‹ Recueil des monuments inédits de l'histoire du tiers état (volume 2)Chapitre 21 sur 164 · L’ESPAGNE · texte numérisé non relu

L’ESPAGNE

L’acte qu’on va lire est un manifeste que Louis XIII paraît avoir adressé aux villes importantes du royaume; il a trait aux affaires générales du temps. Le roi, après avoir exposé les menées, les intrigues, les tentatives de révolte du comte de Soissons, et des ducs de Soubise et de Lavalette, annonce la découverte qui vient d’avoir lieu, d’un traité conclu par le comte de Soissons et les ducs de Bouillon et de Guise avec l’Espagne. En conséquence, il recommande aux Amiénois de veiller à la sûreté de leur ville, et de réprimer avec vigueur les complots qui pourraient se tramer chez eux. Ce manifeste est daté du 11 juin 1641; quelques jours plus lard, le comte de Soissons prit les armes, et, le 9 juillet, il périt au combat de la Marfée, où il avait battu les troupes royales.

De par le roy.

Chers et bien amez, la crainte que nous avons que certains bruictz qui s’espendent depuis quelque temps des nouvelles factions que quelques-uns de nos subjetz taschent de faire pour troubler le repos de nostre estât, vous donnent de l’aprehension pour n’en sçavoir pas les particularitez, nous a faict résoudre à vous en donner advis et vous faire congnoistre en mesme temps que, la descouverte estant un des principaux remèdes de tels maux, vous n’avez grâces à Dieu rien à craindre des mauvais desseings qui se découvrent maintenant.

T. III

IO

Dieu, qui a fait paroistre en diverses occasions la singulière protection qu il prend de ce royaume, a permis que depuis un an quelques-uns de ceux qui ont esté envoyez par les seigneurs de Soubize et de Lavallette pour corrompre la fidellité de diverses personnes de nos subjectz soient tombez entre noz mains, et que par leur moyen nous ayons appris que lesditz de Soubise et de Lavallette, faisans croire au roy d'Espagne qu’ils pouvoyent faire souslever quelques-unes de nos provinces, quoyque leur fidellité soit entièrement asseurée , traitent avec luy pour faire avec ses armes une descente en Bretaigne, en Aulnis ou en la rivière de Bordeaux, qu’au mesme temps que le project ourdy dès le temps que la dame de Chevreuse estoit en Espagne, auroit son effet, on leur faisoit espérer que du costé de Sédan une armée conduite par d’autres de nos subjectz entreroit dans la Champagne, ensuitte des négociations faictes à cette fin par l’abbé de Mercy, qui soubz différents prétextes a fait diverses allées et venues en Allemagne, à Sédan et à Bruxelles.

Nous aurions mesprizé et teu ces desseings comme impuissans , ainsy que nous avons faict depuis deux ans des sollicitations faictes à des maîtres de camp, tant de pied que de cheval, de nos armées pour les faire manquer à la fidellité qu’ils nous doibvent, les offres de brusler nos vaisseaux, l’envoy fait à Brest pour en recognoistre les moyens et une entreprise sur Metz , que le duc de Lavallette voulloit faire tomber entre les mains des Espagnols au préjudice de son propre sang, notre cousin le cardinal son frère, dont la fidellité estoit telle que beaucoup attribuent sa mort au déplaisir qu’il conceut d’une telle trahison, sy leur continuation ne nous faisoit cognoistre que ce que nous attribuions au commencement à légèreté est une suitte d’une malice noire et enracinée, à laquelle nous sommes d’autant plus obligez de remédier que ceux qui en sont autheurs ont toujours abusé de nostre indulgence. Nous n’eussions jamais creu qu’après avoir pardonné au comte de Soissons, nostre cousin, la mauvaise trame qu’il fit en six cents trente-six contre nostre service, lorsque nous confions nos armes entre ses mains, il se fût embarqué dans des desseings pareils à ceux qui sont venus depuis quelque temps à nostre cognoissance.

