Recueil des oraisons funebres prononcees par feu messire Esprit Flechier, eveque de Nimes
Esprit Flechier naquit le 10 juin i65a,' à Perne , dans le comtat d'Avignon. Etant entré dans la congrégation de la doctriné chrétienne en 1648, il eut le bonheur d'être formé par le P. Hercules Audiffert, son oncle maternel , alors supérieur général de cette congrégation, et qui s'y est fait estimer par ses talens et: par sa vertu. M. Fléchier fournit avec distinction aux études de son état , et aux différentes classes dont il fut chargé, particulièrement à Narbonne , où il professa la rhétorique , et où il prononça , en 1659, l'oraison funèbre de M, Rebé, archevêque de cette ville. Ce fut cette même année, quelques mois après la mort dû P. Audiffert, qu'il quitta l'habit de doctrinaire,
' Il commença h se faire connoître à
* Ce précis de l'a vie et du caractère de M. Fle'chier est tire de. ses Lettres, et des Mémoires dn P. Niceron.
6 Eloge historique
Paris par une description du Carrousel en vers latins , et par quelques poésies françaises. On s étonna qu'il eût pu exprimer, en beaux vers latins, une chose aussi inconnue à l'ancienne Rome, qu'un Carrousel. Cette inscription intitulée :
Cursus Regius , a été imprimée d'abord in-folio , en 1669, avec l a description que Charles Perrault a faite du Carrousel en 1662, et ensuite in-i 2, dans le Recueil des œuvres mêlées de M. Fléchier, qui .parut en 171a.
Ses premiers sermons augmentèrent beaucoup sa réputation , et ses oraisons funèbres la mirent au plus haut degré.
Voici ce qu'en dit M. Mongin, dans Un de ses discours académiques : « I/o- « raison funèbre, avant M. Fléchier, « étoit l'art d'arranger de beaux menson- « ges : un art tout profane, où, sans égard «c a la vérité ni à la religion , on consa- <c croit les fausses vertus des grands, et « souvent la grandeur même. Mais le sage.
« Fléchier ne songea dans l'éloge des « morts , qu'à faire des leçons aux vivans, « et qu'à déplorer les grandeurs humaines « par la vanité qui les accompagne , ou « par la mort qui les détruit. Il ne suffire soit pas d'être né grand , de posséder * de grandes dignités, ou de lui proposer
de feu M. Fléchier. % « de grandes récompenses pour avoir une « place parmi les héros immortels. Pour « ne point trahir la vérité, il n'a loué « que la vertu: pour ne point flatter ses « portraits , il n a travaillé que d'après la « plus belle nature : et tous ses héros sont « des modèles , comme toutes ses pièces « sont des chef-d'œuvres. C'est là qu'on « est étonné de voir, dans un seul hom- « me , l'âme universelle de plusieurs grands « hommes, l'ame du guerrier, lame du « sage , du grand magistrat , et de l'habile « politique. Là , il s'élève , il change , il « se multiplie , et prend toutes les formes «c différentes du mérite et de la vertu. La « séduction est si forte, qu'on croit voir « tout ce qu'on ne fait que lire, ou « qu'entendre. Avec un livre à la main, « vous êtes transformé dans des sièges et « des batailles. C'est l'orateur qui vous « charme, et vous n'êtes occupé que du « héros. C'est Fléchier qui parle, et vous « ne voyez que Turenne. L'art cache « l'orateur, et ne montre que le grand « magistrat ou le grand capitaine. »
M. Fléchier lisoit souvent les Sermo- • naires Italiens et Espagnols , qu'il appeloit agréablement ses bouffons , et il avouoit que le ridicule de ces ouvrages ayoit contribué à épurer et à fortifier son
S Éloge historique
goût pour le vrai , sans lequel il n'y a ni
beauté, ni force dans l'éloquence.
Parmi les illustres amis que son mérite lui acquit, M. de Montausier fut un des plus vifs. Ce fut lui qui le produisit auprès de monseigneur le Dauphin , dont il fut lecteur. Choisi en 1672, pour l'oraison funèbre de madame de Montausier, il produisit alors au grand jour ce talent singulier que toute la France a reconnu en lui pour toutes ces sortes d'ouvrages.
En 1673 , il fut reçu à l'académie française , à la place de M. Godeau , évêque de Vence.
Un des projets formés pour 1 éducation de M. le Dauphin avoir été de faire écrire pour lui l'histoire de tous les grands princes chrétiens. M. Fléchier fut chargé de celle de Theodose, qui parut en 1679* C'est la seule qui ait été donnée.
