DE MONTAUSIER
Prononcée dans l'église de l'abbaye d'Hière, le 2 janvier 1672*
Àîulierem fortem quis invcniet? Procid et de uhimiê
finibus preiium ejus.
Qui trouvera une femme forte? Son prix passe tout ce qui Tient des pays les plus éloignés. Proverb. \â
Mesdames»
Ije plus sage de tous les Rois» éclairé de* lumières de l'esprit de Dieu , inspiré de laisser à la postérité le portrait d'une femme héroi-
3ue f nous la représente revêtue de force et de bnne grâce j occupée k de \ grandes choses, sans sortir de la modestiel de son sexe; comblée des Ueos même de la fortuae, mai* toujours prêt»
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à les répandre dans le sein des pauvres; pénétrée de la crainte de Dieu , et convaincue do la vanité des grandeurs humaines ; tirant sa gloire d'une solide vertu , et non de l'éclat trompeur d'une fragile beauté ; mourant avec un visage tranquille et riant, digne d'être reçue dans le ciel , où elle se présente accompagnée de ses bonnes œuvres ; et chargée des trésors d'honneur et de grâce qu'elle a amassés ; digne enfin , après sa mort , des regrets et des louanges de son époux , après avoir mérité sa tendresse et sa confiance pendant sa vie. Mais avant de nous dépeindre cette femme forte et courageuse , il f çous avertit qu'il est difficile de la rencontrer : il nous en donne une idée ; mais il semble qu'il n'en ait jamais trouvé d'exemple. Il la forme dans son imagination ; et doutant qu'elle se puisse trouver dans la nature , il s'écrie : qui est-ce qui la trouvera î Mulierem fortem quis inveniet l
Mais cette haute vertu qu'il a cherchée avec si peu de succès , et dont il semble que son siècle n'étoit pas capable , s'est rencontrée en la personne de l'illustre Julie-Lucine d'Angennes de Rambouillet , duchesse de Montausier, Dans tout le cours de sa vie et de ses actions , elle a exprimé ce parfait original par sa générosité naturelle , par le bon usage des biens et de la faveur , par la connoissance de son néant et do la grandeur de Dieu, par un aveu sincère des foiblesses et des vanités humaines , par une mort douce et tranquille , par le regret universel do tous ceux qui l'ayoîent connue. Que Salomon ait flésespéré de la trouver , cette femme forte et courageuse; nous pouvons nous vanter de l'avoir trouvée.
Mais, hélas! ces pieux devoirs que Ton rend à sa mémoire, ces prières , ces expiations , ce sacrifice , ces chants lugubres qui frappent ne*
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treilles , et qui vont porter la tristesse jusque dans le fond des cœurs , ee triste appareil des sacrés Mystères , ces marques religieuses de douleur que la charité imprime sur nos visages , mô font souvenir que vous l'avez perdue. Tout l'éclat de sa fortune est donc réduit à la célébration d'une pompe funèbre ! De tout ce qu'elle étoit f il ne vous reste donc que cette funeste pensée , qu'elle n'est plus ! Cette amitié même , et ce nom de sœur, que la chair et le sang vous rendoient si doux, sont retournés dans leur principe, et se sont perdus dans le sein de la charité de Dieu. Il ne vous reste que le déplaisir de sa perte et la mémoire de ses vertus ; et vous ne pouvez quo trop redire désormais les paroles de mon texte: *Qui trouvera maintenant une femme forte f
Quand je considère pourtant que les Chrétiens ne meurent point , qu'ils ne font que changer de vie ; que l'Apôtre nous avertit de ne pas pleurer ceux qui dorment dans le sommeil de paix, comme si nous n'avions point d'espérance ; que la foi nous apprend que l'Eglise du ciel et celle de la terre ne font qu'un corps ; que nous appartenons tous au Seigneur, soit que nous mourions , soit que nous vivions ; parce qu'il s'est acquis par sa résurrection et par sa vie nouvelle 9 une domination souveraine sur les morts et sur les yivans; quand je considère, dis-je , que cella dont nous regrettons la mort, est vivante en Dieu, puis- je croire que nous l'ayons perdue î Non , non , c'est assez pleurer sa séparation , il est temps de penser à son bonheur : la douleur doit céder à la foi , et la compassion naturelle doit faire place à la consolation chrétienne.