Mais la capture de divers esprits factieux envoyez dans nos provinces pour y lever des gens de guerre contre notre service, desbaucher ceux qui sont enroollez dans nos troupes et esbranler la fidellité de nos subjectz;-— des levées publicques qui se font au Liège soubz le nom et soubz les commissions de nostredict cousin ; — les hostilitez commises contre les corps de troupes establis par nos gouverneurs dans nos frontières, jusques à tuer des soldats qui n’avoyenl autre ordre que d’empescher la sortie des bleds de nostre royaume; — l’entre-

XVIIe SIECLE.

prise ouverte sur le mont Olirnpe, dont le complot a esté non-seulement faict dans Sedan, mais qu’on a tasehé deux fois d’exécuter avec les troupes qui sont en cette place, joinctes à celles du roy d’Espagne, ce que la notoriété a fait recognoistre à toucte nostre frontière de Champagne, et qui est authentiquement vérifié par lettres originalles, par la capture de quelques particuliers employés à cette affaire et par la disposition de ceux qu’on a voullu corrompre à cette fin; — ■ l’envoy d’un nommé Vauselle à nostre très-cher et très-amé frère le duc d’Orléans, qui semble n’avoir esté permis que pour nous donner lieu de recevoir de nouveaux tesmoignages de la fidellité de nostredict frère et des preuves d’autant plus notoires de la malice de ceux qui le voulloient perdre, que ledict Vauselle estant tombé entre nos mains Lorsque, s’en retournant à Sédan, il pensoit avoir esvité tout péril, recognoist avoir esté envoyé pour faire sçavoir à nostredict frère que le comte de Soissons , le duc de Guyse et le duc de Bouillon ont traicté avec le cardinal infant pour le roy d’Espagne, que ledict cardinal leur promet de notables sommes de deniers, dont ils ont desjà touché partie pour faire des levées de gens de guerre, qui joints à d autres troupes doibvent agir contre la France, et qu’au cas que nostredict frère refuse le commandement de cette armée, ledict sieur comte de Soissons en doit estre le chef ; — le voyage public du duc de Guise à Bruxelles pour plus grande sûreté de ce traitté, nous ont donné une si claire cognoissance de ce dont nous estions bien ayse de douter, que nous n’avons peu, sans manquer à ce que nous debvons à nostre estât et à nous-mêmes, différer davantage de vous faire scavoir que ledict comte de Soissons, les ducs de Guise et de Bouillon, s’estans déclarez nos ennemis par les actions ci-dessus spécifiées, actions d’autant plus infâmes qu elles les unissent à ceux qui n’ont d’autre fin que la ruine de cet estât, nous voulions qu’ils soient recogneus de tous nos subjectz pour estre ennemis déclarez, sy dans un mois ils ne recognoissent leurs faultes et n’ont recours à nostre clémence. Comme le soing que nous debvons prendre de ce royaume nous oblige à n’oublier aucune précaution nécessaire à la continuation de son repos, l’assurance que nous avons de vostre fidélité faict que nous ne doutons poinct que vous ne fasciez ce que nous pouvons désirer de vostre vigilance à ce que, s’il se descouvre quelques suittes de ces malheureuses trames en nostre ville d’Amiens, ceux qui y tremperont soient si promptement saisis que leurs mauvais desseings ne soyent pas plus tôt esclos que chastiez. Moyennant cette conduite de votre part et la bénédiction de Dieu, à qui nous recognoissons debvoir tous les bons succès qui nous arrivent, nous ne craignons point de vous asseurer que la malice de ces mauvais esprits ne fera tort qu’à eux-mesmes, et que vous en retirerez un grand advantage, en ce que les ennemis de cet

estât, se détroinpans à leurs despens des espérances qu’ilz ont peu concevoir jusques à présent des vaines propositions qui leur ont esté faictes par les susnommez, se rendront aussy disposez à une bonne paix qu’ilz s’en sont esloignez jusques à cette heure, demandant ce bonheur à Dieu de tout nostre cœur. Donné à Abbeville, le onzième jour de juin 1641.

Signé : Louis. Et plus bas : Piielypeaux

Au dos est écrit : A noz chers et bien amez les mayeur et eschevins de nostre ville d’Amiens.

Arch. de l’hôtel de ville d’Amiens, liasse d 12, pièce i36.

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