Le Roi , non content de lui avoir donné l'abbaye de Saint-Severin , et Ja charge d'aumônier ordinaire de madame la Dauphine, le nomma en i685 à Tévêché de Lavaur , d'où il passa , en 1G87 , à celui de Nîmes. Voici la lettre qu'il écrivit au Roi , au sujet de cette translation.
Sire,
« J'ai reçu avec toute la reconnoissance « que je dois , la grâce que votre Majesté
de feu M. Fléchier. g «1 m'a faite de me nommer à l'évêché de « Nîmes ; et cette marque précieuse de « sou souvenir a renouvelé dans mon « cœur tous les sentimens de respect et « de vénération pour son auguste per- « sonne, et loute l'ardeur du -zèle que « j'ai toujours eu pour son service. Mais , « Sire, votre majesté me permettra de lui « représenter, avec toute la confiance que « me donnent ses bontés , que je regarde « le premier choix qu elle a bien voulu « faire de moi pour levêché de Lavaur, « comme ma première vocation; que j'y « ai travaillé comme n'en devant point « sortir, et qu une marque que Dieu me « vouloit en ce lieu , c'est qu'il y bénisse soit mes travaux , et que les peuples « m'écoutoient avec plaisir , quand je , « leur prêchois l'obéissance qu'ils doivent « à Dieu , et la fidélité qu'ils doivent à « votre Majesté. J'avoue, Sire, que j'ai « une grande passion d'achever l'ouvrage « que j'ai commencé, et que ce seroit « une grande grâce de me laisser èntre- « tenir et augmenter les bonnes disposi- « tions où je vois les nouveaux convertis « de mon diocèse. Je ne doute pas que le « successeur que votre Majesté nia des- « tiné , n'ait plus de taïens et de capa- « cité que moi mais l'application que « j'ai eue à les instruire, et la confiance
fO Eloge historique J
« qu'ils ont prise en moi , me donne de* 4L facilités qu'on n'a pas dans les com- 4 mencemens d'un épiscopat. L evêché de « Nîmes , Sire , est vaste , et difficile à « gouverner ; et je ne me sens ni assez « de force , ni assez d'adresse pour cela»
« Je sais qu'il est plus riche et plus honore rabie que le mien; mais votre Majesté « m*a déjà donné tant de bien , que je n'en 4L souhaite pas davantage : et l'honneur «< qu'elle m'a fait de me croire capable et « digne d'être dans cette place là , me vaut 4L mieux que la place même. J'y serois plus « proche de mon pays et de ma famille; « mais }e ne dois point avoir de plus forte « affection que celle de servir Dieu et 4L votre Majesté : et je crois que je ne lui 4L serai pas inutile dans ce pays-ci. Je me * jette donc aux pieds de voire Majesté, 4L pour la supplier de me laisser dans ce « diocèse où elle m'a envoyé , et où je puis l« plus tranquillement prier Dieu qu'il 4L continue de répandre abondamment ses- 4L bénédictions sur elle. Je ne l ai jamais 4 importunée pour lui demander du bien:
4L je crains que je ne l'importune en lui *c disant qu'elle m'en fait. C'est une grande 4L preuve de votre bonté, Sire, que vous 4L m* réduisiez à ne vous demander que 4L diminution de vo# bienfaits et de vos
de feu M. Fléchîer. 1 1
« grâces. J attendrai les ordres de votre « Majesté, quoi quelle m'ordonne, et je « les exécuterai avec toute la soumission « et la fidélité que lui doit, Sire , sou très- « humble , etc. »
Nîmea étoit alors un poste très-difficile, par la multitude de calvinistes dont le diocèse étoit rempli. Le Roi avoit révoqué ledit de Nantes, et plusieurs calvinistes avoient fait abjuration. Mais on nignoroit pas que de ces nouveaux catholiques , les uns encore attachés à leur ancienne religion , ne demeuroient que par politique dans celle qu'ils avoient embrassée, et que les autres négligeoient d'en remplir les devoirs. La prudence , le zèle , la charité de M. Fiéchier lui fournirent, pour etn-
Eêcher les maux qu'on en pouvoit appréender, des moyens dont le succès répondit à son attente.
L'inclination qu'il avoit pour les belleslettres , ne fut point étouffée par les soins de l'épiscopat. Il se forma par ses soins à JNîmes une académie , dont il étoit lame et le président. Son palais étoit une autre académie : il s'y appliquoit à former des orateurs chrétiens, qui servissent à l'Eglise, et fissent honneur à la nation.
