus , et je déclarerai que le jour même où elle deviendra l'objet de l'ambition et de l'intérêt , de ce jour je cesserai d'être son avocat.
Mais on semble en appeler a notre prudence , on nous demande : Que gagnerez-vous par cette guerre? Avant de répondre à cette question, je voudrais bien savoir si elle s'applique à une guerre de la nature de celle-ci , c'est-à-dire pour la conservation de notre existence, ou aune guerre d'agrandissement ou de spéculation , telle que nous n'admettons pas que soit celle dont nous parlons? En effet, si les ministres étaient venus dire à cette chambre : « Nous avons une occa- « sion de procurer de grands avantages à l'An- « gleterre ; nous pouvons enlever à la France « quelques-unes de ses provinces les plus fer- « tiles , ou lui enlever quelques branches pro- (f fitables d'industrie , si vous voulez nous en « donner les movens en nous aidant à faire la « guerre », et que la chambre eût agréé cette demande, alors je conçois qu'elle n'aurait plus qu'à demander la preuve des avantages annoncés ; mais ici le cas est bien différent. Dans la guerre
actuelle, je le dis avec enthousiasme, cette question n est pas la première à faire , et , pour ma part , je serais honteux de défendre une guerre qui ne reposerait que sur ces principes. Il ne faut pas toutefois penser que nous n'aurons rien gagné par la guerre ; ouvrons les yeux et reconnaissons que nous avons encore un gouvernement régulier, que cette chambre a conservé son indépendance au lieu d'être usurpée par une convention , que nous siégeons ici et délibérons pour savoir si nous accorderons, ou non , les subsides au roi de Sardaigne , au lieu de nous occuper de voter un emprunt forcé au profit de quelque proconsul député , que des bandits de Paris auraient envoyé ici pour recevoir nos contributions ; enfin nous sommes ici dans cette chambre libre et indépendante ; tels sont les résultats de la guérie.
Mais on s'adresse à nos prévisions , on nous dit que la France est un peuple invincible , et qu'enflammé jusqu'à l'excès par le saint enthousiasme de la liberté , il n'existe rien qu'il ne puisse entreprendre et obtenir. Je reconnais, comme un autre , que les Français sont animés d'un saint enthousiasme pour la liberté ; mais je vois qu'ils en ont perdu jusqu'à la raison, et je n'en veux pour preuve que le despotisme même de leur liberté , dont ils appelaient les nations de l'Europe à admirer les effets; et avant que ce soit pour moi une preuve qu'il ne faut pas continuer la guerre , je prie les honorables membres de m ressouvenir qu'il y a plusieurs espèces de fo-
io8 lies. Si la leur eût été l'imbécillité et qu'ils se fussent contentés de se tourmenter entre eux, en s'amusant à dresser des couronnes civiques de feuilles de chêne et en inventant un nouveau calendrier, certes je ne voudrais pas les interrompre, et je me bornerais à les regarder avec dédain , si ce n'est même avec commisération.
Si , au contraire , leur folie devient dangereuse; si, après s'être déchirés entre eux, ils veulent encore déchirer leurs voisins ; si , non contens de leur système, ils veulent encore le porter ailleurs , ainsi que leur esclavage de liberté, il est alors nécessaire que les autres nations résistent et prennent des précautions ; elles doivent chercher même à déraciner le principe.
Quand il sera bien prouvé que nous ne pouvons pas être atteints par cette contagion , alors nous en plaiderons la cause. On nous dit que cette exaspération a été créée par l'oppression de leur ancien gouvernement, et aussi par les efforts du parti qui agit ici pour renverser leur nouveau système; mais si j'étais assailli par un possédé , mon premier devoir ne serait pas de chercher la cause de sa maladie, mais bien de me défendre. Je pense donc que cette défense est ici notre premier devoir , et si je suis amené a reconnaître que les nouveaux Français sont devenus des bêtes sauvages , c'est comme contre des bêtes sauvages que j'emploierai tous les moyens de résistance.
ïog je n'envie pas la tâche que certains orateurs se sont imposée en cherchant à affaiblir les espérances et les ressources de l'Angleterre, et en portant l'esprit du peuple , qui ne serait pas opposé à la guerre, au désespoir. Je ne crains pas plus leurs démarches a cet égard , que je n'ambitionne de partager leurs intentions; mais ayant commencé une fois ( par conviction , sans doute , car il n'y a que cela qui puisse déterminer une conduite semblable ) , où vont - ils s'arrêter ? Si ce qu'ils nous ont annoncé est exact ; si notre position est tellement effrayante qu'il faille , selon eux, négocier la paix , je leur demande de vouloir bien envisager les conséquences de ce remède à nos maux. Car, dans cette supposition, quelle espèce de paix pouvons - nous espérer ? Certes , ce ne serait pas une paix ordinaire basée sur des concessions réciproques et garantie des deux côtés. De notre côté , nous devons demander le licenciement de l'armée qui est le grand instrument du gouvernement révolutionnaire de notre ennemie ; et devons-nous supposer que la puissante république française, comme on lui accorde ce titre pompeux, voudrait, après avoir renversé nos plans et nos projets , comme on l'affirme, se soumettre aux conditions modérées d'une paix ordinaire? Il faudrait donc au moins que nous missions notre confiance dans la loyauté des gouvernans français : hommes dont je ne pense pas avoir besoin de tracer ici le caractère; car les mêmes orateurs de cette chambre, il m'en souvient , ont avancé que ce sont nos efforts pour