Je prétends vous remettre aujourd'hui devant les yeux sa vie mortelle , afin de vous persuader de son immortalité bienheureuse. Je veux retracer daas votre mémoire les grâces que Dieq
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lui a faites , afin que vous louiez la miséricorde qu'il vient de lui faire. Autant de vertus qu'elle a pratiquées , sont autant de sujets de confiance en la bonté de Dieu , qui se plaît à récompenser ceux à qui il inspire de le servir. Partagez donc avec moi les trois états différens de sa vie. Examinez sa sagesse dans une condition privée , sa modération dans les plus grandes dignités de la Cour , et sa patience dans une longue et ennuyeuse maladie. Admirez cette femme iorte, qui résiste aux foiblesses de son sexe dès son enfance , à l'orgueil dans sa plus grande élévation , à la douleur dans le temps de son abattement et de sa mort même. Voilà tout le sujet de ce discours. Je nai besoin ni de paroles étudiées , ni de figures excessives, ni de louanges flatteuses. Je suis en la présence du Dieu de la vérité: je parle à des ames pures et sincères, qui ont horreur du soupçon mêm9 de la vanité et du mensonge : et je vous propose les vertus d'une vie dont je déplore eu même temps la -jnisère et la fragilité.
: *£; Si j'avois à parler devant des personnes que l'ambition ou la fausse gloire attachent au monde, je m'accommoderois à leur foiblesse et à la coutume; et relevant la naissance de notre illustre jDuchcsse , j'irois- leur chercher dans l'histoire ancienne les sources de la noble famille d* Antennes , dont la gloire , la grandeur et l'ancienneté sont assez connues. Je descendrois jusqu'aux derniers siècles , où Ton a vu tout à-la-fois cinq frères de cette illustre maison, trois Chevaliers des ordres du Roi, un Cardinal et un Evêque , tous ambassadeurs en même temps / qui remplissoient de l'éclat de leurs vertus différentes , presque toutes les Cours de VEurope. Je leur dirois que leur aïeule Julie Savelli étoit sortie d'une des plus anciennes familles d'Italie, qu'elle
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comptait des Rois, des conquérans, des souverains Pontifes pour ses ancêtres, et trois de nos Rois pour ses alliés. Je les exciterois après insensiblement à imiter les vertus de celle dont ils auroicnt révéré la noblesse: et faisant semblant de flatter leur vanité, je leur insinuerois des exemples de modération et de sagesse.
Mais oserois-je , Mesdames, vous entretenir d'une gloire à laquelle vous avez renoncé ? Ne sais-je pas qu'ayant abandonné le monde pour mener une vie plus sainte et plus cachée dans la retraite , vous ne prétendez plus qu'à l'honneur d'être de la famille de Jésus-Christ ? Il suffit de Vous dire qu'il y a une noblesse d'esprit plus glorieuse que celle du sans, qui inspire dés senlimens généreux et une louable émulation , et qui fait descendre , par une heureuse suite d'exemples , les vertus des pères dans les enfans. La sage Julie d'Angenncs sembloit avoir recueilli celte succession spirituelle j et cette gloire, qui donne ordinairement de l'orgueil et de la fierté , ne lui donna que des senlhnens modestes., et des désirs ardens d'assister ceux qui pouvoient avoir besoin de son secours» '"Hjî
Que si elle sut régler les mouvemens de son •cœur, elle ne régla pas inoins les mouvemens <le son esprit. Qui ne sait qu'elle fut admirée dans un âge où les autres ne sont pas encore connues ; qu'elle eut de la sagesse en un tomps où Ton n'a presque pas encore de la raison; qu'on lui confia les secrets les plus importans t dés qu'elle fût en âge de les entendre ; que son naturel heureux lui tint lieu d'expérience dès ses plus tendres années ; et qu'elle fut capable de donner des conseils en un temps où les autres sont à peine capables d'en recevoir ? Une si heureuse naissance la rendit d'abord la passion 4e tout ce qu'il y avoit d* TWtueux et d'élevé
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dans la Cour, On se fit honneur d'avoir part en $on amitié. Elle eut le bonheur de plaire à des Reines. Des Princesses d'un mérite extraordinaire, des Dames que la faveur élevoit presque au rang des Princesses , la désirèrent à l'envi pour favorite ; et telle fqt son adresse , que sans user d'aucun art indigne de son grand courage, elle se conserva toujours dans leur confidence, du consentement même de celles qui auroient pu la lui disputer : tant son esprit avoit de charnues , tant elle étoit élevée au-dessus même de l'envie !
