PROPOSITION D'UNE RÉGENCE
( Janvier 1811.)
Sur le rapport d'un comité formé pour examiner la situation de l'État,
M. Canniug se lève au milieu des cris à la question ! et dit :
Je puis assurer la chambre qu'après l'indulgence avec laquelle elle a bien voulu m'entendre pendant cette discussion , ce n'est pas mon intention d'abuser encore de ses momens. Je ne prends pas la parole pour exprimer de nouveau les sentimens que j'ai plus d'une fois fait connaître, et pour annoncer mon vote; mais je regarde comme de mon devoir d'expliquer les motifs de ma conduite , et de protester contre les neuf dixièmes des argumens que j'ai entendus sur ce point de la question.
Si je suis d'opinion qu'il ne faut pas imposer des conditions ua prince régent et tracer des limites a son autorité , ce n'est pas pour me trouver en opposition avec mes honorables amis qui ont pensé convenable de proposer ces restrictions comme un droit incontestable de la chambre. Je reconnais parfaitement , et au moins autant que qui que ce soit ici , les droits du parlement de choi-
sir un régent et d'annuler toutes les prétentions qui peuvent s'élever, et qui tendraient à conférer cette dignité autrement que par la forme voulue. Je conviens qu'à la chambre seule appartient le droit d'accorder au régent, de son choix, la portion du pouvoir exécutif qu'elle croit juste de lui donner. Mais je diffère entièrement quant à l'application de cette doctrine que je viens d'entendre énoncer, et à l'espèce d'usage que nous devons faire en ce moment de nos droits. Je suis loin de vouloir accorder au régent toute l'étendue du pouvoir exécutif, mais non pas parce que je pense que nous n'avons pas le droit de le lui conférer en totalité, ou même qu'il n'a pas celui de le réclamer, mais parce que je crois que dans les circonstances où nous nous trouvons , ce pouvoir exécutif ne doit pas être confié conditionnellement et avec restriction.
Telle est la question sur laquelle la chambre doit se prononcer.
Il n'est pas nécessaire, sans doute, de nous reporter à toute autre question , et je ne puis m'accorder avec mon honorable ami ( M. Sheridan ), dans l'argument qu'il a soutenu. Il semblerait qu'il n'a d'autre but que de rappeler les animosités et les dissensions qui ont existé il y a vingt ans. Ne doit - il pas être satisfait de voir son opinion prévaloir parmi nous en ce moment? ne veut- il accepter cette approbation qu'à la condition de se reporter à 1789, et dans l'intention de reproduire tout le scandale qui a eu lieu à cette époque ? C'est avec peine
que j'ai vu mon honorable ami raisonner de cette manière , mais il n'est pas le seul qui se reporte à ce temps. Quel intérêt peut-on avoir, cependant, en traitant une question comme celle qui nous occupe , k montrer l'animosité que l'on a conservée contre un grand homme d'État qui n'est plus , et qui, alors, a pris la part la plus active a cette discussion? Je ne puis le concevoir. Faut-il remuer les cendres des morts pour allumer de nouvelles flammes de discorde parmi les vivans? pour moi , jamais ce ne sera mon principe. Tous ceux qui, comme moi, ont adopté les principes politiques d'un semblable maître, ne veulent pas lui élever des autels composés des débris de son rival. Son caractère, ce qu'il a fait, suffit pour établir et motiver nos regrets.
J'avoue que je ne puis comprendre la politique de ceux qui pensent autrement. Je ne puis voir l'intérêt de réveiller cette animosité que la mort a dû terminer à jamais , et que la puissance du temps a dû faire oublier. Serait-ce là l'esprit que veut prouver le nouveau gouvernement des honorables membres qui siègent de l'autre côté de la chambre? pensent-ils qu'en entrant dans le dédale des affaires de l'administration, il leur faut encore de nouveaux embarras pour augmenter la situation critique où nous nous trouvons? j'ai lieu de douter que des récriminations contre ce grand homme d'Etat puissent donner de la force kleur gouvernement , et , ce qui est bien certain , c'est que, dans la question qui nous occupe, cela est au moins inutile.