Il mourut le 16 février 1710, dans la 89waute-dii-hwitièrae année de son âge.
1 2 Êîoge historique
Le P. de la Rue, dans la préface de ses sermons, fait ainsi le caractère de M.
Fléchier: « L'amour de la politesse et de « la justesse du style l'avoit saisi dès ses « premières études. 11 ne sortoit rien de <i sa plume, de sa bouche, même en con- < c versation,quine>fût ou qui ne parût « travaillé. Ses lettres et ses moindres bil- « lets avoient du nombre et de l'art. Les « beaux arts, et principalement la poésie , « ayant été sa première occupation, il « s'étoit fait une habitude , et presque une « nécessité de compasser toutes sèfe pa- « rôles , et de les lier en cadence. Le feu « qui éclate dans son style, et qui en re- « lève partout la grâce et la dignité , sem- « ble manquer de véhémence ; et sa pro- « nonciation traînante et peu animée, « favorisant par sa lenteur la fidélité de « sa mémoire , donnoit à l'auditeur tout le « loisir de suivre aisément la délicatesse « de ses pensées, et de sentir le plaisir « d'en être charmé. Comme ce fut d'abord <c par les éloges funèbres qu'il commença « à se faire distinguer, la gravité des su- «c jets , fort avantageuse à la pesanteur na- « turelle de sa voix et de son action, et « la beauté des choses qu'il disoit, en fi T « rent insensiblement goûter la manière, « et travestirent même eu talent , un dé*
de feu M. Fléchier 1 5
« faut qu'en d'autres sujets moins tristes « on auroit peine à supporter. C'est ce qui « parut dans ses sermons de morale : car « au lieu que la véhémence et l'impétuo- « site doivent y régner, le son de sa voix, « qui avoit quelque chose de lugubre, y « répandit son froid sur le feu de ses ex- « pressions; et la liberté de s©n esprit lu- « mineuxy étoit, pour ainsi dire , ài'atta- « che de sa mémoire. »
Après ce caractère de M. Fléchier fait par une main étrangère, il est btfn de mettre ici un portrait qu'il fait de lui-même dans une lettre à un de ses amis,
Lettre ou M. Fléchier se dépeint lui-même.
Vous voulez donc, Monsieur, que je vous trace le portrait d'un de vos amis et des miens, et que je vous fasse une copie d'un original que vous connoissez aussibien que moi.... Sa figure, comme vous savez, n'a rien de touchant ni d'agréable ; mais elle n'a rien aussi de choquant. Sa physionomie n'impose pas, et ne promet pas au premier coup d'œil tout ce qu'il vaut , mais on peut remarquer dans ses yeux et sur son visage je ne sais quoi , qui répond de son esprit et de sa probité*
Il paroît d'abord trop sérieux et trop réservé ; mais après il s égaie insensible*
i4 Eloge historique
ment: et qui peut essuyer ce premier
froid, s'accommode assez de lui dans la
suite Son esprit ne s'ouvre pas tout d'un
coup , mais il se déploie petit à petit, et il gagne beaucoup à être connu.,.. Il ne s'empresse pas à acquérir l'estime et l'amitié des uns et des autres, il choisit ceux qu'il yeut conduire et qu'ilveut aimer : et pour peu qu'il trouve de bonne volonté, il s'aide après cela de sa douceur naturelle , et de certains airs de discrétion , qui lui attirent la confiance. Il n'a jamais brigué de suffrage: il a voulu être estimé par raison , non par cabale. Sa réputation n'a jamais été à charge à ses amis, et n'a rien coûté qu'à lui-même. Quand il a été louable, il a laissé aux autres le soin de le louer. Il sait se servir de son esprit , mais il ne sait pas s'en prévaloir; et quoiqu'il se sente, et qu'il s'estime ce qu'il vaut , il laisse à chacun son jugement il se renferme en lui-même , et se rend la justice
qu'on lui refuse
Il a un caractère d esprit net, aisé , capable de tout ce qu'il entreprend. Il a fait des vers fort heureusement : il a réussi dans la prose : les savans ont été contens de son latin ; la cour a loué sa politesse*.