Quand la nature ne lui aurait pas donné tous ^ces avantages , elle auroit pu les recevoir de l'éducation; et pour être illustre, il suffisoit d'avoir été élevée par madame la Marquise de Rambouillet. Ce nom, capable d'imprimer du respect dans tous les esprits où il reste encore quelque politesse; ce nom qui renferme je ne sais quel mélange de la grandeur romaine et de la civilité française ; ce nom , disrje , n'est-il pas un ^lpge abrégé, et de celle qui Ta porté, et de celles qui en sont descendues l C'était d'elle que l'admirable Julie tenoit cette grandeur d'ame , cette bonté singulière , cette prudence consom-> inée, cette piété sincère, cet esprit sublime, et cette parfaite cqnnoissance des choses qui ren* tjirent sa vie §i éclatante.
Vous dirai-je qu'elle pénétrait dès son enfance les défauts les plus cachés des ouvrages d'esprit, et qu'elle en discernoit les traits les plus délicats ? Que personne ne sa.voit mieux estimer les choses louables, ni mieux louer ce qu'elle esti* jnoit l Qu'on garjoit ses lettres comme le vrai jnqdèje des pensées raisonnables , et de la pureté de flotte langue? Spuvenez-Yous de ces cabinets que l'on regarde encore avec tant de vénération ? où, l'esprit ?e purifiqit , où Ift vertu étoit
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révérée sous le nom de Pincomparable Artenice, où se rendoient tant de personnes de qualité et de mérite, qui composoient une Cour choisie, nombreuse sans confusion , modeste sans contrainte , savante sans orgueil , polie sans affectation. Ce fut là que tout enfant qu'elle éloit, elle se fit admirer de ceux qui étoient eux-mêmes l'ornement et l'admiration de leur siècle*
Il est assez ordinaire aux personnes à qui Im ciel a donné de l'esprit et de la vivacité, d'abuser des grâces qu'elles ont reçues. Elles se piquent de briller dans les conversations, de réduire tout à leurs sens, et d'exercer un empire tyranniqua sur les opinions. L'affectation , la hauteur , la présomption corrompent leurs plus beaux sentimens ; et l'esprit qui les retiendroit dans les bornes de la modestie, s'il étoit solide, les porte, ou à des singularités bizarres , ou à une vanité; ridicule , ou à des indiscrétions dangereuses. A-ton jamais remarqué la moindre apparence de ces défauts en celle dont nous faisons aujour-»
^ d'hui l'éloge? Y eut-il jamais un esprit plus doux/ plus facile , plus accommodant l Se fit-elle jamais craindre dans les compagnies ? Etoit - elle éloignée de la Cour , on eût dit qu'elle éloit née pour les provinces. Sortoit-eile des provinces ,
* on voyoit bien qu'elle étoit faite pour la Cour. Elle se servoit toujours de «es lumières pour connoître la vérité des choses , et pour entretenir la charité j et croyoit que c'étoit n'avoir point d'esprit , que de ne pas l'employer ou à s'instruire de ses devoirs,' ou à vivre en paix avec le prochain.