Déjà nous avons entendu , dans la séance d'hier, une sortie aussi injuste que déplacée contre M. Pitt, prononcée par sir Samuel Romilly; j'ai gardé le silence malgré mon indignation , et j'en ai été récompensé par la réponse habile que lui a faite mon honorable ami M. Wilberforce. J'ai cru de mon devoir de ne pas imiter des membres qui se sont ainsi écartés de la question qui nous occupe; cependant, aujourd'hui que je vois cet exemple suivi, il m'a été impossible de garder encore le silence. On voudrait attaquer non-seulement la politique de M. Pitt, mais aussi son mérite , ses talens ; et on ose affirmer que ce n'était pas un grand homme , comme si dans le siècle où nous vivons les talens étaient chose si commune î Quel est donc l'homme aujourd'hui , je dirai même dans cette chambre , qui voulût entreprendre de prouver que M. Pitt était un homme ordinaire ? j'en appelle a l'honorable accusateur lui-même , et, tout en lui reconnaissant beaucoup de mérite, sans doute, je le défie de nous définir le caractère d'un grand homme d'Etat, sans nous prouver que ce sont les qualités que possédait M. Pitt.
Je suis loin de m'opposer a ce qu'on élève aussi sur le pavois d'autres grands hommes de ce temps , et notamment son éternel rival , objet d'admiration des honorables membres de l'autre côté de la chambre ; ne peut-on pas associer le mérite et l'admiration créés par deux causes différentes? Le nier serait avouer une intolérance méprisable.
L'honorable membre ne professe pas , je le vois , la même tolérance. Ce qu'il démontre me rappelle un certain archevêque avec qui on cherchait à faire un traité , dans lequel on stipulait la tolérance de la religion protestante; il s'élevait fortement contre cette assertion ; et quand on lui répliqua que comme la religion catholique était tolérée dans les pays protestans ? celle de ces pays devait l'être aussi dans les pays catholiques , l'archevêque répondit d'un ton d'assurance unique : Mais y c'est bien différent : la fausse religion est bien obligée de tolérer la vraie ; il ne s'ensuit pas que la vraie religion puisse tolérer la fausse.
C'est pour moi un motif d'étonnement et de regret de voir qu'il existe des hommes pensant que de semblables moyens peuvent les élever et donner de la force à leur parti. Si de tels hommes se trouvaient être les ministres du régent , avec de semblables principes qui ont toujours pour fondement l'animosité contre un grand homme d'État , et qui les portent à proscrire tout ce qu'il a fait de bien , j'avoue que , dans ce cas , je désespérerais de la malheureuse position du prince régent. Mais de pareilles craintes sont inutiles à concevoir, jamais le prince ne peut adopter un système de cette nature ; dans cette supposition , je me verrais forcé de prouver par mon vote que jamais je ne pourrai agir conformément à ce système que je réprouve , et qu'il est de mon devoir de surveiller la conduite d'une telle administration.
46 1 Je déclare donc ici , que je ne consentirai jamais à priver le prince régent du pouvoir si nécessaire à son gouvernement, et qui a toujours été accordé à la couronne comme une marque de confiance de la nation. Je suis donc décidé à donner mon vote à l'amendement proposé par les honorables membres. Je suis prêt à prêter mon appui pour constituer un gouvernement fort et puissant, me confiant dans les qualités du personnage à qui le pouvoir doit être donné , et convaincu qu'il n'en fera pas un mauvais usage. Mon vote à cet égard , comme mon désir , reposent sur la certitude où je suis que quels que soient les conseillers du pouvoir que nous allons créer , quels que puissent être leur marche et leurs principes, ce pouvoir ne sera jamais tellement puissant que le parlement ne soit en état de le contrôler et de l'arrêter dans ses écarts s'il le faut. v
La proposition amendée du chancelier de l'échiquier est mise aux voix.
Le résultat du scrutin est : pour, 217; contre, 21 4- Majorité, 3.