Ha écrit avec succès : ila parlé en public,
.même avec applaudissemeat.». Sa cpnver-
de feu M. Flêchier. 1 5
satfon n'est ni brillante ni ennuyeuse; i «abaisse, il s élève quand il le faut. Il parle peu, mais on s'aperçoit qu'il pense beaucoup. Certains airs fins et spirituels marquent sur son visage ce qu'il approuve ou ce qu'il condamne; et son silence même est intelligible.... Quand il n'est pas avec des gens qui lui plaisent, il demeure au dedans de lui-même. Quand il est avec ses amis , il aime à discourir et à se répandre au dehors: ni est pourtant toujours maître de son esprit. Lorsqu'il parle, on voit bien qu'il sauroit se taire; et lorsqu'il se tait, on voit bien qu'il sauroit parler Il écoute les autres paisiblement , et les paye souvent de la patience ou de l'attention qu'il fait paroîlre à les écouter. Il leur pardonne aisément d'avoir peu d'esprit, poùrvu qu'ils ne veuillent pas lui faire accroire qu'ils eu ont beaucoup..... Ce qui fait qu'il est bien reçu dans les compagnies , c'est qu'il s'accommode à tout et ne se préfère à personne. Il ne se pique pas de faire valoir ce qu'il sait, il aime mieux leur donner le plaisir de dire eux-mêmes ce qu'ils savent
Il n'est pas fort vif au dehors , mais il a beaucoup de vivacité au dedans; et peu de chose échappe à ses réflexions
Il n'est pas naturellement inquiet, et
t6 ' Eloge historicité ne s'amuse pas à deviner les secrets a autrui. Mais pour peu d'ouverture qu'on lui donne, il va de conjecture en conjecture; et quand il veut, il n'y a guère de mystère qu'il ne découvre Il voit tout d'un
coup le ridicule des hommes, et jamais personne ne remarqua plus promptement
une sottise
Il est naturellement paresseux; mais quand il veut, il trouve en lui des ressources dont il a été souvent étonné lui-même.
Quoiqu'il petde beaucoup de temps, il se rencontre qu'il en a toujours assez : et tout lent qu'il paroît, il y a peu de gens qu'il ne ratrappe, quelque diligens qu'ils puissent être.
Pour son style et .pour ses ouvrages, il y a de la netteté, de la douceur, et de l'élégance: la nature y approche de l'art, et l'art y ressemble à la nature. On croit d'abord qu'on ne peut ni penser , ni dire autrement: mais après qu'on y a fait réflexion, on voit bien qu'il n'est pas facile de penser ou de dire ainsi. Il a de la droiture dans le sens , de Tordre dans le discours ou dans les choses, de 1 arrangement dans les paroles, et une heureuse facilité, qui est le fruit d une longue étude. On ne peut rien ajouter à ce qu'il écrit , sans y mettre du superflu; et ion ne peiitrien
de feu M. Fléchier. i 7
ôter, sans y retrancher quelque chose de nécessaire. Enfin votre ami vaudroit encore mieux , s'il pouvoit s'aecoutumer au travail, et si sa mémoire un peu iugrate, non pas infidèle, le servoit aussi-bien que son esprit. Mais il n'y a rien de parfait au monde, et chacun a ses endroits foibles.
Pour son cœur, ou je crois que vous vous intéressez davantage , il n'est pas si aisé de le connoître. Il se modère quand il veut: il est secret et circonspect: il 8e cache souvent sous les voiles d'une tranquillité et dune indifférence apparentes :
Mais je lai vu dans son naturel, je lobserve depuis long-temps , et je suis dans sa confiance. Ainsi, Monsieur, je vous ferai part de mes connoissances.
Ce cœur, Monsieur, n'est pas indigne de vous Il a de la grandeur et de la générosité: aucun intérêt ne le touche, et il ne voudroit avoir du bien que pour être en état d'en faire. Son plus sensible plaisir, c'est de pouvoir obliger ses amis, ou de pouvoir reconnoître les obligations qu'il leur a. Il aimeroit pourtant mieux avoir des grâces h faire, que d'en recevoir.
Il a toujours cru que le mérite pouvoit se
Passer de la fortune. Il s'est contenté de un , et ne s'est pas inquiété pour l'autre.