En effet, qu'est-ce que l'esprit dont les hommes \ paroissent si vains ? Si nous le considérons selon ] la nature, c'est un feu qu'une maladie et qu'un • accident amortissent sensiblement ; c'est un tempérament délicat qui se dérègle , une heureuse»
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conformation d'organes qui s'usent ; un assemblage et un certain mouvement d'esprits qui s'épuisent et qui se dissipent. C'est la partie la plus >ive et la plus subtile de l'ame qui s'appesantit , t et qui semble vieillir avec le corps. C*est une finesse de raison qui s'évapore , et qui est d'autant plus foible et plus sujette à s'évanouir, qu'elle est plus délicate et plus épurée. Si nous le considérons selon Dieu , c'est une partie de nousmêmes plus curieuse que savante , qui s'égare daiTs ses pensées. C'est une puissance orgueilleuse qui est souvent contraire à l'humilité et à la simplicité chrétienne , et qui t souvent laissant la vérité peur le mensonge , n'ignore que ce qu'il faudroit savoir, et ne sait que ce qu'il faudroit ignorer.
Cette généreuse fille se mit au-dessus (les opinions vulgaires. Parmi les erreurs et les faux jugenrtens du monde, elle s'appliqua à découvrir ce point de vérité, qui fait regarder la vanité 4 des choses humaines; «t c'est d'elle que le saga 'semble avoir dit , que ses lumières ne s'éteîndroient point dans la nuit : Non extinguetur in nocte lucerna ejus. On estime les biens ; elle a cru qu'il falloit les recevoir de la Providence^ et les communiquer par la charité. On recherche les honneurs; elle a jugé qu'il suffisoit de s'en rendre digne. On s'attache à la vie ; elle l'a méprisée dès qu'elle a pu la connoitre.
Agréez , Mesdames , que je m'arrête à ces dernières paroles; que je me serve de toute votre attention , et que je loue ici urçe de ces action* célèbres , où la force d'esprit et la charité chrétienne ont également éclaté. Dieu qui imprime de temps en temps ta terreur de ses jugemens dans les cœurs des hommes par des punitions publiques, affligea la capitale de ce royaume d'ui e maladie contagieuse : la corruption se répandit
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d'abord sur le peuple ; elle passa dans les maisons des grands ; elle approcha du palais des Rois, elle n'épargna pas votre famille , et vous enleva un frère dans un âge encore tendre , presque sous les jeux de votre charitable mère. * Hélas ! suis-je destiné à r'ouvrir toutes les plaies de votre famille ! El de combien de morts faut-il vous renouveler le souvenir à l'occasion d'uno seule ! Ce fut en cette rencontre que cette fillo forte et courageuse , donna un exemple mémorable de sa fermeté. La frayeur de la mort ne lui fit point abandonner sa maison; elle voulut assister ce frère mourant, sans craindre ces souffles mortels qui portent le poison daus les cœurs.
Vous savez l'horreur qu'on a de recueillir ces soupirs contagieux , qui sortent du sein d'un mourant , pour faire mourir ceux qui vivent. Le mal qui consume l'un , menace les autres : lo danger est presque égal en celui qui souffre et en celui qui l'assiste ; et l'on ne peut avoir en servant ces sortes de malades , que la malheureuse consolation de les voir mourir , ou là triste espérance de les suivre de quelques jours. La nature en cette occasion relâche beaucoup de ses droits et de ses obligations ordinaires. Les lois de la chair et du sang ne sont pas si fortes que l'horreur d'une mort presque inévitable» La ' Religion même dispense de ces funestes devoirs { ceux qui n'y sont pas engagés par un caractèro \ particulier. Il est permis d'acheter des secours , et d'employer les ames que l'avarice jette dans les dangers , ou qu'une charité surabondante a dévouées au bien public. Mais Julie s'élève audessus des sentimens d'une pieté commune. Ella semble être née pour faire des actions héroïques : elle sacrifie volontairement une vie douce , heureuse , illustre dès ses premières années ; et par une constance admirable , elle demeure ferma
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au milieu d'un péril qui fait trembler le pluJ courageux.
Vous admirez sans doute cette fermeté , que Dieu a récompensée de tant de prospérités et de tant de grâces: et vous croiriez , Mesdames, que c'est le dernier effort de sa constance, que ce sacrifice qu'elle a fait de sa propre vie , si je ne vous faisois souvenir , qu'ayant enfin trouvé un mérite et un cœur dignes d'elle , il y eut des dangers qu'elle craignit plus que les siens mêmes ; il y eut une vie qui lui fut plus chère que la sienne propre.
Vous pensez déjà aux combats , aux blessures, aux victoires de son illustre époux : vous repassez dans votre mémoire ces exemples de fidélité u'ils ont donnés dans des temps de confusion et e révolte ; l'un forçant des villes par sa valeur, l'autre gagnant des cœurs par son adresse ; l'un rangeant des rebelles à leur devoir, par la terreur et par l'effort de ses armes ; l'autre excitant la fidélité dans l'esprit des peuples , par la vénération qu'on avoit pour elle j l'un perçant lui seul des escadrons entiers , sans craindre ni la force , ni la multitude, ni le danger, ni la mort même; l'autre le voyant revenir après un glorieux combat tout couvert de sang et de plaies, sans que l'affliction domestique l'empêchât de travailler ellemême à la sûreté et au repos de la province»
Jamais cœur ne fut pressé d'une plus vivo douleur que le sien ; jamais cœur ne fut si constant. Sa tristesse n'empêchoit pas sa prévoyance* ! Ce qu'elle alloit ce semble perdre, ne lui faisoit pas oublier ce qu'elle devoit conserver. La tendresse pour son époux s'accordoit en elle, avec les soins pour la république. Soulageant les blessures mortelles de l'un , et calmant les mouvemens dangereux de l'autre , elle s'acquittoit en même temps de tous les devoirs d'une fidèle
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épouse, et d'une fidèle sujette. Il n'en faut pas davantage pour vous faire voir qu'elle a résisté aux faiblesses de son sexe. Il reste à vous montrer qu'elle a résisté à l'orgueil dans son élévation.
Un ancien (i) disoit autrefois , que les hommes étaient nés pour l'action et pour la conduite du monde, et que les dieux leur avoient donné en partage la valeur dans les combats, la prudence dans les conseils, la modération dans les prospé- , rités , et la constance dans la mauvaise fortune» Que les Dames n'étoient nées que pour le repos et pour la retraite; que toute leur vertu consistoit à être inconnues, sans s'attirer ni blâme, ni louange; et que celle-là étoit sans doute la plus vertueuse , de qui l'on avoit le moins parlé» Ainsi il les retranchoit de la république , pour les renfermer dans l'obscurité de leur famille ; de toutes les vertus morales, il ne leur accordoit qu'une pudeur farouche; il leur ôtoit même cetto bonne réputation qui semble être attachée à l'honnêteté de leur sexe : et les réduisant à une oisiveté qu'il croyoit louable , il ne leur laissoit pour toute gloire que celle de n'en avoir point»
Il est aisé de reconnoître l'injustice de ce 'sentiment. Car outre que la philosophie nous apprend que l'esprit et la sagesse sont de tout sexe , que les ames d'une même espèce ont des mouvemens semblables, et qu'ayant des principes communs de raison et d'équité naturelle, elles sont capables des mêmes vertus ; l'expérience nous apprend encore que Dieu suscite de temps en temps des femmes fortes, qu'il élève au-dessus des foiblesses ordinaires de la nature ; à qui il paroit qu'il donne un tempérament particulier , et qu'il rend dignes de soutenir les grands emplois, et de servir d'exemple et d'ornement à leur siècle.