Rien n'est tant contre son humeur, que
ï 8 Eloge historique
d'être à charge à qui que ce soit. Dan* se* besoins il n'a recours qu'à sa patience ; et quand ilseroit plus éloquent qu'il n'est, il ne sait plus parler quand il s agit de demander. Tous les honneurs du monde lui paroltroient trop achetés , s'ils lui avoient coûté quelque bassesse. Il n'aime pas à contredire , mais il aime encore moins à flatter. Quoiqu'il n'y ait guère d'homme qui sache mieux louer que lui , il n'a jamais youlu vendre, ni même donner malà-propos ses louanges. Il sait , quand il le faut, jeter quelque grain d'encens odoriférant, qui récrée et qui n'étourdit pas:
aussi n'en reçoit-il pas qui ne soit aussi fin
que celui qu'il donne Il a de l'ambition ,
non pas de celle qui «'empresse et qui s'agite pour parveuir, mais de celle qui attend paisiblement la justice qu'on doit lui rendre ; qui ne cherche pas les voies les plus courtes, mais les plus honorables.... Use console aisément de n'être pas heureux, pourvu que le public l'en juge digne : et il travaille à se faire considérer par lui-même, plutôt que par l'état où
pn l'aura mis
Il n'envie la gloire de personne , mai* il aime à jouir de la sienne. Quoiqu'il n'ignore pas les talens qu'il a, il estime ceux que les autres ont: ainsi il a le
de feu M. Fléchier. ^iq plaisir que donne l'honneur sans faire souffrir aux autres les incommodités que donne l'orgueil.
Il est sensible aux approbations sincères et désintéressées. Un homme qui le loue sans le connoître ; un auditeur qui s écrie; un passant qui le montre, et qui dit : c'est lui ; ce sont là les éloges qui le touchent davantage. Quand on l'élève, il se tient dans une honnête modération, et sa pudeur est embarrassée : mais si Ton veut l'abaisser, il prend une fierté qui le met audessus de tous. Il est facile, populaire»
officieux à ceux qui sont «u-dessous de lui, commode à ses égaux. Pour les grands qui se prévalent de ce qu'ils sont , il les respecte de loin, et les abandonne à leur propre grandeur.
Il se possède dans les occasions, et ses passions ne peuvent rien sur sa raison , si elle n'y consent, ou si elle n'est surprise.... Il est de bonne foi, et il croit aisément que tout le monde est de même. Mais si Ton vient à lui manquer, on ne regagne plus sa confiance: ainsi, il ne trompe jamais personne, et n'est jamais trompé qu'une fois. S'il a donné quelque sujet de plainte à quelqu'un, il n'oublie rien pour le satisfaire ; mais si l'on se plaint de lui sans raison , il a une innocence fière , qui ne
Sô Eloge historique
descend pas aux éclaircissemens et au*
justifications: et rien ne lui coûte tant
que de faire son apologie Quand on
l'offense, il a le ressentiment vif, mais il ne dure pas long-temps. L'envie lui déplaît , mais elle ne l'afflige pas. Il souffre avec peine une injustice , mais il la pardonne.
L'infidélité d'un ami est le péché irrémissible pour lui. Lorsqu'on en use mal à son égard, il y a peu d'excuses qui le satisfassent ; et il a d'autant plus de peine à se réconcilier avec ceux qui l'ont fâché * qu'il prend plus de précaution pour ne fâcher personne. Il n'a pas de grands attachemens au monde: comme il n'a pas beaucoup à gagner , ni beaucoup à perdre, il n'a ni de grands chagrins, ni de grandes joies.
Les devoirs extérieurs et les bienséances de la vie lui sont à charge. Les visites qu'on se rend , les lettres qu'on s'écrit , et le commerce de société inévitable entre gens indifférens, sont des contraintes de sa part, et des importunités de la part des autres. Il ne compte avoir vécu que le temps qu'il a passé avec ses amis ou avec lui-même : et ses meilleures heures sont celles de ses entretieus familiers, ou de ses libres rêveries. < i
de feu M. Fléchi er. %x t»e nombre de ses amis est comme celui des élus , fort petit : il ne les choisit pas légèrement , mais il les ménage et il les conserve soigneusement , quand une fpis il les a choisis ; et s'il en a peu , du moins a-t-ii cet avantage qu'il n'en perd point..... Il est avec eux gai sans emportement , libre sans indiscrétion , familier sans incivilité , complaisant sans foiblesse , et sage sans austérité.
Il est délicat et difficile sur ce que l'or* se doit quand on s aime : il veut qu'on s'entende à demi-mot ; qu'on se prévienne, et qu'on devine ce qui peut plaire ; mais il n'exige rien d autrui , qu'il ne s'impose à lui-même ; et s'il se plaint pour peu de sujet qu'il en ait , il souffre aussi qu'on se plaigne pour peu de sujet qu'il en donne.
Ç est fiinsi qu'il est fait pour ses amis , et c'est ainsi qu'il souhaite que ses amis goie^t faits pour lui.
Fin de l'Eloge de M. Fléchier.