en
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Telle fut l'incomparable Julie , que toute ÎW France a si long- temps admirée , et que toute la Franco regrotte aujourd'hui. Elle eut toutes les qualités naturelles qui composent un mérite c minent, et qui attirent l'estime et la vénération publique. Que ne puis-je vous décrire cet air de grandeur , et cette majesté accompagnée de tant de grâces; cet esprit si solide et si délicat tout ensemble; ce jugement si éclairé et si incapable d'être surpris ; cette ame si noble et si généreuse f ce cœur si sensible à l'honneur et à la véritable gloire! Que ne puis-je vous- marquer ici cette inclination bienfaisante 9 qui n'a jamais perdu un© occasion de servir ceux qui ont eu besoin de son secours; ces manières civiles r humaines, officieuses , qui lui ont gagné tant de cœurs ; cette façon de s'exprimer si juste et si naturelle ; ce tour d'esprit particulier qui rendott sa conversation si agréable , ces pensées toujours fondées sur les principes delà raison, et sur l'expérience du grand monde, dont elle connoissoit si bien toutes les humeurs r tous l'es intérêts et tous les usages ! Que # ne puis-je vous dire enfin ce que vous sauriez mieux que moi, si la douleur de l'avoir perdue ne vous faisoit oublier pour un temps lo plaisir que vous avez eu de la posséder !
Quand vous ne sauriez ni le nom, ni l-'his** foire de la personne dont je vous parle , quand* vous auriez oublié toute hi gloire de votre maison, ne reconnoîtriez-vous pas dans ce portrait <jue je viens de faire , tous les traits d'une Damo illustre, capable de former l'esprit et le cœur des eufans du plus grand Monarque du monde, de leur inspirer des paroles et des pensées dignes de leur rang et de leur naissance , d'imprimer dans leurs aines encore tendres , ces sentimens> élevés qui distinguent les ames royales d'avec
les ames du commua» de leur apprendre l'axl
irf* madame^ de Monïausief. 55
de se faire aîmer de leurs sujets avant qu'ils sachent se faire craindre de leurs ennemis : de soutenir la gloire et les espérances d'un grand royaume; en un mot, d'être gouvernante d'un Dauphin de France. On pouvoit connaître -, par ce qu'on voyoit en elle , ce qu'on devoit en espérer : et dans le tçmps de la naissance de ce jeune Prince , il étoit aisé de >uger que Dieu dont la providence veille sur les Rois et sur les royaumes, l'avoit destinée à son éducation ; et que le Roi dont la discernement est si juste , la devoit choisir entre toutes les personnes de sa Cour pour un emploi si important. »
Il la choisit en effet , Mesdames , pour lui confier ce royal enfant , qui fait aujourd'hui l'amour et les délices des péuples. L'ambition ni le hasard n'eurent point de part à ce choix»
Toute la France l'avoit prévenu par ses vœux et par ses désirs , et le Souverain le fit avec connoissance et avec justice. En ce temps qu'il commençait à se charger lui-même du poids des affaires ; qu'il méditoit ces glorieux desseins qu'il a depuis exécutés, de réprimer l'injustice, de rétablir la discipline , de corriger les abus qui s'étoient glissés dans les lois mêmes , (raffermir la paix dans ses provinces , et d'entrer dans sesdroits , ou en conquérant , ou en Prince pacifique : en ce temps , dis-je , que rempli de ces grande* maximes^ d'équité qu'il a depuis toujours pratiquées , il commençoit à récompenser par luimême le mérite de ses sujets , il crut qu'il ua pouvoit donner une plus grande idée de son discernement et de sa justice , qu'eu donnant à la personne de son royaume la plus fidèle et la plus éclairée , le soin le plus important de son état.
C'est elle donc qui a eu la gloire de former les premiers sentimens et l&s premières parole» de ce jeuçe Prince. Pouvait- îï penser, jouvoit-U
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